CHAPITRE VIL
La musique sacrée peut-elle être drnmatique? — Motifs de répulsion des adversaires de la musique. — Il n'y a pas d'art clirétien propriMiieiit dit : l'Eglise s'est servie de toutes les formes du beau dans les arts, pour les besoins du culte et l'édification des fidèles.
De tous ces témoignages et d'autres semblables il ne ressort rien qui accuse de près ou de loin une incompatibilité entre la musique et le culte divin. L'interdiction n'est prononcée en musique que comme en peinture et en sculpture; ce qui est opposé au but cbrétien, doit être sévèrement élagué et banni. Une objection plus spécieuse prétend que la musique est de sa nature légère, dramatique, passionnée et partant indigne de la gravité de nos Mystères. Pour y répondre nous rappelons que la musique ancienne tendait à faire naître dans l'âme des impressions et des sentiments divers, qu'en un mot elle était expressive. De plus, les paroles saintes n'ont pas toutes la même couleur ni le même ton; elles sont successivement douces, énergiques, terribles, imagées, lyriques et dramatiques. Or la musique, instrument du texte, n'aura de vérité ((u'à la condition d'en exprimer exactement le sens, de s'identiliei'
parfaitement avec les paroles; elle n'atteint son but, que dans le cas où elle les liiit accepter par l'esprit et par le cœur, où elle est parlante, persuasive, éloquente.
Si l'orateur chrétien dont la mission est plus grave et plus sévère que celle du compositeur et du chanteur, emploie tour à tour les accents les plus divers : s'il effraie, abat, console, fortifie; s'il excite les sentiments chrétiens et la passiondn bien en même temps qu'il combat les passions perverses; si, pour arriver au cœur, il cherche à plaire à l'esprit, et que, pour émouvoir, il est poétique et brillant, pourquoi la musique sacrée, qui, dans un rang inférieur à l'éloquence chrétienne, doit remplir la même mission, ne pourrait-elle être descriptive, brillante, terrible, austère ou gracieuse selon le mystère qu'elle traite, suppliante et grave, ou poétique, dramatique et saintement passionnée suivant les paroles qu'elle doit rendre, les pieux transports qu'elle veut faire naître, les mauvais instincts qu'elle veut terrifier, les grandeurs divines à la contemplation desquelles elle veut élever les esprits. Ne sont-ce point là, en effet, les résultats acquis par la musique des anciens : Lœtificat, dit le cardinal Bona (id. 17. 2), frisles Itomhmm mentes, siipeniœ cwitah's msinnat jncimditatem , sollicitât pi gros, recréât diligentes, prorocat justos ad amorem, pcccafores ad compnnctionem. « Elle réjouit les cœurs « tristes, elle donne un avant-goût des délices de la cité des « Saints, elle excite le paresseux, fortifie le diligent, et « pousse le juste à l'amour et le pécheur à la douleur, » Tels sont les sentiments et les saintes passions que cherchent à mettre en jeu et le discours sacré et la musique religieuse.
Toutefois, malgré l'importance du but, les convenances ))resciivent des bornes à l'emploi des moyens lyriques et dranvatiques dans le lieu saint.
Pour en levenir à la même comparaison si naturelle et si juste ; l'orateur en chaire a recours à l'élément lyri(|ue, dramali(|U(', aux mouvements puissants et énergitpu's; mais il ne les emploie (ju'avec mesure et discrétion, s'il en abuse, il est
dcclamatcur, exagéré et profane, il dépasse le but au lieu de ralteiiulre; son geste, sa composition, son accent doivent, au milieu des Iranspoits du zèle, conservei- une gravité, une majesté conmiandée par la sainteté du lieu et du sujet; il est dramatique, mais il n'est pas théâtral, il reste orateur sacré et ne peut être orateur mondain, encore moins acteur. 11 en est de même de la musique religieuse descriptive, poétique ou dramatique. Tantôt elle peint, elle décrit, elle est douce et suave comme un parfum; tantôt elle gronde comme le tonnerre; ou bien elle est ravie d'admiration et d'extase, elle rend grâces, ou elle gémit et pleure : tout cela avec un accent de piété qui lui est propre, une manière qui n'est ni celle du théâtre ni celle du salon, -
Pourquoi d'ailleurs des musiciens laïcs parfaitement consciencieux, et aux intentions pures de qui nous aimons à rendre hommage, repoussent-ils l'élément mondain, c'est-à-dire, selon eux, tout accent dramali(jue, le mouvement, l'animation dans la mélodie? C'est d'abord, et probablement sans qu'ils s'en doutent, à cause de leur position personnelle. Us passent leur vie à faire ou à entendre de la musique, aucun opéra de quelque valeur ne leur échappe, ils analysent les œuvres de musique profane, ils en jouissent fréquemment dans les concerts et les salons, tout ce qui paraît, tout ce qui a quelque attrait devient l'aliment habituel de leur esprit, ils se livrent à la musique jusqu'à satiété. Quand ils se rendent dans le saint lieu, ils voudraient n'y rien rencontrer de ce qui remplit leur vie d'artiste, parce que tout i)Our eux serait réminiscence, sujet de distraction.
Or, au jugement de quelques-uns de ces musiciens, toutes les espèces de musique moderne offrent un caractère dramatique. Donc l'art moderne tout entier doit être expulsé du sanctuaire, parce qu'il est entendu dans le monde piofane et I)aree que ce genre est nécessairement passionné, ils font grâce au plain-chant ; on en abuse moins, rarement il est introduit sur la scène, et puis c'est une forme entièrement distincte de
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la forme nioderno. Quelques-uns d'enlr'cux adinellcnl de plus la musifiue proprement dite : mais elle doit être un contrepoint rigoureux, d'un style austère, d'une mélodie lente et peu accentuée. Il est même douteux qu'ils acceptent le mouvement animé et cependant antique de Va capella.
La conséquence de ce système est (|ue l'Eglise doit se réduire à un genre borné et étroit, qu'elle doit s'appauvrir pour enrichir le théâtre, des restes duquel il faut qu'elle se contente. S'il en était ainsi pour la sculpture, la peinture et l'architecture, que deviendrait l'art chrétien? Ne serait-ce pas donner un éclatant démenti aux siècles passés? S'il n'y a\ail dans nos temples que des musiciens, le plan et la forme de la musi([ue religieuse devraient peut-être avoir un cachet particulier, ou plutôt un silence absolu conviendrait mieux encore, comme pour éviter aux peintres et aux architectes tout sujet de distraction, il faudrait bannir tout tableau et toute forme artistique. Mais ce n'est point pour les artistes que se fait la musique religieuse, c'est pour la multitude, le peuple chrétien, et celle qui le touchera, sera la meilleure; comme l'élo- (pience la plus vraie est, selon un mot de Bossuet, celle (|ui est le plus à la portée de l'auditoire auquel elle s'adresse. C'est toujours enfin par les résultats qu'on doit juger la musi(|uc sacrée et non j)ar des principes abstraits.
Un autre motif (pii émane d'une conviction sincère, engage des musiciens laïcs à exclure la musique moderne de l'art religieux. C'est (ju'elle n'est pas en harmonie avec la gravité, le sérieux de la religion, et enfin qu'il faudrait une dinérence parfaitement tranchée entre la musi(|ue d'église et la musi(jue mondaine. La première assertion est trop générale, trop absolue pour être vraie. Si elle était fondée, depuis longtemps la musi(|ue aurait été frappée d'anathème, les Pontifes et les conciles n'auraient pas attendu justju'ici pour atteindre d'une sentence de répi'obalion, un ait (pii aurait constamment blessé la sainteté de nos mystères; tandis (pi'en ceci comme en toute aulre chose, ils n'ont j)oursuivi que les abus, soit dans la musi-
que, soit dans le plain-chaiil. Pour juger de sa conformité avec les mystères religieux, les eflets seuls et non un principe à priori, doivent être appelés à décider la question. Or partout, où on l'a voulu sérieusement, la musique a réalisé d'incontestables et d'heureux résultats.
Enfin la musique moderne est plus appropriée à nos mœurs, c'est un milieu dans lequel tous, nous avons plus ou moins vécu; ce moyen nous étant plus sympathique, a plus d'action sur nous. Quand on veut faire impression sur l'iiomme, il faut le prendre tel qu'il est, sans en faire un personnage de fantaisie, et il est rationnel de se servir des ressources que sa nature et ses habitudes offrent, si elles ne répugnent ni à la morale ni au bon sens. La seconde difficulté est plus grave; oui, sans doute, il doit y avoir séparation entre le sacré et le profane, nous dirons bientôt de quelle manière. Mais est-il nécessaire pour cela que l'Église ait un art à part, ignoré des artistes du monde? On répond affirmativement, parce que cet art renfermé dans le sanctuaire, ne serait pas profiuié sur la scène. Mais cette réponse ne nous parait pas concluante; car, ou cet art spécial aurait quelque charme, et alors, tôt ou tard on s'emparerait de ses richesses pour la scène, comme cela s'est vu pour plusieurs mélodies du plaint-chant, ou bien cet art serait dépourvu d'agrément quelconque, et dans ce cas nous n'hésitons pas à le déclarer inutile et même indigne de l'autel.
Quelques amateurs de l'antiquité ont bien aussi tenté de faire proclamer l'architecture gothique, genre ecclésiasti(jue, ils ont échoué par la raison bien simple que l'Eglise n'exclut aucun genre de beauté, elle accueille toutes les spécialités qui peuvent contribuer à la splendeur de son culte. A Rome, la ville des temples chrétiens, il n'existe presque pas de monuments en style gothique. Que gagnerait l'Eglise à n'avoir qu'un genre de musique, d'aichitecture, de peinture et de sculpture, qu'une manière d'adresser la parole au [leiiple, qu'une poésie exclusive dans ses hymnes, qu'une forme littéraire, un style raide, incapable de se plier à tous les tons?
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rVoiis ne le voyons pas. Toujours du reste l'Eglise s'est servi, selou les époques, les cireonstauees, les usages des nations, des moyens qui facilitaient l'aecès de la Religion auprès des peuples. On a bien donné, il est vrai, la dénomination de chant ecclésiastique au plain-cliant; mais ce n'est que dans les trois derniers siècles, comme, de l'aveu du P. Lambillotte, ce n'est qu'au XW" siècle que le chant grégorien a été appelé plainchant. Auparavant l'expression cantus ecclesiastkus signifie, selon les lieux, le chant grégorien ou ambrosien ou tout autre gçnre, on l'appelle aussi simplement musique, c'était en effet la musique en usage dans les églises. Or on sait que ce n'était pas toujours du plain-chant, ni de bonne musique. Cependant le plain-chant mérite le litre de chant ecclésiastique en ce sens qu'il a été réformé par l'Eglise, dans la personne du Pape Saint Grégoire, que depuis ce temps on en a fait usage dans tout le monde chrétien, et qu'il est enseigné et conservé par les ecclésiastiques. Mais on ne peut abuser de celte expression, ni l'iulerpréler dans un sens exclusif, ce serait s'opposer à l'histoire.