‹ De la musique religieuseChapitre 7 sur 32 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Avantages de la imisique moderne. — Ses abus etsesécarls. — Réclamations des papes et des conciles.

Le plain-chant est pour nous une des formes de Tart chrétien : mais ce n'est pas la seule. La musique proprement dite peut et doit, quand les ressources d'une église le permettent, apporter son tribut et contribuer à la solennité des saints ollices. Alors même que le plain-chant parfaitement restauré rendrait les accents variés de la musique grégorienne, la musique moderne ne jouerait pas dans les temples un rôle inutile. Sagement conduite, composée et exécutée dans un but chrétien, elle réalisera des effets qui plus d'une fois ont été constatés. On connaît par exemple la puissance des cantiques chantés par des masses dans les missions. Dans des retraites pnbli(iues, des j)ersonnes du monde gagnées par reniuii et piétés à se retirer, ont été subjuguées et retenues par l'inlluence de la musique. Saint Ignace de Loyola a établi la dévotion des quarante heures, dans le but avoué de détourner les (Idèles des folies et des fêtes du carnaval, et de les convier aux

solennités religieuses par l'éclat et rornemenlalion des autels, la pompe des cérémonies saintes et la beauté des chants sacrés,

La même pensée a porté, dit-on, saint Philippe de Néri à faire composer et exécuter des oratorios dont la beauté, ne le cédant en rien à celle de la musique profane, fût capable d'attirer les hommes du monde aux fêtes de l'Eglise. La pensée de ces saints était sage et d'une utilité réelle. Captiver les sens pour toucher le cœur, se servir de la pompe du culte, de la suavité des mélodies comme d'une amorce innocente pour tempérer l'austérité de la religion auprès des mondains, et leur apprendre que la tristesse et l'ennui ne sont point le partage de la piété, qu'il est une joie douce et céleste parfaitement compatible avec elle : il n'y a là qu'un but noble et de tout point religieux.

En étudiant de près l'action de la musique sur la multitude, et souvent d'une musique simple et presque sans art, on est frappé de sa puissance; il serait malheureux de négliger un moyen aussi favorable et de nos jours aussi facile. Mais divers genres de blâme ont été infligés à la musique, il s'agit de les discuter. Les Papes et les conciles l'ont peu encouragée, ils lui ont préféré le plain-chant.Le chant ecclésiastique doit être grave et simple, la musique moderne a un caractère inhérent de légèreté et même de passion, quand elle est dramatique. L'Eglise enfln doit avoir dans ses solennités des allures, une physionomie entièrement opposée à celles du monde, le temple chrétien ne doit pas retentir des accents de théâtre; or, la musique avec sa variété et ses ressources est exploitée de toutes manières dans les salons et les concerts profanes, l'Eglise doit donc la bannir et avoir sa musique propre.

Sur le premier grief nous avouons que des Papes, des Conciles et un grand nombre de saints évêquos se sont énergiquement prononcés contre la musique de leur temps, mais non contre la musique elle-même; quelques-uns lui ont préféré le plain-chant, à cau>e des scandales de la première, dont il est beaucoup plus facile d'abuser. Saint Basile réclame contre les

chants de son époque, à cause de leur turpitude, parce qu'après avoir servi de véhicule à des paroles mauvaises, cette uuisique venait à l'église parodier les paroles sacrées. Le pape iMarcel II (îissurent quelques historiens, malgré rjihbé Baini qui regarde cette anecdote comme controuvée), voulut sujjprimer la musique : la troisième messe de Palestrina lui lit changer d'idée. Mais dans ce temps, quelle était trop souvent la musique religieuse? C'étaient non-seulement des chants légers, excitant à la dissipation, mais même des chansons de carrefour, de taverne et de théâtre, qui donnaient leur musique et jusqu'à leur titre impudent à un Kyrie ou à un Gloria; ainsi l'on disait le Kyrie de l'amour vainqueur, etc. Et ce fait ne fut point un scandale exceptionnel, local, il était commun dans plusieurs contrées.

On lit encore dans l'ouvrage de M. Fétis (p. 58) : « Un « des maîtres de chapelle eut l'idée la plus étrange qui se « puisse concevoir. Il imagina de faire chanter par une des « voix les paroles, en langue vulgaire, de la chanson mon- « daine, pendant que les autres chantaient les paroles lati- « nés. On comprend l'effet que devait produire ce mélange « de profane et de sacré. Cependant, ce ne fut là que le point « de départ d'un principe faux, qui fut poussé bien plus loin et « qui causa des scandales bien |)lus surprenants encore. La « chanson qui servit de texte au plus giand nombre de musi- « ciens est celle de VHomme armé. On connaît plus de qua- « ranle messes composées sur ce thème. Si l'on pouvait en- « core s'étonnei' de quelque chose, après avoir constaté l'exis- « tence d'une pareille anomalie, ce serait de voir le morceau « religieux porter le litre de la chanson et s'appeler : La messe « de UHomme armé. La plus ancienne des messes de l'homme « armé est celle de Dufay. On la trouve avec d'autres de IJus- « nois, de Régis, de Caron et de Tinctoris, tous musiciens « belges, dans les volumes \^ et o4 des archives de la clia- « pelle pontilicale à Home. » \i\\ parlant encore de ce qui se passait au moyen-âge, l'auteur ajoute (p. 55) : « N'élait-il pas

« étrange aussi (rentcndi'e dans les processions, qnand \v « clergé reprenait baleine, les jeunes filles entonner des chan- « sons badines dont les paroles n'étaient rien moins qu'édi- «( fiantes. »

M. Delécluze s'exprime en ces termes, sur le même sujet, dans la Reviie de Paris (Tome 10, an. 1842) : « Leur goût « (des musiciens des quinzième et seizième siècles) était de « faire cbanter des paroles, des prières différentes à chacune « des parties concertantes. Diversi, diversa orant, disaient-ils, « et sous prétexte qu'une église renferme, avec les personnes « sincèrement religieuses, des gens de peu de foi ou des liber- 0 tins même, ils prétendaient faire la part à cbacun, en mêlant « aux chants religieux les airs les plus profanes, unissant con- <i tre toute bienséance et toute raison, par la science de l'har- « monie, des mélodies et des paroles si ennemies les unes des «t autres. Enfin, le vertige s'empara d'eux au point qu'ils trou- « vèrent moyen de traduire en motets et en canons l'art du bla- « son. Le nom de Salomon devint un thème pour faire du « contre-point; ils prétendirent exprimer les détours des la- « byrinthes par la marche tortueuse et difficile des fugues et « des canons, et s'exercèrent à faire des compositions de ce « genre pour figurer des montagnes, le cours des fleuves, les « complications du jeu d'échecs ou la forme de la croix. Tel « était l'état de l'art de la musique, non-seulement dans toute « l'Europe, mais en Italie et même à Rome, au commencement « du XVP siècle. »En voilà sans doute assez pour motiver les nombreuses censures que les Souverains Pontifes ont infligées à la musique de leur temps. Et cependant ces abus, ou d'autres aussi monstrueux, se sont maintenus pendant des siècles.

Le pape Benoit XIV eut à déplorer à peu près les mêmes écarts de la musique dans le lieu saint. Il l'appelle détestable parce qu'elle autorise et enseigne le vice. C'est pour cela surtout qu'il donne au plain-chant la préférence. Mais il n'a point condamné toute musique, ou plutôt comme ses prédécesseurs il a encouragé et favorisé la musiciue de la chapelle sixtine,

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Quant aux Conciles, ils n'ont voulu qu'une chose, l'abolition clo la nuisi(|ue théâtrale, mondaine, plus faite pour inviter aux plaisirs du siècle qu'aux fêtes de l'Eglise. Il est vrai que dans le Concile œcuménique de Trente quelques évèques, dit Pallavicini, témoins des écarts de la musique, parlèrent de l'exclure du saint sacrifice. Mais la plupart des Pères, sachant par leur expérience les effets religieux qu'on en pouvait obtenir, en firent l'éloge et votèrent pour sa conservation. Ce n'est même qu'avec une grande réserve qu'ils se prononcèrent contre les abus de la musique. Ils laissent à cet art une immense latitude, et lui permettent de déployer ses ressources, d'utiliser ses progrès et de varier ses formes, comme cela était permis aux autres arts. Le Concile n'exige que ce qui est impérieusement réclamé par le droit naturel, l'exclusion de toute musique peu chaste et peu honnête.

Voici du reste les expressions traduites de ce Concile (Sess. 22. can. 9) : « Les Evêques banniront de leurs églises toutes « sortes de musique dans lesquelles, soit sur l'orgue ou dans « le simple chant, il se mêle ((uelque chose de lascif ou d'im- « pur. » Et dans l'histoire du même Concile (Chop. 6) on lit : « On défendit les chants et cette musique où l'on mêle des « airs lascifs. On parlait même d'exclure entièrement la mu- « sique du sacrifice. Mais le plus grand nombre des Pères et « surtout les Espagnols en firent l'éloge; ils firent observer « (|ue le chant et la musique sont en usage dans l'Eglise « depuis les temps les plus reculés, comme un moyen très- « doux pour insinuer dans les âmes de pieux sentiments, « pourvu que la modulation du chant et la signification des «< paroles soient dévotieuses, et que l'un ne nuise pas à l'au- « Ire, ce qui arrive lorsque le fracas des instruments absorbe « les voix. » Tel a été l'esprit du saint Concile dans cette affaire; dans sa prudence il s'est abstenu même d'émettre un v(i;u contre l'usage de l'orchestre, il permet aussi ((ue les paroles, pourvu (pi'elles soient pieuses, ne soient pas extraites de la liturgie; il se garde de condamner aucune des formes de

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la musique : il va jusqu'à en faire l'éloge; il s'éloigne entièrement de tout esprit exclusif et systématique.

L'abbé Baini croit que la condamnation du Concile de Trente a porté uniquement sur l'abus de chanter des mélodies licencieuses avec le texte de la liturgie, et sur un scandale inconcevable et qui pourtant n'était pas rare au quinzième et au seizième siècle. Il s'agit de chansons mauvaises chantées à l'église en onême temps que les paroles sacrées. Une voix chantait VFncarnatus, par exemple, et une voix d'accompagnement exécutait la chanson profane avec son texte vulgaire.

En achevant de réfuter les objections diverses qu'on a soulevées contre l'usage de la musique dans les églises, nous devons aborder la plus spécieuse de toutes. Le P. Lambillotte la présente dans la Clef des mélodies grégoriennes (% 1). Nous nous contenterons de donner le précis de son argumentation. L'unité dans le culte est désirable ; de nos jours on en comprend l'importance, et en même temps qu'il s'opère de toute part un retour à l'ancienne liturgie, on déploie une grande activité pour retrouver le véritable chant ecclésiastique. Depuis Saint Grégoire, un grand nombre de souverains pontifes se sont intéressés avec une vive sollicitude à la conservation de ce chant et Benoit XIV lui donne une préférence marquée sur la musique : qui si recte, decenterque peragatnr in Dci ecclesiis, a piis hominibus Ubentius miditnr, et alteri, qui musicus dicitur, merito prœfertur. « Si le plain-chant est exécuté avec « soin et décence dans le saint lieu, il est entendu par les per- «« sonnes pieuses avec plus de plaisir que la musique, à laquelle « il doit être justement préféré. »

De tout cela le P. Lambillotte conclut : o L'Eglise catho- « lique désire l'uniformité dans le chant de ses prières et de « ses hymnes. Elle vent l'unité en tout, dans ses rits, dans ses a cérémonies : pourquoi ne la voudrait-elle pas dans la module lation des chants sacrés, une des parties les plus intéressan- « tes de sa liturgie? »

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Il nous semble que la conclusion a une portée trop grande, et que les efforts des pontifes romains n'ont pas eu pour but de répandre partout le plain-cbant, à Texclusion de la musique. Ce que les Papes ont demandé, c'est que le chant grégorien fût conservé dans son intégrité, qu'il ne fût ni mutilé ni altéré en aucune manière; mais non pas qu'il fût et qu'il restât la forme unique des chants chrétiens. Nous avons dit suffisamment quelles ont été les intentions de Benoit XIV dans la réprobation qu'il a prononcée contre la musique de son temps.

L'unité nécessaire dans les choses de la foi et de la morale, est utile, convenabledanstout ce qui s'y rattache plusou moins directement, comme les paroles de la liturgie; elle est indifférente en elle-même, dans la plupart des autres choses, et spécialement dans les arts, dans les écoles de peinture, les formes d'architecture et de musique.

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