CHAPITRE V
Modifications successives et altérations du chant gréi^orien.
La musique grégorienne ne s'est pas conservée jusqu'à nous avec sa puissance et son onction. Elle a passé par de dures épreuves et a subi d'immenses altérations dans presijue toutes ses mélodies; tous s'accordent à le dire et l'inspection seule des livres de chants le prouverait. L'on peut ajouter qu'il n'en pouvait être autrement. Quoique fixé par des règles et rendu plus aisé, ce chant oftrail de grandes difficultés, soit à cause de la multiplicité des signes qui le représentaient , soit surtout à raison de leur caractère vague et indéterminé. Le nombre de ces signes et leur valeur conventionnelle obligeaient à une étude difficile et qui durait plusieurs années, avant que le moine Gui d'Arezzo les eût en partie fixés.
Ces caractères ont varié; dans certaines contrées quelquesuns étaient constamment employés , dans d'autres ils l'étaient moins; bientôt les lettres de l'ulphabet sont venues prendre la place de quelques signes, sans toutefois en représenter la signification entière. Les signes indi(|uaienl d'une manière générale le nombre des sons, s'il fallait monter ou descendre, à
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quel mode apparlenail le chant. Ces indications n'avaient rien de précis; la tradition et Tusage devaient suppléer à leur insullisance, et sans niaitre, le meilleur théoricien n'aurait pu devenir praticien Nemoper se hune cantum potes t addiscere, sed oportet ut aliunde audiatur et longo usa discatiir {Siint. music. Joan. de Mûris c. G). Il est aisé de comprendre avec quelle facilité le chant transmis de bouche en bouche a dû être sujet aux changements, aux altérations, suivant la manière de chanter, les idées populaires de chaque pays , les goûts de chaque époque, et même, selon le caprice, l'arbitraire et le penchant à l'innovation. On sait assez les disputes élevées déjà du temps deCharlemagne entre les Romains et les Gaulois, et les efforts de ce prince pour ramener le plain-chant à sa pureté primitive.
Dès lors l'altération, malgré les réclamations des Souverains Pontifes et des Conciles, a été plus sensible et plus rapide encore, et à dater du dixième siècle, on a imaginé le plainchant moderne qu'on a ajouté à l'ancien. De là ces messes nouvelles, ces hymnes et ces proses qui s'écaitent de bien des manières des formes sévères du chant antique. Le mode ancien d'exécution, la tradition fidèle indispensable au chant grégorien, où les retrouver actuellement? Depuis l'invention de la notation moderne, a-t-on noté et fixé la tradition sur le parchemin? Nous ne le croyons pas. En effet, le plain-chant dans sa notation actuelle a peu de signes pour caractériser le chant et lui donner de l'expression; l'ancien en avait beaucoup. Dans nos anliphonaires et nos graduels, où sont et le signe des sons liés n\)\w\é podaius , et le signe pour prolonger le son ou pour adoucir la voix et la rendre moins pleine, ou pour rendre le Quilistna sorte de trémolo? Où prendre ces effets si saillants et si spéciaux de chacun des modes, effets si communs autrefois? Pour nous, les modes du plain-chant actuel se ressemblent fort, le plus souvent ils paraissent tellement dépourvus d'originalité propre (|u'on ne souju-onnerail pas leur existence et qu'ils semblenl confondus en un seid.
RELKJIKUSi;.
D'ailleurs, quand niùmc on parviciulrailà reproduire dans Ui plain-clianl la valeur exacte des signes anciens, la notation ne représenterait qu'imparfaitement la tradition qui s'est perdue. Perle irréparable : car comment rétablir d'une manière sûre des inflexions purement orales, une manière qui n'a jamais été confiée à l'écriture, et qui depuis des siècles est tombée en désuétude. Par des recherches bien louables sans doute, des savants s'ingénient à retrouver les signes anti(jues et leur signification, pour reconstruire le plain-chant primitif; ils espèrent y parvenir par la collation des manuscrits de diflerentes époques et la similitude de version qu'on y rencontrera. Mais retrouveront-ils la similitude de version pour toutes les parties du graduel et du vespéral? C'est douteux. Et quand ils l'auraient trouvée, cette version rendrait-elle la tradition? 11 est fort à craindre que non.
Plusieurs mélodies de l'antique plain-chant se sont universellement conservées. Fortement dessinées, rhythmées avec vigueur, ces mélodies devenues populaires se sont assez fidèlement transmises. Toutefois partout elles se présentent avec (iuel((ue altération : le Te Deiim, \ePange lingua, le Veut Creator, le Lauda Siori sont chantés avec des variations dans la plupart des diocèses. En Belgicpie même, malgré les travaux consciencieux de quelques ecclésiastiques de Malines, il n'y a pas uniformité. Dans la France septentrionale, au Midi, en Savoie, en Italie, en Suisse et en Allemagne, les différences sont encore plus frappantes; des notes ajoutées ou retranchées, la coupe de la phrase musicale changée, des dièzes ou des hé mois ajoutés sinon dans les livres imprimés, au moins dans l'usage. Si une divergence si marquée se manifeste dans des chants populaires, aisés, (juc tout le monde retient, qu'en doitil être dans les introïts, les graduels, les répons etlesoflertoires où le plus souvent le dessin et le rhythme mélodiques sont insaisissables pour la plupart des chantres?
Plusieurs amateurs et même (juehjues réformateurs de plain-chant habitués à la tonalité de la musiîjue moderne,
n'ont pu se faire à la rigueur de Tancienne. Ils onl introduit le ai bémol dans la mélodie grégorienne, soit continu comme dans les 5* et 6'' tous, soit accidentel, par exemple, pour éviter la relation de triton, etc.; ils ont de même recouru au dièze pour former la note sensible, là cependant où le cbant antique ne l'admettait pas.
L'admission du si h pour éviter la relation du triton est sévèrement requise, au moins depuis Gui d'Arezzo; l'étail-elle auparavant? Quelques auteurs le veulent, comme Fétis et Villoteau, mais ce dernier repousse la gamme de Gui d'Arezzo, commençant par le gamma, c'est-à-dire Vut, parce que les Grecs n'admettaient point dans le même mode régulier et dans Tordre diatonique trois tons consécutifs, comme on les trouve dans la suite des sons/a sol la si; c'est pour cela que, soit dans les tétracordes conjoints, où la note intermédiaire est commune aux deux tétracordes, comme si ut re mi, mi fa sol la; soit dans les tétracordes disjoints (qui n'ont pas une note commune), comme mi fa sol la, si ut re mi;\es intervalles sont tels (jue jamais les trois tons consécutifs ne se rencontrent. Or, Villoteau prétend que la marche diatonique naturelle et la théorie grecque sont en opposition avec le nouveau système du moine de Pompose, et que le système grec a été bien modilié par le nouveau. Les autres écrivains louent généralement la réforme de Gui d'Arezzo. Mais quant à l'usage du sib, Choron dit que, « chez a les auteurs anciens, même dans les deux modes qui ont la <i finale fa, le si n'est jamais ou presque jamais bémol, ce qui « lui donne une tournure particulière et le rend fort différent a de notre ton moderne (ïut, dont les anciens faisaient peu « d'usage. »Et de l'aveu du même auteur, les muances, c'està-dire les mêmes dénominations appliquées à des notes différentes, et par conséquent des changements continuels faits aux noms des notes, à cause du déj)laeement des deux demi-tons, n'ont l'ait (|ue |)allier l'erreur sans la corriger.
La consécjuence inévitable de l'admission arbitraire du bémol et du dièze, a été d'affaiblir et même de défigurer la
toiialilé ancienne, trassouplir contre sa nature le plain-chant aux deux modes, majeur et mineur, de la musique actuelle. En eflet, l'oreille la plus exercée peiçoit mieux de nos jours le mode musical du plain-chant, (jue le mode anti(jue telle ment altéré qu'il est pres(|ue comme une lettre morte.
Ce (jue nous avons dit constitue les principales modiliealions qu'on a fait subir au chant grégorien ; altérations graves qui ont attaqué l'essence même de ce chant et en ont compromis la valeur et les résultats. Ceux qui voudraient réduire l'art musical du culte catholique à ce chant mutilé, devraient auparavant en promettre la restauration complète. Les essais en ce genre n'ont abouti à rien jusqu'à ce jour; le dernier mot des archéologues n'est pas dit, il est vrai : mais ils ont jusqu'ici si peu obtenu, ils sont entr'eux si peu d'accord, qu'il est [)eiinis de douter du succès, et en attendant, de concevoir et de re- (îhercher, comme idéal de l'art chrétien, quelque chose de mieux ([ue le plain-chant actuel.
Ce n'est pas assurément qu'il convienne de repousser le |)lain-chant, seule ressource musicale de tant d'églises; ce n'est pas que les nobles restes que nous possédons ne soient très-précieux à plus d'un titre. En dehors du respect séculaire dont il jouit, il y a encore dans beaucoup de ses mélodies, une grandeur, uncélévation de sentiment, une majesté depenséequ'il serait dililicile de surpasser; toujours une exécution convenable des chants du graduel et du vespéral obtiendra d'heureux eflets pour l'édification commune. — Aussi souscrivons-nous volontiers à roj)iiiion de l'abbé Baini, directeur de la chapelle papale (F. Lambil., idem. 9), quand il dit : « les mélodies gré- « goriennes sont inimitables : on pourrales copier, les adaptei- « tant bien (|ue mal à d'autres paroles, mais on ne parviendia « jamais à en faire de nouselles qui leursoientcomparables. »