‹ De la nationalité polonaise dans l'équilibre européenChapitre 18 sur 80 · PERSISTANCE DE L 'ESPRIT POLONAIS · texte numérisé non relu

PERSISTANCE DE L 'ESPRIT POLONAIS

exactes et de la grammaire russe , sous un régime de casernes ; l'enseignement élémentaire enfin, remplacé par la déportation des enfants dans les écoles de cantonnement^ au fond de la Russie. Mais dans la pensée du gouvernement ce n'était que le prélude d'une abolition complète de l'ergane lettré des Polonais , tandis que l'enrôlement à peu près viager du peuple détruirait jusqu'à leur dialecte usuel.

Tout étant réglé, les expérimentateurs attendirent pendant dix années l'effet de cet infâme venin, distillé de toutes parts et sans cesse sur le cerveau de la Pologne, hermétiquement fermée à toute impression du dehors. Or en 1840, tout ce qui, de cette génération automatisée en cage, au sifflement des verges et du baragouin impérial, était resté dans les lihiites de la Pologne, n'en savait ni moins de polonais, ni plus de russe, que ces élèves de l'école militaire d'avant 1830, auxquels on apprenait par cœur de quoi persuader au grand-duc Constantin que tout en* soigne polonais peut être envoyé comme instructeur à l'armée de Moscou. Alors les abrutisseurs serrèrent encore d'un cran leur étau, en faisant de la connaissance de leur langue l'unique condition d'^admissibilité à tous les emplois et à toutes les professions; mais ce progrès de torture n'eut pour effet que l'isolement complet des classés lettrées polonaises dans l'empire, la plus vaste conspiration d'intelligence qui ait ébranlé la domination russe en Pologne après 1831, et enfin une tentative désespérée d'insurrection en 1846.

Lé jugement européen, arrêté par distraction et paresse à la surface dès choses, mit le plus funeste aveuglement à méconnaître la' portée de cette profonde vibration nationale, exprimée pourtant tout entière avec une laconique éloquence dans le Programme Cracovien du 23 février 1846. Tu n'entendais donc pas, malheureuse Humanité ! que c'était

peut-être la dernière protestation du génie polonais contre le Panslavisme, et sa dernière sommation d'alliance envoyée au monde Latin ? Pourquoi donc ce monde était-il alors régenté par son plus fameux professeur de littérature, de philosophie et de. civilisation ?

Dès ce moment la Russie sentit, avec la joie sombre et contenue de Satan en bonne.fortune, sa victime rejetée dans ses bras par les massacreurs autrichiens, la procédure prussienne et les aphorismes de M. Guizot. Le gouvernement tsarien crut tous les effets de son éducation produits et n'avoir plus qu'à décréter l'assimilation complète de rabrutissement polonais à l'abrutissement russe, en n'y laissant à la langue des vaincus que la part des langues étrangères.

Mais alors , voici ce qui arriva. La jeunesse polonaise, tout en gardant son organe natal pour la vie intime, s'appliqua à l'élude du russe, avec la conscience qu'autrefois les br avis mettaient à apprendre la chimie et l'escrime, et qu'aujourd'hui encore les Russes eux-mêmes mettent à s'approprier l'accent, la statistique et les inventions de la France. Rompant le cercle de son isolement, elle s'élança dans toutes les carrières, dans toutes les veines de l'empire, pour lui inoculer en russe la fièvre polonaise. Admise avec empressement dans les f^on&d'universitésdonl s'enorgueillissent sérieusement Dorpat, Kiiow, Charkow, Moscou, Saint-Pétersbourg, elle y détrôna en peu de temps l'enseignement mutuel de l'ivrognerie et du biseautage de§ cartes, le remplaçant par les mœurs véhémiques des anciennes écoles de Varsovie et de Vilna. Elle y introduisit son esprit, mais refait à l'image de sa servitude. Ainsi elle y corrigea le code des Philarètesel def^i Philomates (*) par.un iUuminisme

(0 AMociations patriotiques des élèves de Taniversité de-Vflna, avant 1830,

dàmgbiis d'unb fusion russo-polonaise. 65

inintelligible pour la police ; elle y accommoda le démocratisme polonais au communisme slave ; elle y tempéra les satires de Niemcewicz par c^les de M. de Custine et de Gogol , et s'y racheta de son impiété envers ses propres saints, en canonisant Pestel et Bakounine. Mais comme tout eela se dit et se fait en russe , au fond de la Russie , le gouvernement y prend moins garde qu'aux couplets chantonnés en sourdine dans les rues de Varsovie. Cette profonde Russie , si sûre et si fidèle sous le ibuet de son pontife, recueille donc et recèle sans souci tout ce qui ne trouve ni asile ni repos dans les provinces de l'Ouest.

Durant ce qu'on pourrait appeler la première période de l'éducation russe en Pologne, les idées et les livres de rémigration polonaise n'avaient pas franchi la Dwina et le Dnieper ; à partir de 1840 , au contraire , et depuis 1846 surtout, ils ont envahi à ce point les classes lettrées de la Grande et de la Petite-Russie, qu'ils en reviennent déjà en Pologne défigurés par l'exagératim, et qjie la Pologne ellemême les renvoie à leur source, quelquefois avec les proportions de la démence. A preuve cette étrange révélation du Tovianisme^ qui lï'est que du mysticisme lithuanien passé à l'état d'hallucination; témoin ces apologies de la sauvagerie cosaque, qui ont défrayé pendant dix ans la dramaturgie et les romans polonais, puis constitué dans la politique polonaise elle-même un parti romantique, pour lequel la propagande démocratique de l'émigration de 1832 n'est plus qu'une fade vieillerie ; témoin aussi- ces tendances à la fois panslaviques et anti-tsariennes que toute la nouvelle génération des émigrés croit avoir puisées au contact de la Jeune-Russie , pour les faire prévaloir dans le cœur ulcéré de ses aînés sur le décevant protectorat de l'Occident. Taut cela, c'est déjà l'excédant, le reflux de la propagande révolutionnaire répandue dans les écoles russes par la jeunesse polonaise ; mais la Russie, incapable de se révolu-

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lionner on elle-même et par elle-même, ne sachant que foire non plus dans son état actuel des doctrines dont la sature l'assimilation de la Pologne, en est fascinée, déroutée, énervée, sans s'y convertir. Qui, en effet, la foi des vaincus . pQurrait-elle attendrir et convaincre dans cette impitoyable société? La masse entière des serfs est imperméable à tout écrit autre.jque ceux de J'Église Orthodoxe, et à toute parole autre que celle du Tsar. Quant à la classe lettrée, sur laquelle la prééminence polonaise peut agir réellement , puissamment, mais pas sympathiquement , elle comprend deux catégorijes : la hiérarchie tsariençe et la noblesse oisive.

Le& postulants^ de la première, il est vrai , débutent en grand nombre par la fièvre polonaise ; mais on a remarqué que ce sont de préférence la censure et la police, ces deux piliers de derrière du temple tsaijen, qui se recrutent parmi ces postulants-là ; car leur effervescence de jeunesse n'était que rage et envie d'affamés, toujours prêtes, à se convertir pour le moindre tsçhine en zèle également furieux. QuanI à la jeunesse noble des collèges , ou bien elle ne rapporte chez elle , de sa communion polonaise , que mépris pour tout Qp qui existe , sans espoir ni volonté d'y substituer autre chose; ou, ce qui est plus commun et plus honorable aussi , elle retourne à son patriotisme de boïars , avec un surcroît de h^ine contre la civilisation latine. De dasse libre par Tesprit ou la fortune, sur laquelle la vérité polo-' n^ise agirait d'une manière durable, il n'y en a pas et il ne peut y en avoir dans un empire dressé du fond des abîmes contre toute vérité. »

Nous sommes donc loin de partager l'optimisme des panslavistes libéraux qui se consolent de l'asservissement de la Pologne, en s'imaginant que le génie polonais, pourra éclairer la conscience pusse , l'amollir, la christianiser, et congédier à l'amiable un pandémonium doué de toutes le» défiances dont le Mal arme ses créations contre le Remords.

DAIIGBM P'UNK FUSlOlf «USSO-POLMAlftE. 67

A notre avJB , cet empire durant , l'ascendant polonais ne peut pas révolutioiiner la Russie; il peut seulement la dompter, ni plus ni moins que l'épée des Yarègues et des Mongols, que la hache d'Ivan le Féroce et de Pierr^ le Grand , que la canne de^ caporaux allemands et la peur de Tenfer orthodoxe.

Dans cette hypothèse que^ du reste, notre sentiment national réprouve en la distinguant hien peu du néant , ce peuple qui s'est imposé pour tâche d'étendre la servitude sur le viem monde» aura subi lui-même trois âges et trois sortes de servitudes : la suzeraineté tatare , de i3&0 à 1A80; la hiérarchie allemande, de 1700 jusqu'à la paix qui terminerait la guerre actuelle, sans qu'on touchât à la Pologne ; . enfin la suprématie sociale des Polonais , depuis celte paix jusqu'à la métamorphose complète de l'empire russe en empire slave. C'est-à-dire que dans cette évolution historique, les Polonais ne subjugueraient la Russie qu'en se faisant plus russes' que la dynastie et la hiérarchie allemandes qui gouvernent encore l'empire ; non pas en abattant les institutions de servitude qui en font toute la force et tout le génie, mais en mettant au contraire, comme le leur ont enseigné les Allemands , leur supériorité de géve et d'intelligence au service de ces institutions ellesmêmes. On a donc eu raison de dire que, si par malheur pour les nations chrétiennes, les puissances qui tiennent leur salut en main oubliaient d'ouvrir à la Qerté polonaise une issue plu^ sympathique à ses élans ; on ne saurait ni se plaindre ni ^'étonner de l'échappement contre nature que cet ascendant se fraierait lui-même à travers et par-dessus la Russie , Ters une Panslavie tout aussi fatale aç monde que celle des Tsars; mais souhaiter cette solutioufî là à l'égal d'un affranchissement normal de la Pologne, c'est de YérastraiiMme tout pur*

^ous wvons que ces menaces continuelles de Panslayi^-

68 t>È LA ^NATIONALITÉ POLONAiftfi.

adressées par les nationalités souffiranles et désarmées de notre race à Tinlelligence occidentale, afin de sauver celleci de sa torpide sécurité envers le tsarisme, a passé jusqu'ici pour une invention de réfugiés , équivalente à celle du fameux communisme imaginé par les royalistes pour effaroucher la bourgeoisie libérale contre la démocratie. Bien des fois on nous a demandé avec ironie d'attacher une date précise à notre prophétie jérémique ; lenrégimentation des deux tiers de cette race dans la Russie en moins d'un siècle n^étanl point un avertissement suffisamment précis pour l'incrédulité occidentale. Enfin la politique et la stratégie des alliés sont venues en aide à notre embarras , et hous ont fourni la date demandée : ce sera le jour de la signature d'une trêve tout anglo-oligarchique , toute* maritime et asiatique, laquelle abandonnera aux entreprises du vaincu le continent européen', en indemnité de ses pertes Pont- Euxines. Car ce jour-là la Pologne, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de générateur et de défini dans la Slavie, aura été irrévocablement délié de toute parenté avec l'Occident, irrévocablement jeté dans les bras et dans l'organisme de l'empire tsarién : matériellement, par l'absorption complète de toute sa population virile et de toutes ses ressources économiques; moralement, par la haine sacrée et implacable que cet irréparable abandon aura allumée au cœur éternel des générations polonaises contre les Latins. Pas un économiste, pas un statisticien, pas un négociant, pas un journaliste, pas un officier d'étal- major, en France, au niveau duquel Texpérience des deux campagnes écoulées ne soit descendue, pour lui enseigner mécaniquement que chaque mois de retard apporté à la translation de la guerre du terrain oriental, c'est-à-dire anglais, sur le terrain polonais, c'est-à-dire français, a enfoncé d'un cran de plus l'existence de la Pologne dans celle de l'empire panslavique ; donc pas un homme sensé qui ne puisse calculer par la

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simple loi des progretssiQjfis et sans le secours d'aucun commentaire officiel, le moment fat^l où le tout y sera enfoncé de façon à ne plus pouvoir en être arraché par aucune force humaine. La fm quelconque d'une guerre qui n'aura point insurgé les Polonais contre leurs dominateurs^ donnera le dernier coup de maillet à cette incorporation de la Pologne dans la Russie , et en résolvant alors ce que la, guerre n'aura $u ni faire ni empêcher, la paix aura inauguré le panslavisme.

Reste maintenant à examiner quelle influence le contact de la Pologne a pu exereer sur la Russie , sous le rapport des croyances religieuses.

On chercherait vainement à se dissimuler que dans l'état actuel des choses, toutes les sortes de prépondérances sont acquises à l'ËglisQ et à la foi des dominateurs. 11 est hors de doute que le catholicisme peu farouche de quelques millions de Polonais, déjà désarmé dans ses propres foyers par d'antiques engagements d'hospitalité envers tous les autres cultes, sans en excepter celui de Mahomet, ne saurait lutter contre l'écrasante unanimité de kO millions de grecs, dont la croyance générale, malgré quelques dissidences de sectes, s'adapte si bien aux tendaiices politiques de l'empire. Cette lamentable passivité de l'Église latine en présence des envahissements orthodoxes a été malheureusement constatée de nos jours d'une manière péremptoire, dans toute l'étendue de la Pologne orientale, par la conversion violente , il est ,vrai , mais nullement militante , de 5 millions de Grecs-Unis au culte de leurs oppresseurs. Et cette outrageuse défaite témoigne non-seulementde l'indifférence religieuse dont le peuple polonais a été frappé par le démembrement de sa patrie, mais davantage encore de la défaillance du catholicisme en général ; car jamais plus manifeste absolution n'a éié donnée par les papes à plus manifeste mépris pour leur Église, Convenons qu'admis

triomphalement en 18&6, au moment des plus hbrriblei» tourments de la Pologne, à revendiquer en personne au tombeau des apôtres, dans la basilique de Rome, la rentrée du schfsme latin' dans le giron oriental, le persécuteur (*) du catholicisme polonais ne dut pas phis regretter son zèfe de Domitïen, que les Polonais n'en mettent du leur à défendre une autorité qui elle-même se défend si peu. La déconsidération de toute croyance officielle en Pologne pourrait du reste dater encore, soit de Tassistance passive des nonces apostoliques aux congrès antérieurs de démembrement, soitderanalhème craché en 1882 par Grégoire XVI (•) à la figure de la Pologne crucifiée par le schisme. Il n'y a donc que l'embarras du choix entre lès reniements de saint Pierre, pour expliquer la triste attitude de son Église dans ce pays. Si le Tsar, dédaignant encore de s'y attaquer au catholicisme pur; s'est borné jusqu'ici à y détrqiré le culte des grecs ralliés au pape, ce n'est assurément pas par niénagement envers ce dernier, mais un peu par crainte de conflits prématurés avec r Autriche, et beaucoup parce que ee culte gréco-polonais a été entre les mains du catholicisme la seule arme de propagande vraiment redoutable au schisme d'Orient.

Cependant les traditions dé la politique latitie sont si bien perdues, que pas un diplomate n'a plus l'air de se douter aujourd'hui, ni de la brèche illimitée que la Pologne

(*) Cet insolent pèlerinage de Nicolas au tombeaa des apôtres, traité par roccident avec le dédain que ce monde superbe met à Juger fout ce qui ne tombe pas immédiatement sous ses sens , a prèduit dant rorient tout entier un effet dont on n*a pu se rendre compte ici, qo*à propos de la guerre actuelle. Voyez cependant, au sujet de cette rentrée du Pontife orthodoxe dans sa métropole , après plusieurs siècles d'absence , le mémoire publié en 1850, dans l'a Revue des Deux-^Mondes^ par M. Tutscheff, sur la Papauté et la Question romaine.

(2) Voyez le Bref du pape Grégoire X VJ, adressé aux éyéques de Pologne, en 1832 , et r<inathème implicite qui en résulte contre toute là nation t^lohafse. > * '

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avait ouverte dans toute la Slavie aux assauts pacitiques de la pensée occidentale par les deux unions de 1886 et de 1440, ni du pas d'ogre que le Tsar vient de faire contre rOccident, en barricadant cette brèche avec la croix byzantine. Quel est en effet le congrès ou le concile qui se soucie de savoir que ce ralliement des Slaves grecs à l'Église latine, opéré par l'agrégation en quelque sorte matrimoniale de tous les peuples dwinéenset borysthéniens que la Lithuanie avait apportés en dot à la Pologne, fut un moment sans ^J dans l'histoire de la chrétienté pour unifier le courant de ses destinées , et conjurer Teffroyable antagonisme que l'imprécation de Photius avait prédit à nos jours? Et pourtant où trouver une preuve plus frappante de la mission que cette nation médiatrice a reçue de la Providence , pour préserve^ la vieille civilisation des atteintes de la jeune barbarie? Quel plus puissant argument invoquer pour le rétablissement de cette médiation permanente, qui, en réalisant penijiant quatre siècles la fusion réputée partout ailleurs impossible des deux Églises, seule avait découvert le dérivatif demandé aujourd'hui avec tant de vaines instances contre les nuées que l'autocratie schismatique chasse sur l'Occident? Nous allons donc facilement démontrer que^ si Rome toute la première, puis l'Occident tout entier, n'avaient pas an moins dérangé ce paratonnerre, très probablement le cuite byzantin relégué aujourd'hui daiis quelques monastères de l'Archipel et du Volga, ne ferait pas plus de bruit dans le monde que les juifs karaïtes ou les maronites du Liban. 11 suffit pour cela d'effleurer la surface de l'histoire. * En 1886, au moment même où le monde Latin se rompait entre deux papautés , le monde Slave se concentrait sous le sceptre converti de Ladislas Jagellon qui, par son mariage avec la dernière des Pîats, venait de réunir è la Pologne les immenses possessions ruthéniennnes de son grand-duché de Litbuànie. Ces populations^ remplissant lés*

deux bassins de la Dwina et du Dnieper, avaient jusque-là suivi le rite grec, sous le pontificat des métropolitains de Kiiow, la suprématie nominale des patriarches de Constantinople et Tingouciante tolérance dé leurs conquérants païens. La conversion de ces derniers au catholicisme, ou plutôt aux institutions démocratiques de la Pologne, aflran* chit internationalement leurs vassaux schismatiques, mais elle ne put garantir ceux-ci des incapacités civiques qui leur furent infligées par la diète de Horodlo en lAlâ, et dont ils ne pouvaient se relever, qu'en se faisant catholiques, comme les Polonais et les Lithuaniens. La noblesse rqthénienne ne résista pas à la tentation, et en moins de trente ans, elle abandonna presque tout entière le schisme; mais le clergé, et le peuple aveuglément soumis au clergé, demeurèrent plus longtemps fidèles à leurs croyances.

Il n'en résulta du reste, ni perséeutiouv, ni guerre civile; car les facultés aussi bien politiques que sociales de la République restèrent complètement désarmées à cet égard, jusqu'à la guerre fratricide que les Jésuites et l'oligarchie devaient susciter deux siècles plus tard contre les Cosaques. C'est donc en dehors de toute contrainte que le clergé et le peuple ruthénien fléchirent à leur tour, pour se séparer graduellement d'une Église chaque jour moins intelligible, à mesure que les nuées de l'islamisme enveloppaient sa métropole. Se sentant chaque jour, non pas plus persécutés mais plus isolé et plus inutile ; sans appui et même sans nouvelles de Constantinople dont tous les chemins lui étaient barrés par l'épée des fils de Bajazet, n ayant plus pour complices d'obstination dans cette obscurité que les Moàcovites étouffés eux-mêmes sous les Mongols, le clergé grec en Pologne perdit de 1386 à 1439 jusqu'à la tradition précise de ses dogmes. A cette dernièi^e date,, qui est celle du concile de Florence, il ne conservait plus que les caractères négalHfe de l'Orthodojtie : c'est-à-dire la routine de son

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culte, l'ignorance du grec comme du latin, l'incapacité à ^a continence et l'impossibilité de se gouverner lui-même. Quant à savoir si Dieu le Fils procède des deux autres membres de la Sainte Trinité, ou bien seulement de Dieu le Père, question dont dépend tout le schisme d'Orient, te métropolilain de Kiiow lui-même n'en était plus guère certain, depuis que les Turcs l'empêchaient de s'en informer quatre fois par an auprès du Patriarche. C'était devenu d'ailleurs avec le temps parfaitement égal aux popes et au peuple ruthénien, pourvu que la liturgie se Ht.en «lave, que leuKS barbes, leurs cérémonies, leurs-biens et leurs familles fussent respectés , et qu'en les laissant . tranquillement oublier le reste, on ne les tourmentât pas pour apprendre autre chose.

Le schisme ne se dressait donc plus que. sur quelques points lointains et perdus de l'Europe. Ses débris les plus considérables demandaient asile à cette Église hospitalière de Pologne, qui déjà un demi-siècle auparavant avait d'une seule poignée de main épousé, baptisé et désarmé tous tes païens, contre lesquels avaient échoué plus de soixante croisades germaniques et la résistance de toutes les tribus rulhéniennes. La détresse de Constanlinpple ne fit qu'accélérer cette fusion, à moitié accomplie par l'ascendant persuasif des Léchites.

A ce moment, Jean Paléologue implorait les secours de l'Occident, qui les lui marchandait au prix de la réunion des deux Eglises. Le pape Eugène lY attira cette ombre d'empereur au contile de Ferrare, lui .fit abjurer le schisme ■el proclama cette réunion au concile-deFloreqce, enl&39; mais cène fut en réalité qu'une apostasie personnelle, dont les chrétiens de l'empire d'Orient repouasérMit la solidarité avec horreur. I^s Moscovites protestèrent également. En Pologne, au contraire, le métropolitain de Kiiow, Isidore, et presque tout son clergé, s'autorisèrtînt ay«c autant d'adresse

que d'empressement, de l'exemple de l'empereur pour quitter leur temple croulant. Ils etivoyèrent à l'assemblée de Florence une députation solennelle qui jura au nom de tous les grecs de Pologne la fusion des deux Églises, à des conditions déterminées par la situation réelle de la leur. Ils reconnurent Taulorité du pape et les dogmes de l'Église latine, ne conservant de leur culte et de leur discipline que ce qui tenait aux mœurs nationales dés Ruthènes : l'usage de la langue vulgaire dans la liturgie, le mariage du clergé inférieur, et quelque différence de formes dSans les sacrements. •

Cette grande et pacifique révolution qui enlevait au schisme 7 à 8 millions d^adeptes, les seuls libres, entre les Moscovites encore vassaux des Mongols (*) et les Byzantins déjà cernés par les Turcs, ne fit aucune sensation en Europe et en fit peu en Pologne même ; preuve qu'elle était déjà accomplie de Mt par un long contact des populations ruthéniennes avec la religion dominante de la République, avant de se faire enregistrer par-devant les papes, au greffe de Florence. Preuve aussi de l'homogénéité de cette face sidve^ que l'initiative alors incontestée des Polonais pouvait aussi facilement rallier tout entière à l'Église latine, que la pression aujourd'hui prépondérante des Moscovites pourrait à son tour Tentraîner tout entière au schisme-, pour peu qu'une nouvelle excommunication de 1882 et une seconde prière tsarienne au tombeau des apôtres lui viennent en aide.

D'aiHeurs les trois peuples confédérés sous le nom de Pologne prirent également au sérieux la nouvelle obligation que cette réconciliation des deux Églises leur imposait , el dès ce moment leurs rois, exécuteurs externes de leur comliiune volonté, naquirent chevaliers du christianisme, me-

(') Moscou tCett fat affranchie qu'en il\H par [van III.

ANTAaONlSME RELldEra. 7^^

nacé par le Croissant. Ladislas III, fils et successeur du premier Jagellon, venait de monter sur ce triple trône qui, dans sa définition exacte, n'était que le char de bataille de^ la république des Slaves. Amurat I*% après avoir passé pardessus la Roumanie, menaçait d un asservissement semblable la Hongrie. Les Hongrois, que l'avide, mais impotente maison d'Autriche n'avait pu préserver d'aucune invasion, profitent avec joie de la mort inespérée de l'empereur Albert, pour écarter son fils posthume et confier leur couronne avec leur défense au rdi de Pologne ; c'était comme un quatrième peuple, fédéré dans la république chrétienne de l'Orient. Secondé par l'héroïque sympathie des Madjars, par le génie et l'incomparable valeur de Jean Hunyade (*), parlesdiversionsdeSkanderbei^d'Albanie, Ladislas refoule les Turcs au delà du Danube, délivre la Roumanie, la Servie même, et par la trêve de Segedin impose à Amurat la restitution de tous les* pays enlevés antérieurement à la Hongrie, if semblait qu'enfin la chrétienté avait trouvé sa croisade permanente et invincible. L'empereur Jean Paléologue, le pape Eugène IV et le reste de l'Europe, transportés d'enthousiasme, en raison même de leur impuissance, ne virent dans ce succès que le prélude de Taflranchissement complet de l'empire d'Orient. Sur la foi donc d'une croisade universelle, mais à laquelle les Polonais et les Hongrois se crurent seuls obligés, Ladislas.viola en Ikliklst trêve jurée pour dix ans à Segedin, chassa les Ottomans de la Bulgarie

(') Lire sur ce grand* homme , qui semble avoir porté dans son sein les Tertfisetla fortune de toute la nation madjare, le récent ouvrage de if. Gliàrles-Louis Cbassin. Cette magnifique époque de l^bistoire orientale de TEarope révèle toutes les raisons de Tintime et perpétuelle alliance qui unit les deux nationalités polonaise et hongroise. N'entra-t-il pas dans Fenthousia^rae si complaisant des Hongrois de iSÂd pour Bem, beaucoup de celui qne le Vaméen avait inspiré aux compagnons de Jean Hunyade 1 Du reste , la Hongrie ne pouvait s^acquitter plus généreusement qu'en nous rendant Etienne Batory pour le Varnéen , et en nous obligeant à lui rendre Bera pour Schitt , le vaHiant compagnon de Casimir PiilawslH;

et s'enfonça à travers leurs masses bouleversées jusqu*à Varna. 11 y périt avec Télitc de son armée, au heu de rem* porter une victoire qui eût du même coup rejeté Amurat en Asie, et forcé le schisme de souscrire aux engagements de Tempereur. L'empire d'Orient perdit en ce jeune héros son dernier sauveur possible, et neuf ans plus tard la ville de Constantm tombait au pouvoir de Mahomet H.

Cependant la tradition de ce généreux effort laissa a la Pologne, le caractère d'un camp chrétien, et à son Eglise mixte celui d'un asile assuré pour tous les fugitifs de l'Orient ; car ni la Roumanie, ni la Hongrie elle-même, ne leur offraient de sécnrité ; et la Moscovie foulée jusqu'à la fm du xv^ siècle par des Mahométans encore plus barbares, leur était d'ailleurs un refuge trop lointain. Dans ces circonstances, la chute de Gonstantinople réduisit V orthodoxie à la dernière obscurité et grandit d'autant l'Eglise grécolatine de Pologne. La formule de l'extinction naturelle et pacifique du schisme était ainsi trouvée, et rien, sinon la décadence de la Pologne elle-même, n'était plus capable d'arrêter le souffle de cette propagande occidentale, jus* qu'aux extrêmes confins orientaux et méridionaux jde la Slavie.

Epurée aux éclatantes lumières du siècle des deux derniers JageUons ; par son caractère transactionnel, compre^ nant en germe toutes les réformes réclamées depuis saint Bernard parles véritables conservateurs de l'Église latine; moulée pour ainsi dire sur les nationalités de la Dwina, du Borysttiène, du Bog et du Dniester par ces nationalités elles* mêmes; pesant doucement, mais d'un poids irrésistible sur toutes celles du Danube inférieur par la prépondérance politique de la Pologne et les nécessités de ce protectorat contre la domination ottomane; enfin, introduite par l'épée d'Etienne Batory par delà les sources du Lovai et du Yolga , . cette Église de fédération et d'affranchissement

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