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Jusqu'à cette invocation suprême , son âme se repose dans une neutralité parfaite , et son tempérament seul a une opinion , laquelle consiste à préférer l'agitation des batailles, même perdues pour le Tsar, aux idylles pacifiques de la glèbe et au fouet conservateur des casernes.
Si donc la Pologne est déjà si nécessaire à l'économie du tsarat moderne pendant ce que les Tsars veulent bien appeler leur temps de paix^ c'est-à-dire durant les armistices qu'ils sont obligés d'acxîorder à plus fort qu'eux, c'est particulièrement en temps de guerre déclarée qu'elle leur devient aussi indispensable que Test la cavale au Tatar et la chamelle au Bédouin. Dans ces cas pressés et irrémissibles, la folle étendue du reste de l'empire, l'éparpillement des habitants , la rareté des routes et des ressources ; l'absence de contrôle administratif, de données statistiques, d'autorité immédiate et réellement applicable : tous ces défauts incurables d'organisme rendent la Russie extrapolonaise infiniment plus rebelle à l'autorité tsarienne que ne Test le plus rétif patriotisme des Polonais. Aussi bien , à la condition de ne pas regarder au fond des âmes et de se décharger de ce soin sur la loyale vigilance de ses deux cogardiens germaniques , le Tsar trouvant dans ses goubernies polonaises des centres de population , d'administration et d'approvisionnement cinq fois plus rapprochés entre eux, cinq fois plus palpables, n'a qu'à se baisser pour y ramasser à toute heure du jour et de la nuit ce qu'il perdrait cinq fois trop de temps à chercher ailleurs.- Tout y est pour ainsi dire emmagasiné d'avance à la portée de sa main, étiqueté à la hauteur de son discernement ; d'une possession sûre et peu coûteuse d'ailleurs , car avec les frontières occidentales que vous savez, les cartels d'extradition , puis les propriétaires et leurs enfants pour otages, aucun, risque de déplacement ni de détournement.
Persuadée en outre que tout ce qu'elle fauche dans les
champs de la Pologne est autant d'enlevé à une insurrection prochaine, la Russie est naturellement portée à s'exagérer encore la fécondité de cette terre volée. Elle en use donc et en abuse pour masquer ses gigantesques misères , pour faire et ne pas payer ses dettes, cautionner tous ses mensonges et boucher tous ses abîmes. Pendant ce qu'on y appelle la paiœ^ mines au bout et au fond du monde, déserts sans limites et sans nom, travaux pharaoniens éternellement commencés, cercueils flottant dans la vase, sous prétexte de vaisseaux , tout ce que les Tsars n'ont pu peupler de Moscovites, de Mongols, d'Allemands, de Finnois, de Juifs ni de Cosaques, ils l'emplissent de Polonais. Comment se feraient-ils faute d'en emplir leurs bataillons, ces vides les plus insatiables de leur puissance, surtout en temps de guerre, paroxysme suprême de leurs appétits?
D'ailleurs participant seuls, dans ce sombre et froid empire , de la nature élastique, ardente et résolue de l'Occident , les Polonais seuls y sont appelés à faire des soldats et des officiers comme en exigent les nouvelles prétentions de la Russie. Ni le tenace hébétement des Slaves du Volga, ni l'assommante pédanterie des Allemands, ni les qualités parthiques des Cosaques ne suffisent plus au programme d'agression européenne qui oblige désormais les armées russes. Tout cela était bon pour défendra ce qui ne valait pas ta peine d'être attaqué^ bon aussi pour pousser l'Allemagne entière sur la France déjà vaincue, l'Angleterre et le reste du monde s'attelant encore aux Cosaques , par précaution ; mais depuis que la Russie est livrée à ses propres élans , il lui faut des machines de guerre nombreuses, complètes et intelligentes , sous peine de périr au premier geste téméraire qu'elle se permettrait; c'est-ù-dire (jue, sous peine de périr, il lui faut aujourd'hui dans ses armées des Polonais, beaucoup de Polonais. Elle en compte en etïet énormément : environ 300,000, fournis
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par le« trois bassins presque entiers de la Yistule, du Niémen, de la Dwina, et les trois demi-bassins supérieurs du Dniester, du Boh etdu Dnieper, sur 7 à 800,000 hommes qui forment le maximum mobilisable de son effectif de guerre.
Depuis l'assimilation à Teinpire de ce que le congrès de Vienne a eu la fantaisie d'appeler le royaume de Pologne, dans Tartillerie les deux tiers, dans la cavalerie de ligne près de la moitié, dans quatre des anciens six corps d'in* fanterie les trois quarts des officiers supérieurs, sous-officierg et soldats, étaient déjà tirés des provinces polonaises ; mais depuis la proclamation de ia guerre actuelle, cette proportion a tellement augmenté, qu'excepté dans la garde, le corps des grenadiers, les milices et les troupes irrégulières, l'élément polonais domine dans les armées russes autant par le nombre que par ses facultés européennes et essentiellement guerrières.
D'une part, celte discipline du travail collectif qui, de temps immémorial , a transformé toute conimune slave en dépôt de colonie militaire ; de l'autre, cette éducation latine qui tient l'intelligence du paysan polonais constamment entr 'ouverte et éveillée, même sous la plus étouffante oppression , tout concourt à faire des multitudes aussi solide» qu'impétueuses d'entre la Baltique et la mer Noire, la population la plus promptement militarisable de FËurope. Aux temps triomphants et par cela même imprévoyants de la République , un peu la nécessité et beaucoup le préjugé de ne mobiliser que le contingent équestre des communes , avaient relégué peu à peu dans le pacifique abrutissement de la glèbe , comme pour l'y engourdir à jamais, l'énergie militaire des quatre cinquièmes de la nation .
Dans la période de décadence, Télile c<|uestrc dos communes, oubliant son origine et la raison essentiellement con-
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ditionnetle de sa prcémiiience, se donna le mot avec les superstitions historiques de l'Occident, pour accepter cette démission d'esclaves. Jusqu'à la bataille révélatrice de Raclavitze gagnée avec des faux contre des canons, par le plus persuasif des apôtres militants de la Pologne, il était convenu que le peuple de ce pays n'était bon qu'à porter les écbelles d'assaut et à étriller les chevaux de la Szlachta. Mais Kosciuszku ayant prouvé le contraire en 179^, la Russie, l'Autriche, la Prusse, Napoléon et la Démocratie, tous ont si bien iirofité pendant soixante ans de sa découverte, que désormais celui-là sera l'arbitre du continent européen, qui saura réunir sous le même drapeau, les trois cent, les cent et les soixante mille paysans polonais, auxquels les ti'ois déniembreurs de la Pologne enseignent à se servir en douze temps de leur vaillance. Nous avons vu des amateurs de tons pays tenter des choses incroyables, isolément embusqués avec de mauvais fusils et sans canons, contre des hélépoles d'acier vivant, bardées de canons; mais nous n'avons vu que dans les plaines nues de la Pologne, aborder sérieusement et rompre ces hélépoles, par des carrés de paysans ayant dix-sept jours d'exercice, pour toute arme des gaules ferrées sur l'épaule droite, pour moitié de chaussure la boue des champs, pour commandement nn hourra cadencé, et pour guide de direction la main gauche cramponnée au pan du sarrau voisin. En admettant qu'il fiiille au Tzar ajouter vingt-quatre mois à ces dix-sept jours d'éducation iiiilitaire pour transformer ces porte-triques en soldats comme il les aime, c'est encore une économie de six années sur l'instruction commune du troupier russe, puisrpi'il faut, en inoyeiuie, huit ans d'assiduité à cilui-ci, pour passer des compagnies du centre dans les cotiipagnies d'élite.
I )n sait que la ruineuse, stérilisante et autrement inexplicidilc coutume qu'a la Hussic de gaiiler vingt-cinq ans le
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soldat dans les rangs, tient tout bonnement à Texcessive inintelligence des recrues fournies par la M oscovie ; tandis qu'au temps où il existait une armée polonaise séparée , le fantassin s'y formait complètement en deux années, et pas* sait généralement , dès la troisième , comme caporal in-* structeur au dépôt. Dans les armes plus exigeantes de la cavalerie, de l'artillerie et des sapeurs, cette différence d'aptitudes entre les recrdes de l'ouest et celle de Test de l'empire est encore bien plus frappante. Pour s'en faire une idée, il suffit de comparer les armements polonais de 179A, 1807, 1812 et 1831, avec l'incurable gaucherie des plus anciennes batteries et des plus réguliers escadrons russes, en présence de ces improvisations insurrectionnelles. Le peuple moscovite ne prime celui de la Pologne que dans les ateliers, et en général dans les métiers sédentaires qui pré* parent la guerre, à cause de son admirable patience et de son génie tout chinois d'imitation. Il le prime aussi, et c'est, il faut bien le dire, le secret fondamental des redoutables destinées de la Russiq, par sa résignation et sa persévérance à tout faire, à tout apprendre, résignation et persévérance d'insecte rongeur, que les succès n'altèrent pas plus que les déceptions ne les rebutent. Au Polonais, au contraire, lettré ou manœuvre, tout ce qui ne réussit pas immédiatement devient odieux et maudit comme une injustice de la Providence. Cependant, comme on ne livre pas des batailles avec des armuriers, des tailleurs de régiment, ni avec des secrets psychologiques, ces vertus moscovites, dès qu'il s'agit de les appliquer à la guerre, sont forcées de se subordonner au prompt et fiévreux militarume des Polonais. Et plus les armées russes tendent à se modeler sur celles de l'Occident, plus aussi elles se rendent tributaires de ce tempérament léchiie^ mélange puissant de la ténacité, sinon de la persévérance slave, avec la vivacité latine. La distance entre les qualités militaires des deux nations gran*
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dit donc en raison des complications et de la finesse du métier, ce qui fait qu'aujourd'hui les officiers polonais sont devenus encore plus indispensables aux troupes russes que ne l'étaient déjà les fantassins, les écuyers et les pointeurs de ce pays.
A quelque degré otiiciel d'infortune et de dépendance que soient tombés les descendants des compagnons de Mniszek et de Zolkiewski, vis-à-vis des descendants des boïars auxquels les Khans du Kaptschak permettaient quelquefois de lécher la crinière de leurs cavales, (^ux-là restent toujours aux yeux de ceux-ci des citoyens dépouillés et des chevaliers désarçonnés, ceux-ci aux yeux de ceux-là, des barbares pommadés à la graisse de morts. Le même orgueil chevaleresque qui a tué en Pologne la justice sociale et livré la patrie à ces barbares, sert du moins aujourd'hui aux vaincus à tenir le vainqueur à une distance morale et intellectuelle qu'aucune autorité de fait n'a pu franchir. Pour tous les autres Slaves, mais pour les Russes particu« lièrement, les Lachy, qu'ils labourent la glèbe ou sepro* mènent à quatre chevaux, sont toujours la nation d'élite, la race antique des hommes pensants et libres ; si libres mal* heureusement , que , selon toutes les probabilités , cela devait finir par fatiguer la Providence elle-même.
Officier de même grade, le Russe ordonne, le Polonais commande. Le premier est obéi aveuglément, tant qu'il est présent et parce qu'il a des franges aux épaulettes ; le second sera écouté présent ou absent , parce que sa volonté passe tou* jours pour avoir une raison d'intérêt public. Ne pouvant pas se priver longtemps des capacités si naturellement militaires de la jeunesse lettrée de la Pologne, le tsar Nicolas avait en vain résolu, après 1831 , de lui interdire l'accès des grades dans son armée. Tout Polonais étudiant, apprenti d'art, domestique, employé de bureau, d'industrie ou d'adminis* traiion, condamné à l*armée ^ et l'on en condamnait systë»
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matiquement plusieurs milliers par an, était certain, gr&ce à l'ascendant de son esprit occidental et à sa situation désespérée, ou de périr sans languir, sous le Mion, par les fièvres, par les balles circassiennes, du bien de se rendre en peu de temps ofYicier plus inévitable que tous les fils de boïars. Pour peu qu'il prît goût à celte fausse carrière et consentît à se dénationaliser, il n'avait filus à sïnquiéter de sa fortune, dans une armée où l'ambition de l'intelligence est à la fois la plus précieuse et la moins commline des ambitions. 11 était néanmoins très rare, jusqu'en 1850, qu'un Polonais arrivât à commander un régiment, soit qu'il ne considérât lui-même l'épaulelte que comme un droit de libération, soit que la défiance russe vint en aide à ses répugnances patriotiques. La plupart, qu'ils eussent quelque fortune personnelle ou non, se hâtaient de quitter le service dès que leur sous*lieutenance les y autorisait; et ils aimaient mieux émigrer ou se faire économes de ferme, plutôt que de se fatiguer à monter les degrés de cette échelle maudite. Il n'en est plus tout à fait ainsi, depuis que les dédains obstinés de la France ont lassé toutes les espérances et tous les dévouements de la Pologne. Cependant , actuellement encore, dans l'infanterie et dans la cavalerie de l'armée russe, la quantité des officiers, par rapport à celle des soldats et des sous-officiers polonais, est assez faible, et quant aux officiers supérieurs de cette nation^ ils y sont toujours une exception. Par contre, toute la moyenne société des régions occidentales de l'empire fourmille de démissionnaires qui, après plusieurs années des phis rudes et des plus diverses épreuves, ont rapporté dans la vie civile cet amalgame explosif de caporalisme russe et de fronde polonaise, dont les insurrections nationales chargent avidement leurs mines, quand leur heure exacte a sonné.
Du reste, si le gouvernement et la répugnance àeë Po- \mm s'accordent volontiers pour écarter ce$ derniers du
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commandement mécanique des régiments el même des bataillons, leurs aptitudes aussi bien que leurs goûts les attirent en grand nombre dans les armes savantes et dans les états-majors, où, d'une part, ils croient moins déroger, et de l'autre, sont devenus insuppléables. Résolus avec une certaine ostentation que M. de Ségur avait déjà remarquée et fort bien exprimée, mais sans arrogance aucune; sévères sans brutalité, liants, serviables, adroits sans bassesse ; piocheurs^ par amour-propre sinon toujours par conscience; pas profondément instruits, mais ingénieux; pleins de ressources, devinant spontanément ce qu'ils n'ont pas eu le temps ou l'occasion d'apprendre, ils se sont fait dans les armées russes une facile réputation de magiciens qui, dans les crises périlleuses, leur' subordonne toutes les autres sortes de commandement. Un officier parfaitement russe, et qui n'a pas lieu de les aimer, nous a raconté qu*au moment du départ de l'expédition de Perowski, on appela de la région de l'Oural à Orenbourg tous les Polonais colons, ^ilés, soldats, voyageurs même, pour les distribuer également entre toutes les brigades en qualité d'ingénieurs, de topographes et d'aides de camp, sans autre grade ni rémunération que ceux dont ils se trouvaient investis. On leur promit pour tout encouragement de les faire passer par les verges de leurs colonnes respectives, s'il arrivait des désagréments à aucune d'elles. Il est juste d'ajouter .que la confiance des généraux et des troupes dans l'encyclopédique infaillibilité de ces malheureux était si complète, que tant qu'ils vécurent, personne ne s'inquiéta trop des dommages de l'armée. Ils périrent à peu près jusqu'au dernier, ensevelis sous les neiges, aux avant-gardes ou aux arrière-gardes de cette désastreuse retraite, et ce n'est guère qu'alors qu'on leur fit l'honneur de s'apercevoir que la Khivie n'était rien moins que conquise.
Cette ignorance goguenarde dont les généraux russes se
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vantent également auprès de leur souverain et auprès de leurs subalternes, comme d'une vertu patriotique ; le mépris qu'ils aflectent pour toute science et tout élan moral, confondus non sans raison dans leur jugement avec le jacobinisme ; leur haine pour Vâme humaine j en un mot, ne peut pourtant pas les dispenser de s'en servir où ils en trouvent, au profit de leur métier; et comme par suite même du démembrement de la Pologne, le génie polonais envahit chaque jour davantage leurs états-majors, ils sont arrivés à ne plus pouvoir s'en passer. Leurs cortèges exécutifs se trouvent donc remplis à l'heure qu'il est d'officiers d'ordonnance, d'officiers instructeurs, d'ingénieurs, d'intendants, de médecins, de secrétaires originaires de l'ouest de l'empire, lesquels, d'une part faisant tout mieux, plus vite, avec naoins d'embarras et bien plus de probité que les Russes, et de l'autre partageant cordialement l'aversion des Russes pour les Allemands, finiront, si cela dure, par se substituer à ces derniers, dans la direction intellectuelle, administrative et hygiénique de toute l'armée. Dans cette hypothèse, dont Dieu garde la Pologne! la prépondérance allemande se trouvera restreinte à la bureaucratie politique, c'est-à-dire au côté le plus odieux du pouvoir, jusqu'à ce qu'une révolution militaire en purge la Russie et toute la Slavie.
Le tsar Nicolas, averti par ses haines plutôt que par sa prévoyance, a essayé souvent de préserver ses étals-majors de cette contagion polonaise ; mais il en a été de cela comme de ses efforts pour réprimer les concussions de ses généraux. C'est tout au plus s'il y a réussi à Saint-Pétersbourg même et dans l'ancien royaume de Pologne ; là-bas par sa surveillance immédiate, ici par celle de l'opinion polonaise, toutes les deux également hostiles à une fusion de nationalités. Mais comme hors de ces deux foyers très restreints de vigilance, le moindre chef militaire devient un satrape, et
son vaste état-major une incontrôlable domesticité ; comme d'ailleurs Tesprit polonais coule beaucoup moins cher et va beaucoup mieux à leur paresse vaniteuse que la science allemande, on peut être certain qu'en dépit de toutes les épurations prescrites par le Tsar^ du moins la moitié de la force intelligente qui meut les troupes russes depuis 1850 est d'impulsion polonaise. En revanche, dans les hautes régions du pouvoir, soit politique, soit militaire de l'empire, on ne trouve pas et l'on ne trouvera jamais de véritables Polonais; non pas qu'un quart, et plus, des monstres qui ont fait de la Russie et de la Pologne ce qu'elles sont chacune, n'appartienne aux familles polonaises et lithuaniennes auxquelles les Czarloryski ont ouvert deux patries pour une, par l'alcôve de Catherine II ; mais de ces deux patries, elles n'en ont gardé aucune sur terre et elles n'en retrouveront plus une troisième, même dans la vallée de Josaphat, car nous espérons bien que l'ange de la résurrection ne saura pas mieux que nous en quelle langue les appeler.
Il existe encore pour les penchants polonais dans leur contact avec la Russie une séduction plus avouable que l'épaulette^ le champ de bataille et les alcôves impériales : c'est celle d'une commune révolte contre la commune tyrannie. Sans se bercer d'illusions dont les deux essais de 1825 et de 1830 semblent avoir fait raison, on peut ad* mettre un jour, un troisième rendez-vous d'intérêts, auquel les deux parties seront plus exactes. On sait, en effet, que les Polonais ayant manqué au premier, cinq ans plus tard les révolutionnaires russes jugèrent prudent à leur tour de ne pas se fier à l'appel de si peu sûrs compagnons. Au* jourd'hui, une école généreuse et très répandue dans les deux pays espère réparer ces deux malentendus, sans recourir à l'arbitrage occidental, et en faisant ressusciter Abel par Caïn lui-même. Nous ne sommes pas de celte école, parce que nous croyons plutôt à la rédemption de
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Caïn par Abel, lequel, sauf pendant le mauvais quart d'heure qu'il eut à passer, nous a toujours paru plus sorcier et plus fort que son imbécile meurtrier. En tout cas, tout le monde sait et comprend ce que veulent les Polonais) tandis que pour découvrir ce que veulent les vrais Russes, il faudrait commencer par extraire une vraie Russie de la fausse, réduire la première à sa plus simple expression et lui rendre sa parole personnelle, toutes choses qui ne peuvent s'accomplir que par la séparation préalable de la Pologne. Cette considération nous rend très incrédules à l'endroit d'une révolution russe en elle-même et par ellemême, mais ne nous fait point méconnaître les éléments de Hbreet saine puissance qui germent au fond de l'âme moscovite, malgré les voiles épais sous lesquels le tsarisme la tient muette et ensevelie.
Les rares échappées de libre arbitre qui ont été données à cette mystérieuse nation nous la montrent, à nous autres Polonais du moins, pleine d'élévation, de loyauté et de candeur. S'il était permis d'accepter Pestel et ses héroïques compagnons pour mandataires de la vraie Russie, il faudrait convenir que les Polonais de cette époque sont restés bien en arrière de ces martyrs slaves qui se faisaient pendre cinq ans trop tôt, pour nous restituer ce que nous ne sûmes pas nous restituer nous-mêmes, ayant les armes à la main en 1830. Malheureusement ces généreux conjurés de 1825 nous paraissent avoir été des patriotes russes, à peu près comme Jésus et ses douze apôtres ont été des patriotes juifs ; sans compter que si, comme on le prétend, ils ont converti une grande partie de la génération actuelle, ils n'ont encore, que nous le sachions, jusqu'à cette heure, racheté personne «
Dans le présent, nous croyons le caractère russe introuvable à r état pur. On ne le connaît qu'amalgamé avec le tsarisme , et nous ne pourrons le définir que lorsqu'il en
aura é(é dégagé à la températurede l'indépendance polonaise. Dans le passé, il ne s'est manifesté vis-à-vis des Polonais qu'une seule fois, dans toute sa lit)erté et dans toute sa plénitude : ce fut au commencement du xvii' siècle, lorsque reconnaissant la priorité de la Pologne dans la fédération slave, les Moscovites remirent spontanément l'arbitrage des deux États entre les mains de leur illustre vainqueur Zolkiewski, aventuréavec unecohorted'avant-garde, toute rouge de leur sang, au milieu de leur multitude armée et frémissante. Il ne fallait à ces 300,000 exaspérés que fermer leurs portes occidentales sur celte poignée d'audacieux et se serrer contre elle, pour l'étoufTer avec le retentissement de la victoire de Klouzine. Ils lui demandèrent â mains jointes, en pleurant, non pas de peur, mais d'admiration , une paix qui eiî! fait la grandeur égale et perpétuelle des deux puissances , fédéré la Slavie entière autour de leur équilibre, et changé les destinées du monde en avançant de trois siècles son affranchissement. Zolkiewski, [dénipotcntjaire de ta République à ce moment, accepta cette alliance avec le fier empressement d'un héros et d'un sage qui sentait vibrer dans sa conscience personnelle tout le génie passé et toute la volonté à venir de sa nation. II écarta le nouvel aventurier Démétrius, imposé comme une seconde insulte aux Moscovites, débarrassa ceux-ci également de leurs tsars Szujski , et promit pour prince à la Moscovie indépendante le fils du roi de Pologne; mais les Jésuites et l'oligarchie de cour qui gouvernaient l'irrésolution de Sigismond III lui firent infirmer ce traité et continuer une conquête aussi déloyale qu'impossible.
()n chercherait vainement dans l'histoire un exemple |j1iik majestueux de prudence et d'abnégation patriotique i|tie cette capitulation moscovite de 1609, ni de plus criminelle perfidie que les tergiversations dont Sigismond 111 psya l'auguste confiance d'un peuple autrement indomp-
INFLUENCE DU PATRIOTISME POLONAIS. k9
table. Mais ce ne fut qu'un éclair lancé u travers le sombre mutisme de cette nation incomprise et rebutée ; aussi concevons-nous que depuis ce moment elle n'ait plus dit à personne une seule parole de loyauté et d'amour. Oh ! l'orgueil, l'orgueil des aînés en civilisation! vainqueurs de Klouzine, preneurs de Kremlins, vos neveux en sont bien guéris!
Peut-être ce repentir historique des derniers vaincus n'a-t-il pas peu contribué, depuis 1850 surtout, à détacher la génération polonaise actuelle de ses* traditions occidentales et à changer la direction de ses espérances. Or, c'est un penchant extrêmement funeste, tant qu'à la place d'une nation russe il n'y a encore qu'un empire de Russie; car, en attendant, c'est ce dernier qui se. repaît de toutes les offrandes de regrets et de découragement apportées sur cet autel d'une fraternité imaginaire. Pourtant tout cet abus de dépouilles polonaises et d'inopportunes affinités porte en lui-même son châtiment inévitable. Ainsi , que demain le Tsar perde une bataille sur le territoire polonais contre l'idée polonaise, et c'est aussitôt la Russie qui se trouvera sous sa victime. Les gouffres où disparaissent depuis vingt ans les générations plolonaises ont beau paraître insondables ; il passe et reste assez de ce sang dans les veines de l'empire Russe pour ne pas, ou transformer insensiblement ce dernier en empire polonais , ou le dissoudre violemment et se dégager de ses ruines sous une forme quelconque. C'est donc un problème à deux fins, toutes deux également acceptables pour l'oublieuse génération qui doit nous succéder, mais d'effets très divers pour notre conscience à nous, ainsi que pour la sécurité et la prépondérance actuelles de l'Occident.
La première de ces deux solutions fait la consolation des panslavistes rageurs, qu'anime un dépit légitime, mais inintelligent , sujrtout contre les empiçtements encore
moins intelligents de la race germanique (*); la seconde seule satisferait les sages patriotes qui estiment les nationalités définies et limitées, chose indispensable au progrès harmonique du monde ; mais, au fond, toutes les deux concluent également à la suppression de ce grossier appareil de mastication et de déjection qu'on appelle YEmpire de Russie.
La Russie n'échapperait pas mieux à la destinée qu'elle s'est faite par l'absorption d'im corps plus vivace qu'elle, en se noyant avec la Pologne dans la Panslavie ; car, danô cette agglomération nouvelle, la Pologne restant toujours la seule nationalité accomplie et fécondante de la Slavie, la première n'aboutirait ainsi qu'à étendre le domaine et la prépondérance de la seconde, c'est-à-dire à s'annihiler elle-même complètement. Encore deux ou trois générations passées dans les conditions actuelles, et il n'y aura plus de Pologne proprement dite; soit : mais la langue de l'empire Russe , devenu empire des Slaves , sera le polonais ; mais dans les classes éclairées de ce monde nouveau et immense, les coutumes sociales et les tendances de la pensée seront polonaises; mais tous les emplois qui exigent quelques capacités positives, des sentiments d'honneur et du discernement dans l'obéissance, y incomberont aux Polonais; mais la moitié des baïonnettes et les trois quarts des épées qui luiront de la Baltique aux Balkans et du Volga à l'Oder, luiront dans des^ mains polonaises. C'est-à-dire que la nationalité révolutionnaire aura pénétré et saturé d'outre en
(1) Entre Russes et Polonais, le moyen infaillible de désarmer la foreur du vainqueur consiste à invoquer son alliance contre les Niemtsi. A Taide de cette invocation , toute victime est sûre d^arrêter ie bras du Cosaque le plus roux et le plus barbu, au moins le temps d*en recevoir l'accolade. Jusqu'à présent, à vrai dire, cet appel de miséricorde n'a guère été pour les Polonais qu'une ruse de vaincus ; mais le jour où , avec le Tsar pour Vénérable de Loge, il serait devenu maçoniquement le n A moi les tnfmts de h Veuve în de tous les Slaves, il ne ferait pas bon dehors.