CHAPITRE VI
(Ihoriihini.
Louis-Cliarips-Zénobie-Salvjitor-Marie Chérlibini psl né à Florence en 1 7G0. La vie de ce grand composilenr, dit M. Berlioz (Notice sur Chêruhini), « peut èlre oflerte comme un nio- « dèle aux jeunes artistes. Malgré ses talents précoces, ses « éludes ont été longue,-; et patientes, ses travaux nombreux. " Il les commence à I âge de six ans sous la direction de son père Barthélémy Chérubini et ensuite sous Barthélémy et Alexandre Fellci, sous Bizarri et Castrucci, compositeurs célèbres de ce temps; il reçoit enfin les leçons de Sarti, sous lequel il termine ses études à vingt ans. « Il y a loin de là, dit M. Fétis « père {Etude sur C/iérubini, 1'' art.) aux méthodes (îxpédi- « lives, si fort vantées de notre temps, et aux éducations im- " |)rovisées de la plupart des compositeurs de notre siècle de « hâte; mais aussi il y a loin du mérite de ces compositeurs à « celui de Chérubini. »
A neuf ans, (Chérubini est assez développé, pour commencer des éludes suivies de composition; à treize, \\ compose une messe solennelle, et bientôt deux autres pour (|uatre voix et
REI.IGIFJ'SE. 2Ô7
orchcsIiT. Il met ciisuileen musique les Lamentations de Jérémie pour deux voix et orchestre, puis il écrit deux Dixit, un Miserere, un Te Dcuni à ((uatie voix et orchestre et un Oratorio dont nous ignorons le sujet, et qui fut exécuté dans une église de Florence. Les admirables débuts du jeune artiste sont vivement applaudis; mais sa gloire ne l'aveugle pas, il sent le besoin de retremper son talent aux sources mêmes de la musique classique.
Il abandonne donc pour un temps la brillante école du XVIIP siècle, il ne travaille plus pour le public, mais il se livre dans la retraite à l'étude sévère du style et de la manière de l'école du XVF siècle et surtout de Palestrina. C'est alors qu'il compose un Credo à huit voix avec orgue, dont la fugue a été publiée dans le traité de composition du même auteur; et x'ingt Antiennes sur le plain-chant à quatre, cinq et six voix. « Ces pièces écrites dans les années 1778 et 1779 ne sont « que des études, dit M. Fétis, et ces études, Chérubini les fait « avec persévérance jusque vers le milieu de Tannée 1780, « c'est-à-dire jusque dans sa vingtième année. Ainsi ce jeune « homme qui recevait déjà une pension du grand-duc Léo- « pold, emploie onze années à prendre connaissance des lois « de l'harmonie, et des artifices de l'art d'écrire. » Ces études, qui n'avaient pas été faites pour être publiées, ne le furent en effet jamais; Chérubini ne les regardait pas comme la réalisation de ses principes et de ses convictions en fait de musique religieuse, et jamais depuis ni en Italie, ni en France, il ne composa dans ce style.
Dans la note écrite par Chérubini en tète de la liste de ses œuvres, il dit : « J'ai travaillé trois ou quatre ans sous le cé- « lèbre Joseph Sarti. C'est par les conseils et les leçons de ce « grand maitre que je me suis formé dans le contrepoint et « dans la musique dramatique. Etant auprès de lui, il me fai- « sait composer, pour m'exercer et le soulager dans ses Ira- « vaux, tous les airs de seconds rôles dans les opéras qu'il « composait Ces morceaux, qui n'ont point paru sous mon
« nom, je ne les possède pas; ils se trouvent épars dans les dif- « férentes partitions de mon maitre. » Chériibini commença donc de bonne heure sa carrière dramatique. Ses biographes remarquent que les morceaux qu'il écrivit pour les opéras de Sarti et ceux que plus tard il introduisit dans des opéras italiens, sont d'une beauté remarquable et donnèrent un tel relief à ces opéras, que souvent ils en étaient les meilleures pièces.
La renommée de Chérubini promptement répandue devint européenne et il fut appelé successivement à donner des opéras de sa composition en Italie, en Angleterre, en France et en Allemagne. Plusieurs de ces œuvres dramatiques ont obtenu un succès d'enthousiasme; on admirait à la fois la magnificence de cette musique et les richesses de cette instrumentation si neuve, et l'on était ravi des beautés de premier ordre (|ui y étaient prodiguées. Les journaux de musique de Venise disaient l'année 1784 que Chérubini était appelé // Cherubina, moins pour faire allusion à son nom, qu'à cause de la suavité de ses mélodies (Toccando meno al suo nome, die alla dolcezza de siioi canti).
Tous les opéras de Chérubini sont regardés par les connaisseurs comme des œuvres d'une immense valeur; mais peu sont devenus populaires, peu ont électrisé les masses, en France surtout. En Allemagne, plus instruit, plus fait à la grande uKisique, le vulgaire lui-même les comprit et les goûta. On sait de quelle estime Chérubini jouissait auprès des génies puissants tels, que Haydn et "Beethoven; dans leur première entrevue, des larmes d'attendrissement vinrent aux yeux du premier qui l'appela son fils et le proclama le premier musicien de son temps; le second, « (|ui, dit M. Fétis, trouvait •■ rarement des éloges pour ses rivaux, » le nomma le plus grand compositeur dramatique.
Tout le monde s'accorde à reconnaître dans Chérubini une supériorité scientifique et une pureté de style sans partage, de l'ampleur et de la magnificence dans les idées, du charme et de la délicalessedans plusieurs de ses mélodies, une orchestra-
lion neuve et admirablement nuancée, une harmonie riche et saisissante. Mais on est moins d'accord sur les causes du peu de popularité des œuvres de Chérubini. Les uns ont dit que la mélodie ne s'y faisait pas sentir assez, que parfois elle manque totalement. Cette explication n'est pas admise par les artistes qui tous conviennent (|u'il y a dans ce grand homme un style mélodique bien distinct; elle tombe du reste devant une expérience bien simple, car dépouillée du prestige de l'orchestre et soumise à l'exécution du piano, cette musique devient sensible pour tout le monde.
D'autres ont prétendu que la mélodie de l'illustre maitre n'est pas assez spontanée, que l'inspiration n'est pas soudaine, ni capable de provoquer l'enthousiasme. M. Fétis a pensé (Etudes sur Cher. 2*= art.) que Chérubini, quoique doué au plus haut degré du génie dramatique, ne se préoccupait pas toujours assez de l'effet scénique, de la combinaison de la musique avec les détails et avec l'action du poème, et qu'en voulant rendre complet le morceau, entièrement développer ses idées, la plupart de ses pièces étaient trop longues et paraissaient froides bien qu'elles ne fussent pas dépourvues de chaleur.
Nous croyons avec M. Berlioz {Notice sur Cher.) que parfois l'inspiration ne se fait pas assez sentir; il nous semble, en outre, que quelques mélodies ne sont pas suffisamment incisives, et que d'autres sont quelque peu surannées. Mais tout ceci n'est qu'exceptionnel; le vrai principe explicatif de l'impopularité attachée à plusieurs œuvres dramatiques de Chérubini, nous parait être renfermé dans ces mots de M. Berlioz (Ici.) : « On sait qu'en France surtout des productions gran- « des et belles sont souvent éclipsées par d'autres qui ne sont « que jolies. »
La musique n'est pas un pur art d'agrément pour ce grand compositeur, sa mission est trop élevée, trop noble, pour qu'elle se contente de ce rôle secondaire et mesquin. Nous n'examinons pas si un opéra, dans le sens actuel du mot, est