RÔLE DE 1.*ÉLÉ1IENT POLONAIS
traitant l'Europe entière à la mesure de son propre âge, la politique occidentale supprimerait volontiers ces promotions occultes et toutes ces croissances attardées, pour n'avoir affaire qu'à ce qu'elle appelle des gouvernements régulier»^ c'est-à-dire à n'importe ce qu'elle rencontre au lieu des existences étouflees. Mais comme la Providence ne se dépêche pas au gré de ces dédains, et continue sa genèse humanitaire en dépit des gouvernements réguliers et de toute politique officielle, cette politique ne fait guère que le compte de la Russie, laquelle, en attendant le Jugement Dernier, se sert très bien et sans préjugés aucuns des œuvres divines, pour confondre la sagesse de ses ennemis. Ainsi, loin d'imiter le mépris que la politique occidentale ressent un peu et affecte encore davantage pour les nationalités, les Tsars n'ont songé qu'à tourner celles-ci au profit de leur autocratie, en absorbant les plus molles par les plus dures, les informes par les parfaites. Ce qu'ils ont bien compris surtout, c'est que comme pour prendre de l'eau il faut ufï vase, de même pour prendre les Slaves il leur fallait la Pologne. Sans la Pologne, c'est tout au plus si la Russie serait slave elle-même ; avec la Pologne et par la Pologne, la Russie saisit, tient et maîtrise tous les autres Slaves, à ce point qu'aujourd'hui déjà, le Panslavisme et l'empire de Russie ne sont plus que les deux degrés différents d'iuie seule et même puissance. Et comme la double destinée de cette race, attendant indifféremment ou la venue de son Messie, ou la venue de son Mahomet, est, ou bien de se fixer autour de la communion polonaise, o.u de rouler de l'est à l'ouest, par-dessus toutes les communions, à peine se sentira-t-elle enrégimentée aux trois quarts sous le geste du Tsar panslavique, qu'empire de Russie et domination universelle seront bien près de signifier la même chose. Seulement, ce dernier synonyme a deux étapes à franchir, pour passer des prophéties dans la réalité ; ce qui est un
sursis, une invitation de Dieu à la réflexion des deux races, latine et germanique.
La Panslavie ne saurait entamer le vieux monde qu'en deux temps. Il lui faut d'abord renverser les autres races qui pèsent sur elle économiquement et politiquement, pour pouvoir ensuite étouffer celles qui y confinent. Nous ne nions pas que la préoccupation particulière de tel Tsar et de ses diplomates ne soit la saisie du Bosphore et du Sund, pour épancher plutôt son autocratie universelle par ces deux embouchures, se donner une double, une immense puissance maritime, et s'affranchir ainsi, au moyen de ressources artificielles, des aspirations grossières et toutes continen* taies de l'intérieur; mais c'est là une impatience de cabinet qui n*est pas du tout populaire en Russie, et comme rien n'est plus impérieux, plus intraitable que les ténébreux désirs des masses gouvernées autocratiquement, l'insuccès des Tsars dans leurs anticipations outre-slaviques se trouve tout expliqué. La préoccupation constante et fanatique du peuple russe qui n'a pas aliéné sa barbarie dans les régions abstraites du gouvernement, est bien de replanter la croix grecque sur la coupole de Sainte-Sophie ; mais il lui serait égal que cette coupole couronnât les Carpathes au lieu d'être située sur le Bosphore; car il ne mêle à cet appétit aucune vénération pour les traditions de Byzance, aucune piété de mémoire, pareille à celle des Musulmans pour la Mecque, ou des Latins pour Jérusalem. Pour les vigoureuses et brutales croyances de ce troupeau sans passé, cette conquête, comme toutes les autres, n'aura de valeur qu'autant qu'elle liera en un plus gros faisceau de verges lictoriales, contre les Niemtsi et les iMtins^ tous les peuples de la Parole^ tous les Slavianiès. Pour qui sait que les effervescences religieuses ne sont que la vibration précursive des chocs ethnosf^tiques et qu'un prétexte au débordement (()es races nouvelles, il n'y a pas de doute que le davisme
EÔLB M h*ti;btmr polohai». SIS
prime l'orthodoxie dans le cœur de tout vrai Russe ; seulement, rhypocrisle particulière aux enfants et aux sauvages lui conseille de cacher la Goi^one de Gmgis-khan derrière rimage de la Panagia.
Il en résulte deux politiques, c'est-à-dire deux sortes d'ambition en Russie, toutes deux tendant d'ailleurs au même but. L'une centrifuge et empirique, empruntant ses procédés, ou (dutôt ses expédients et ses issues à la vieille mécanique occidentale : c'est la politique du gouvernement, cherchant la domination universelle dans les moyens déjà expérimentés par tous les autres États, convoitant plutôt Constantinople que Vienne, plutôt leSund que Berlin, parce que le Bosphore lui promet l'empire de la Méditerranée , le Sund celui de TOcéan, tous deux la prépondérance maritime sur l'Angleterre et une suprématie apparemment plus vaste et plus rapidet.en attendant les conquêtes continentales qui viendront après. Cette politique-là n'en veut pour le moment qu'à la Grande-Bretagne, cache soigneusement ses griffes slaves pour faire patte de velours à l'Allemagne, et grille d'envie de partager le protectorat de l'Europe avec la France , à laquelle , V affranchmemenl de la Pologne excepté j il n'y a pas de concessions qu'elle ne soit prête à faire.
Cette combinaison , . prise dans les livres de la diplomatie et de la tactique universelles , ferait tout aussi bien honneur à Charles-Quint , à Richelieu, à Louis XIV ou à Guillaume d'Orange qu'à Nicolas et à ses tils ; mais ce n'est pas la peine de se dire empereur de Russie pour cela; il ne faudrait , pour y réussir aujourd'hui , qu'avoir affaire à des adversaires aveugles et tous ensemble plus ignorants et moins puissants que soi : or, nous pensons que ce ne sera plus jamais le cas. Cette habileté copiée et raffmée du i^inet de Saint-Pétersbourg porte donc complètement à faux et aurait depuis longtemps compromis la fortune de la
2& DE liA NATIONALITÉ POLONAISE.
Russie, si elle n'était mise en secrète et perpétuelle surveillance par la politique populaire.
Cette autre politique qui, faute d'organes oificiels , reste complètement inaperçue de l'Europe ; que Ton ne prendra sur le fait dans aucun congrès ; que les hommes d'État et les publicistes trouveront toujours plus commode de nier que de découvrir ; cette politique occulte, impersonnelle et puntomimique de la Russie, est pourtant la seule vraie et la seule redoutable, précisément parce que, n'ayant rien à emprunter à plus experts que soi , elle échappera à leurs investigations, jusqu'au jour où toute l'expérience emmagasinée dans Alexandrie sera bonne à chauffer les bains d'Omar. Cette politique, acceptant volontiers la gymnastique ofïicielledu tsarat pour paravent, mais devant laquelle toute personnalité tsarienne doit finalement fléchir, sous peine d'avoir tort comme Romulus et Alexandre I*', c'est, nous le répétons, tout bonnement le panslavisme. Cette rivalité du parti allemand et du parti russe^ dont les journaux entretiennent souvent le public sans pouvoir lui en donner le sens véritable, n'est autre chose que l'antagonisme de ces deux expansions diverses de Tambition russe. Elle correspond exactement à la concurrence que se font en même temps, dans le camp opposé, l'alliance officieuse des nationalités et l'alliance officielle des gouvernements.
De ce que l'Occident ne veut combattre que l'ambition gouvernementale de la Russie et nie l'autre, il résulte que l'alliance des nationalités lui est importune. Il ne pourra , par exemple, trouver préférable la coopération de la Pologne à la bienveillance de l'Autriche , que le jour où il voudra^ convenir que les moujiks du Volga sont des diplomates moins accommodants que M. de Nesselrode; c'està-dire qu'une légion polonaise débarquée à Riga aurait été plus persuasive que l'envoi de M. d'Esterhazy à Saint- Pétersbourg. Hypothèse malheureusement fort chimérique,
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qui laisse sans contre-poids , dans la statique de la Russie, toute sa prééminence à la politique invisible , mais fondamentale du panslavisme; et ce n'est certes pas le moins dangereux des stratagèmes de ce fatal brûlot , de se faire ainsi tirer des coups de canon dans sa voilure superflue , tandis que ses poudres glissent muettes et intactes sous les eaux d'un courant à lui seul connu.
Qu'avec cela le parti allemand coure après l'héritage d'Aurengzeb avant d'avoir recueilli celui de Constantin XII^ qu'il fasse de la diplomatie transcendante, convoite les détroits , dépense le luxe de l'empire en vaisseaux qui ne se battront jamais et en Gibraltars pour les y serrer ; qu'enfin il cherche ses alliés et ses ennemis d'un jour où il veut, le parti russe n'y voit pas grand mal, en profite même comme Alcibiade de la queue de son chien, mais ne s'en mêle que pour veiller à ce que toutes ces dentelles n'enguirlandent pas trop son ours. Que l'Angleterre, pour laquelle les conflagrations continentales semblent tout bénéfice, ne fasse la guerre qu'à la politique diplomatique et maritime de la Russie ; que la France , séparée de la Panslavie par toute l'épaisseur de l'Allemagne, ne soit pas pressée de regarder au delà , et préfère employer ses loisirs en émulation avec l'Angleterre : c'est pour la première une haute spéculation, pour la seconde une affaire de goût. Mais, que les puissances couchées sous la patte de l'ours panslavique ne se défient que des paroles de Saint-Pétersbourg et n'aperçoivent pas de quelle gueule elles sortent , cela parait tout à fait inconcevable. Or, trois États sont depuis longtemps et immédiatement menacés, non pas de l'habileté de M. de Nesselrode,maisd'étoufrement par contact avec cette masse arrachée de ses assises et à chaque instant plus irrésistible, dont tout le monde détourne les yeux, de peur d'être obligé d'y croire : ce sont la Prusse, l'Autriche et la Turquie. Cependant lorsque se rappelant que, tout amphibie formidable
qu'elle est, ni ses escadres, ni T Allemagne ne Vont préservée des Cosaques, la France fait appel à la vigilance de la Prusse et de T Autriche au nom de leur aînesse en'dvi'* lisation par rapport à la Russie, c'est qu'elle oublie que ce droit d'aînesse a été vendu pour une écuelle de lentilles polonaises, et que depuis ce contrat de gourmandise, quatre fois enregistré par-devant la France elle-même, Jacob, le faux velu, est légalement installé à leurs foyers. Si encore ce n'étaient que ces deux bouchées de Pologne ! Mais les puissances Allemandes n'ont pas que cela de slave à rumi* ner. Or, du moment qu'il n'y a plus de Pologne, mais seulement une Slavie , au jour prochain de la liquidation des races , ces maudites lentilles pourraient bien avoir coûté, aux HobenzoIlem^Brandebourg un tiers, et aux Habsbourg- Lorraine les deux tiers de leur substance. Lorsqu'on a un .créancier de cette force et de cette humeur, on n'est pas prompt à le fâcher ; il est bien moins chanceux de fâcher ses amis, si l'on en a. Yoilà pourquoi la Prusse et l'Autriche, qui demandent si hardiment des garanties à la politique du parti allemand dans la mer Noire et aux bouches du Danube , se garderont bien de demander quoi que ce soit au parti russe^ aux sources et aux bouches de la Vistule.
Le troisième Etat menacé par la politique du parti russe^ sans préjudice pour les menaces du parti allemand, est la Turquie. Celle-là, il est vrai, ne s'est engrenée par aucun lambeau de Pologne dans la machine de Pierre le Grand > et c'est au fond son meilleur droit et sa plus rude force de combat contre la Russie; puisque seule, avec la Suède, parmi les voisins de cet effroyable usurier, elle garde contre lui un moyen suprême et infaillible d'intimidation. Il est très fâcheux néanmoins que les carabines Minié et les canons à la Lancastre lui aient fait renoncer à employer ce modeste poignard de miséricorde; car jusque-là, la péna* jité internationale faisant peu de différence entre ceux qui
KÔLB DR L*iL£l»RT POLONIIB, S?
laififieiit commettre un crime et ceux qui l'ont commis, le démembrement de la Pologne ne -pèse guère moins sur la Turqwe que sur la Prusse et l'Autriche.
C'Mt bien , en effet , par les provinces ruUiénienoes de la Pologne, que le slavisme russe agite et soulève les Saves de la Turquie. Ce n'est aussi que dans ces provinces méridionales et à l'aide de leurs incomparables ressources militaires, non pas sur le littoral incurablement désert de U Bessarabie el du gouvernement de Kherson, que la Rusne peut amonceler, étaler, disposer pendant de prétendues paix qui ne diffèrent en rien de l'élatde guerre, ses moyens d'agression continentale contre le Sultan. Ce n'est eniln que par le coiu^ entier des fleuves polonais , non pas du tout par leurs embouchures isolées, comme on a l'air de le croire en Occident, que la Russie a pu se créer une marine dans la mer Noire, s'approprier cette mer, et pendant si longtemps en refouler pour ainsi dire les vagues contre Constantinople.
Et réciproquement, car tout problème de statique inter^ nationale a deux faces, ce n'est que par l'intermédiaire d'uue Pologne indépendante, que les Turcs auraient pu se mettre en commerce pacifique d'intérêts et d'idées avec le centre de l'Europe, sans rien perdre de leurs vertus natives. Si, en effet, jamais deux peuples n'ont lutté avec plus d'acliarnement sur les champs de bataille, jamais non plus deux nations, d'origine et de croyances opposées, n'auraient mieux sympathisé dans cette période de libre échange moral , à laquelle le démembrement de la Pologne a substitué dans tout l'est de l'Europe, peut-être potu' un siècle, peut-être pour deux, l'âge perturbateur de l'auiocratie panslavique. Sans ce dérangement amené par la catastrophe polonaise dans les saisons de la Slavie, tout ce qui conservait de la sève dans l'Asie occidentale se serait nyeuQi et transfiguré au contact de cette race, prenant pour
drogman la double et liante nature polonaise. Cette faculté médiatrice semblerait incomber plus directement à la Hon* grie, nationalité chrétienne, mais sous le rapport de ses meilleures qualités, aussi lidèlement asiatique que les Turcs eux-mêmes. Cependant, Fenclavement complet de ce peuple, quelque vigoureux et indestructible qu'il soit, au milieu d'une race étrangère et prévenue contre lui, fait qu'il ne saurait exercer aucun arbitrage international , sans le concours de la seule nation slave qui parle sa langue politique et se trouve entrée dans le même âge historique.
A deux, et solidairement, au contraire, la Pologne et la Hongrie eussent introduit, à travers la Slavie, toutes les vitalités asiatiques, et les auraient fait asseoir au banquet de la civilisation occidentale, sans conditions et sans défiance, sans leur imposer l'échange de leurs turbans contre une invitation d'ambassade.
L'absorption deia Pologne parle Panslavisme a renversé tout cela. Au lieu d'avoir à donner l'hospitalité à ce qu'il y avait encore de fécond et de civilisable dans la nature asiatique, l'Europe a été requise d'ouvrir ses portes à la Mongolie coiffée à la prussienne; tandis que les Turcs, suppléés par leurs hôtes, n'ont conservé au milieu de cette irruption occidentale qu'un nom devenu inintelligible, au prix de tout le reste.
Ainsi, pas d'instruments de malfaisance que les Tsars n'aient trouvés à leur service dans les ruines de la Pologne; pas un débris de ce pilier oriental de l'Europe, qui n'ait profité au communisme autocratique et dont ne soient chargés les canons de la Russie, pour balayer le monde devant ses colonnes d'assaut. On pourrait croire , par exemple, que les Tsars n'avaient pas besoin de démolir la Pologne pour rester les héritiers des emr pereurs orthodoxes de Byzance, et armer le fanatisme des schismatiques d'Orient contre les Latins et les
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Turcs; mais en y regardant de pliip près, on nperçoil: 3* Que ce levier de trouble et de domination n'a pas d'action suffisante parlui-mêoie, et ne soulèverait pas une seule pierre du tombeau de Constantin, s'il ne prenait pas son appui sur le large dos des masses slaves. Nous avons déjà remarqué que le Tsar ne remuerait jamais ces cendres byzantines au proBt des vrais Grecs qui ont la main dessus, s'il n'était muni de quoi se firire empereur slave d'abord, puip empereur orthodoxe par-dessus le marché. C'est-àdire que toute cette papauté schismaiique dont on a fait tant de bruit, n'est qu'un plumet attaché par anticipation h son casque panslavique, plumet que le suulTic du moindre papas thessalien abattrait, s'il n'était planté dans du fer de Suchedniow et de Tula . Nous ne prétendons pas dire par là que la suprématie orthodoxe du Tsar lui soit de peu de secours dans ses vues sur Constantinople et l'Orient , mais seulement qu'elle est entièrement subordonnée à celle préalable que le Tsar s'est déjà assurée sur les peuples slaves de celte croyance ou autre, tout comme les premiers Carlovingiens n'ont pu escalader la couronne impériale de Rome que par l'échelle, romaine ou non, que les Austrasiens trouvèrent sur leur chemin dans la Gaule. Aussi bien, celte analogie entre l'histoire de l'Occident et la conire-histoire de l'Orient, éclatant à mille ans de dislance , et qu'on aurait lieu de constater souvent, devient à la fois moins surprenante et plus manifeste dans tout parallèle entre ces deux mondes, à mesure que l'on découvre la loi générale des métamorphoses humanitaires et la lente mais infaillible périodicité de ses retours, sur les différents méridiens du globe. En poursuivant donc notre comparaison, et pour nous faire mieux comprendre des Occidentaux, nous dirons que l'assimilalicm à la Russie de la Pologne latine, inlerposée entre l'orthodoxie de Saint-Pétersbourg et celle de Byzance, tient symétriquement, dans la genèse panslavique et orthodoxe
êO DE LA MATI<»(AUTÉ POLOMAtÂB.
d'aujourd'hui, la place, les proportions et Timportance dé Tagrégation préalable que les créateurs de l'empire d'Occident eurent à imposer, il y a mille ans, aux populations Gothes-Ariennes de la Gaule et de la haute Italie, pour s'en faire qn marchepied vers la Rome papale. Or, l'histoire démontre que cette agrégation fut aussi indispensable que décisive dans la formation de cet empire ; car c'est, pour ainsi dire, d'or aquitain que fut forgée la couronne ceinte par Charlemagne dans la ville de saint Pierre , de sang aquitain aussi que brillaient tous les rubis de cette couronne. Comme c'est par la Pologne que la Russie est devenue panslavique, comme c'est la possession de ce pays qui fiatt du Tsar le prince tout-puissant de cette race et qui décuple la longueur de son bras, retranchez-lui la Pologne , et la tiare d'Orient redeviendra pour lui ce qu'était Rome pour les Mérovingiens de Tournai et de Cologne; ce qu'était Constantinople pour Pierre I*' lui-même, avant le rétablissement de son obligé sur le trône de Varsovie, et pour Catherine II encore, avant que les Czartoryski eussent vendu à cette tzarine leur patrie, en sus de leur neveu, pour une investiture.
Il suffit d'ailleurç de comparer les dates de cette double extension, pour ^ convaincre que Catherine II ne commença de songer à l'héritage de Constantin XII qu'après que l'asservissement de la Pologne, par l'entremise de Stanislas Poniatowski et denses oncles, eut d'abord arc-botité et couvert la Russie contre toute vigilance occidentale. Et ijiès ce moment, chaque étape de la Tsarine vers la aier Noire, vers le Danube et en Asie fut systématiquement précédée d'un nouveau démembrement de la Pologne ; car, sans avoir préalablement acquis l'assise, la carrure et la sécurité que lui prêtaient ces augmentations successiveis vers l'Occident, la Russie ne pouvait s'allonger d'un seul pas vers le sud, sans se rompre prématurément.
RÔLV DE L'iLÉMraT MLONàlt. SI
A élever un pied vers le Bosphore, sans avoir l'autre bien appuyé sur la gorge du continent européen, elle aurait couru les risques du Portugal, de l'Espagne et de tous les empires presbytes qui ont regardé plus loin que ne le leur conseillait leur base. Il est même fort douteux que le tsarat d'aujourd'hui^ abstraction faite de tout empêchement accidentel, se sente déjà sur le continent européen les racines et ra{domb qu'il lui faudrait pour s'étendre définitivement jusqu'au Bosf^re, sans casser en deux. Aussi jusqu'à présent, a-t41 préféré constamment le protectorat à la possession de Constantinople ; et cette ambitieuse modération restera pour lui maxime d'État, tant que l'assimilation irrévocable de la Pologne, c'est-à-dire la transfonnaiion CQmpiète de son em^nre actuel en Panslavie, n'aura pas suffisamment amdndri Timportanœ relative de toutes ses conquêtes ultérieures. Ce sont donc encore ses fondements en Pologne, qui foumissmt à la Russie la mesure et les plus solides arguments de son orthodoxie sur le Bosphore, C'est, sans paradoxe aucun, dans les bassins catholiques de la Vistule, du Niémen et du haut Dniester, qu'elle puisd celte eau qui, filtrée à travers toute l'épaisseur de la Slavie par d^ canaux souterraitis, va jaillir méconnaissable, en bd^^têiXie schismatîque , sur la résurrection de-Byzance. Avant que ce Jourdain coulât tout entier à travers la Russie^ die mendiait hunablement aux patriarches deConstantin<^ les gouttes loste^ales qui par mégarde tombaient de leurs doî^; depuis, c'est elle qui approvisionne tout l'Orient de daerements, de lithurgies, de Dieu et de ses images.
Il n'y à pas jusqu'à la Grèce officielle, aiypurd'hui perdue dans l'esprit des peuples et des gouvernements par ses aecointances avec l'ennemi du genre hummn, la malhèu*reuse, qui ne doive cette damnation à la substitution d'un eaxpite russe à une nation polonaise dans la pyramide de l'OrH^t européen.
Supposons, en effet, qu'à la place de ce Panslavisme aux trois quarts schismatique, dans la fortune duquel cette sauvage mais brave et intelligente nation se trouve fatalement empêtrée, jusqu'à ce qu'dle s'y dissolve en fonctions obs* cures et serviles comme les Mongols, comme les Cosaques, comme les Allemands, comme les Finnois, surgisse une Pologne latine, mais restreinte et lointaine? Quel prétexte ou moyen de malfaisante protection aurait-elle sur ce vieux foyer d'orthodoxie? Ne serait-elle pas au contraire fort intéressée à voir transférer de Moscou à Athènes la suprématie spirituelle de ce culte, sur la légitimité duquel elle n'a pas d'ailleurs à se prononcer? Redevenue aussitôt franche maîtresse de ses destinées, comme toutes les autres nationalités orientales qui ne veulent pas étouffer dans le panslavisme, la Grèce trouverait certainement dans la décomposition du Tsarat par une Pologne, quelque catholique que soit celle-ci, des garanties de libre et puissant avenir, que la suzeraineté orthodoxe de la Russie lui interdit à jamais. L'asservissement de la Pologne est donc tout aussi indispensable aux Tsars pour remplacer la croix grecque par l'aigle à deux têtes sur les navires de l'Archipel, que pour arborer cette même croix à la place du Croissant sur le dôme de Sainte-Sophie ; et si jamais les Cantacuzènes et les Mavrocordatos rament sur les galères de leur souverain pontife, ce n'est pas celui des Polonais qui les y aura mis.
Mais la Pologne n'est pas seulement, pour la Russie moderne : premièrement, un voin à fendre le vieux monde d'Occident; deuxièmement, une roue pour engrener toute la Slavie dans sa rotation ; troisièmement , une échelle pour escalader Constantinople et monter à l'abordage de la marine méditerranéenne; c'est encore, et par-dessus fout, sa 9ub^ élance alimentaire. Si bien que, comme l'a dit avant nous Maurice Mochnacki et comme l'ont éprouvé Charles XII et Napoléon, « tout ce qu'il y a de Russie hors de la Pologne,
RÔLE ÉCONOMIQUE DE l'ÉLÉMGNT POLONAIS. 3à'
OU ne peut être conquis par aucune force humaine, ou ne mérite pas la peine de l'être. » En effet :
4" Les provinces polonaises sont incomparablement la région la mieux peuplée et la plus productive de l'empire des Tsars. La densité moyenne de la population, entre le Dnieper et la Prosna, la Baltique et les steppes de Kherson étant de 1,500 habitants par mille géographique carré, et celle de la Russie d'Europe, sauf les rayons de cinq ou six grandes villes, n'étant que de 400 tout au plus , les pulsations économiques des provinces polonaises, à part toute autre considération , se trouvent cinq fois plus rapides , donc cinq fois plus profitables au Tsar, que la fécondité de tout le reste de leur domaine. Or, la transfusion de tant de vie polonaise dans les veines de la Russie a dû déjà bien changer le tempérament de ce gigantesque madrépore. Aussi bien, sous le nom de goubernies occidentales de l'empire, la Pologne est devenue sa pioche, sa truelle, sa charrue, son attelage, son grenier, son haras, son souffredouleur et sa chair à canon. Pour les roubles rognés et évidés avec lesquels s'acquittent les juifs ; pour quelques rechignants matelots que fournit aux Tsars la Finlande ; pour les tardives recrues que leur donne la Moscovie; contre une ruineuse aristocratie de police qu'ils empruntent à l'Esthonie, à la Livonie et à la Courlande ; à côté des vedettes clair-semées que leur simulent les Mongols en Asie, et des maigres chiens de chasse ou de garde que leur élèvent les steppes du Don, la Pologne, pour sa quote part, les gorge de tout, avec Timpalienle résignation d'une terre promise aux enfants de Dieu, quand elle se sera rachetée des enfants de Catherine.
n y a une statistique commode, mais complètement imaginaire qui, moyennant la suppression de la Pologne avec ses 14,500 milles géographiques carrés et ses 22 à 23 millions d'habitants, tombe tout de suite derrière l'Allemagne
S4 DE LA MATIOMALITÉ POLOMAliS.
sur un empire rond de 60 millions de sujets, au moins aussi étonnant par l'incroyable variété de ses ressources, que par Tart qu'il met à les dissimuler. Or, cette faculté singulière de paraître à volonté déserte et innocente ou opulente et formidable, selon ses intérêts du jour, c'est encore à la possession de la Pologne que la Russie la doit. C'est bien, en effet, le paysan des provinces polonaises qui, en dernière analyse, sert de gros bout au balancier des monnaies impériales. C'est avec les céréales de la Podolie, de la Volhynie, de l'Ukraine cis-borysthénienne, de la Sandomirie et de la Cujavie, que la Russie se nourrit et solde les deux tiers de son luxe. C'est avec les chevaux des trois premières de ces provinces qu'elle monte son inépuisable cava* lerie ; avec les bœufs de leurs pâturages, qu'elle alimente les marchés de l'Autriche, puis avec leurscuirs et leurs suifs de reste, qu'elle fournit les marchés du monde. Quand elle est pressée, et elle l'est toujours en attendant ses caravanes biennales, c'est avec les laines, le chanvre, le lin, les fers, le zinc du bassin de la Yistule, qu'elle se vêtit, s'armeet s'abrite; avec les forêts de la Lilhuanie et de laPolésie qu'elle construit ses vaisseaux, avec leur glaise qu'elle escarpe ses forteresses, par leurs eaux qu'elle fait tous ses échanges intérieurs. On sait que la Russie n'est tributaire de l'Autriche que pour une denrée aussi essentielle que l'air à l'existence de ses populations : c'est pour le sel. Eh bien, cette denrée de vie ou de mort, ce sont les entrailles de la Gallicie occidentale qui presque seules la lui fournissent.
Encore cet empire se croirait-il volé au partage de la Pologne, si la misérable ne lui fournissait que cela ; car c'est surtout la meilleure chair de 16 millions de Polonais eux-mêmes qu'il lui faut, pour en emplir ses insatiables bataillons. L'Autriche tire en temps ordinaire de ses provinces polonaises 50,000 soldats retenus huit ans noug les drapeaux, ce qui lui assure une réserve de congédiés de la
RÔLE MILITAIRE 1>K l'ÉLÉMENT POLONAIS. M
même force à peu près, en cas de grande guerre. La Prusse^ appliquant à la Posnanie et à la Prusse-Polonaise son sys* tènie de réserves exagérées, ne compte dans son armée de ligne qu'environ 20,000 Polonais qui autrefois servaient deux ans, et actuellenient en servent trois, avec beaucoup de licences. Par compensation, laLaiidwehr, qui constitue son appel de guerre, lui donnerait 60,000 combattante de cette nation. Mais la Russie, dont le système consiste à tuer rhomme sous le drapeau, n'a pas de mesure arrêtée pour dépeupler ses provinces occidentales. Elle en lire par oukazes^ par boutades, tout ce qu'il lui convient de pourvoir* d'armes et de nourrir avec du pain de son pendant vingtcinq ans, sauf économie prévue sur cette impossible longé* vite. Elle ne se ménage d'autre réserve dans cette (orèt de victimes que les jeunes pousses venues comme elles peuvent à la place des arbres arrachés avec leurs racines.
Par ce procédé , l'armée russe s'alimente, en temps de paix, de 200 à 250,000 Polonais, dont la moyenne de service > c'est-à-dire de vie , ne dépasse pas sept années ! Des recherches qui, à la vérité , quoique très laborieuses, n'ont pu nous fournir que des données approximatives, évaluent à 300, peut-être à 315,000, le total dès soldats d'origine polonaise qui se trouvaient dans les rangs misses en octobre i85/i', mais, chose plus remarquable que surprenante, c'est que parmi ces infortunés la mortalité paraîtrait diminuée d'un quart depuis la proclamation des hostilités, et d'un tiers depuis que la guerre est en train. D'après ces renseignements, en effet, a partir de ce jubilé infernal, la nostalgie ne sévit plus parmi les recrues polonaises, et c'était là principalement le fléau qui amoindris* sait ces tributs du Minotaure à mi-chemin de leur destination. La guerre , dérangement insupportable pour la civilisation, est le seul délassement de la servitude, et c'est ce qui rend la Russie si redoutable à tons les Étais du
centre et de l'ouest de TEurope. Les campagnes promettent à toute armée d'esclaves un relâchement de joug , un dégourdissement tonique, qui faisait dire très sérieusement au vieux grand-duc Constantin, qu'il n'aimait point la guerre, parce qu'elle gâte le soldat. Mais si sous l'autocratie de Saint-Pétersbourg la guerre gâte le soldat , surtout le soldat polonais , il est certain qu'elle en lue beaucoup moins que la paix ; qu'elle est pour lui un immense soulagement, qu'il s'y refait une espèce de patrie, une légende ^ une passion; qu'il s'y sent moins volé, moins battu, moins accablé d'exercices et de corvées, moins régulièrement affamé, surveillé, méprisé et engourdi: donc beaucoup moins décimé que par le calme impitoyable de cette chîourme pacifique , qu'aujourd'hui tant de philanthropes chrétiens ont encore le courage de regretter. Aussi pensons-nous qu'il y a une grande impéritie à laisser cette élite du peuple polonais s'acclimater depuis deux ans déjà aux bivouacs du Tsar. Il est à craindre surtout que ces natures guerrières et orphelines ne se compromettent dans les succès de leurs dominateurs ; car elles pourraient s'y attacher tout aussi bien qu'aux gloires de la République et du premier Empire français, comme à leur seule famille et à leur seul orgueil, dans ce monde d'abominable oubli. Deux ans de propagande en action sur la nature essentiellement militaire du peuple polonais, de quelque part qu'elle vienne, suffisent pour rendre ridicules à ses yeux les plus longues et les plus pathétiques remontrances de la sagesse opposée. Au plus profond de son cœur, le paysan polonais garde, à la vérité, comme une tradition d'enfance joyeuse et triomphante, l'âge béni des Légions et de la guerre d'indépendance ; mais cette tradition y dort, comme l'écriture d'un testament mystérieux, pour ne reparaître qu'à la chaleur incandescente d'une nouvelle insurrection nationale.