CHAPITRE Xll
Réforme de la musitiuc el du plain-chant.
li nous reste à traiter ici la question de la réforme de la musi(|ue religieuse. Dans difl'érents temps, comme l'atteste riiistoire ecclésiastique, on a songé à réformer la musique religieuse. Quelques conciles généraux, plusieurs conciles particuliers, un grand nombre de Pontifes ont cherché à arrêter les abus, et à maintenir la musique sacrée dans les limites qui lui conviennent. Les mesures adoptées par les conciles généraux laissent une assez grande latitude, elles sont, comme nous avons eu Toccasion de le faire remarquer, fort prudentes parce qu'elles s'adressent indistinctement à toutes les nations catholicjues. Les mesures prises par les conciles provinciaux sont locales, celles des Souverains Pontifes sont tantôt locales, tantôt universelles. Parfois, quand l'abus était tiop criant et tro|) général, il a fallu trancher dans le vif, supprimer pour un temps la chose dont on abusait d'une manière si déplorable. C'est ce qui expliciue plusieurs des défenses portées par Jean XXII, Alexandre Vil, Innocent XI, Benoit XIV et Grégoire XVI contre tel genre de musique ou
telle espèce (rinstriimenls. Mais du moment qu'un abus particulier à une époque a cessé, l'interdiction a été levée, et jamais un airèt perpétuel n'a été lancé contre une musique qui ne fût pas mauvaise par elle-même. Parmi tous les essais de réforme, il faut signaler celui (jui se fit l'an 1565, l'année même où se termina le Concile de Trente. M. Delécluze rend compte en ces termes de ce projet de réforme (Revue de Paris, novembre 1842) : « Pie IV alors souverain pontife, créa « une congrégation chargée de faire observer strictement « toutes les réformes décrétées par le concile. Au nombre des « huit cardinaux qui eu firent partie se trouvaient Vitellozzo « Vitellozzi et saint Charles Borromée, tous deux aimant a vivement la musique.
« Les six autres membres de la congrégation chargèrent les « cardinaux Vitellozzi et saint Charles Borromée de la dis- « cussion que cette affaire soulèverait, et s'en remirent entiè- « rement à la décision de leurs confrères. Le Pape augmenta « encore le pouvoir qu'ils avaient reçu, en leur recommandant « de faire tous leurs efforts pour conserver la musique figurée « dans les églises, et ne pas réduire le service au plain-chant. a Vitellozzo fit donc savoir, au nom des huit, qu'une dé- « putation du collège des chapelains chanteurs de la chapelle « pontificale eût à se rendre auprès d'eux pour conférer sur la '> musique, relativement à l'exécution des décrets rendus par u le concile de Trente. Après plusieurs réunions il fut con- » venu, 1° que les motets et les messes ne seraient plus chan- « tés sur des paroles mélangées ou farcies; 2" que les messes .' composées sur des thèmes de chansons profanes et obscènes « seraient bannies à perpétuité de la chapelle; 3" que les mo- .1 tels sur des paroles de fantaisie et étrangères à l'Eglise ne « seraient plus exécutés désormais. En outre, on s'occupa de a la ([ueslion de savoir s'il serait possible que les paroles sa- « crées fussenl plus clairement et plus constamment enten- « dues. C'était le désir des cardinaux; mais les chanteurs j)ré- •' tendirent que la chose n'était pas toujours possible. — Si cela
« se peut une fois, pourquoi cela n'aurail-il pas lieu toujours? « demandaient les deux prélats. — Sur quoi les chapelains « alléguaient l'obligation des fugues et des imitations, qui for- « ment et donnent le caractère propre de la musique harmoni- «c que, artifices sans lesquels, ajoutaient-ils, cette musique sc- « rait toute dénaturée. A cette occasion, et pour combattre « l'opinion des chapelains, les deux cardinaux citèrent le Te « Deiim de Costanzo Festa, puis les improperii, et le quar- «t tetto de la messe ut, re> mi, fa, sol, la, de Palestrina, où « Tordre et le sens des paroles peuvent être facilement saisis. « Dominés par leurs habitudes, ramenés à leur opinion par « les combinaisons si multipliées du contrepoint, qui, en ef- « fet, embrouillent forcément les paroles, ils répondirent que, « si Palestrina avait réussi dans les morceaux cités, il devait « cet avantage à la brièveté des paroles, mais qu'il lui serait « impossible d'obtenir les mêmes résultats s'il avait à mettre « en musique un texte plus étendu, tels que ceux du Gloria ou « du Credo. »
De nos jours de nouvelles mesures ont été prises, quelquefois négatives seulement, pour arrêter les abus; ou bien positives et réelles pour créer et ouvrir à la musique une voie plus religieuse. Deux illustres prélats, S. E. le cardinal archevêque de Malines, et Mgr l'évêque de Langrcs, actuellement évêque d'Arras ont fait chacun un mandement fort important sur la réforme de la musique dans les églises. Le premier prescrit de cultiver partout le plain-chant, de ne permettre qu'une musique grave, décente, suave, religieuse, en supprimant tout air profane, léger ou trop bruyant; de n'user que de paroles extraites du Missel, du Bréviaire ou de l'Ecriture Sainte et de ne faire usage que très-rarement de la langue vulgaire; de chanter de manière à faire comprendre les paroles; de ne pas exécuter de compositions (jui excèdent un temps limité de manière à prolonger les offices et à interrompre le célébi-anl; de n'employer les instruments que pour soutenir le chant; de ne faire exécuter que des symphonies vraiment religieuses et
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d'une éleiulue convenable; de ne jamais tolérer ce qui est purement curieux, divertissant, mondain comme les airs de théâtre et la musique militaire; enfin de ne prendre comme organistes ou instrumentistes que des personnes d'une vie chrétienne et de ne point admettre à la tribune des personnes du sexe.
Mgr révêque d'Arras traite avec beaucoup de science et de profondeur les mêmes points dans son Instruction pastorale, il demande de plus que le peuple tout entier s'associe aux chants sacrés, que le chant n'étonffe pas les paroles et qu'il soit approprié à leur caractère et au culte sacré dont elles sont l'expression principale, que les chants soient rendus avec justesse, ensemble et piété.
A ces préceptes si sages nous n'avons à ajouter sur cette question que des détails qui en précisent ou en expliquent l'application.
Toute complexe qu'est la question de la réforme de la musique, les principes exposés jusqu'à présent la simplifient et en ont déjà donné la solution. Il suffira de les résumer. Dans tous les temps des abus graves ont été signalés dans la musique sacrée, et aujourd'hui, sans être communément aussi criants qu'ils l'étaient autrefois, il en existe de considérables que le zèle de la maison de Dieu s'appliquera à supprimer.
Une réforme sage et bien entendue doit donc porter :
1" Sur le choix de la musique vocale et instrumentale : toute musicjuc n'est pas faite pour l'Eglise, celle qui vient de la scène j)rofane ou (jui n'a |)as de i)iété, qui est sans caractère ou qui offre des caractères mondains, frivoles, licencieux, sera en conséquence impitoyablement expulsée des répertoires religieux. Une musique, même pieuse, ne peut pas être admise indifféremment; les jours solennels demandent autre chose que les jours ordinaires, et là même où l'on a plus de facilité pour l'exécuter, il convient de donner une large part au plain-chant, à cause du lespect séculaire dont il est environné et des avau- 4ages nombreux (jui y sont attachés.
2" Sur rexécution vocale : la négligence, la légèreté, la prétcnlion et rignorance doivent être bannies du sanctuaire. Pour les effets qu'on a lieu d'attendre, la l'ornialion des voix est nécessaire, des écoles de chaut religieux seraient uon-sculenienl utiles mais indispensables. Il faut surtout préparer des chœurs nombreux, nourris, dont toutes les parties se balancent, s'équilibrent et soient suffi>antes pour la grandeur du vaisseau.
5° Sur le plain-chant,nous rappelons ce que nous avons dit: ce chant, pour faire effet, demande des chœurs nombreux, il veut être exécuté avec ensemble, il faut s'entendre sur la coupe dcs.phrases, sur la respiration, sur l'exécution des brèves et des longues, sur la force ou la douceur à lui donner. Mais ce n'est pas tout, la réforme doit encore s'étendre :
4° Sur la fixation et la définition du plain-chant : jusqu'ici les tentatives faites pour retrouver, dans sa pureté native, le chant grégorien, ou du moins pour le restaurer par des règles et les restes de la tradition, ont été individuelles, locales; on ne s'est pas cru obligé partout d'en adopter les résultats. Peutêtre qu'on n'a pas lieu d'espérer de rétablir jamais ce chant antique, et cependant il y a confusion, bouleversement dans ces chants, la manière de l'écrire et de le chanter varie partout, les livres de chant ne se ressemblent pas et s'altèrent de siècle en siècle; nous ne voyons à ce malheur qu'un remède, (ju'une réforme possible, et c'est la suivante :
Ce n'est que par une entente générale, un examen universel et une décision émanée des représentants des différents pays, qu'on peut rétablir l'unité et l'uniformité dans les Graduels et les Recueils de plain-chant. Ces représentants formeraient une commission composée d'hommes érudits, de musiciens instruits et compétents, parfaitement versés dans la science d«i plain-chant; ils seraient nommés par les évéques d'Italie, d'Allemagne, de France, de Belgique, etc., et ils apporteraient, dans une >orte de congrès euiopéen, le résultat de leurs études et de leurs travaux.
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Leur tâche serait non-seulemeut de discuter, de eoiilrôler et d'examiner, .-ous toutes ses faces, le plaiii-chant des diflérents siècles chi'étiens; imiis de définir, de décréter, à la pluralité des voix, quelle est la forme mélodique que l'on doit garder, quelle en doit être l'exécution, comment on doit l'écrire de manière à ne rien laisser à l'arbitraire; la question tout entière, en elle-même et dans ses parties, recevrait une solution complète, le rhytlime, la tonalité, l'usage du dièse et du bémol, les caractères et la manière des compositions grégoriennes.
Cette décision, celle sentence seraient sans appel, et, peu à peu, le zèle du clergé l'appliquerait, un grand nombre d'abus tomberaient et seraient désormais impossibles, le plain-chant redeviendrait, ce qu'il était autrefois, grandiose et gracieux, il obtiendrait son plein effet. Cette manière de réformer le plainchant est difficile, mais elle est, à notre sens, la seulevéritable.
La réforme doit encore s'exercer :
5° Sur l'usage de l'orchestre qui doit être modéré, réservé pour les fêtes importantes; sur l'exécution des accompagnements qui, même dans les mouvements vifs et dramatiques, doivent avoir une majesté, une couleur, un cachet religieux, ce qui suppose un esprit chrétien, une intelligence parfaite de la musique sacrée dans le chef d'orchestre et les exécutants.
6" Sur la construction des orgues, sur racconipagnemenl et le jeu de l'organiste. Les réflexions que nous avons émises à ce sujet, nous j)araissent caractériser suffisamment le genre de réforme nécessaire pour ces points. Mais nous jugeons utile d'ajouter quebjues détails sur certaines améliorations de la musique sacrée.
7" Comme, d'après tout ce qui a été dit de la musicpie comparée au j)lain-chant, la première convient mieux aux fêtes et la seconde aux simples jours, bien qu'il soit utile et souvent heureux de mêler les deux genres, de faire entendre une belle mélodie de |)lain-chaiit au milieu de la musi(|ue des solennités religieuses; il y a certains temps de l'année spécialement
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consacrés à la pénitence, à la douleur, ccilaine^ é|)oques où TEglise laisse ses chants de joie et donne à ses lils et ses cérémonies un caractère frappant de gravité et d'austérité; il importe de faire une large part au chaut qui ex|)rime le mieux et comme naturellement ces sentiments, ou plutôt de le charger lui seul de cette sainte mission. Ainsi, dans le temps de l'avent et surtout du carême, plus spécialement encore dans la semaine sainte, le plain-chant qui, de l'aveu de tous, rend parfaitement la douleur calme et la pieuse tristesse de la componction et du mystère de la passion devrait être seul et exclusivement employé. Il nous répugne, nous l'avouons ingénuement, d'entendre, quand l'Eglise est vêtue de deuil et le sanctuaire dépouillé, la musique interpréter les lamentations, au lieu du plain-chant dont alors les accents simples, uniformes, et lents sont, à notre sens, éminemment expressifs et poétiques. Et à ce sujet nous ajouterons que le chant romain des lamentations nous parait bien préférable au plain-chant usité dans beaucoup de diocèses et qu'il est mieux de le faire exécuter à une voix qu'en faux-bourdon.
8" Les Pères du Concile de Trente demandent que dans l'exécution de la musiijue, les instruments ne couvrent pas le chant. >ious avons déjà dit que la chose dépendait du compositeur et des exécutants. Toutefois c'est l'affaire surtout du maitre de chapelle et du chef d'orchestre. H est dillicilo de supposer qu'un com|)Ositeur de goût entende faire couvrir le chant et les voix par les instramenls; une bonne exécution fera donc ressortir le chant au lieu de l'étouffer. C'est au chef d'orchestre à modérer la fougue des instrumentistes et à les ramener au rôle de simples accompagnateurs. Mais c'est au maître de chapelle à composer ses chœurs et son orchestre de manière à obtenir ce résultat. Un auteur qui écrit une messe à grand orchestre moderne pour un vais.>eau considérable, suppose des chœurs i»ombreux capables de balancer l'effet des instrumeuls; si la même messe est exécutée dans une église de petite dimension, l'orchestre doit diminuer en
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proportion et les ehœurs doivent pouvoir toujours lutter avantageusemeut avec les instruments.
Par conséquent, un maître de chapelle d'une église secondaire qui ne peut disposer que d'un orchestre restreint, ne doit pas maintenir, par exemple, l'harmonie des trois trombonnes, quand l'intention de l'auteur n'a été que de leur conférer un accompagnement pour augmenter la sonorité et non pour produire quelque effet de timbre ou quelque dessin spécial, (|uand surtout les effets de cuivre neutraliseraient l'harmonie des instruments doux et des chœurs. C'est à quoi bien des maîtres de chapelle ne songent pas, ce qui est cause que souvent le chant est perdu, et que la musique se réduit à un bruit retentissant et tumultueux, parce que l'accessoire l'emporte sur le principal, l'accompagnement sur le chant, des accords plaqués sur les idées-mères de la composition.
9° La conséquence immédiate est que les paroles doivent, autant que possible, être comprises; car, si la mélodie doit prédominer dans la musique, celle-ci, à son tour, ne doit servir qu'à donner du relief aux paroles, à en développer le sens. Dans son mandement sur le chant d'église, jMgr Parisis insiste beaucoup sur ce point et à bon droit. Les maîtres de chapelle doivent y attacher de l'importance et y mettre tous leurs soins. Cependant, il faut le dire, la chose n'est pas toujours également possible. L'étendue du vaisseau et la faiblesse des voix, la mauvaise articulation de quelques individus et le vice de certains organes ne le permetteni pas constamment. Enfin, dans Ici genre de musicpie universellement regardé comme éminemment religieux, dans la musique de la chapelle Sixtinc où souvent les voix n'entrent pas ensemble et où les parties se heiirtcnl pour ainsi dire, les sons se croisent à cause du mouvement fugué, il n'est pas aisé de saisir toujours la signification du texte,
10° Bien des personnes regrettent que tout le peM|)le ne prenne pas part aux chants d'église. Convient-il de réfornu'r la n)Usi([ue sur ce point? Nous avons déjà exposé plus haut les
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avantages et le> inconvénients de cette manière. Il nous semble utile, désirable que la multitude chante dans les otïiees, quand le chœur dialogue avec le |)rè(re ofïiciant. Les réponses sont connues, courtes, aisées; on peut espérer une exécution convenable, moyennant quelques avis donnés du haut de la chaire. Nous ne nions pas qu'il soit possible aussi de faire chanter les masses dans les psaumes et dans quelques hymnes dont la mélodie est fortement accusée, dont le rhythme est bien mar- ((ué et oîi les repos sont connus de tout le monde. Mais aller au-delà, prétendre faire chanter le peuple pendant tous les offices, lui faire dire le graduel et Tantiphonaire, ou seulement espérer lui faire bien exécuter une ou deux messes, nous paraît être une utopie, un vœu pieux mais irréalisable. El d'abord, cette manière n'est pas du tout dans les mœurs, les habitudes de îa Belgique, de la France, de la Suisse et de plusieurs autres contrées; pour l'établir il faudrait donc obliger la généralité du peuple à apprendre le plain-chant et à le bien apprendre. Ensuite il faudrait changer entièrement ses usages, obtenir de lui qu'il vint à l'église avec un livre de plain-chant au lieu d'un manuel de piété, et le faire chanter au lieu de prier. A-t-on des motifs plausibles d'espérer une révolution semblable? Que si l'on n'obtient pas une certaine éducation musicale du peui)le, peut-on croire que dans les chants qu'il ne sait qu'à demi, il sera capable d'une exécution passable? Les altérations ne sont-elles pas nombreuses là où le chant n'est su qu'imparfaitement; et puis quel ensemble concevoir? Les chantres (jui savent moins iront certainement plus lentement que les autres; mais ces retards prolongés sur presque chaque note, sont-ils tolérables? A tout cela on fait deux réponses. La première est que le chant exécuté par la mullilude est en usage en Allemagne et qu'ainsi la chose est possible. A celte assertion nous dirons d'abord qu'il existe dans cette contrée une véritable éducation musicale du peuple, (|iii commence dès le bas-âge, éducation qui n'existe pas chez lions; que, de plus, cette exécution faite par tout le peuple,
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n'est pas toujours sntisfaisante; quVnfin le peuple n'exécute pas le chant de tous les olïîces, mais seulement des chants en langue nationale, des cantiques, des litanies et quelques chorals populaires; et que, du reste, l'orchestre, petit ou grand, et un chœur formé uniquement de musiciens, est chose fort commune en Allemagne. La seconde réponse est extraite du compte-rendu d'une séance archéologique tenue à Rheims, il y a neuf ou dix ans. Dans ce compte-rendu, M. Fanart a le courage de dire ces mots : « Le chant du peuple, fùt-il barbare, « serait préférable à la musique la plus raffinée, car le premier «est essentiellement chrétien, et l'autre est radicalement « payenne. On nous répondra que cela est absurde; aux yeux « du monde, à la bonne heure, mais au point de vue chrétien, <i nous sommes dans le vrai. S. Paul s'est chargé de nous ex- « pliquer cela : Animalis homo non perdpit ea qiiœ sunt spi- « ritns Dei : stnititia autem est illi: l'homme animal ne perçoit '< pas ce qui est de l'esprit de Dieu, c'est pour lui folie, etc. »
Il nous semble qu'il n'y a, pour la réfuter, qu'à citer cette étrange argumentation , où se trouvent accumulées presque autant d'erreurs que de mots. Toutefois, comme quelques-uns de nos lecteurs ne sont peut-être pas suffisamment éclairés sur la question, et qu'il importe qu'ils le soient, nous en dirons quelques mots.
Que signifie ce mot de musique barbare à l'église? Est-il possible d'honorer Dieu et d'édifier les fidèles dans une pareille supposition? Serait-ce le terme où doit aboutir cet art chrétien si vanté et si vainement imaginé par nos adversaires? D'après eux le principe de la musique religieuse est la tonalité ancienne, et ils n'admettent de musique conjoinlemenl avec le plaiii-chant, ([u'aulant qu'elle sera conçue dans le système de cetle tonalité. C'est pour cela qu'ils préfèrent un chant barbare à une rnusi(|ue raffinée, c'est-à-dire bien composée, mais dans la tonalité moderne; pour ce motif encore la musi(|ue est payenne, tandis (|ue le plain-chant mal exécuté reste religieux à cause de sa tonalité. Conclusion aussi malheureuse que le
pi'incipc! D'iiillcurs la tonalilé ancienne est d'origine grecf{iie, et par conséquent payenne, et la tonalité moderne (pii commence avec Monteverde a une origine toute différente. Nous ne dirons rien de l'application abusive des paroles de saint Paul, si on voulait suivre l'auteur dans cette voie, il serait aisé de lui opposer d'autres textes du même apôtre et de lui apprendre que ce saint demande dans le service de Dieu la raison et non l'absurdité et le désordre, qu'il condamne toute .^agesse étrange et outrée.
11" Pour écrire une musique sacrée, un compositeur a des conditions sévères à remplir. Nous croyons devoir les rappeler ici, parce qu'elles sont trop souvent oubliées. Le compositeur sacré n'a pour but que la glorification divine et le bien spirituel des âmes. Sa musique doit donc être en général grave, majestueuse, grandiose, comme le sont les cérémonies du culte; il ne doit pas chercher à divertir, mais seulement à émouvoir. La composition sera en rapport parfait avec les saints mystères qu'on célèbre, avec les paroles chantées; il va sans dire que le compositeur comprendra exactement le sens des phrases, des expressions et les mots, que rien dans son œuvre, ni dans le mouvement des parties, ni dans les répétitions des mêmes termes n'en détruira, n'en faussera la signification. L'auteur évitera scrupuleusement les défauts signalés plus haut {page 61). Il ne doit se servir que des paroles de la Sainte Écriture et de la liturgie, indépendamment du danger qu'offrirait l'emploi arbitraire d'un autre texte, on ne peut espérer d'y trouver cette onction, cette force qui sont l'apanage unique des paroles inspirées par l'Esprit Saint, ou bénies par l'Église.
12° On aura beau proposer les plus sages plans de réforme, imaginer un ensemble de préceptes dont l'observation j)uisse réaliseï' la perfection dans la musique sacrée; s'il n'y a pas un chef capable de toutes manières d'en assurer l'exécution, un chef à la fois instruit et zélé, qui dirige avec une égale habileté l'ensemble et les détails : rien ne se fera, il y aura tou-
jours une multitude de graves imperfections, qui bientôt, au lieu de diminuer, prendront des proportions désastreuses. La direction donc, une direction active et savante; presque tout le succès de la musique dépend de là. Nous ne parlons pas ici ni du chef d'orchestre, ni du chef des chœurs; mais de la conduite générale, suprême et complète de hi musique d'une église. Nous tenons, nous avons dit pourquoi, à ce qu'un ecclésiastique remplisse cette fonction, à ce qu'il donne l'impulsion à ses subordonnés, qu'il empêche également la routine et le laisser-aller et ne permette pas que l'œuvre de Dieu dégénère en une œuvre purement vénale.
Dans cette question de la réforme musicale, nous nous sommes appliqué à signaler tous les points les plus importants de la musique religieuse, au risque de nous répéter et de redire les choses que nous désirons inculquer profondément.
Il nous reste à aborder la dernière partie de cet ouvrage, les genres nationaux et les compositions sacrées