ANALT8B DB LA PUISSANCE RUSSE
de 1735, comme soixante ans plus tard par celui de Bâle, la France participait très sciemment, dans la mesure de sa situation et de ses facultés, au démembrement de la Pologne, puisqu'elle acceptait en belles et bonnes provinces le prix de son consentement au crime des démembreurs. Il ne fallait pourtant qu'une prévoyance ordinaire pour deviner que du jour où la tsarine Anne et l'empereur Charles YI, appuyés par la besoigneuse ambition des nouveaux rois de Prusse, imposaient à la république qui les avait isolés leur proconsulat saxon , la grande et perpétuelle coalition du Nord contre la France était faite. C'était, et bien pis, comme si actuellement la France acceptait Tunis ou la Belgique, pour abandonner le protectorat de Constantinople à la Russie, à l'Autriche et à TAngleterre, par la raison qu'elle est plus éloignée de Constantinople que de Tunis et de Bruxelles.
Ce premier coup de pioche donné à l'isthme européen, son démembrement ne dépendait plus que de la complaisance que mettrait la France à laisser faire ; car à partir de ce traité de Vienne, véritable traité de partage du continent européen en deux masses d'États , la France seule conservait la conscience et la responsabilité des destinées occidentale». L'Angleterre formait un monde et un organisme à part, et si elle avait à se mêler des affaires du continent, c'était contre l'avenir de la France.
Quant à T Allemagne, elle n'avait jamais bien existé comme puissance consciente et responsable. Maintenant qu'elle s'était mariée par procuration et sans réflexion aucune, avec la Russie, elle n'existait plus du tout; et c'est l'erreur incurable, la maladie mentalement mortelle de la France, de se figurer qu'après la Pologne il y a encore une Allemagne, c'est-à-dire quelque chose de résistant, d'avertissant, entre la Mongolie et l'Occident. Il est pourtant évident que cette incommensurable et insatiable éponge.
bonne pour boire les sueurs de la Slavie qui dort, n*est point faite pour arrêter ses appétits réveillés. Certainement, même après cette guerre de Trente-Ans qui semblait avoir épuisé tout son sang, elle se livra à des ébats qui témoignent de sa valeur belliqueuse et de rachamement de ses volontés; mais ses plus glorieux exploits n'ont presque jamais pu dépasser le champ clos des guerres civiles. Admirablement douée dans ses individus , cette race semble entièrement privée de ces sens collectifs et de cette héroïque charité qui font profiter l'humanité entière du patriotisme des nations. Réservant tous ses dévouements pour le service de ses doutes internes, lorsqu'elle eut cessé de s'entr'égorger pour ou contre les sécularisations et les sacrements, elle recommença, peu de temps après, pour savoir si elle se ferait ronde ou carrée : question oiseuse, puisque, étant quasi fluide, il lui a fallu de tout temps se résigner à ce que ses voisins lui donnassent, sans qu'elle s'en mêlât, toutes les formes et toutes les dimensions qu'il leur plaira. Ces funestes infirmités du caracîère germanique paraissent seules capables d'expliquer comment, après avoir dépçnsé une vie d'Annibal et de César, plus deux millions d'Allemands, pour décider si la Silésie serait rangée au sud ou au nord' de l'Allemagne, vu que cette province est slave, le plus patriote et le plus prévoyant de ses princes imagina le premier, pour préserver sa patrie de l'inquiétant contact de la Russie, de partager pacifiquement avec Catherine II les démolitions de la digue qui les séparait.
Marie Thérèse, autre forte tête de l'Allemagne, qui avait combattu quatorze années pour nier la supériorité du génie de Frédéric II, fut bien obligée de la reconnaître à ce trait là, et l'isthme de l'Europe fut supprimé. En quoi cela pou* vait-il incommoder la France? Est-ce que cela n'élargissait pas l'éponge qui sépare l'Occident des inondations asiatiques?
ANALY&R I>K LA HMftSAfICF. HVSSC. ^^
Cependant l'isthme polonais une fois rompu, il en advint aussitôt ce que, selon les conjectures des hydrographes, il résulterait de la jonction de deux mers de niveaux diiïé* rents. La Russie commença à submerger le monde chrétien^ tout doucement il est vrai, par infiltration, non par rafales encore, parce qu'après avoir taillé sa part dans cet épais barrage, il lui fallait, avant de passer outre, ronger, soûle* ver, puis dissoudre dans son limon, comme le serpent dans sa salive, les couches rebelles de la société polonaise. Elle avait déjà consacré un demi-siècle à cette trituration avant le premier démembrement ; elle y mit encore trois quarts de siècle après, et n'a pas fmi. Il ne faudrait cependant pas en concevoir trop de sécurité, car après cette assimilation de la Pologne, la Russie n'aura plus qu'à couler par toute la largeur qu'occupait cet obstacle; et ce jour-là, l'Allemagne entière, depuis Custrin jusqu'à Mayence, ne sera plus qu'une traînée de boue sanglante au talon des Tsars.
C'est-à*dire que tant que cette proie n'est pas engloutie et digérée intégralement, il reste de la marge pour aviser; et le plus net bénéfice de l'Occident à rafraîchir les serres de l'aigle russe sur le Danube , en Grimée et dans la BaU tique, c'est de déranger le travail de son bec sur la Yistule. Mais prenez garde de compter outre mesure sur cette diversion, car voici déjà ce qui a passé de Pologne dans les entrailles du tsarat, tandis que vous gagnez des batailles et perdez des campagnes à lui gratter la plante des pieds.
Tout ce qui faisait de la Pologne la gorge de la presqu'île européenne entre la mer Noire et la mer Baltique, la Russie l'a défait et détaché de la vie occidentale par tranches suc<cessives : En 1772, jusqu'à la Dvsîna, la Bérézina et le Dnieper; en 1793, jusqu'aux sources de la Vilia^ du Niémen, et jusqu'au Styr ; en 1795, jusqu'au Bug; en 18^2^ enfin^ jusqu'à la Prosna. A celte dernière bouchée,
la Russie s'est avancée et installée en coin irrésistible^
iu centre exact de la figure géométrique de TEurope, reléguant la Prusse et l'Autriche dans deux impasses, avec deux os de Pologne à ronger en manière de distraction ; car dans ce prétendu partage, elle a fini par accaparer les quatre cinquièmes de la surface polonaise, avec seize sur vingttrois millions de ses habitants. Il y a d'ailleurs, au point de vue de l'équilibre des États, surfaces et surfaces, population et population , indépendamment encore de leur étendue et de leur fécondité. Si la Russie s'était approprié ailleurs en soixante ans ces 10,000 milles géographiques carrés avec une population qui dépasse celle du royaume de Prusse, on pourrait peut-être se contenter d'envier sa fortune, jusqu'à ce que se présente un jour l'occasion de s'en indeniniser sur les mauvaises chances du larron. Mais il faut bien remarquer que ces quatre cinquièmes orientales parties de l'ancienne république de Pologne sont une pièce tout à fait unique de la machine commune des nations , en ce qu'elles confèrent, à celui qui a su s'en emparer le premier, le pouvoir magique de faire faire aux autres tout ce qu'il lui conviendra, sans que l'on puisse jamais se rendre compte de la laçon dont on a été ensorcelé. Il ne s'agit pas de savoir, en effet, si ces seize millions de Polonais val^t mieux ou moins, par eux-mêmes, que les Tatars, les Finnois, les Cosaques et les Allemands absorbés avant eux ; ou que les Roumains et les Bulgares menacés de l'être demain ; ou que les sept autres millions de Polonais tout aussi gênés datis le ventre de la Prusse et de l'Autriche.
Ce qu'il importe d'observer, c'est qu'en mettant ainsi le pied sur la plus courte distance entre la Baltique et TEuxin, et la main sur les deux versants de l'Avenir, l'Asie, travestie tantôt en diplomate et tantôt en gendarme de la civi- Hsation, peut à toute heure entrer dans les foyers, dans le niénage et les mystères de la vieille famille européenne, pdor enus^ comme il lui plaira. Quel 1 en passant sur la
ROLE DE l'élément POLONAIS. ' 19
€orps de rAUemagne ? Eh bien ! oui ; et cela sans bruit, sans scandale, sans que les gonds d'aucune porte crient, ni que les chiens aboient; car toutes les portes de l'ÂUeinagne sont enlevées, et tous ses gardiens ont mangé du gâteau empoisonné. Tout cela peut s'accomplir, même sans que personne en Europe ait perdu son droit et son pouvoir de vigilance partout ailleurs; sans préjudice des coalitions universelles et parfaitement sérieuses qui affranchiront la Turquie jusqu'au Pruth, démoliront Sébastopol et Groristadt, réduiront Saint-Pétersbourg en cendres, tueront cinq cent mille Russes , et retarderont de cinq ans l'asservissement de Constantinople.
Car, nous l'avont^ déjà dit ailleurs (^) : 1* C'est par la possession de cet isthme colossal, que la Russie est devenue tout à coup, oon-^eulemenl puissance européenne, mais la seule puissance envahissante de ce continent. C'est en raison de cette possession , que la mer Baltique et la mer Noire, tenues toutes les deux au bout des fleuves qui descendent de Tarête polonaise, sont devenues des lacs russes, Puis, c'eat à l'aide de ce coin immense que, plongeant jusqu'aux m^ trailles de l'Occident, isolant, surveillant, séquestrant^ désarmant sans se Echer tous ses voisins, la Russie a rendu toute coalition contre elle inefficace, illusoire, sinon impôts sible ; tandis qu'elle-même se trouve, sans se déran^r, â ia tête d'une coalition permanente et indissoluble contre la civifeâlion. C'est enfin par l'accaparement de ces quatre cinquièmes de la Pologne, qu'assise à cheval entre l'Asie et l'Europe, la Russie tient l'une et l'autre couchées sous la fatigue, sous l'inquiétude de ses meosonges; elle-méiM inaccessible dans ses profondeurs , conquérante sans avûîf besoin de remuer, écrasante dès qu'elle s'agite, mais bien plus écrasdAte encore quand elle ne bouge pas.
(*) Mémoire ^«ssé ji la nation Briunnique*
2* Arbitre, par la Pologne, de la vieille politique européenne, c'est-à-dire libre de combiner à son profit exclusif toutes les conventions d'équilibre et d'engrenages contre la Révolution Française, la Russie plongeplus à son aise encore, toujours par cette même Pologne, dans la politique de Tave* nir, dans la politique des races et des nationalités.
Lorsque jouissant d'une histoire aussi parfaite et finie que celle des empires de TOccidenl, on a fermé et calfeutré son temple de Janus, il est très difficile d*entendre le sourd grondement des perturbations ethnologiques qui agitent l'est de l'Europe; mais la Russie, née là d^ans, et douée encore de toute l'importune curiosité de l'enfance, en écoute et en recueille les moindres murmures. Aussi, après avoir désarmé les États officiels, en se plaçant à leur tête, tend-elle à les balayer un jour comme d'inutiles échafaudages, pour faire pousser à leur place des Slaves de sa façon. Mais pour avoir prise sur cette race, bien moins formidable par sa masse et l'étendue de ses assises, que parce que son aurore dans l'histoire ne se lève qu'au couchant des autres soleils , il fallait à la Russie se greffer sur la seule branche de ce polype qui .eût atteint l'âge de la réflexion, les proportions, les organes et l'attractîvité d*une nation. Or, après la, biblique et monumentale nationalité des Bohèmes, disparue sous les avalanches germaniques, dans la seconde période de la guerre de Trente Ans, l'originalité polonaise est seule parvenue à se dégager de Funi^ formité élémentaire de la race slave. Toutes les autres familles orientales de l'Europe lie font encore que commencer ou que recommencer leur passage de l'état liquide à l'état solide, leur transition d'une adolescence malléable et irresponsable, à celte maturité distincte, spéciale, qui impose aux agrégations humaines une conscience politique et des fonctions déterminées dans leurs rapports mutuels.
Nous savons bien que dans son intolérante sagesse, et