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CHAPITRE II

Systèmes do musique religieuse. — But de cette musique. — Objection la musique distrait ctempêclie de prier.

LMmporlaiice de la musique sacrée, son utilité avouée par tous les siècles chrétiens, est aujourd'hui trop bien sentie pour qu'il soit besoin d'insister sur ce sujet. Mais l'opinion est beaucoup moins unanime louchant la nature de cette partie de l'art religieux. De nombreux ouvrages ont paru, des discussions ont été faites, où l'on a prétendu la caractériser et établir entre la musique religieuse et la musique profane une ligne sûre de démarcation, désormais infranchissable. Dans ce dessein, des théoriciens mus j)ar un sentiment de zèle sincère, mais parfois peu réfléchi, ont cherché à stimuler ce qu'ils nomment l'indifféicnce du clergé; ils affirment qu'elle est avec son ignorance, la principale cause du désordre etde l'anarchie qui se glissent habiluellement dans la musique d'église, que des savants et des musiciens laïcs doivent la définir et la fixer, qu'enfin ils en assument la tâche et esj)èrent une restauration prochaine et complète des chants sacrés.

Leurs théories cependant ne se ressemblent pas toutes, elles

diffèrent mémo sur des points essentiels; mais dans la plupart, deux clioses nous ont frappé : une exagération, une exclusion systématique, et une doctrine qui tient peu compte de la pratique; comme s'il était possible de changer radicalement le chant des églises depuis celui des paroisses rurales jusqu'à celui des métropoles, et de Fassouplir à une forme unique, étroite, la même dans toutes les contrées, sans égard aux circonstances, aux usages reçus, aux goûts, aux dispositions des esprits, aux faibles ressources d'un grand nombre de fabriques et à la difficulté d'avoir partout pour chantres des hommes instruits. Les idées spécieuses sur lesquelles ces théories sont basées leur ont fait quelques partisans; mais depuis dix à douze ans qu'elles sont proclamées, jusqu'au dernier article qui a paru dans un journal français au mois d'avril de l'année 1854, nous ne voyons pas qu'elles aient rien produit, rien réalisé ni amélioré, au moins dans leur sens exclusif et absolu. On peut réduire à trois principaux, les systèmes qui ont essayé de se généraliser et de se faire adopter. Le premier, le plus sévère, regarde le plain-chant ou chant grégorien comme le seul chant ecclésiastique, le seul qui soit en harmonie avec la gravité du culte catholique. Le second admet la musique moderne avec sa tonalité, son rhythme, sa mesure et son expression, tout en l'enfermant dans des limites resserrées. Un genre essentiellement grave, un mouvement lent, une mélodie simple et douce, une harmonie peu recherchée : tels seraient les caractères de cette musique. Le troisième, au contraire, n'est pas exclusif. Il ne repousse que ce qui naturellement est incompatible avec la sainteté de nos mystères. Ses partisans croient que l'Eglise ne rejette aucune forme du beau, aucune espèce d'arts, et que de même qu'elle admet dans ses temples plusieurs genres d'architecture, qu'elle permet à chaque école de peinture d'apporter sur ses autels le tribut de son génie, elle reçoit aussi les compositions musicales les plus variées, tant qu'elles ne sont point opposées à son but, ni à sa liturgie. Cette manière d'envisager la musique sacrée, nous parait être

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In plus ralionnollc, la plus conforme à la pratique de l'Eglise, cl la plus capable de produire du fruit.

Avant de discuter ces trois systèmes, il importe de se fixer sur la nature de la musique sacrée; pour y parvenir, le plus sûr moyen est de rechercher le but de celte musique, et quels résultais le monde chrétien est en droit d'en attendre.

Le but général de la musique sacrée est de louer Dieu, selon l'ordre si souvent répété dans les saintes Ecritures : Psallîte Domino; et, dit saint Augustin (Epist. 119), de hymnis etpsalmis canendis.ipshis Domini etapostolorum habemns documenta, et exempla, et prœcepta. « Quant à l'usage de « chanter des hymnes et des psaumes, nous suivons en cela « les avis, les exemples et les ordres du Seigneur et des « apôtres. » Le second but est d'édifier le prochain, de le porter à Dieu et à la vertu, selon ces paroles de l'apôtre : Loquentes vobiwietipsis in psalniis, et hymnis, et canticis spiritimlibus. (Ephes. 5.) « Parlez-vous, les uns aux autres, le « langage si touchant des psaumes, des hymnes et des canti- <t ques sacrés. »

Les grandeurs et les perfections de Dieu, les mystères de la foi, la gloire et les vertus de l'incomparable Vierge et des Saints : tel est l'objet de la musique religieuse. Cet objet étant sacré et divin, la musique destinée à le représenter aux sens, à le faire accepter par le cœur, doit être sainte, religieuse, en (|uelque sorte divine, et dans sa forme et dans le mode d'exécution. Elle ne se contentera pas de repousser ce qui est mauvais, funeste à l'àme, comme l'exige le saintconcile de Trente, elle rejettera encore ce qui en soi est profane, mondain, ce (fui réveillerait l'idée des plaisirs, des fêtes, des dissipations du siècle.

Tous sont d'accord sur ce point; mais dans l'application, on ne s'entend plus, c'est là que les opinions se heurtent. II n'est, sans doulc, pas malaisé de \oir si la musi(|ue religieuse tend à son but, ni de la distinguer {\u genre profane, ([uand on compaie d(!s espèces entièrement opposées et parfaitement Iran-

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chées, une antienne de plain-cliant, par exemple, ou le 3Iiscrcre (rAllegri mis en regard d'une eantiiènc romantique ou d'un air de ballet. Mais toutes les espèces ne se distinguent pas aussi nettement. Dans cette langue si riche, si nuancée, qu'on appelle musique, la plupart des éléments sont indifférents en eux-mêmes, ils n'ont point de caractère prononcé, de limite distincte qui sépare le sacré du profane. C'est surtout par les effets, les impressions qu'on en reçoit qu'on peut apprécier la nature d'une musique, et le but auquel elle tend. Mais ici encore, il n'y a pas de règle absolue.

La musique, envisagée relativement à ses effets, est une chose d'instinct et de goût. Bien que, pour pi'oduire les beautés qu'on en espère, elle ait des règles, des principes, elle est avant tout jugée par le sentiment, l'instinct du beau. Ce goût, ce sentiment varie suivant les caractères individuels, les dispositions des personnes et aussi, comme on l'a remarqué, selon le caractère national. Si le sentiment, plus encore que l'imagination et la raison, apprécie l'effet de la musique en général, il est aussi à peu près seul juge de l'impression causée par la musique religieuse. En musique, comme en éloquence, c'est l'émotion de l'auditoire qui décide du mérite de la pièce ou du discours. Ce sentiment est parfois aveugle dans ses appréciations : c'est lorsqu'il est conduit par le préjugé, l'attrait unique du plaisir et la légèreté d'esprit. Et alors le musicien sérieux ne doit pas tenir compte d'un instinct déraisonnable, d'une opinion qui est viciée. IMais le sentiment musical le plus irréprochable n'est, et ne peut être le même partout; parce qu'il est sous l'influence de mille circonstances qui changent les dispositions des masses et des individus.

Impossible donc de fixer d'une manière rigoureuse la nature, les genres et les espèces de musique applicables à tous les temps et à tous les pays. Toutefois, la musique religieuse et la musique profane ayant un objet et un but différents, supposent, non |)as une nature artistique dillerente, mais une physionomie, une couleur spéciale et distincte. Pour la recon-

iiailrc plusieurs auteurs ont recouru aux caractères négatifs. En rechercliant ce que la musique tréglise ne peut être, ils espèrent découvrir ce qu'elle est, savoir comment la définir, et la circonscrire dans un sanctuaire inaccessible à tout ce qui lui est contraire. Ces caractères, nous les ferons connaître ailleurs. Ici se trouve le centre de la question, elles adversaires du système non exclusif, afliiment précisément que, parmi les effets de ce système , il eu est qui ne conviennent nullement à l'Eglise.

Ces théoriciens redoutent avant tout un genre passionné. Tout est grave, calme dans le culte, disent-ils, pourquoi de l'agitation et de la passion dans le saint temple? Exciter les passions, tel ne saurait être le but de la musicjue sacrée. Donc, ajoutent-ils, elle ne peut être dramatique; car le drame c'est la scène, c'est le théâtre, dont l'unique tendance est de mettre en jeu et d'allumer les passions. En allant au fond de cette opinion, on découvre, de l'aveu de la plupart de ses partisans, que la musique, pour être réellement religieuse, doit laisser les esprits dans le silence, ne point remuer le cœur, ni exciter ses affections, en un mot ne point distraire. Que'si elle était capable d'impressionner et de plaire, elle serait écoutée avec attention, elle préoccuperait, elle distrairait. Qui ne voit r|uc ce principe manque de base : il n'a qu'un but négatif, il est incapable de rien produire. Une musique qui ne peut ni fixer l'esprit, ni captiver le cœur, est essentiellement froide, monotone et insipide; c'est une musique qui n'en est pas une, car elle est en opposition directe avec le but que lu nature lui a déterminé. Est-ce donc qu'une musique pareille représente fidèlement la gloire de nos saints mystères, la pompe du culte catholique, et en |)articulier l'amour du Sauveur dans l'auguste sacrement de l'Eucharistie, premier objet des chants sacrés?

Il ne faut dans le temple du Seigneur ni unemusiciue légère, IVInoIc, plus ciipable de dissiper que de recueillir les esprits, ni une musi(|ue lourde, languissante et monotone, sans action sur le cœur. Il convient d'éviter ces deux excès qu'on reproche

juslcment aux hércliqucs des premiers et des derniers temps. Les donatistes avaient dans leur temple une musique turbulente, pleine d'une agitation que saint Augustin appelle de rivresse; les protestants de nos jours se font remarquer par des chants froids, uniformes et vides de sentiment comme leur culte. Nous sommes convaincus qu'un genre grave, sévère, mis en opposition avec un genre animé et énergique, éviterait ces défauts. Nous croyons que Talliance bien entendue des divers genres de musique, est le moyen unique de parler elïicaccmeut aux cœurs les moins bien disposés. Nous voulons même que le genre grave domine dans les accents religieux, qu'il soit souvent entendu, parce qu'il est plus en harmonie avec la plupart de nos saints mystères. Mais nous repoussons un genre exclusif, parce qu'il ne saurait se défendre de la monotonie: et un genre constamment uniforme, parce que la musique doit avoir un effet positif, doit agir sur les esprits et ne point laisser les cœurs insensibles.

D'ailleurs ce mot spécieux de distraction est-il convenablement mis en avant? S'il faut supprimer tout ce qui peut la faire naitre, je le demande, pourquoi cette variété dans la liturgie, pourquoi ces processions, ces fêtes, qui apportent avec elles un souvenir et un charme nouveaux? Ne serait-il pas mieux, plus logique, de bannir du culte ces cérémonies, ces mouvements, ces actions diverses du célébrant et des lévites, pendant les augustes fonctions du saint sacrifice? Pour être conséquent, on arriverait, après avoir retranché, sous prétexte de recueillement, les beaux-arts et les rites sacrés, à s'enfermer dans le silence glacial du temple protestant.

Enfin, et pour achever de détruire une objection qui, bien que chimérique, éblouit de prime-abord, le fidèle, pour prier, a-t-il besoin de réciter l'une après l'autre, les formules de son manuel de piété, durant l'heure entière d'une messe solennelle? Ne prie-t-il que quand ses lèvres sont en mouvement? Ces oraisons, ces prières sont faites pour aider son cœur, c'est un soulagement, un moyen, mais non l'unique.

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Toul le détail des cérémonies et des chants religieux, Torncinentation du temple et des autels, le son des cloches, les nuages d'encens, les symboles mystiques, toutes ces scènes vénérables qui se passent aux yeux du fidèle sont établies pour élever son cœur de la terre au ciel, pour surexciter dans son âme des sentiments de foi propres à chaque solennité. Quand le chrétien suit ainsi les phases et le mouvement des cérémonies, qu'il s'associe en esprit au prêtre officiant, qu'il se laisse comme envelopper par cette atmosphère de piété qui se répand autour de lui; peu à peu son cœur est ému, touché : son émotion, sa contemplation est un acte religieux, une prière dont il retire des avantages sérieux.

Nous laissons parler ici un musicien célèbre du x'^ siècle, Hucbald, abbé de St-Amand, cité par M. Ed. Fétis (miisic. bvhj., 1, 23). Voici comment, en pai'lant des obligations d'un musicien religieux, il s'exprime sur les effets que doivent produire les chants d'église : « Le devoir de notre charge, pour « nous qui nous sommes dévoués à la célébration des louanges « de Dieu, doit être rempli, non seulement dans son entier, « mais aussi d'une manière qui puisse le rendre agréable, sans « blesser les convenances. Aussi devons-nous cherchera nous « rendre assez habiles dans l'exercice de notre ministère, afin « de pouvoir proclamer le saint nom de Dieu, afin qu'en ou- « tre nos chants parviennent à Dieu plus agréables et plus di- « gnes de lui, et que les fidèles qui les écoutent redoublent « pour lui de ferveur et de respect. Car, quoique Dieu doive « préférer davantage l'expression du cœur à celle de la voix, « il en résultera un double cllet s'ils sont joints l'un à l'autre; « c'est-à-dire si au doux accent du cœur se joint cette suave « mélodie de la voix (pii agile d'un pieux sentiment l'âme des « fidèles.. Les joueurs de lliite, de cithare et d'autres inslru- «c menls, voire même les chanteurs et les chanteuses profa- « nés, font tous leurs ellorts, dans leurs chants et dans leur « exécution, pour charmer par les ressources de l'art les « oreilles de ceux qui les écoulent; mais nous, à qui a été ac-

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« cordé riiouneiir d'clrc les inlerprètes de la parole divine, « pouvons-nous chanter sans art et négligemment les saints « cantiques? Et ne nous convient-il pas davantage d'employer « pour le chant sacré toutes les richesses dont ceux-là abu- « sent pour des frivolités. »

A ces paroles, M. Fétis ajoute sur la mauvaise musique quelques réflexions qui s'appliquent également à une musique monotone et sans portée : « Il serait diflicile, dit-il, de mieux « faire apprécier l'importance du rôle que doit jouer la nui- « sique dans les cérémonies religieuses. Nous serons tout à « fait d'accord avec Hucbald en disant que l'indifférence dont « la musique ecclésiastique est l'objet, est aussi coupable « qu'affligeante. Quoi! tandis qu'on prend tant de mesures « pour que l'exécution de la musique profane soit aussi ex- « cellente que possible dans les théâtres et dans les concerts, « on paraît trouver que celle des chantres d'église est tou- « jours assez bonne! Toutes les belles voix seront pour « la scène, et l'on se tiendra pour satisfait d'entendre réson- « ner sous les voûtes du temple des organes rauques et faux? « Ou ne fait pas, enfin, pour le Seigneur, ce que l'on fait « pour le premier venu qui a payé son entrée à l'opéra. Lors- « qu'on adresse ces observations à de certains membres du « clergé, trop peu soucieux de la véritable dignité de l'Eglise, « ils répondent que la musique ne doit pas occuper l'attention « des fidèles, ce qui arrive lorsqu'elle est trop bonne. Parler « ainsi c'est méconnaitrel'esprit de la religion catholique, qui « admet la coopération du génie de l'homme, sous quelque « forme (pi'ilse manifeste, à l'acte de la glorification du Très- « Haut. Pourquoi ces cathédrales imposantes, ces chefs- « d'œuvre des arts qu'on y voit réunis, ces peintures des « grands maîtres, ces stalles magnifiques, ces monuments de « toute espèce, où la valeur du tj-avail le dispute à celle de « la matière, si l'on veut éviter avec tant de soin aiLx fidèles « les sujets de distraction, et si l'on craint qu'une pensée étran- « gère à la prière puisse les occuper quelques instants. »

Nous partageons entièrement la conviction de M. Félis; TEglise admet de la pompe, de rextérieur, de la solennité dans son culte, elle veut, selon l'avis des Pères et des Docteurs, parler aux sens, pour parvenir au cœur. Et en effet, la religion calholifiue seule a su faire naitre par son culte de puissantes émotions, créer des jouissances divines et détacher le cœur chrétien des séductions qui l'environnent et des perfides appas du monde. La musique sacrée, n'eùt-elle, dans certains cas, d'autre effet sur les hommes mal disposés, que de les arracher aux plaisirs frivoles ou coupables du siècle, de les amener à l'église pour y trouver des joies plus purc^, de les familiariser par degrés avec les choses saintes, de commencer à saper leur indifférence religieuse et à gagner leurs cœurs, nous n'hésitons pas à le dire, la musique sacrée aurait rempli sa mission, en partie du moins, et elle aurait accompli un bien solide et réel.

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