Considérations générales
Depuis longtemps déjà M. le docteur G. Martin avait été frappé de la fréquence des myopies monolatérales qui sé présentaient à sa clinique. Il les étudia d'autant plus soigneusement qu'à ce moment-là, livré à des rechercHes siir l'astigmatisme, il pensait que ce dernier pouvait bien jouer un rôle prépondérant dans la genèse de la myopie. L'afîéction, localisée à un seul œil, était tout spécialement indiquée pour l'étude des causes occasionnelles, la prédisposition étant alors réduite à sa plus simple expression, et les phénomènes observés fréquemment pouvant être considérés vraisemblablement comme causes occasionnelles. Ce fut là l'origine des patientes investigations que nous allons essayer de développer dans ce travail.
Parler de la myopie monolatérale, c'est parler d'une différence de réfraction dans les deux yeux. Pour désigner cet état, on se sert du mot anisométropie. C'est un terme généralement employé lorsqu,'il s'agit de réfraction portant inégalement sur des yeux de même type. Il y aura, par exemple, de Tanisométropie lorsque, chez un même sujet, on trouvera une myopie de 6 dioptries pour l'œil droit et une
myopie de 2 D. pour l'œil gauche ou encore une hypermétropie de 5 D. d'un côté et de 2 D. de l'autre.
L'étude de la myopie monoculaire rentre bien dans le cadre de l'anisométropie, puisque, dans ce cas, il y a une différence de réfraction dans les deux yeux ; mais nous n'avons plus affaire à des yeux dont le type est identique. Avec la myopie monoculaire on trouve, en effet, tantôt de l'emmétropie, tantôt de l'hypéropie sur l'autre œil. Notre sujet relève donc plutôt du cadre de V antimétro pie proposé par M. le docteur Noyés et accepté par la majeure partie des ophtalmologistes. C'est, par conséquent, des cas de réfraction inégale dans des yeux de types différents dont nous aurons à nous occuper. L'antimétropie n'est, comme on le voit, qu'un chapitre de l'anisométropie. Trois cas peu vent se présenter : 1° Emmétropie d'un côté, hypermétropie de l'autre ; 2° Myopie sur un œil, emmétropie sur l'autre; 3° Myopie d'une part, et hypermétropie d'autre part. Nous parlerons seulement des deux derniers cas (M. et E., M. et H.).
D'après certains auteurs, les deux yeux d'une même personne présenteraient plus souvent une réfraction inégale. Assurément, si l'on tient compte de toutes les causes légères, apportées par l'astigmatisme, qui peuvent entraîner une différence de réfraction dans les deux yeux, une similitude parfaite ne s'offrira pas souvent à l'examen ; mais, si l'on élimine les, influences astigmatiques, il n'est point douteux que Donders avait raison en disant que, en général, les deux yeux présentent souvent la même réfraction.
Cette réflexion paraîtra surtout vraie, si l'on ne se contente pas pour la détermination de la réfraction de l'examen sub-
jectif ordinaire. En effet, tel sujet qui, par exemple, à cet examen paraissait emmétrope d'un œil et hypérope de l'autre, ou encore hypérope d'un degré inégal, se révèle, après atropinisation ou à l'examen subjectif dans la chambre noire, comme étant hypérope des deux yeux et le plus souvent d'un degré égal. Une contraction du muscle ciliaire, entraînant avec elle un bombement cristallinien, aaugmentéla réfraction d'un des deux yeux et lui a donné, dans le premier cas, une apparence emmétropique et, dans le second, un aspect hypéropique d'un degré inférieur à celui de l'œil congénère. L'atropine ou l'influence de l'obscurité ont suffi pour faire cesser cette contraction dissimulatrice.
Chez les myopes, une contraction du muscle ciliaire peut également engendrer une inégalité de réfraction dans des yeux présentant une même distension antéro-postérieure et faire croire à une myopie inégale alors que, en réalité, il n'en est rien; car ce qui caractérise réellement deux myopies égales, c'est un allongement antéro-posté rieur d'un même nombre de millimètres dans les deux yeux. L'inégalité de myopie, due à des contractions ciliaires, se dévoile généralement par l'examen après atropinisation ou dans la chambre noire.
Parmi les amétropes réels, les myopes sont ceux chez lesquels on rencontre avec plus de fréquence une réfraction inégale. On peut en juger par les nombreux cas de myopie limitée qui vont faire l'objet de ce travail. Au contraire, l'hypermétropie est répartie d'une façon égale sur les deux yeux dans la majorité des cas et il nous eût été impossible, en compulsant les feuilles d'observation du docteur G. Martin, de réunir un nombre aussi considérable de cas d'hy-
permétropie localisés à un seul œil. Nous parlons, bien entendu, d'hypermétropie diagnostiquée objectivement dans la chambre noire ou mieux subjectivement à l'aide de l'atropine.
A quoi peut tenir| cet écart dans la fréquence de la myopie et de rhypermétropie monoculaires? L'organe de la vision n'est pas d'ordinaire myope dans le bas âge. A la naissance les deux yeux offrent une réfraction hypéropique généralement égale des deux côtés. Les causes qui président à l'augmentation de la réfraction sont plus fréquemment réparties d'une façon égale dans l'hypéropie, parce que c'est en vertu d'une évolution normale que se fait cette augmentation de réfraction. Dans la myopie, au contraire, il ne s'agit plus d'un phénomène d'évolution, mais d'une acte morbide qu'aucune loi biologique n'enchaine. Dès lors, on comprend que ces facteurs myopiques agissent ou sur un seul œil ou d'une façon inégale sur les deux yeux.
Nous venons de dire, en effet, que| l'œil n'est pas d'ordinaire myope dans le bas âge, c'est là un fait qui découle de recherches récentes. M. le docteur G. Martin, dans un livre en voie de publication à la librairie Rueff (collection Charcot-Debove) et ayant pour titre : Myopie, Hi/péropie, Astigmatisme, s'exprime à ce sujet de la façon suivante :
« La constitution hypéropique, remonte à la naissance. On a cru pendant longtemps qu'il en était généralement ainsi pour la myopie. Les recherches entreprises chez les nouveau-nés, à l'aide de l'ophtalmoscope, ont démontré que la myopie congénitale est excessivement rare. Ce n'était pas la conclusion à laquelle étaient arrivés les premiers observateurs. JEBger, par exemple, qui n' avait pas eu recours à
l'atropine, l'avait rencontrée dans une proportion de 78 0/0. Il avait mesuré en même temps que la réfraction statique, la réfraction dynamique due à une contraction ciliaire et au bombement consécutif du cristallin.
Les auteurs qui ont eu soin de paralyser l'accommodation sont arrivés à des résultats différents : Ely, sur 154 yeux, a trouvé 69 p. 100 d'hypéropes, 14 0/0 d'emmétropes, 18 0/0 de myopes. Hortsmann a noté 70 0/0 d'hypéropes, 26 0/0 d'emmètropes, 10 0/0 de myopes ne dépassant pas 1 D. Le même auteur, dans des nouvelles recherches, a trouvé, sur 150 enfants de 8 à 16 jours, 2 fois de la myopie, 10 fois de l'emmétropie, 88 fois de l'hypéropie de 1 à 6D. Kôenigstein,sur 600 yeux, n'a pas rencontré un seul œil myope; il n'y avait que quelques cas d'emmétropie, presque tous étaient atteints d'hypèropie variant entre 2 et 3 D. Schleich, sur 300 yeux, a noté l'hypermétropie chez tous, dans- 53 0/0, 4 D. et au delà, dans 36 0/0 2 à 4 D., dans 11 0/0 1 à 2 D. Ulrich, sur 204 yeux, a toujours rencontré de l'hypermétropie. Lowegren affirme n'avoir jamais vu de myopie. »
Comme on le voit, l'accord est unanime : on naît hypérope, on devient myope.
Cependant il ne faut pas nier l'existence d'une myopie congénitale. Horner (1), par exemple, pense que, dans certaines circonstances, le globe oculaire peut se développer d'emblée avec des dimensions exagérées. Cet allongement serait surtout observé chez les sujets qui se font remarquer par le rapprochement de leurs yeux, l'étroitesse du front.
(1) Revue Médicale de la Suisse Romande 1881.
la forme de leur crâne comme comprimé latéralerrent et tiré en longueur, ce qui aurait lieu particulièrement, selon Horner, pour les myopies monolatérales. Dès maintenant, faisons remarquer que, d'après le relevé des cas que nous avons sous les yeux, la myopie monolatéralc, accompagnée des phénomènes dont parle Horner, est fort rare.
M. Sulzer, (1) qui a fait des recherches dans les écoles de Genève, prétend que la myopie, avant d'être bilatérale, serait monolatérale.
La myopie monolatérale n'est pas uniquement constituée par les cas qui, limités pendant un moment à un seul œil^ deviennent un jour bilatéraux. La plupart des faits que nous avons à produire sont des myopies qui sont et resteront monoculaires. Un certain nombre de malades ont été examinés de nouveau à plusieurs années de distance. La myopie, chez quelques-uns, avait progressé, mais était restée limitée à un seul œil. Les cas légers de notre statistique sont également pour la plupart des myopies monolatérales d'une façon durable, nous en trouvons la preuve dans l'âge des malades ayant franchi la limite où, d'ordinaire, la myopie se déclare.
Quelques cas (3 cas) devenus monoculaires par la disparition, après traitement, d'une myopie bilatérale ne figurent pas dans notre travail, ils appartenaient à des myopies faibles.
(1) Annales d'Ociilistique, 1893. Tome CX, p. 15.