‹ De la nationalité polonaise dans l'équilibre européenChapitre 21 sur 80 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Éunt donné an empire comme relui des Tsars aclaels , comment arrêter h craimoee dwtruetire ? — Inanité de tous les moyens employés k oet effet par la diplomatie et par la guerre d'État.— Aqcud sf itème d'în?es4isaeaitQt et de blocus n'est applicable à un pareil adversaire. — Inutilité et dao|ars d*y faire participer rAlIemagae. — Force que le Slavisme prête à la Russie coot^e les puissances allemandes. — Qu>st-ce que Tempire d* Autriche et la royaume de Prusse ? -— La démembrement de la Pologna considéré par ces deux États comme Ti^ccomplissemeot de la mission bistoriqua da la race germanique contre la race slave. -^ Périls qu'ils ont amassés sur rAllemâgne et sur TEurope entière par leur complicité avec la Russie modaroe. — Incurable aveuglement de POccIdent en général , at da la France particolièremant, à ca sujet, — Sécurité qu'en a confua la Ruspia,

Les frontières de Tainpire russe sont gardées au nord, au sud et à l'est par le néant, sentinelle plus formidable que le géant de Camoëns sur le cap des tempêtes ; il n'est donc évidemment abordable que par l'ouest , c'est-à-dire, par la Pologne. Mais encore faut-il bien s'entendre sur le sens de ce nom mystérieux, car il y a à sa porte un sphin)^ très difficile, pour dévorer tous ceux qui ne peuvent en déchiffrer J'énigme. Par exemple, les Allemands, grands faiiseurs de charades eux-mêmes , n'ont jamais pu devin«r cell6-*là , et dès ce moment les Tsars ont mis le pied snir l'Allemagne.

Le grand Napoléon lui-même, ayant voulu répondre pour beaucoup trop d'Allemands, y a perdu son génie divinatoire, et a été dévojré. C'est ce qui fait la sécurité du Tsar, de ce quatrième côté.

Qu'ep effet ces âOO,000 Polonais que le Tsar encore indécis promène depuis deux. ans dvi.sud au nord et dp nord au. sud avec de« précautions si vlis^iréu^ aurtiqfiie d'en perdre la moitié par les chemin» wm» Iw 9Wtf fuit

battre sérieusement nulle part ; que ces «S00,000 Polonais se trouvent une fois lancés en masse sur la Pologne autrichienne et prussienne, fùtrce pour rattacher toute la Pologne à la même chaîne, et bien certainement ils ne demanderont pas quelle est la main qui les pousse, quel est le drapeau qui les guide. Il leur suffirait de se sentir en première ligne dans ce nouvel ordre de bataille et de marcher à la découverte de certains poteaux de fer, plantés jadis par Boleslas l'Intrépide sur le seuil occidentaVde ia Pologne. Ce serait un pèlerinage qui leur ferait oublier très vite tous ceux de Sibérie, et vaudrait bien des indulgences à son habile apôtre. Voilà l'énigme qui garde contre l'Allémagne l'immense et partout accessible frontière continentale du Tsarat, peut-être pis, peutrêtre mieux que le choléra, les bas-fonds, les écueils, les brumes, Sébastopol, Cronstadt et les déserts, ne gardent ses frontières Pont-Euxines et Baltiques.

Pis, si pouvant se raviser à temps, l'Allemagne épargnait aux Polonais un voyage aux poteaux de Boleslas; mieux, si l'Allemagne s'entête à ignorer ce que ces diables de poteaux sont devenus. Car il serait puéril de se dissimuler que la passion suprême de toute nation mutilée, c'est de ressaisir ses entrailles, n'importe par quel bout, pobr les rattacher à son être. Quiconque saura étancher cette ardente soif d'unité qui- tourmente les Polonais sur leur pal, eût-il été auparavant le plus cruel de leurs trois bouiteaux, se rendra ' maître de leur âme; quiconque leur parlera d'une nouvelle dissection, fût-ce le plus adroit et le plus aimable chirurgien, ne fera que s'associer dans leurs malédictions, comme quatrième, à leurs trois tourmenteurs.

Cette indivisibilité de l'organisme polonais étantposée en principe^ et k puissance attractive de ses parties agissant, comme celle de tous les corps, en raison de leur masse, nul doute que la Pologne russe finira toujours par entraîner

ININTELLIGENCE DE l'oGCIDENT ENVERS LA SLAVIE. 93

les deux autres dans sa destinée, quelle qu'elle soit. Si donc, on tient à empêcher Tenglobement des Pologne autrichienne et prussienne dans la Panslavie, il n'y a pour cela qu'un moyen : c'est de retourner en toute hâte et à tout prix les destinées de la Pologne russe contre les destinées du Tsarat.

Mais nous objectera-t*on^ puisque grâce à l'aveuglement ou à la méfiance des puissances latines et germaniques, le Tsar reste détenteur d'une arme aussi magique contre elles, que n'en use-t-il au plus tôt, pour s'épargner l'humilialion et les frais d'une guerre toute défensive, aux extrémités désertes de son empire ? C'est que cette arme magique ayant deux tranchants, le Tsar s'en méfie, autant pour le moins que ses adversaires, et préférera peut-être périr de mort lente, plutôt que de s'en servir. Soulever l'unité polonaise contre la Prusse et l'Autriche, c'est désarmer toute l'Europe officielle assurément ; mais c'est aussi armer une Pologne ; et armer une Pologne, fût-ce une Pologne cosaque, c'est toujours supprimer la Russie moderne, c^est reléguer la Moscovie en Asie; c'est donc transférer le sceptre de la Slavie des rives de la Neva à celles de* la Yistule, ce sceptre dût-il rester ce qu'il est : un knout.

N'iniporte quelles mains toucheront à ce vieux glaive ébréché psir Boleslas l'Intrépide sur les pertes de Kiiow (car l'infatigable démarcateur de la Pologne lui assigna ses limites à l'est comme à l'ouest) ; mains de l'Occident ou mains du Tsar, elles en trancheront la Slavie en deux. La légende polonaise veut que ce glaive fameux, enlevé de nos jours avec tant d'autres aux panoplies de Pulawy, ait été apporté des cieux à l'Intrépide par un Ange. La légende russe, au contraire, soutient qu'il fut forgé aux feuxderen-> fer par un sorcier de Gnezne, pour ne servir qu'à pourfendre la Slavie. En cela, nous sommes sans vergogne pour la légende russe et bénissons le sorcier.

9ft DE LA KATI0N4LITÉ POLONAtftfi.

II y aurait seulement cette difTérence entre l'emploi p&t* rOccident ou par le Tsar, de ce glaive ensorcelé, que dans le premier cas ce serait une fête toute de joie et de concorde, désirée comme Tarc^n^ciel après le déluge, prédite par les petits enfants et bénie de Dieu les yeux fermés; tandis qu'une Pologne vomie contre rAllemagne par le slavismC) en manière de lave qui ne se solidifierait que jplus tard sur un immense steppe de cendres ; tandis que cette Pologne dégagée on ne sait quand des étreintes de ses dominateurs, pour errer, on ignore où et comment^ à travers une nouvelle enfance historique, ne ferait que le compte du diable panslavique. Cette dernière feçon c^ Pologne, nous le répétons, ne ferait même pas le compte du Tâiar actuel ^ diable alourdi par la bonne chère et déjà trop bien mis pour courir avec succès les aventures de son métier. Si néanmoins, contre toutes les probabilités^ il était jamaia réduit à opter entre cette Pologne encore indéfinissable et une véritable guerre européenne, son prémief enjeu, qu'il s'y décide ou non, consisterait évidemment à se proclamer empereur des Slaves et roi des trois Polognes.

Malheureusement, la plupart des choses que nous ve-^ nous de tâcher d'expliquer n'ont guère plus de sens pour le monde occidental que les impressions d'un enfant ou d'ufi sauvage n'en gardent pour l'homme mûr, opulent et civi-* lise, qui, n'ayant voyagé de sa vie qu'en voiture, ne serait d'ailleurs ni naturaliste ni psychologue de profession. C'est pourquoi la politique des puissances occidentales, fi'ayant pu se figurer dans cet autre monde que les phé-* nomènes de son propre âge et de ses* propres préjugéi$, s'est dit : . ..

« Assiégeons la Russie dans sa stérile immensité, et elle criera iperci.

}j Commençons par l'arrêter 3ur le Danube, en sooie*

ININTELLI6EHCB BE L'OCCIOBUT fiNVBllS U SLAYIE. ^5

mnl inôralement ies Turcs, jusqu'à ce que nous nous trou* viens en mesure de brûler ses vaisseaux et de détruire sêd ports dans la mer Noti^^ puis dans la Baltique. Si le Pharacm ne fléchit ped à celte première sommation ^ infligeons lui une nouvelle plaie : armons contre lui les faibles aux* quels il reste encore assez de vie et de rancune pour lui réclamer leurs dépouilles. Peut-être bien la chance de perdre la Finlande contre la Suède, la Caucasie et la Crimée contre le Sultan, lui fera*t-elle mettre bas les armes. Et si par impossible^ cette deuxième menace ne Témeut pas? Oh 1 alors, nous aviserons aux grands moyens. Nous retour* nerons contre lui de gré ou de force toute cette Allemagne qu'il tenait liguée en permanence contre le fantôme de la Révolution Française, et sans avoir besohi de nous déranger comme en 1813, nous l'étouflerons en quarantaine, rien que sous le poids et les regards de la terre indignée. Sevré de la mer Noire dont nous restituerons le littoral à la Turquie et garderons nous-même Tembouchure; chassé de la mer Baltique dont nous donnerons les clefs et les rives aux Etats Scandinaves ; repoussé du Danube par les factionnaires autrichiens, écarté de TOder et de la basse Yistule par les factionnaires prussiens, traqué jusque dans l'océan Pacifique par les vaisseaux de l'Angleterre et la jalousie des Américains; ensibérisé à son tour par Schamyl^ les Persans et les Tatars que nous attellerons à cette cx)alition inouïe de l'humanité contre le Mal, par oà voulezvous que le Mal respire, transpire, se nourrisse et s'épanche? Privée du pain et de l'eau de la civilisation; morte à l'industrie, aux échanges, aux arts, aux idées, aux congrès^ aux caresses des puissances comme il faut ; deux inillions de baïonnettes et de canons lui coupant tous \ei fils télégraphiques du globe et lui éclipsant ce Soleil- géné« rateur dé l'Occident, auquel iUui fallait rallumer sans cesse le pjde lampion de ses aurores boréales, quedeviendra votre

Russie après un an, deux ans, s'il le faut, de cette pénitence? »

a Car enfin ce gouvernement, quelque autocratique qu'il soit, n'est pas plus sorcier que les nôtres ? Apparemment la chair à canon toute nue ne lui suffira pas pour, soutenir la guerre contre le monde entier. Où trouvera-t-il désormais l'argent nécessaire pour équiper, sustenter, armer, transporter^ bénir et enterrer ce million de défenseurs, que nos deux millions d'assaillants le forceront d'arracher à la charrue nourricière, aux fabriques qui en ont fait le redoutable cyclope qu'il est , aux mines qui lui fournissaient la meilleure part de son numéraire, à la navigation qui lui appor^ tait le tribut de nos industries, au commerce qui l'enrichissait par les jambes de ses serfs ambulants, à toute cette activité pacifique en un mot qui seule donne les budgets et la manière de s'en servir? »•

Ainsi raisonne-t-on et raisonnera- t-on longtemps, en se plaçant dans la logique des nations qui, elles-mêmes parvenues à l'apogée de leurs métamorphoses sociales et politiques, supposent à leurs adversaires tous les sens délicats, irritables et compliqués, tous les besoins luxueux et hygié'» niques de leur propre économie. Mais si les économistes, les hommes d'État et les hommes de guerre de l'Occident pouvaient, se dépouillant de leur maturité, de leur prééminence historique, comme les dieux de l'Olympe aux temps de leur apprentissage, descendre pour un quart d'heure dans la peau de cette bête élémentaire, voici ce qu'ils se répondraient, en en sortant :

« Il y a bien un* masque de Russie qui ne saurait se passer de budget, de commerce extérieur, • de relations internationales, de nos vins de Champagne, de nos mécaniciens, de nos livres , de nos. danseuses et de tout ce qui s'ensuit. Cette Russie vendrait volontiers ses serfs avec son empereur en sus, pour un passe-port perpétuel. C'est celte Russie-»

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