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CHAPITRE IV

Nature du plain-chant. — Opinion de plusieurs savants sur l'étal de la musique grecque et de l'ancienne musique sacrée.

Saint Grégoire, appelé railleur du plain-chant, a en effet flxé le chant ecclésiastique, en retouchant et modifiant Tancienne musique : Gregorio magno debetur ecclesiastki cantus in mcliorcm formam instauratio. i^ Cesl i\ saint Grégoire-le-Grand qu'on doit la réforme du chant d'église.» (Gard. Bona. Rer.Liturg. Lih. 1. C. 2S. S. 20.) C'est lui, assure-t-on, qui a réduit à huit les quinze tonsanciens, dont les caractères trop peu tranchés se confondaient les uns avec les autres. D'autres prétendent que les quinze tons avaient été réduits à quatre par saint Ambroisc, et que saint Grégoire porta définitivement à huit le nombre des modes ecclésiastiques. On ne sait pas avec certitude si les chants dits grégoriens sont l'œuvre du saint Pape; on croit plutôt qu'il n'a fait qu'une compilation de mélodies connues. Jean-le-Diacre dit, en effet, que l'anliphoiiaire de saint Grégoire est un centon, c'est-à-dire un tout composé de diverses pièces. (Vit. S. Greg. L. 2.) Ces mélodies cependant ont élé retouchées et réformées par le même saint.

Celle réforme n'allaqnait pas la substance, le fond de la mélodie grecque, de celle du moins qui était usitée alors; mais ramenait à des règles cerlaines le mode d'exécution, le rendait plus aisé et corrigeait les erreurs innombrables qui s'étaient introduites dans les temps désastreux qui avaient précédé le Saint-Pontife. Il donna de plus à ce cbant, dit Jean le Diacre, une marche diatonique égale et suivie, un caractère calme et simple, et, pour ce motif, le chant Grégorien a reçu la dénomination de plain-chant, canins planus etunisonns, que les Italiens appellent canto fermo. C'est encore saint Grégoire, disent quelques auteurs, qui a sinon supprimé du moins rendu plus large le rhythme grec, de là l'opposition entre la musique mesurée et la musique plane. Toutefois dans les hymnes et les chants assujelis au mètre prosodique, le chant reste phrasé, coupé et rhythmé, presqu'à la façon de la musique moderne. Dans le plain-chant de saint Ambroise, le rhythme grec et les formes anciennes sont beaucoup mieux conservés. Sans avoir la fermeté ni la gravité grégoriennes, et bien que plus grec et même plus oriental que l'autre, ce chant était solennel et regardé, à bon droit, par les anciens comme une musique parfaitement religieuse et digne du culte. La tonalité du plainchant de saint Grégoire resta grecque, et les huit tons conservèrent leur forme et leur nom primitifs.

Ces tons ou modes diflèrent des modes de la musique moderne connus sous le nom de majeur et mineur; renfermés dans le genre dialoni(|uc, ils n'admettent ni le genre chromatique, ni le genre enharmonique pou cultivés du resle par les derniers Grecs, comme le prouvent les témoignages cités par le cardinal Bona (De div. Psalm. id.). Chacun de ces modes a une échelle de sept Ions dont deux demis; la musique moderne! j)lus portée vers l'expression a douze demi-tons, et fréquemment elle recourt aux altérations produites par le dièze vl le ImmuoI, altér'alioiis inconnues ou abandonnées dans l'ancien plain-chanl. iNous entendons par ancien |)lain-chanl, celui qui j;récède le onzième siècle et la réforme (h; Gui d'Arezzo.

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Par suite, chaque noie de la mélodie grégorienne demande une harmonie complète, elle n'appelle pas de résolution, on peut s'y arrêter, elle ne suppose pas de cadence harmonique. De là nécessité, indépendamment du système de sa tonalité, d'accompagner le plain-chant par accords parfaits. L'emploi de la septième dominante aurait pour effet d'étahlir dans le plain-chant les modes mu-^icaux. Il y a dans le plain-chant beaucoup de cadences mélodiques; mais ce n'est pas de celles-là que nous parlons.

Cette distinction des huit modes peu comprise maintenant, était, de l'aveu des anciens, un moyen sur et puissant pour impressionner l'àme, et y faire naître les sentiments les plus divers. Les quatre tons authentiques ou principaux et les quatre tons plagaux ou collatéraux ayant chacun une physionomie distincte, une couleur spéciale, obtenaient des résultats rares et répandaient sur la mélodie une grande variété (Card. Bona de cantu eccles. 17. IS.). Ce plain-chant était donc loin d'avoir pour caractère distinctif la monotonie, comme l'a prétendu M. d'Ortigue (Université catholique, Cours sur la Musique), les effets précités eussent été impossibles avec ce défaut que M. d'Ortigue appelle une qualité et que, dans sa prétendue théologie, il ose appliquer à Dieu. L'immutabilité n'est pas la monotonie. Dieu est un, immuable, éternel, parce qu'il est parfait; le plain-chant, comme toutes les productions humaines, ne l'est pas. La variété lui est indispensable, sous peine d'engendrer la satiété, l'inattention et la lassitude. Il faut qu'il ressemble à un chant nouveau : Canfabant quasi canticum novumj qu'il soit comme l'Eglise, qui toujours est variée dans sa liturgie, ses fêtes, ses cérémonies : Circumdata varietate.

On ne peut déterminer jusqu'où et comment le plain-chaul participe de l'antique musique grecque, et cela parce qu'on ignore les éléments complets de l'un et de l'autre, et que les écrivains ne sont point d'accord entre eux sur les questions (pii s'y rattachent. Cependant des esprits distingués sont d'avis ({ue la musique grec{(ue était, dans ses principes et ses re-

lations, comme iliclée i)ar la nature, parfaitement propre à toutes les situations de l'âme, qu'elle était essentiellement expressive et énergique. Que par suite elle tendait non à plaire, si ce n'est accessoirement, mais à émouvoir. Telle est l'opinion de Le Sueur (Notice surLulli^jdG Villoteau {Analogie de lamusique avec le langage passion.), du chevalier Planelli qui a'exprime ainsi (JDelVopera in musica, sezione III, cap. /.) ; Nel patetico (convien confessarlo) la moderna musica è molto damen dell antica. Pervennero i greci a si perfettamente unalizzare questa parte délia loro musica, cJiessi in brève tutti i modi ebbero rinvenuti propri ad eccitare e règolare una data passione. « Il faut l'avouer, dans le genre palliéti- « que la musique moderne est bien inférieure à l'ancienne. « Les Grecs ont si bien su perfectionner cette partie de leur « art, que tous leurs modes musicaux avaient comme la pro- « priété d'exciter ou de modérer n'importe quelle passion. » Ils avaient une si haute idée de la perfection de leur musique qu'ils ne la regardaient pas comme inférieure aux autres arts dans lesquels ils excellaient, tels que la peinture, la sculpture et l'architecture.

Toutefois leur musique subit l'influence de la décadence générale, longtemps avant la naissance du christianisme. Dans les premiers siècles chrétiens, les fidèles qui avaient une secrète horreur pour les œuvres du paganisme, ne songeaient guère, « dit Villoteau (id. tom. % pag. 4) à lire les auteurs « payens et encore moins à approfondir la théorie de la « musique des Grecs. Ils se contentaient de savoir seule- « ment de la musicpie, ce ([ui leur paraissait ligoureusement « indispensable pour le chant des prières qu'ils faisaient « en commun. »

M. dePontécoulant ajoute sur le même sujet, les réflexions suivantes (^>iC7/c/. duld'^s. art. chant d'église) : « Les chrétiens « s'élant saisis de la musique, après ((u'elle eut peidu pres- « que toute son ancienne énergie, lui ôtèrent encore la plus « grande force qui lui était restée, celle du rh} thme et du mè-

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« Ire, en substituant aux vers auxquels elle avait été toujours « appliquée, la prose des livres sacrés, ou (juelquefois une « poésie barbare. Le plain-cbant se traînait alors unifornié- « ment de notes en notes presque égales. Il n'y eut plus que « quelques bymnes dans lesquelles, avec la prosodie et la « quantité des pieds conservées, on sentit encore un peu la « cadence des vers, mais ce fut là une exception au caractère « du plain-cbant, dégénéré souvent en une psalmodie mono- « tone. Malgré des pertes aussi grandes et aussi essentielles, « le plaint-chant offre de précieux fragments de l'ancienne a mélodie et de ses divers modes, autantqu'ils peuvent le faire « sentir sans mesure et sans rhytbme, et dans le seul genre a diatonique; les divers modes y conservaient leurs distinc- « tions principales, l'une par la différence des fondamentales « ou toniques , l'autre par la différente position des deux « demi-tons, selon le degré du système diatonique naturel où « se trouve la fondamentale, et selon que le mode autbenti- « que ou plagal représente les deux tétracordes des conjoints « aux disjoints.

« Il est assez probable, dit encore le même écrivain, que la « musique des hymnes dont les Grecs et les Romains se ser- « vaient dans leurs temples, fut adoptée dans les églises chré- « tiennes, lorsque le christianisme devint religion de l'état "I sous Constantin, vers le IV"" siècle, époque où le chant am- « brosien fut établi à Milan. Les chrétiens, dit Eusèbe, chan- « talent non-seulement avec la voix, mais aussi à l'aide d'une « espèce d'instrument à deux cordes et de la harpe. »

a Ce qui fait surtout le prix du plain-cbant, dit Choron « (Man. de musique, '2^ partie, tome III), c'est la constitu- « tion de ses modes, lesquels, étant fondés sur le système « des anciens Grecs, ont un caractère qui leur est propre. » Les quinze tons des Grecs n'étaient pas tous en usage dans les derniers temps de l'ère payenne, on ne se servait plus que de douze modes, qui plus tard furent réduits à sept; au VP siècle, du temps de Boëce, c'était les seuls employés; mais

depuis saint Grégoire les huit modes du plain-chant ont été conservés sans cliangement.

Villoteau fait, sur les modifications introduites dans la musique grecque pour la rendre ecclésiastique, cette observation qui mérite l'attention (idem, 3" tableau) : « Il me semble que <t les Pères de l'Eglise, en composant les modes qu'ils avaient « destinés au chant du culte, ont eu l'intention de leur donner « un caractère grave et religieux, beaucoup plus que d'y réu- « nir tout le luxe de la musique en usage chez les Grecs dans 0 les derniers temps; ce qui me porte à le croire, c'est que les « modes adoptés par l'Eglise Latine, se renferment tous dans a l'étude des sons de la voix humaine, depuis la basse-taille « jusqu'à la haute-contre inclusivement, et que ces modes ne a sont réellement que des thèmes différents du seul mode Do- « rien, qui, comme on le sait, fut toujours regardé par les an- « ciens comme un mode grave et religieux. C'est peut-être « aussi à l'heureux choix et à l'heureuse ordonnance de ces <t modes et des sons qui les composent, que l'on doit rapporte ter l'effet imposant que produisent ordinairement la noble « simplicité et la pureté de cette belle mélodie qui caractérise a si éminemment quelques-uns de nos plus anciens morceaux « de plain-chant, ainsi que quelques-uns des tons du chant « des psaumes. »

Nous ajouterons cependant que la distinction des modes était, même après saint Grégoire, plus marquée et plus sensible que maintenant, que les effets en étaient différents les uns des autres et assez semblables aux effets variés des Grecs.

Le P. Lambillotte, dans son ouvrage sur la restauration des chants grégoriens (Clef des mélodies grégor. p. 22) dit que la conformité de la musique latine avec la musique grecque fait justement présumer que la première est empruntée à la seconde, puis il ajoute : « Les Grecs, dans leurs livres de chant, « attribuent à David l'invention des modes authentiques et à <i Salomon, celle des modes plagaux. Et en effet, le P. Martini, « siivanl HUisicogrii|»li(' du dernier siècle soutient (|ue les mé-

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« lodies psalniodiques remontent à David et que les premiers «1 chrétiens continuèrent à chanter les psaumes comme on les « chantait dans le temple de Jérusalem; avec l'Evangile, ils « se répandirent partout, chantés de la même manière. »

Il fait de plus remarquer (pcuje 35) que, quelles que soient les vicissitudes par lesquelles ont passé la musique grecque et le plain-ehant, « autrefois le chant grégorien ne s'exécutait « pas d'une manière lourde et grossière comme on le fait au- « joui'd'hui. Il admettait des ornements et des nuances qui le « rendaient agréable, sans rien lui ôter de sa gravité solen- « nelle et de sa majesté. »

Tout en convenant des altérations nombreuses que les mallicurs des temps ont fait subir au plain-chant, Choron nous parait bien apprécier la valeur des mélodies grégoriennes et la manière de les composer et de les exécuter : « Ces chants, « fragments trop rares de l'antifjuité, dit-il, (Man. de mus. «i 2" jj. to7n, o. p. 180) nous apparaissent privés des qualités <i qui contribuaient puissamment à les rendre digues de l'ada miration universelle, puisqu'ils sont maintenant dépourvus « de rhythme, et qu'en raison de la substitution des paroles de « l'écriture aux textes anciens, l'union matérielle et même in- « tellectuelle de la mélodie et des paroles n'existe plus; ils se « montrent en outre pleins d'inexactitudes et d'incorrections; «1 et pourtant malgré ces inconvénients, tout ce que nous pou- «' vous découvrir en ce genre est à nos yeux d'une valeur « inappréciable.

'< D'autres fragments, dont le prix n'est guère moins graïul, « sont des compositions écrites par des moines juscju'au on- « zième et douzième siècle. Elles furent en grande partie fai- « tes dans un temps où la musique grecque florissait encore « et comptait un grand nombre d'artistes; il n'est pas besoin « de faire observer qu'en ce temps on possédait une foule de ft données que n'ont point eues ceux qui ont écrit dans les mo- « des du plain-ehant à des époques récentes et par conséquent « dans une langue morte pour eux.

oO MUSIQUE

» Les saints religieux qui composaient des chants ecclésias- « tiques pendant le moyen-àge, se préparaient à ce travail par «' le jeune et la prière, et c'était après être demeurés long- « temps prosternés dans le sanctuaire qu'ils entreprenaient « de célébrer la grandeur, la bonté, la justice du Tout-Puis- «< sant; ce n'est pas tout, avant de lien commencer, ils exa- « minaient attentivement le sens, la nature, le caractère des « paroles, ainsi que les circonstances de l'exécution; puis, •1 après avoir fait choix du mode convenable, ils inventaient « ces mélodies si naïves d'expression et d'un pathétique si « réellement inimitable; ils savaient imprimer à leurs ouvrages « un caractère analogue à la candeur de leur âme, et les pai- <i sibles émotions de ces cœurs pénétrés et affectueux dona naient aux inventions de leur esprit un reflet semblable à « celui du soleil à travers les vitraux des vieux cloîtres.

« Un autre point à considérer et qui donnait aux pièces « dont il vient d'être question une importance aujourd'hui « perdue, c'était la manière de les chanter, manière, certes, « bien différente de celle de nos jours : le chœur ne se faisait « entendre que dans la psalmodie et dans quelques morceaux « analogues, tels que les invitatoires, les alléluia, etc., et, « dans ce cas, son chant n'était qu'une répétition de ce qui « venait d'être dit; tout le corps de l'oHice se chantait en mo- « nodie, c'est-à-dire, à une voix seule, ou ce qui revenait au « même, par deux, trois ou quatre voix accoutumées à mar- « cher parfaitement ensemble; ainsi exprimées, les mélodies « conservaient, outre la valeur prosodique des syllabes, un « rhythme particulier (jui introduisait ([uelque variété dans la « durée des sons. Les chanteurs d'alors usaient, tout comme « les plus célèbres d'aujourd'hui, du fort et du doux, de «' laugmenlé et du diminué, du tiille, du grupetlo, du mor- « dant, etc.; tantôt on pressait, tantôt on ralentissait le chant, « (pielquefois l'on émettait à peine le son, on le laissait se « perdre presqu'entièrcmcnt; en d'autres circonstances, on « donnait à la voix tout le développement possible. »

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