CHAPITRE I
Importancp de rharmonic dans l'économie musicale. — L'accompap;nement proprement dit doit être subordonné au chant. — Inconvénient de l'élévation du diapason actuel de l'orchestie.
Malgré ce que nous venons de dire sur le double rôle du chtuit et de rorcheslre, et tout en maintenant que Taecompagnenienl, c'est-à-dire la partie aceessoire, non chantante et surtout in-^-trunientaic, ne doit pas couvrir le chant; nous nous permettions d'émettre une opinion qui est en opposition avec le sentiment général, touchant le rôle relatif de la mélodie et de riiarmonie dans la iniisi(|ue. La plupart des musiciens, mais surtout les Italiens et les Français atlirment (jue la partie essentielle de la musique consiste dans la mélodie, que c'est elle seule (jui produit de vives impressions, elle (|ui arrache l'enthou.siasme, que le génie ne se montre que là, parce (|ue la mélodie .seule est in^^|^il•ée, que par consé(|uent tout le reste est accessoire, (|uc l'harmonie avec ses combinaisons savantes ne s(;rl ((d'à la mcltre vu relief, et (prcllc doit lui être < ntièremenl subordonnée, s'édipseï', se ix'tirei" pour laisser la mélodie; briller au premier |)l:iii.
Celle opinion fail, comme on le voil, une belle part à la mélodie, el Ton peut dire la part du lion. Mais elle nous parait être plus spécieuse que solide, et réduire Tari musical à des proportions étroites. Il y a bien des espèces de musique, il y a des pièces, comme la chanson, Ifui ne sont composées que de phrases mélodiques, d'autres où riiarmonie est purement accessoire, d'autres enfin où le mouvemenl des parties leur donne une importance considérable, les rend chantantes et indispensables, d'autres aussi où le travail harmonique est d'une si grande richesse d'idées, d'un effet si puissant, que sans lui la mélodie est faible et de peu de valeur. Nous convenons sans peine que la mélodie est pour l'ordinaire, ce qui parle le plus immédiatement à l'àme, c'est elle surtout qui est en possession de ce qu'il y a de plus frappant dans le rhythme, elle parle constamment, elle émet des phrases; l'harmonie, l'accompagnement n'ont souvent qu'une expression, une partie du sens à rendre : ce qu'il y a de saillant, le mouvement, le trait lui appartient presque exclusivement; dans une musique simple, là où l'accompagnement est pour ainsi dire ad libitum, la mélodie règne librement et se passe de soutien. Mais en est-il de même dans la musique, quand elle est l'expression la plus élevée de l'art? La mélodie est-elle le beau universel, le beau idéal, la forme piemière et dernière de la musique. La mission de celle-ci n'est pas seulement de plaire, mais d'émouvoir, de donner à la parole la plus poétique, la plus éloquente, une puissance nouvelle pour éclairer l'esprit et toucher le cœur; elle doit réveiller les nobles instincts de Tàme et l'élever par degrés à la contemplation de la beauté éternelle, selon cette parole : Inperitia sua requirentes modos musicos, et narrantes carmhia scripturarîun; hommes divifes in virtute, pulchritudinis studium hahentes « Habiles à com- « poser des modes musicaux et à chanter les poésies des écri- « tures, ils étaient des hommes riches en vertu, qui se met- « talent avec amour à la recherche de la beauté infinie. > (Ei-di., 44.)
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Pense-t-ou qu'en thèse générale la mélodie soit capable de tout cela, qu elle soit réiémcnt exclusivement essentiel de la beauté artistique? S'il en était ainsi, une mélodie vraiment inspirée, parfaitement d'accord avec la situation d'un auditeur, une mélodie ([ui l'aurait vilement ému une première fois, pour(iuoi donc s'use-t-elle si promptement, devient-elle si vite surannée? C'est, dira-t-on, parce qu'elle n'est plus neuve, parce qu'elle est connue, et il en serait de même de l'harmonie. >îais alors qu'on expli(iue pourquoi telle mélodie d'Haydn ou de Mozart, mélodie passée de mode et déjà empreinte d'une sorte de vétusté, fait encore impression et plaira toujours, parce qu'elle est enchâssée dans un admirable travail harmonique, tandis que telle autre mélodie moderne, italienne ou française du dernier genre, et qui à son apparition a été reçue avec acclamation, perd sans cesse à mesure qu'elle est plus entendue?
Et ce n'est point seulement pour le musicien, l'artiste, que cet effet a lieu, mais pour le simple amateur, pour le vulgaire le plus désireux de mélodie. La raison est naturelle, la mélodie c'est le coloris plein de fraîcheur qui attire tout d'abord les regards; mais ce n'est point le tableau, l'ensemble, le dessin; pour avoir une valeur durable, la musique ne peut être réduite à une simple succession de sons, il faut qu'elle ait de la consistance, du corps; pour faire une impression profonde, elle doit agir et sur l'esprit et sur le cœur. La mélodie est donc une partie de l'art, une partie essentielle, mais elle n'en est pas l'expression complète et adé(|uale.
La musique moderne tient de l'art et de la science : or, la science se montre surtout dans l'harmonie. Quant à l'inspiration, ce cachet du génie (ju'on ne veut retrouver que dans la mélodie, elle nous apj)arait non moins émouvante dans les conceptions harmoniques des grands maîtres. Qu'on essaie de (léj)ouill('r leurs œuvres les plus parfaites et de n'y laisser que la pensée inélodi(|ue, bien vite on se convaincra qu'on n'a pas même la moitié de l'idée inspiratrice du compositeur. L'inspi-
ration ne gît pas tout entière dans une phrase de chant, dans un élément unique, mais souvent dans une heureuse comhinaison d'éléments multiples, dans des effets d'ensemble.
La conséquence que nous lirons pour l'objet qui nous occupe est celle-ci : quand tout l'effet de la composition repose sur la mélodie et que l'accompagnement est purement secondaire, celui-ci ne doit point ressortir autant que celle-là; en un mot l'effet principal mélodique ou harmonique doit jouer le rôle important et paraître en première ligne, et l'eflet accessoire, le simple accompagnement, tendre plutôt à s'effacer. Mais tous les accompagnements, tous les effets harmoniques ne sont point réduits à ce dernier rôle.
Si tout généralement, dans une composition d'église, doit être subordonné aux voix; si l'accompagnement doit s'affaiblir afin d'aider le chanteur et non de le gêner, il est cependant des cas où, malgré la bonne volonté des exécutants, une distinction parfaite ne pourra s'établir dans des masses vocales; cela dépend en partie du genre de composition, comme dans les fugues conbrio et en partie d'un vice dans l'organe des chanteurs, comme quand les voix sont sourdes, voilées, peu formées. Dans ces cas et d'autres semblables les paroles ne seront pas toujours comprises, elles ne le sont du reste presque jamais dans toutes les parties des grands vaisseaux, comme on n'entend point toujours distinctement les paroles de la préface chantées par le célébrant.
Et bien que les chanteurs consciencieux s'ingénient à rendre leur prononciation claire, leur émission et leur articulation nettes et franches, on ne peut vraiment l'attendre et l'exiger raisonnablement dans toutes les circonstances. Cependant la musique ne laisse pas que d'atteindre son but, pourvu que l'auditeur ne soit pas mal disposé, car, comme dit saint Thomas (2' 2*. q. 91.) : Si aliqui non intelligant quœ canlantur, intelligmit tamen propter quid cantantur, scilicct ad laudem Det'j et hoc siiffîcit ad dcvolionem cxcitandam. « Si '1 ({uelques personnes ne comprennent point les paroles chan-
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« lées, elles savent du moins dans quel but on chante, c'est- « à-dire pour louer Dieu, et cette pensée est suflisante pour « que la musique porte à la dévotion. i>
L'orchestre a nui d'une autre manière aux voix, par l'élévation de son diapason. Autrefois les orgues étaient plus basses d'un ton qu'elles ne le sont actuellement, elles sont plus élevées parce qu'on a jugé à propos de les mettre d'accord avec l'orchestre, et celui-ci est monté si haut pour donner plus d'éclat aux notes des instruments de cuivre qui y régnent trop en maîtres aujourd'hui. Par suite, les flûtes, les hautbois et les clarinettes ont dû monter aussi, et les voix, les chœurs qui pourtant tiennent le premier rang, ont dû se plier à ces exigences.
De là ces cris, ces clameurs des ténors surtout, en particulier dans la musique italienne, de là ces voix desoprani brisées avant le terme; l'état violent ne dure pas, et quand ces chanteurs sont obligés de soutenir des efl'orts pénibles pendant des messes entières, ils fatiguent l'auditeur et se ruinent eux-mêmes. Les diapasons italiens sont tous plus bas que les nôtres. Celui de Rome est d'un demi-ton plus bas que celui de Milan, et celui-ci également plus bas que le diapason de l'académie impériale de Paris; or le diapason belge est encore plus élevé que celui de France. Les inconvénients de cette élévation de ton ont été si bien sentis qu'en 1815 le Conservatoire de Paris a jugé convenable d'introduire une réforme et d'adopter un diapason moyen, et à cette occasion il rendit de justes éloges à la modération tonale du théâtre italien de TOdéon. Cet exemple aurait dû être suivi , mais surtout dans les églises, dont les faibles ressources ne leur permettent pas l'acquisition des voix les plus puissantes et les plus étendues.