‹ De la nationalité polonaise dans l'équilibre européenChapitre 16 sur 80 · I.YI'ÉRIOHITÉ DE l'|':SFI))T rl'ssi · texte numérisé non relu

I.YI'ÉRIOHITÉ DE l'|':SFI))T rl'ssi

(|uemenl du butin et des victimes duns les provinces de l'Ouest, puis, aflectant l'oubli de son origiue, retourner jouer au gentilhomme polonais parnii ses compatriotes, tel est le rêve de tout Russe sans fortune foncière, officier ou fonctionnaire subalterne qui s'estime civilisable.

Nous répétons donc que le patriotisme russe est essentiellement interne, latent; (]u'il ne rayonne point, ne s'échange pas et garde toute sa puissance hermétiquement comprimée par l'autocratie , comme un amas clandestin de poudre, pour le moment où quekiue grande commotion nationale y mettra le feu. Mais ce n'est certainement pas ce secret , scellé , à l'exclusion des autres classes de la société, entre le Tsar el les serfs de la sainte Russie^ qui peut être contagieux pour l'esprit polonais. Cet esprit n'éprouve pas non plus la tentation de se subordonner à la vulgaire pervei"sité des mandataires du gouvernement. Cette caste fameuse des tsckinovniks , croisée de popes et d'Allemands russifiés, chaque jour plus nombreuse et plus embarrassante pour l'autocratie qu'elle mine et compromet, dévore matériellement les pays conquis ; mais elle ne saurait y propager ni des idées dont elle est entièrement dépourvue, ni des vices trop grossiers pour séduire une civilisation supérieure. Les Polonais ont bien aussi leur corruption, plus fatale encore apparemment que celle de leurs dominateurs, puisrju'elle leur a coûté toute leur existence politique; mais, devenue l'apanage d'une centaine de familles dénationalisées par leur apostasie, cette corruption, d'une part privée de toute action sur le reste de la société polonaise , s'est , de l'autre , retranchée pour ainsi dire dans l'orgueil dé son énormilé contre la lèpre fangeuse des tschinovniks. L'aristocratie polonaise ne s'est point contentée de sacrifier sa patrie à cet oi^ueil désespéré; elle en a ensorcelé l'aristocralie moscovite elle-même, ch enseignant aux stu'pides boïars

&li DE LA NATIONALITÉ POLONAISE.

les plus délicats raflinements.de régoïsme. Elle a inculqué à ces barbares, mais fervents patriarches, le dédain de leurs troupeaux, de leurs foyers et de leurs Tsars; elle en a fait en sa compagnie des jouisseurs effrénés , des incrédules et des cosmopolites; mais tous ces présents d'aînée en civilisation^ elle les a offerts grandement, pour un morceau de parchemin tout au plus, en s'indemnisant ellemême du reste avec les dépouilles de ses propres patriotes, les démolitions de sa propre patrie, les sueurs de son propre peuple. L'étranger n'a donc rien à y voir et rien à lui apprendre. Prééminente dans la vertu , par ses classes déshéritées ; prééminente dans le crime par ses anciens magnats, la société polonaise n'est pas davantage tributaire du génie russe par ses classes intermédiaires. Le juif polonais équivaut bien au marchand de guilde^ et le propriétaire hypothéqué de l'Ouest n'est ni plus ni moins .asservi par ses soucis économiques, que le propriétaire de l'Est n'est rançonné par les tschinovniks et brûlé par ses serfs. On disait bien autrefois qu'il faut trois propriétaires polonais pour tromper un Juif, et trois Juifs pour tromper un katsape; mais cela tenait à l'abjecte exclusion dans laquelle les Israélites de Pologne étaient restés plongés jusqu'à nos jours. 11 est à espérer, depuis que Nicolas les a habillés à l'européenne et s'est chargé de leur éducation, qu'il suffira de quelques générations d'Eppsteins (*) à Varsovie pour faire passer de l'Est à l'Ouest toutes les richesses métalliques de l'empire, puis vendre l'empire, lui-même aux Eppsteins de l'Occident.

La (liasse des petits propriétaires est la seule en Russie (jui , par sa ressemblance avec les propriétaires polonais et usant de sa prépondérance politique, pourrait peut-être subordonner moralement le pays conquis à l'empire. On

(■) (*'atneux traiUtnt et qsuriev Uc Varsovie.

INFÉRIORITÉ ne l'esprit RUSSEf 5S

retrouve en efîet , dans la Russie cosaque surtout , parmi ces obscurs usufruitiers plutôt que possesseurs du sol, toutes les qualités hospitalières et patriarcales des anciens Slaves; sans en excepter ce culte antique de l'égalité, ce tutoiement biblique de l'àmc et non pas des lèvres seulement , entre riches et pauvres , entre châtiants et chùliés , entre lettrés et manœuvres, que la nation cosaque sauva pendant le svii" siècle du naufrage de la vraie démocratie polonaise, pour le transférer aux régions transborysthcniennes. Malheureusement pour l'initiative russe, il en est de cet attrait comme de tout ce qu'il y a de louable et de fort en Russie ; il ne subsiste qu'à la condition de se cacher soigneusement sous les dehors de la plus grossière fcoda* lité et de demeurer tout ù fait inintelligible pour le reste de l'Europe. L'autocratie seule exploite cette espèce de socialisme patriarcal , en se faisant du patriarche un gardien d'esclaves , et de sa famille sociale une sotnia de hmiers ; afin que si par hasard quelque explorateur égaré dans cet ébouicment humanitaire y découvrait les élémepts d'upe démocratie défigurée, il n'ait pas à réhabiliter les Cosaqqes par amour de lu démocratie, mais soit induit à condamner la démocratie en haine des Cosaques.

Le libéralisme occidental et le libéralisme polonais sont complètement tombés dans ce piège tendu à leur jugement par l'autocratie tsaricnne ; si bien que le seul côté par lequel la puissance russe serait concihable avec l'avenir de la Pologne et de l'Europe, est le seul auquel ni la Pologne ni l'Europe n'osent toucher, de peur de s'encanailler. A une fraternisation compromettante avec ces centaures, ces pasteurs et ces fermiers de la Petite-Russie qui, s'ils n'étaient pas les plus vils soldats du Tsar, seraient les plus pratiques répubhcains de la Slavie, les chercheurs de patriotisnir international préféreraient sans doute la sympathie des gentilshommes de la Grande-Russie. Malheureusement, depuis

56 DE LA SATIONALITÉ POLONAISf,.

son contact avec les magnais polonais, sons Catherine 11, le vrai gentilhomme russe méprise profondément sa patrie et se moque de celle des autres; dès qu'il a payé sa dette à l'armée, il voyage pour échapper à son gouvernement, comme à toute nationalité, ou bien meurt de spleen sans sympathie pour rien ni pour personne,

H n'y a rien, comme on le voit, dans la nature russe, absolumerit rien d'actif, de supérieur, en dehors de la force brutale, pour contre-balaneer l'initiative du génie polonais.

Pour exprimer par un "l'ait commun ce rapport de la nationalité opprimée à la nationalité conquérante, il suffît de voir tousles jours un officier ounn fonctionnaire russe, même des plus élevés, ramasser la compagne de sa vie dans les classés réprouvées de la société polonaise , les autres ne s'oiivrant jamais pour Ini; se hâter d'emmener sa douce proie en Russie à titre d'anoblissement, de bon ton et de libérarisme ; mais , chose plus surprenante, devenir quelquefois à ce contact , sur le retour d'une vie qui n'avait été qu'un long crime , honnête homme par amour- . propre , et chrétien pour deux- I^s humoristes russes y voient quelque chose comme la moralisationdes compagnons de Romulus par l'enlèvement des trop folâtres Sabines ; en tout cas, la prééminence morale des Polonais n'a pas à en concevoir d'inquiétude.

Dans l'état actuel des choses, les sympathies polonaises ne s'arrêtent pas davantage à ce fameux et énorme débris de la démocratie slave, qui , sous le nom de domaines de la couronne, occupe la moitié la moins misérable de la firande-Russie, et comprend une population de 13 ou Ift millions de cultivateurs, pratiquant le plus ancien e( le phis [irospère socialisme agricole qui ait encore été réalisé dans des proporiions et surtout sous un joug pareils. Ce phénomène témoigne seulement de la persistance inouïe des in-

INFÉRIORITÉ Dt l'eSPRIT RUSSIE. 57

stitutions fondamentales des Slaves et promet a la Moscovie, dégagée ^un jour du Tsarat, on admirable point de départ vers ses destinées de liberté, de bonheur et de véritable puissance. A ce moment, la Pologne le retrouvera parmi ses plus intimes raisons de fraternité avec les Moscovites ; mais aujourd'hui il nous répugne plus que le Tsarat lui*même; car plus Torigine des institutions est grande et sainte, plus celles-ci se dégradent et deviennent odieuses à l'esprit humain, en s'asservissant aux fins du despotisme.

Donc, plus on avance dans Texamen de ces rapports internationaux, mieux on découvre que la Russie prend tout à la Pologne et n'a rien à lui donner; mais, pour trouver la loi de cette découverte, ce sont surtout les effets réciproques de la littérature, de l'éducation et de la propagande religieuse des deux antagonistes, qu'il faut observer.

Personne n'ignore, qu'attribuant la persistance du patriotisme polonais à l'éducation des collèges et à la littérature nationale, le tsar Nicolas s'est acharné depuis 1882 sur ces mobiles de révolte, avec une fureur qui n'a guère de précédents que dans la dénationalisation des Saxons par Charlemagne et dans celle de la Bohême par Ferdinand H. Toutes les bibliothèques publiques furent emportées à Saint- Pétersbourg , et plus de la moitié dé ces trésors littéraires disparurent entre les mains des Cosaques chargés du transport. Nous nous rappelons encore avoir vu des rognures de volumes, sciés pour cadrer avec les caisses d'emballage. Les bibliothèques privées, imputées à crime d'État, se cachèrent au fond des caves d'où elles ne sortiront probablement jamais.

Les publications polonaises réduites par la censure aux romans, aux livres de prières, à des traités élémentaires de sciences, n'ont plus trouvé 1i se faire jour que dans Témigralion, d'où elles n'ont pénétré en Pologne que par des artifices fabuleux. Quelques fouilleurs chez lesquels le goût

seul genre dans lequel les écrivains de ce pays aient réussi, en méritant bien de leur patrie , est la critique de la société actuelle et le roman tendant à la réhabilitation du peuple. La verve pleine d'une enthousiaste charité, et surtout l'adresse (ju'ils ont déployée à prédire dans leurs écrits Tavénement d'une nation de serfs affranchis à la pitfce de la Russie officielte, ont jeté les premiers fondements d'une véritable littérature russe; mais en y regardant de près, qu'ydécouvre-t-on? Laparaphraseetrbmplifîcation, en russe nouveau, charmant, et en style d'humoristes, des sévères programmes de la Société DémocrcUique Polonaise. Sans parler de la Pologne, où avant l'année 1840, les jeunes gens mettaient huit ans à apprendre l'alphabet glagolitain, pour l'oublier à jamais dans les huit heures qui suivaient leur sortie des gymnases, à toutes ces traductions officielles ou involontaires, les Russes jeunes ou vieux, pourvu qu'ils sachent lire, peuvent toujours préférer l'original de Paul de Kock et de M. d'Arlincourt; car il ne leur en coûte guère plus d'apprendre le français naturel , que le russe de fabrique impériale. Mais en tant que les Russes se sentent une nation slave, un organisme humanitaire, et non pas une roue inanimée de cette fabrique, ils subissent l'irrésistible aînesse du verbe polonais, et dès qu'ils pensent à autre chose qu'à broyer et à absorber, bien quMIs en parlent en russe, c'est en polonais qu'ils y pensent. Aussi bien, dans toute l'étendue de la Slavie, le polonais est inévitablement devenu la langue du patriotisme , comme le russe y est l'idiome de l'autocratie, comme dans le monde entier l'anglais est * l'organe de certaines industries, et le français celui de la bonne compagnie. Ce n'est en outre qu'à travers le sens que leur donnent la poésie, la politique et la philosophie polonaises, que les libres penseurs de la Russie, pendant qu'ils le sont, ont pu comprendre et goûter les doctrines de l'Occident; juscjue-là, ces doctrines, même les plus

Page 1