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CHAPITRE II

L'Italie: école moderne. — Rossiiii.

L'école italienne moderne a des allures tout autres que colles de sa devancièr-e. C'est là que règne le culte sans mélange de la mélodie, non pas de ces mélodies écourtées, brèves, comme le style de la prose française actuelle, mais larges, périodiques, abondantes. La plupart des motifs de cette école sont dramatiques, le sentiment y est rendu avec vivacité, expansion, effusion du cœur. C'est la musique où les cbanteurs solistes peuvent atteindre les plus brillants effets; mais elle se rapproche quelquefois de celle du théâtre par ses saillies, ses transports, ses caprices et ses points d'orgue multipliés.

Les chœurs y sont en somme grandioses et énergiques, mais composés généralement à trois voix d'homme, pour des voix supérieures aux nôtres en aptitudes naturelles, écrits dans un diapason plus bas qu'ailleurs, ces chœurs sont plus difficilement chantés chez nous et sont exposés à dégénérer en cris et en clameurs. Si les auteurs italiens ne semblent rechercher que les effets mélodiques, ils sont loin d'être étrangers aux effets d'harmonie et de composition; cependant leurs coin-

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biiinisons harmoniques nous somblent en général eommunes, peu variées et surtout peu savantes; parfois elles ont des effets durs à force de tendre à l'énergie.

Cette instrumentation cuivrée, ces effets assourdissants qu'on a, pour le genre profane, reprochés souvent à Vei'di, on doit aussi les reprocher à (juelques auteurs dans le genre religieux. En somme, cette musique convient aux solennités qui invitent à la joie spirituelle, aux fêtes où l'on célèbre avec pompe la gloire de Dieu et le triomphe de ses saints; elle a une grande influence sur le peuple, elle est plus inspirée qu'étudiée, elle est souvent noble, touchante, expressive.

Tout le monde ne partage pas notre manière de voir, et en particulier les partisans exclusifs du plain-chant et de la musicpie de Palestrina, nous citerons encore une fois l'opinion opposée à la nôtre, elle est extraite de la correspondance du journal parisien le Ménestrel : « Pour l'honneur des maîtres « de chapelle et même de la religion, je devrais passer sous « silence le chapitre de la musique religieuse en Italie; cai* « quelle critique assez forte j)ouri*ait on faire de ces messes à « grand orchestre, comme j'en ai entendu cinquante, où l'on « cherche en vain un simulacre de sentiment religieux, une « orchestration calme et digne d'un temple, un fragment de .' mélodie simple et fervente? On n'y trouve jamais que des « effets de irombonne et de grosse caisse, des mouvements de « valse et cabalelles de bravoure... Parlons plutôi des chan- « teurs, mais ici. malgré moi, il me faut encore critiquer. « Jj'école actuelle de chant en Italie ne se compose que de « cris, d'oppositions brus(|ues de forte et de piano, sans ja- « mais une seule de ces demi-nuances qui sont si précieuses « en musique... »

Quand bien même on ignorerait complètement ce qui, en fait de inusiqu<', se passe au-delà des monts, le ton seul de <('ll(' a|>préciation la ferait suspecter d'exagération. INous sa- Noiis iriin bon nombre de personnes (|ui ont entendu de la niusitpie sacrée à liome, à iMaples, à Florence, (prelle ne

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mérite poinl dos reproches aussi outrés. Nous avons signalé plus haut les caractères, les qualités et les défauts de cette musique; nous avons vu plusieurs partitions de messe de Mercadante, de Rossi, d'Asioli, nous les avons entendu exécuter et nous n'avons pas remarqué qu'il n'y eût que des eflets de tromhonnes et de grosse caisse, que des valses et des airs de hravoure. Nous devons même ajouter qu'il n'y a pas un seul passage où ces ahus se rencontrent, et qu'au contraire nous y avons trouvé plusieurs chants suaves, pieux et graves. Il faut toutefois avouer que le goût religieux n'a pas constamment présidé à l'inspiration des motifs, ni aux détails de l'accompagnement.

L'école italienne compte un nombre considérable de compositeurs distingués. Nous ne dirons rien de Spontini, de Donizetti, de Bellini, de Verdi; ces auteurs n'ont rien ou presque rien écrit pour l'Eglise. Sachini, Paër et Paisiello tiennent comme le milieu entré l'école ancienne et la moderne; des chants expressifs, de douces modulations, des choeurs graves et énergiques, une grande sobriété dans l'instrumentation, la pureté de style : tels sont les caractères qui distinguent leur genre.

Le dernier surtout s'est fait un grand nom par l'élévation de ses pensées et la vigueur de son style. Il a composé vingtsix messes dont plusieurs sont des chefs-d'oeuvre, des oratorios, parmi Ies((uels celui de la Passion est fort remarquable, des Te Deum, et un nombre considérable de motets; il est regrettable que plusieurs de ces œuvres n'aient pas été gravées. Le psaume Judicabit in nalionibus a toujours frappé par ses accents sombres et puissants.

« Dans un autre motel où il peint les grandeurs de Dieu, dit « Le Sueur, il semble s'être élevé au-dessus de lui-même. En « entendant les pittoresques et terribles tableaux de cette mu- « sicpie imitative si bien adaptée aux paroles sacrées qu'elle « anime, l'impie croirait entendre la marche formidable de Il son juge, le bruit de son char de feu, et son jugement irrévo-

«I cable. Tout à coup succède une musique brillante et des Œ chœurs aériens. Dans ce moment, les chants de Paisiello, « dignes de la voix du prophète, prédisent l'envoi de l'esprit « créateur, la terre renouvelée et le bonheur de la vie future. « Tout semble resplendir, et l'on est frappé de l'éclat de cette « harmonie auguste. Mais en exprimant les images les plus «t frappantes et une prodigieuse variété de sentiments élevés, « ces mêmes chants conservent toujours leur sentiment et leur « grâce, »

Zingarelli a composé dans différents styles; il écrit purement, mais son harmonie n'est pas assez variée; ses mélodies sont douces, gracieuses, elles sont parfois allourdics par des longueurs et des redites. En somme, la musique de ce maestro est distinguée, agréable et pieuse.

Asioli a composé des messes à grand orchestre et plusieurs motets dont la facture est riche et ornée. Son genre est habituellement dramatique, brillant et entraînant, mais il nous parait facilement toucher aux limites qui séparent le sacré du profane. Il est fait pour les solennités, on ne pourrait pas, ce nous semble, l'employer constamment. Cet auteur a un style plus ferme, des mélodies plus inspirées et même une harmonie j)lus variée que le précédent.

Novello n'a écrit que pour orgue et voix, sa musique grave et affectueuse le rapproche des anciens, mais le caractère mélodique est mieux déterminé.

Les productions de Grazioli ont beaucoup d'affinités avec celles d'Asioli : elles sont animées et souvent dramatiques; mais les parties vocales concertent davantage, le trait y est facilement prodigué; la spontanéité et l'inspiration ne s'y font pas sentir également. Gcnerali a aussi des formes dramatiques, mais elles sont plus larges et plus énergiques (|ue celles d'Asioli et de Grazioli. Il a composé quehjues morceaux dans le genre gracieux, morceaux qui sont d'une suavité et d'une délicatesse charmantes, nous citerons enlr'autres le Vktimœ Pasdiali et le Veui Snncte Spiritus.

Rossi a travaillé pour rorchestre et pour l'orgue avec un égal succès, la manière italienne se montre en lui dans toute son ampleur. Il a de plus du grandiose dans plusieurs de ses mélodies et des détails harmoniques pleins d'intérêt. Nous aimons à signaler comme morceau de caractère, ses litanies de la Sainte-Vierge où la beauté des parties vocales le dispute à la magnificence de l'instrumentation.

Mercadante a dans son genre une réunion de qualités rares et supérieures; une conception vaste, un plan riche dont toutes les parties sont méthodiquement coordonnées; dans ses chants, quelque chose de profondément senti; chaleureux et pourtant réservé, poétique et correct, sachant également s'assouplir à tous les tons. Ce compositeur a fait une musique éloquente et incisive. Sans être neuve, son harmonie est soignée, quoique parfois un peu dure, mais les formules qu'il emploie sont assez souvent vulgaires et sans invention.

Tels sont les auteurs modernes dont nous avons cru devoir esquisser le talent et la facture; il en existe une foule d'autres dont les œuvres moins répandues ou inférieures à celles des premiers, s'en rapprochent par plus d'un côté; car les productions de l'Italie moderne ont toutes une couleur de parenté tellement saillante qu'on en reconnaît sans peine l'origine. Il est toutefois un illustre maestro dont le génie a trop ému le monde musical pour qu'il nous soit permis de le passer sous silence.

Rossini n'appartient pas exclusivement à l'école italienne : il est un de ces hommes rares dont le talent, les allures, l'ampleur et la nouveauté de style ont fait presque un chef d'école; il ne s'est du reste pas moins inspiré aux sources de l'école française qu'à celle de sa patrie. C'est pour la première qu'il a créé son chef-d'œuvre dramatique, et c'est d'après les principes et la manière de cette école qu'il a assoupli et varié son genre. Rossini, comme tous les hommes supérieurs, a été bien diversement jugé soit pour le talent, soit pour la portée et l'influence de ses œuvres musicales.

Tandis que le vulgaire et une pléiade de musiciens italiens

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ot français se laissaiont allor à une admiration sans bornes qui tenait de l'engouement, plusieurs critiques allemands le jugeaient avec sévérité et lui refusaient le titre d'auteur classique; quelques écrivains français, en petit nombre, ne le trouvaient capable que d'exciter au plaisir, sa musique était déclarée voluptueuse, sensuelle. Evidemment, nous le répétons, ce dernier reprocbe est outré, Rossini a su atteindre, dans Guillaume Tell, à la bauteur du drame béroïque; Moïse et le Siège de Corintbe prouvent qu'il peut être grave, patbétique et même religieux.

Mais quant à la musique religieuse proprement dite, il en a fait fort peu et seulement par circonstance. En 1832 il a écrit une messe qui, croyons-nous, n'a pas été gravée; il y a quel- ([ues années il a composé un grand Tantum pour trois voix dbommes, on a aussi de lui quelques cantates religieuses, comme : Foi, Espérance, Charité; et enfin son stabat.

Selon nous, Rossini est l'artiste le plus poétique, le plus babile pour peindre au naturelles situations les plus diverses comme aussi pour exciter les plus fortes émotions. Sa musique religieuse est brillante, magnifique, admirablement rhythmée; mais elle est souvent plus agréable (|ue pieuse, la couleur en est trop profane pour ((u'elle puisse jamais être une forme modèle de musique sacrée. Par l'étendue de son génie, Rossini laisse loin derrière lui les auteurs italiens modernes qui l'ont précédé, par la variété et l'inspiration de ses mélodies, la puissance de son barmonie, l'babileté neuve ((u'il met dans le plan et les détails de sa composition, les beureuses combinaisons qu'il a introduites dans l'instrumentation. Toutefois la dextérité lui fait un peu défaut dans le maniement des formules savantes, et il ne semble pas assez familiarisé avec les secrets de la fugue.

De plus, nous n'bésilons pas à le dire, on rencontre dans (|U('b|ues-unes de ses œuvres des redites multipliées, et parfois de petites mélodies d'un genre badin et pres((ue puéril sur lesquelles l'auleui' appuie trop.

Le Stabaf de Rossini comme œuvre purement dramatique est fort beau, mais comme œuvre religieuse, il faut le dire, la musique contraste avec les paroles, c'est, à nos yeux, pres- (|ue un contie-sens. Il n'est peut-être pas impossible de mettre sous celte musique un autre texte dramatique; mais à part un ou deux morceaux, la musique ne peut s'allier aux paroles de cette prose douloureuse. C'est ici en particulier qu'on peut voir la différence entre la musique sacrée et celle du théâtre.

On pleure dans \e Stabal de Rossini, on y gémit, mais c'est la douleur de la scène, les gémissements du théâtre : on pleuir mais en chantant une cavatine, c'est la passion profane dans toute sa désinvolture. Mais à l'église ce serait la parodie de la prose chrétienne, et pour ainsi dire une profanation. Un des morceaux qui bouleverse le plus le sentiment religieux, est le second, un solo de ténor mouvementé à peu près comme une marche sur des paroles telles (juc celles-ci : Cujus animant gementem contristatain et doleutem pertransivit gladius. Aussi ne sommes-nous pas surpris que, dans une célèbre maison d'éducation, où l'on ne se piquait pas d'un goût sévère en fait de musique, le sentiment des convenances religieuses et le simple bon sens des maîtres aient, après deux auditions, fait bannir du lieu saint le Stabal de Rossini.

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