CHAPITRE V
Le Sueur.
Jean-François Le Sueur, né piès d'Abbeville en Picardie le 15 février 1761, ou, selon d'autres, 17G3, s'est également distingué comme auteur dramiiti(|ue, comme théoricien et comme compositeur religieux.
Admis dès l'âge de neuf ans comme enfant de chœur à la maitrisc d'Amiens, où longtemps on admira la beauté de sa voix, il reçut une éducation profondément religieuse.
" Combien n'était-on pas édifié, dit l'abbé Tiron (Nolkesur « Le Sueur) les grands jours de fête, de voir communier, à la « grand'messe célébrée par l'évcquc ou le doyen du cha|)itr(', « tout ce (|ui dans ce clneur spacieux n'était pas préire, |)armi « les chanoines, les chapelains, les musiciens et ceux des en- « fants de chouir (|ui avaient fait leur première communion! « Va tous par c()nsé(|uent étaient à jcùn et chantaient depuis '< (|ualre heures du matin, où avaient commencé les matines, «< jus(|u'à midi, où finissait la grand'messe. »
Après avoir terminé ses humanités et fait son cours d(^ philosophie, il obliht, n'étant âgé (pic de dix-huit ans, la place de
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maître de chapelle à la cathédrale de Scez en Normandie. « On « conçoit, ajoute Tahhé Tiron, qu'un génie comme le sien de- '1 vait se trouver bien à l'étroit dans une ville de 3,000 hahi- « tants comme Seez. Aussi prit-il le parti de quitter cette « place et d'aller à Paris étudier sous un maître renommé « alors pour la musique, l'abbé Roze, maître de musique de la « paroisse des SS. Innocents. »
Plus tard il devint maître de chapelle à Dijon; c'est là qu'en fouillant les antiques manuscrits d'une riche bibliothèque musicale laissée à sa disposition par l'évéque, se développa dans l'esprit du jeune Le Sueur le goût du sérieux dans l'art, et sa prédilection pour les mélodies anciennes dont il a inséré tant de beaux fragments dans ses œuvres. Il devint ensuite maître de chapelle à Tours, puis aux SS. Innocents, à Paris, sur le rapport que firent de son talent Grétry, Philidor et Gossec; enfin, à vingt-six ans, il emporta contre vingt-huit concurrents, la même j)lace à la métropole de Paris. « L'orchestre « qu'il y organisa, dit un de ses biographes, la belle mu- « sique qu'il fit pour cette église attirèrent aux solennités « religieuses un immense concours, » C'est en ce temps, vers l'année 1786 qu'il composa ses trois messes solennelles, les seules de cet auteur qui aient été gravées.
Le Sueur n'était point entré sans préparation dans la carrière de la musique religieuse. Depuis longtemps il se familiarisait avec les paroles de la liturgie; il étudiait le sens des diverses cérémonies; il lisait assidûment les Saintes Écritures; c'était sa lecture de prédilection.
Ainsi nourri des pensées sublimes des psaumes et des prophéties, frappé de l'unité et de la majesté du culte catholique, de la grandeur et de la variété de ses rites et de ses fêtes, il conçut l'idée d'une musi(|ue une, imitât! ve et particulière à chaque solennité (ce sont ses expressions), il y voulait un caractère spécial qui correspondit à la nature de la fête, qui la dislingUcàt des autres, aussi bien que des jours ordinaires. C'est dans (;etle idée' (ju'il com])Osa sa troisième messe de l'As-
cension el de l'Assomption et son fameux Oratorio de Noël, dont nous parlerons ailleurs.
C'est dansée but encore (|ue, sans craindre les railleries et le persifflage des impies et des musiciens sans foi, il enrichit presque chacune de ses productions de notes explicatives du dessin musical et du tableau religieux qu'il retraçait dans sa pièce. Il voulait que, directeur et exécutants, tous fussent pénétrés de son espi'il, de l'idée pleine de piété (|ui avait présidé à sa composition, pour la rendre avec expression et vérité. Le Sueur consigna le principe de cette musique spéciale dans un ouvrage in-8% imprimé en 1787, qui a pour titre : Essai sur la musique sacrée, ou exposé cVune musique une, imitative, etc., avec l'épigraphe : Denique sit quodvis simplex duntaxat et unum.
« Dans sa pensée, c'était, dit l'abbé Tiron, de composer « une messe, qui fût tellement adaptée à une solennité, en rap- «1 pelant aux oreilles des auditeurs l'objet de la fête du jour, « que celle messe ne put servir que ce jour-là. Mais les événe- « menls qui survinrent l'empèchèrenl de développer cette pen- «i sée féconde, qui eût fait une révolution dans la musique «c d'église. Une de ses meilleures œuvres de musique reli- « gieuse, fut son motet de la Résurrection, exécuté à Notre- » Dame le samedi-saint 1787. C'est tout le texte de l'Evangile «> sur ce grand mystère, mis en scène, et revêtu de la musi- « (|ue la plus riche et la plus dramatique. On admira surtout <( le chœur mis dans la bouche des gardes du séj)ulcre : 56'- « diictor illc dixit adhuc vivens, écrit avec une vigueur de ta- « lent qu'on retrouva depuis dans les chœurs de la Caverne. »
Sans les malheurs des temps, Le Sueur aurait suivi sa propension naturelle et se serait uni(|uement voué au genre sacré. Mais la grande révolution vinl briser sa carrière, et le força à chercher dans le genre profane un moyen d'existence. Depuis longtemps il s'était lié avec Sacchini, ce grand maître révisait le travail du jeune compositeur, il l'initia à tous les secrets de l'art dramati(iue.
RELIGIEUSE. 22ô
Bien que pendant les désastres de la fin du siècle dernier, la muse religieuse de Le Sueur se soit forcément reposée et n'ait rien produit, on peut assurer qu'elle s'est formée et développée par ses ouvrages profanes. « Accoutumé, dit encore l'abbé 8 Tiron, à composer de la musique religieuse, il ne travailla « jamais pour le théâtre, que sur des poëmes d'un genre sé- « rieux. Les opéras à ariettes n'étaient pas son fait. C'étaient « les chœurs, les grands morceaux d'ensemble, enfin la grande « musique qu'il aimait à traiter. Il était en musique ce qu'est « en peinture le peinlre d'histoire, dont les inspirations tien- « nent du grandiose. »
Le genre grave, les sentiments élevés, les nobles passions, voilà ce (|ui allait au génie de Le Sueur, et c'est dans la composition de ses oeuvres profanes qu'une foule d'idées et de caractères nouveaux ont germé, caractères qui ont donné à sa musique religieuse un coloris tout spécial. On sait assez combien les grandes illustrations musicales, d'accord en cela avec la voix du public, décernèrent d'éloges aux magnifiques productions du célèbre auteur. Celui qu'un auteur moderne, Slépheii de la Madeleine, appelle le Michel-Ange de la musique (Théories du chanl, iiilrodiiction), était en singulière estime auprès du prince de la musique sacrée, Chérubini; ce dernier, en manifestant son admiration pour la Caverne , premier opéra de Le Sueur, vainquit la résistance des chanteurs (pii le repoussaient, convaincus, dit M. Berlioz (Biographie de Le Sueur), que Le Sueur, ayant fait de très-belle musique d'église, ne pouvait réussir dans le génie théâtral.
Le même écrivain, en parlant du chœur d'introduction de l'opéra Paul et Virginie, s'exprime ainsi : « C'est une page « admirable, à laquelle nous ne saurions indiquer de pendant « chez aucun autre compositeur, tant les moyens d'effet y dif- « fèrent de ceux auxquels la grande majorité des musiciens a « coutume d'avoir recours. > Beethoven était si épris des beautés énergi(|ues de la partition de la mort d'Adam, (ju'il s'écria un jour : « Elle semble guérir tous mes maux. >
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A loccasion de la représentation des Bardes, Napoléon I" obligea Le Sueur à reeevoir re\j)ression publique de son admiration et à jouir du triomphe que décernait à l'artiste une multitude transportée. Le lendemain remjiereur honora le compositeur d'un éclatant témoignage d'estime, qu'il n'a accordé à aucune autre célébrité artisti(jue. Il n'est pas d'opéra, dit la section des beaux-arts de l'Institut de France, qui, dans le même espace de temps, ait obtenu autant de représentations que les Bardes. « Dans Télémar/uc, dit M. Berlioz (id.), « Le Sueur s'était proposé, en imit int le style mélodique et « rhylhmique des anciens Grecs, de résoudre un problème « d'érudition musicale dont lui seul peut-être, pouvait ap- " précier la difliculté. » Le Sueur a l'ait de même dans le domaine sacré.
Plusieurs mélodies anticpies des Hébreux et des Grecs ont été conservées dans le plain-chant ou dans des noëls populaires, il en a imité la forme et le style dans un grand nombre de ses productions et en rendant sensibles ces beautés inconnues, il a rendu un service incontestrdjle à l'art chrétien. Nous croyons utile déconsigner, à ce propos, les réflexions judicieuses d'un écrivain de l'empire.
Après avoir analysé le fameux 0 salularis de Gossec, il dit sur la composition et sur la mélodie grecque ces paroles intéressantes et pleines de vérité (Esprit des journ. juin 1807) : « Cet O salularis exécuté par des sujets ordinaires, produit « toujours de l'efl'et. Il y a donc dans ce trio un fond de beauté « indéjx'iidaiil de l'organe des acteurs. Nouvelle preuve qu'en « musique ce n'est pas le fracas, la prétention, le charlata- • nisme, le luxe d'harmonie et de mélodie qui fait le succès. « Ancc tout cela on ennuie, on fatigue, on fait des chefs-d'œu- >i vre (pj'on admire en bâillant; une (cuvre d'inspiration a plus « illustré Gossec que ses compositions les plus savantes et les . plus pénibles.
« Il fiinl sans doute qu'un musicien connaisse bien la partie « lechni(pie de son art; et cette partie-là même est longue et
' dillicile à apprendre. Mai» ce n'est point cette connaissance « qui fait le incrile et le succès; elle ne manque à personne : « le plus mauvais musicien sait la inusi(|uc et la composition; « que manque-l-il donc à la plupart d'enlr'eux? Le génie, le « sentiment, le goût, l'art de faire un bon usage de la science " et d'y trouver ce qui doit plaire. Ce irio si simple, si natu- « rel, si pur, peut nous expliquer le mystère des effets de l'an- « cienne musique des Grecs inintelligible pour nos savants « compositeurs, qui ne sont pas assez savants pour compren- « dre que rien n'est plus admirable (}ue de faire beaucoup « avec peu de chose : c'est se rapprocher, autant qu'il est perte mis à l'humanité, del'Eternel ouvrier qui a tout fait de rien.»
Malgré la sévérité du genre de Le Sueur, et, comme le remarque M. Berlioz, malgré la basse envie de quelques détracteurs acharnés, l'incomparable supériorité de ce compositeur a été reconnue et applaudie par des rois, par le vulgaire et par les plus illustres musiciens. Il fut décoré de la Légion-d'Honneur par l'empereur, fut fait Grand-Cordon par Charles X, il reçut du roi de Prusse et du prince régnant de Hesse-Darmstadt les insignes de leurs Ordres. En 1815, Le Sueur fut nommé membre de l'Institut, où il n'occupa le fauteuil de personne, car une place y fut créée pour lui par Napoléon. Païsiello écrivit à l'auteur des Bardes : > Je me félicite grande- <i ment avec vous, car voilà trente ans que je n'ai entendu de « la musique dans le genre de la vôtre, excepté celle de Hasse, «1 de Logroscino et de Piccini. La mélodie ne m'a jamais en- « traîné, l'harmonie ne m'a jamais éionné, lorsque ces quali- « tés ne sont pas réunies à la nature. »
La musique de Le Sueur, pour être austère et sérieuse n'en est pas moins variée et dramatique. Ses compositions sacrées offrent des beautés non moins nombreuses (jue ses œuvres profanes, et toujours, dit M. Berlioz, elles sont de l'ordre le plus élevé. Le Sueur, vise moins à l'effet que tout autre compositeur. Il n'appelle pas constamment à son secours le contraste dos timbres, l'opposition des instruments à cordes et à vent,
-iSC)
lii puissance du grand orchestre, les mouvements scientifiques et compliqués des parties; il emploie de préférence les moyens les plus simples; on voit partout le savant compositeur, mais partout la science se cache sous Tinspiration; et quand bien même plusieurs mélodies, traitées d'abord séparément se font entendre simultanément, l'une comme sujet principal, les autres comme accompagnement, la clarté du style laisse à chaque mélodie sa force et sa physionomie propre.
Comme du reste Le Sueur a souvent reproduit des mélodies antiques ou imité les anciens, et ([ue leur caractère est éminemment la simplicité, il devait donner à sa composition et à son orchestre la même couleur, un caractère identique. En adoptant un pareil genre, Le Sueur n'a donc pas recherché une popularité banale, il n'a pas voulu satisfaire les instincts souvent légers du peuple, ni les goûts des amateurs vulgaires. El cependant il a réussi à causer des impressions profondes, à faire naitre des émotions vives et inattendues sur les esprits les plus rétifs et les plus blasés {Voir Mémoires de Constant, sur le sacre de V empereur^ .
Le Sueur est cependant moins heureux en composant des solos ou des duos que des morceaux d'ensemble. Bien que ses motifs aient tous un cachet de distinction, son génie a peine à descendre aux mélodies saillantes, aux périodes brèves et animées. Il y a parfois dans ses solos ou ses duos, de la monotonie et des longueurs. Parfois aussi ses pièces ont des redites, des répétitions fatigantes, par exemple, dans le sublime oratorio de la Nativité, le premier Noël de l'allégro dans la scène de nuit est reproduit huit ou dix fois.
Il est nécessaire que les maîtres de chapelle qui font exécuter les œuvres de Le Sueur connaissent la solennité et le local poui' lescjuels elles ont été créées. Plusieurs ont été composées pour la chapelle des Tuileries, d'autres pour des vaisseaux considérables, pour de grandes cathédrales. L'orchestre elles \oix sont disposés en conséquence. Rarement Le Sueur emploie riiarmonie des trois Irombonnes et des trompettes,
ce n'est guère que dans les grands forte des œuvres spécialement faites pour de vastes églises, comme dans ses Te Detim, et quelques passages de ses messes. Ces elîets se rencontrent moins dans ses oratorios, excepté dans celui du couronnement. Les soprani dans les forte des grands morceaux à effet ont souvent des notes aiguës doublées à Toctave par les premiei'S lénojs; or, dans un local peu étendu, et avec un accompagnement peu nourri, cet effet peut paraître liop bruyant, le cri ?.e fait entendre à la place du chant.
« Les messes de Le Sueur, dit M. Ehvarl {Encydopédie da « 19* siècle), sont d'un caractère biblique, elles n'ont pas « toutes été publiées^ mais parmi celles que la gravure a « livrées à notre admiration, nous citerons plus particulière- < ment la première messe solennelle, dont le Credo est un véri- « table chef-d'œuvre. L'harmonie qui, à l'église, occupe une « si noble place, est toute originale et toute poétique dans Le « Sueur, et l'art avec lequel il sait donner de l'intérêt aux « choses les plus vulgaires en apparence, prouve qu'il avait «' fait une étude intelligente des partitions de Haydn, le plus « grand logicien musical des temps passés et présents, en ne « s'astreignant pas, comme ses devanciers, à écrire les chœurs « religieux pour trois ou quatre voix seulement, mais aug- « mentant ou diminuant le nombre des timbres vocaux sui- « vaut le degré de force ou de faiblesse sonore qu'il devait « produire. Le Sueur a écrit, de cette manière, la plupartde « ses œuvres sacrées, dans lesquelles très-souvent les voix de i< dessus sont doublées à l'octave inférieure par les voix de « ténors, tandis que les basses divisées en deux, augmentent « encore la force harmonique. La mélodie, sans la({uelle aii- « cune composition n'est vivifiée, parce qu'elle en est l'àme, la « mélodie religieuse de Le Sueur parle au sentiment, et le fuit « s'exalter dans les âmes les moins chrétiennes. Qui ne se •' souvient de l'impression que produisit sa première messe, « lorsqu'elle était exécutée à Notre-Dame le jour de Touvcr- « ture des chambres. »
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La seconde messe solennelle est plus brillante et peut-être plus populaire que la première, le Gloria surtout. Chaque morceau a un caractère spécial, et comme un but différent. VAdorcmus pour voix seules, le dramatique Qui tollis sont des morceaux de grande distinction. Dans le Credo le six-huit du Detim de Deo n'a ni assez de fermeté, ni assez de variété. Le solo de basse placé au commencement du Credo renferme une mélodie grave et voilée, mais énergique, une harmonie mystérieuse (jui semble annoncer la soumission de Tintelligence humaine, et l'accent d'une foi humble et docile. Tout, comme nous l'avons dit, est caractéristique dans la musique de Le Sueur, elle s'identifie avec le texte et lui prête un merveilleux appui.
VAgnus est, selon la note de l'auteur lui-même, un tableau musical représentant la scène sublime de l'apocalypse où les vieillards agenouillés aux pieds du trôn^' de l'Agneau divin lui font l'offrande de leurs couronnes et s'écrient : Dignus est Ayiiiis accipere gloriam, etc. Il seiait à désirer que les notes ex))licalives des compositions de Le Sueur fussent connues du public, au moment où cette musique est exécutée, l'influence des chants sacrés sur l'auditeur en serait décuj)lée; car il «'omprendrait de la sorte le sens et de l'ensemble et des caractères du morceau, et naturellement l'intelligence de la musique et des intentions de l'auteur prêterait au discours musical une puissance décisive et complèCe.
La collection des oeuvres religieuses de Le Sueur est trèsconsidérable; il a composé, outre ses messes, un grand nombre d'oratorios et une infinité de psaumes et de motets de tout genre. « Ses oratorios, dit M. Ehvart (M.), sont tous d'un « htyle Irès-élevé et d'une force de pensée aussi poétique que « chrétienne. » On signale, entre autres, l'oratorio de Noël « exécuté tant de fois à la chapelle royale des Tuileries, dit en- '1 core le même écrivain, il n'est pas un des moindres litres <i de Le Sueur au beau nom de compositeur sacré (|u'il avait « ac()nis dès sa plus tendre adolescence. • M. Fayolle (Bio-
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graphie universelle) proclame cet oratorio le chef-d'œuvre du grand maître. « On y admire, dit-il, l'idée origin»ile d'avoir « introduit sous le contrepoint de plusieurs morceaux les m«'- < lodies populaires de quelques Noëls qui apparaissent an mi- « lieu de chants énergiques et majestueux. »
Cet Oratorio commence par un Kj/rie qui sert d'introduction, vient ensuite la scène de nuit, toute pastorale, dont les péripéties sont amenées par des récitatifs pleins de grâce et d'expression, le texte en est tiré de l'Evangile. Le chœur Gloria s'ouvre sur une mélodie d'un sentiment exquis de piété, bientôt les Noëls se font entendre séparément, puis réunis sous le thème de l'auteur. L'instrumentation est toujours simple mais caractéristique et donnant toujours du relief au chant. Dans toute cette pièce règne un ton de suavité, une fraîcheur inimitable, La mélodie s'anime par degré pour en venir aux saints transports du laudamus,ei à la suite de ce grand chœur se trouvent un charmant duo de Soprani, et un chœur énergique où sont rendus avec vérité les accents de la confiance chrétienne sur ces mots : Qui tollisj puis vient un solo fort original dans son accompagnement; quoique coupé par un chœur qui chante un nouveau Noël, il est un peu long. Enfin ce beau drame est terminé par une hymne pastorale où sont encadrés trois ou quatre Noëls dont la date remonte aux temps de la primitive Eglise.
L'Oratorio de Debbora est d'un tout ;iulre style; c'est un drame sur un sujet à la fois terrible et consolant, ce sont des scènes de ce monde, mais la musique en est si céleste, si conforme au texte des saintes Ecritures qu'il est difficile de se soustraire à l'émotion qu'elle fait naître. « Dans cette œuvre, « dit M. Fayolle, Le Sueur a déployé toutes les ressources de «1 son génie dans le genre descriptif. On a dit que cette parti- « tion, comme le Sfabat de Pergolèse, sulfirail à la gloire « d'un compositeur. »
Dans cette magnifique épopée, après le chant grave d'inlroduclion vient la peinture du combat d'où les fils d'Israël sont
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sortis vainqueurs, et des prodiges que le ciel a fait éclater en leur faveur; on entend ensuite le chant héroïque de Debbora qui annonce la mort de Sisara, l'énergique trio des guerriers suivi du tutti qui lance la malédiction contre les ennemis du nom de Dieu. Dans la seconde partie un chant mélodieux dit par un lévite exalte la magnanimité de Debbora; les voix d'enfants suivies du chœur des basses et bientôt du chœur général exécutent le final magnifique qui est à la fois le cantique d'action de grâces des Hébreux, une prédiction de la gloire future de l'Eglise chrétienne militante, et de la paix et du repos de l'Eglise triomphante dans le ciel.
L'Oratorio du Couronnement ou du Sacre exécuté à Rheims au sacre de Charles X, est plus qu'un drame sacré. Il est divisé en trois grandes parties et renferme vingt-et-un morceaux. Le Sueur y déploie toute la pompe de son style grandiose. Nous pourrions citer Urbs beata, Ora pro nobis sancte Remif/i, etc, « où les chœurs, dit un biographe {Galerie histori- « que des Contemporains), que le compositeur fait d'abord « entendre séparément, sont ensuite réunis harmoniquement; « c'est là une des plus belles conceptions de son génie. »
« Les oratorios de Ruth et Noémi, et de Ruth et Booz sont, « selon M. Berlioz (/rf.), d'admirables pastorales hébraïques, « où les mœurs patriarchales revivent tout entières et s'expri- « ment avec des accents d'une naïveté, d'une grâce et d'un pit- « torescjue achevés. » Celui de Rachel est le fruit des dernières méditations de Le Sueur, il l'a achevé dans la TS*" année de son âge. On y trouve mille choses gracieuses, et une harmonie neuve et frappante. Dans celui du Carême et de la Passion il y a des situations riches et variées. Tantôt il fait entendre l'accent du repentir et de la confiance, tantôt il célèbre le triomphe de la croix du Sauveur.
Le Sueur a écrit trois Te Deum d'une facture large, d'un style imposant. Nous citerons spécialement la marche séraphi- ((ue (le l'un d'eux, et le grand final : Fiat viisericordia tout tinjircinl de noblesse et de majesté.
RELIGIELSE. 2'1
Parmi ses psaumes et ses innoml)rables motets, nous distinguons un Super fhimîna Bnbylonis divisé en plusieurs morceaux, fort beau de douleur expressive et de force caractéristique. Toute la musique religieuse de Le Sueur a été réduite pour orgue, elle ne Ta pas toujours été avec goût, parfois riiarnionie est vide dans la basse et serrée dans le dessus, les accords sont mal distribués, les traits et les batteries mal placés. C'est surtout dans une pièce de ce psaume que l'accompagnement est réduit d'une façon maladroite et inexécutable.
Une diction élégante et pure, de l'habileté et de la distinction dans le choix des motifs, de nouvelles et intéressantes combinaisons se font remarquer dans le Cœli enarrantj Ad templiim Domini et le Credidi, ainsi que dans plusieurs Domine salvum fac. Le Sueur a composé sept ou huit 0 salularis qui sont des chefs-d'œuvre. Dans tous brille un coloris neuf et suave.
Nous signalons celui de la première messe et pjinci paiement celui de la seconde, qui est d'une originalité et d'une onction ravissante. L'O Sahitarîs et le Credo de la première messe ont été exécutés, il y a quelques années, à la Madeleine à Paris. « Quoique ces deux morceaux, dit un des rédacteurs « de la Revue musicale, accompagnés seulement par l'orgue, « fussent privés de leur riche et brillante instrumentation, on «i n'en a pas moins admiré l'énergie du Credo et la délicieuse « mélodie de l'O salutaris; car, malgré ce désavantage, on « reconnaissait dans ces morceaux la plume exercée, la tou- « che et l'inspiration du grand maître que l'art regrette à tant <i de titres. »
Parmi les offertoires : Quis enarrabit; lu tnedia nocte; Venite, introite; nous nous arrêterons spécialement sur le second et le dernier. Le motet In média nocte, a été parfaitement apprécié par M. Maurice Bourges {Rev. mus., 26 avril 1846); voici comment il s'exprime : " La musique de ce motet en est »i simple, naturelle, affectueuse, la couleur douce et pure; les « effets des masses sont dans la demi-teinte et d'une onction
2ô2 RIUSIQIE
« pc-nétranle. Original par col élan poétique qu'il prétait à ses « moindres œuvres, Le Sueur a élevé à la dignité de l'art cette « antique simplicité de la vieille école française, qu'il a su « parer d'une grâce méloditjue nouvelle, d'une expression «heureuse... Les œuvres de ce compositeur vont droit au 0 cœur parce que le cœur en est la source. Elles ne conduisent « pas dans des régions ardentes et fougueuses, mais dans ces « sphères, paisibles, tendres, fortunées, que l'âme d'Haydn et « de ^lozart ont visitées plus d'une fois. Comme ces figures « bibliques dont Le Sueur étudiait la simplicité native avec « amour, il avait par goût posé ses tentes dans cette nouvelle « Idumée. »
Le dernier intitulé : Oratorio du sacerdoce, est vraiment digne de ce nom et fait pour donner une haute idée des augustes fonctions du prêtre pendiint le saint sacrifice. Celte pièce commence par une fugue calme, suivi de solos de soprano et de ténor, ayant chacun une mélodie à part et vraiment inspirée; bientôt tous ces chants sont réunis ensemble pendant que l'orchestre exécute une marche grave et toute harmonique. Ensuite un magnifique plain-chant qui date du siècle de Charlemagne est rendu à l'unisson dans le sanctuaire même par une multitude de prêtres et de lévites; enfin tout le chœur de la tribune de l'orgu!* reprend conjointement avec le chœur du sanctuaire. Il existe bien peu de morceaux d'un caractère religieux aussi marqué, d'un genre aussi neuf et d'un effet aussi saisissant
Il y a enfin dans la collection de Le Sueur des morceaux de
circonstance, tels que Joanncs in deserlo baptizans, composé
pour le baptême du roi de Rome; Veni sponsa coronaberis,
pour le mariage de Napoléon el de Marie-Louise; une Cantate
religieuse qui renferme trois pièces diflerentes; elle a été faite
pour le mariage du duc de Berry, mais elle peut également
servir à d'autres solennités. « L'O filiiel filiœ de la primitive
> Eglise, dit la livme musicale (Avril 1845), a été harmonisé
« en faux-bourdon par Le Sueur. Le majeur (|ue le composi-
ti leur a ajouté à ce morceau est tellement empreint de la cou-
RELIGIELSE. 255
« leur antique, il s'idenlifie si bien avec la joie naïve et reli- « gieuse du cli;inl catholique, qu'on les croirait sortis de la « même plume. >
Le Sueur, comme tous les hommes de génie, a une manière à lui, un style propre, un genre de composition qui ne peut se confondre avec aucun autre. Il nous semble cependant que son genre se rapproche de celui de Paisiello, au moins relativement aux morceaux que celui-ci a composés dans un style ferme et élevé. M. Henri Blanchard affirme (Gaz. musk.) que Le Sueur vogua largement dans les eaux de Heendel. M. Berlioz dit (Biogr.) : « Je trouve, sous certains rapports, des af- « finités assez marquées entre la manière de Le Sueur et celle " de Sacchini. Mais dans l'ensemble de ses productions, dans »i son sentiment harmonique et mélodique, et dans la direc- « tion toute spéciale de ses idées, Le Sueur fut incontestable- « ment un maître original autant qu'ingénieux et savant. »
M. D'Ortigue, malgré le système exclusif qu'il professe, rend justice à la musique religieuse de Le Sueur en disant {Univ. calh., t. /«•■. Cours de mus.) : « qu'il a plié la tonalité « moderne au caractère de la prière en se montrant sobre de « modulations, en recherchant la suavité des chants et la « simplicité de l'harmonie. 11 a montré, dit-il encore, la même " retenue à l'égai'd de l'instrumentation. Tous ses effets, il les « a concentrés dans les voix qu'il regarde avec raison comme " la partie intellectuelle des moyens d'expression de la musi- « que, et l'on ne peut lui contester dans les résultats de ce « genre une très-grande supériorité. » Il conclut en disant que « les œuvres sacrées de ce compositeur l'emportent de « beaucoup sur d'autres productions plus éclatantes des moa dernes, sous le rapport de la gravité, du grandiose et de la « majesté. «
Le Sueur a été surintendant de la chapelle de Napoléon et sous la restauration il partagea c{; poste éminent avec Chérubini. Il a été longtemps j)rofesseur de composition au conservatoire de Paris : « Il chérissait ses élèves, dit M. Berlioz, il
« leur prodiguait ses leçons, ses avis affectueux, les aidant de « tous ses moyens, ne comptant avec eux ni le temps, ni Tar- « gent. Aussi la faveur d'être admis dans sa classe était-elle " fort recherchée. » « Ce qui formait le principal trait de son « caractère comme professeur, ajoute M. Raoul-Rochetle, « c'est le soin qu'il prenait, en dirigeant les études de ses « élèves, de cultiver en eux les qualités qui leur étaient «' propres, au lieu de chercher à leur inculquer les siennes, a C'est un titre de plus à sa gloire d'avoir formé des com- « positeurs qui ont chacun leur talent, avec une manière « différente. » Plus de quinze grands prix de Rome ont été formés par lui; on compte parmi eux MM. Le Bourgeois, Ermel, Paris, Guirault, Prévost, Bezozzi, le fameux symphoniste Hector Berlioz, Elwart, écrivain et compositeur distingué. Desvignes, devenu maitre de chapelle à Notre-Dame de Paris, Alexandre Piccini, directeur du conservatoire de Toulouse, Boulanger, Ambroise Thomas et Boisselot.
Comme théoricien, Le Sueur a écrit, outre V Essai sur la musique sacrée, une notice sur la mélopée, la rhythmopée et les grands caractères de la musique ancienne. Guinguené faisait le plus grand cas de celte œuvre. On a de plus différents articles de Le Sueur dans le Dictionnaire technique des Arts, enfin une histoire générale de la musique, œuvre non achevée à sa mort, mais dont il a laissé tous les matériaux.
« Doué d'un caractère exempt d'ambition, dit M. Elwart, «! simple, affable, tout paternel pour les jeunes artistes qui lui « demandaient ses précieux conseils ; plein de distinction et « trop grand pour s'abaisser à être jaloux des succès de ses «< confrères. Le Sueur qui avait mené la vie laborieuse du « jeune artiste, celle pleine de gloire du talent achevé, eut la « vieillesse d'un vrai sage et d'un chrétien. » Une courte maladie l'a enlevée le 5 octobre 1857. « A la suite d'une crise « qui est devenue tout à coup menaçante pour sa vie, dit un " témoin oculaire, il a paru s'éveiller pour dire d'une voix so- « lennelle : Je meurs chrétien, je meurs catholique; je crois
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« en Dieu le Père, je crois en Dieu le Fils, je crois en Dieu le « Saint-Esprit. Il reçut les sacrements avec une présence d'es- « prit complète, répondant aux prières des agonisants qui « étaient dites par sa famille et le curé de Chaillot. Immédia- « tement après avoir reçu le Saint-Viatique, Le Sueur perdit « connaissance qu'il semblait n'avoir recouvrée que pour cette « confession touchante. »