‹ De la nationalité polonaise dans l'équilibre européenChapitre 23 sur 80 · DÉMORSTKATIOH PAR FAUSSE HYPOTHÈSE · texte numérisé non relu

DÉMORSTKATIOH PAR FAUSSE HYPOTHÈSE

toute son influence diplomatique sur le Divan, la Grèce et la Terre-Sainte, au profit de la France; toute son influence en Allemagne au profit de T Autriche et de la Prusse ; ajoutez-y même son prestige agamemnonique dans le monde entier : yous Taurez amoindrie d'un septième en surface, mais d'un trentième à peine en population, et point du tout en densité ni en ambition . Vous aurez beau la rogner au nord et au sud, tant que vous n'aurez pas atteint sa moelle moscovite et polonaise, toute la fausse graisse qui lui sera enlevée n'est que vide et ne vous indemnisera' jamais de vos frais d'occupation, pour ne rien dire des frais de la guerre elle-mêine. Excepté Toligarchie anglaise qui, visant à un gain déterminé se paie au comptant, en monnaie qui lui est propre, aucune des puissances engagées et qui peuvent l'être dans cette coalition n'est de force ou d'humeur à garder la part qui lui serait faite dans cette fallacieuse curée de déchets et d'abatis. L'Angleterre, celle du moins que nous avons pu connaître jusqu'ici, saurait certainement que faire des Dardanelles et du Sund ; mais que feraient , la Turquie de la Crimée , la Suède de la Finlande, l'Autriche des principautés Danubiennes, la Prusse des louanges du Times ^ TAllanagne de son libre arbitre, la France des defs du Saint-Sépulcare , le Tsar obtenant pour compensation de masser à quelques étapes de Vienne et de Berlin leo 400,000 hommes aujourd'hui perdus à veiller sur tout cela? Il est probable que, si Pierre le Grand avait possédé Varsovie, il ne serait pas aflé percher la capitale de son empire où ses successeurs ont été obligés d'aller la cher^ cher; si Sébast^^ol et Gronstadt avaient été<)e tout temps aux mains des Tnrcs, des Suédois et des Anglo-Français, les armées russes n'auraient pas aujourd'hui six moin de marches préalables à faire pour entrer en cantpagne.

Pour mettre les dioses au mieqx^ sautons par «desfias la fériode turqite de cette nouvelle guerre de Trente Ans, et

plaçons«nons dans Thypothèse d'une première paix, suivie d'une seconde guerre parvenue au maœimum de nos succès.

1° Moyennant plusieurs milliards que la Russie nous devra toujours j nous voilà de nouveau établis sur les ruines de Sébastopol et nous avons préposé 180,000 Anglais, Français, Piémontais, Turcs et Gircassiens à la garde des steppes de la Crimée, de Kherson, d'Ekatérinoslav, de la Cosaquie du Don et de la mer Noire, du littoral Caucasien et de la Géorgie : c'est-à-dire d'un pays plus grand que l'Allemagne, et peuplé en moyenne comme l'Afrique au delà du grand Atlas. Les Russes y ont brûlé tout , à savoir leurs forts, les maisons de plaisance de ceux qui en ont, leurs cabanes en rondins de sapin et jusqu'aux joncs des marais, pour en retirer 160,000 hommes qu'ils consentent à ramener drapeaux bas aux sources du Wieprz et du Bug.

2" 150,000 Autrichiens, ce qui est peu, gardent tout le quatrième bassin du Danube, en sus la Bessarabie, et maintiennent l'ordre parmi les 7 millions de Slaves de la Turquie ; tandis que les Français et les Anglais restaurent la puissance Ottomane et surveillent la Grèce. Ce sont 200,000 Russes ajoutés sur la Vistule, aux 160,000 que nous venons d'expulser de la Tatarie européenne.

3* Les Prussiens couvrent la Moravie et la Bohême, et ont tendu leur fameuse chaîne de briques et de gros canons depuis les sources de l'Oder jusqu'à l'embouchure de Niémen, par Kœsel, Neiss, Schweidnitz, Glogau, Posen, Custrin, Thorn, Graudentz, Dantzig et Kœnigsberg. Les Russes se sont contentés de réunir en un seul camp près de Pyzdry, les 50,000 hommes qui occupent en temps de paix le royaume de Pologne, et cela fait déjà 400,000 vaincus, entassés sur les trois lignes parallèles de la Prosna, de la Vistule et du Bug.

4" Cette fois-ci, nous, avons démoli Sweaborg et Rewel, rasé Cronstadt, incendié Saint-Pétersbourg. Sur les cendres

DÉMONSTRATION PAR FAUSSB HYPOTHÈSE. tOl

refroidies de tout cela se promènent des fectioiinstires suédois. La capitale de Tempire est transférée à Moscou; mais les i20,000 Russes chassés de cette immense mare à ca<nards sont venus honteusement sur le Niémen, compléter le demi-million de baïonnettes, dont les Panslavistes menaçaient depuis si longtemps l'Allemagne. Seulement n*a11ez pas les prendre à revers, par Riga ou par la Podolie : car c'est de la Pologne, et le terrain brûle. Marchez tant qu'il vous plaira sur Moscou par la vieille Russie , mais tenezvous à distance de la Dwina et du Dniester, ou bien TAutriche et la Prusse vous laisseront y marcher tout seuls.

S"" Pendant ce temps d'immenses et laborieux écarts, exactement ce qu'il en fallait à l'immense Russie pour se ramasser tout entière en Pologne et crever sur le milieu de l'Europe, un congrès présidé par l'Autriche a refait la carte de ce turbulent empire. Cet aréopage a décidé que tous les gages saisis sur le tsarat par la coalition, hors des provinces polonaises, sont de bonne prise. Voilà donc la Turquie plus grande qu'au temps de Soliman ; la Suède si grande, qu'elle s'y noie; l'Angleterre et la France ne partageant plus qu'avec les Américains les voies commerciales et civilisatrices du globe; l'Autriche tenant enfin d'un bout à l'autre cette grande artère danubienne qui à die seule vaut toutes les Russies; la Prusse ayant avidement profité de l'occasion pour modifier une cinquième fois la forme de ses casques , et savourant avec une modeste fierté la gloire d'avoir sacrifié tous ses attachements traditionnels au repos de la confédération germanique. La Grèce ne soufQe plus mot ; les Slaves de la Turquie sont une invention de réfu* giés polonais ; les Slaves de l'Autriche existent bien un peu, mais sont plus Autrichiens que les Viennois ; ceux de la Prusse parlent tous allemand, paient l'impôt et fournissent leur landwehr comme par le passé; les Caucasiens, les Persans et les Tatars de l'.^ie s'oiîfent pour avant-garde

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à Tempire Hindou-Anglais ; jusqu'aux Chinois et aux Japonais qui commencent à s'apercevoir que la Russie n'était qu'un fantôme imaginé par les têtes rouges, pour leur faire peur. Tout cela conquis et décidé sans une seule vraie bataille, et sans que l'on ait eu même à prononcer le nom de la Pologne.

Il n'y a plus de nouveau qu'à faire signer la Russie, et comment supposer de sa part le refus d'un coup de plume, lorsqu'elle a déjà exécuté d'elle-même tout ce qu'on lui demandait à coups de canon ?

Itfais enfin, s'il lui prenait une lubie, comme celle qui rendit illusoires la victoire de Borodino et la prise de Moscou? Les barbares sont si fantasques. Ou bien encore, si tout en signant des deux mains, le Tsar allai! ajouter ses réserves en quatrième ligne, derrière ses armées de Pologne, pour apurer les comptes de la paix, sous la garde de ces 600,000 baïonnettes avec lesquelles il lui avait été interdit de faire ja guerre? Les Tsars sont si retors. Ou bien enfin, si après avoir signé et approuvé tout ce que nous voulions hors de la Pologne, Samson se résignait à chanter sur sa lyre nos Te Deum^ jusqu'à ce qu'un beau jour, les cheveux lui ayant repoussé, il ensevelisse le banquet des nations endormies, sous le tremblement de sa patiente vengeance?

Écartons cette troisième hypothèse : il est convenu que les Tsars ne sont pas des Samsons et que la vigilance allemande n'est pas celle des Philistins ; avec cette vigilance-là donc, pas de crainte pour les colonnes du temple européen. Restent toujours les deux premières.

«Eh bien, dinht^on, ce serait une infamie. Alors feu aux poudres, et vive la Pologne ! » Mais laquelle ? Nous avons longuement expliqué comme quoi il y en avait deux ; l'une braquée contre la Russie : c'est celle que l'Allemagne oflicielle a mise hors de service, et dont ni cette Allemagne^ ni

COMMEIft LA RU881K PitlM BUR l'aLLIMAGNE. flOS

toute autre, ni personne ne veut entendre parler Jusqu'à oe que le Panslavisme Tait remontée sur un autre affût, pour la retourner contre T Allemagne. Vous vous reservez ce mo* ment*là pour y mettre le feu? Vous oubliez donc que ce sera l'heure à laquelle les pavillons de toutes les nations du globe croyant tenir la bête de TÂpocalypse enlacée sur 3000 lieues de pourtour, elle, éventranjt T Allemagne d'un seul coup de cinq cent mille cornes, donnera aux portai de Vienne et de Berlin sur la queue des armées, dont les avant*gardes la chercheraient en Finlande et en Abasie , les escadres à Archangel et au Kamtchatka.

Ne quittez point la carte des yeux, et veuillez remarquer que cet irrésistible avantage que les frontières Transylvaines donnent à une armée autrichienne contre toute invasion russe dans la Vâlachie, jusqu'à rendre également inutiles toutes les quantités de troupes qu'il plaira au Tsar d'y en» gager, le Tsar se l'est assuré à son tour, mais dans des proiporlions colossales, contre toute l'Allemagne, par l'acca*parement du royaume de Pologne.

Tout corps d'armée russe avancé sur la limite ouest de celte merveilleuse place d'armes coupe en trois tronçons inajustables les États prussiens , et en deux le long empire d'Autriche, avant d'avoir tiré un seul coup de fusil. Par la seule présence de 200,000 Russes sur la moyenne Vis^ tule et la Varta, tout ce que les Prussiens laisseront dans leurs deux provinces de Prusse se -trouve isolé de leur armée de Silésie, et ces deux ailes sont également dev^n* cées sur la roule de Berlin, sur laquelle par conséquent une irruption moscovite ne rencontrera jamais que le tiers de la moitié des armées de cette monarchie. Et pas de retour offensif possible contre ce^ coup de bélier ; car, grâce à leur habile domination sur leur part de Pologne, les Prussiens ont trouvé moyen d'en rendre l'effet on ne peut plus désirable à la (copulation autochthone, jusqu'aux gtacîs^e Castrin. Cus-

trin est fort, il est vrai, mais cela se tourne comme dans la guerre de Sept Ans^ et Berlin n'est qu'à douze milles de là.

Une autre masse de 200,000 Russes, amenée entre la haute Vistule et les sources de la Varta, isole d'abord de la même façon les Prussiens des Autrichiens; puis dès sa première étape vers Teschen , aura devancé sur la route de Vienne toutes les armées autrichiennes de la Transylvanie, de la Hongrie, de la Gallicie, de la Bohême, de l'Italie, de la 'Croatie, de l'illyrie, du Tyrol, de la haute Autriche même ; que dire donc de celles que l'Autriche aurait envoyées dans l'Albanie et sur le bas Danube, voir si les Russes y sont? La belle jambe que fera en ce moment à la maison de Habsbourg- Lorraine le genou des Carpatheâ posé sur la gorge des Moldaves? la secourable réserve que fera aux batailles de la Moravie sa prépondérance diplomatique à Gonstanlinople ?

Et à cet instant, il ne faudra plus vous fier àeetteétrange lenteur des Russes, qui avait permis aux Anglo -Français d'arriver en même temps qu'eux dans lâBulgarie. N'oubliez pas quedeCzenstochowa à Vienne etdcPyzdry àBerlin, les traités de 1815 et quarante années de paix ont macadamisé toutes les routes, fleuri tous les sentiers, comblé toutes les ornières pour Agamemnon. Ce ne sont plus les ravines abruptes et les fondrières pestilentielles de la Moldavie. Tant de fois d'ailleurs il a fait ce trajet en sauveur et en triomphateur, qu'il le connaît mieux que sa chaussée de Pétersbourg à Moscou. Donc, le temps de franchir la Moravie et laPosnanie, ou, bien mieux que cela, l'une des deux seulement, avec, toutes ses masses accumulées ^ur la Vistule en vue de la paix ; le temps aussi de livrer bataille trois contre un dans des pays qui , sans aimer les Russes , ont quelques raisons d'aimer encore moins les Allemands, et ce sera au Tsar de s'écrier : « Ma foi, vive la Pologne! elle à du bon».

11 se présente à faire ici sur le débordement militant des

l'occident jouant le jeu de la RUSSIE. 105

races , trois remarques qui ressemblent à autant de para* doxes, mais qu'il y aurait de l'imprudence à prendre pour tels. C'est : l"" que ces irruptions ne peuvent avoir lieu que dans les premières périodes de l'histoire d'un peuple, lorsque ce peuple est encore pour ainsi dire en liquéfaction, donc, lorsqu'il est infiniment moins fort, moins instruit et moins nombreux que les États qu'il envahit ; 2* que ces débordements sortent bien rarement de leur lit par un mouvement spontané, mais presque toujours à contre* cœur, 'forcés, guidés, ramenés comme un troupeau, par des agacements et des morsures externes ; â* que ceux-là seulement ont un avenir redoutable , qui commencent par être refoulés et vaincus sans se laisser dissoudre, tandis que ceux que gâtent des victoires hâtives et éclatantes passent à travers les nations comme une ondée. En appliquant à la situation actuelle de la Russie ces observations faciles à vérifier par toute l'histoire du moyen âge, on comprendra que , la Pologne restant en dehors du conflit, ce qui fait la partie si belle au Tsar, c'est qu'il n'a pas à se mettre en frais d'imagination et d'offensive pour triompher. Au contraire, plutôt il évacuera tout ce que vous lui enviez ailleurs, plutôt il cédera à vos sommations en Orient et dans la Baltique , mieux il préviendra vos exigences aux extrémités mortes de son empire : plutôt aussi vous l'aurez acculé sur son vrai terrain de prépondérance , qui est le sommet occidental de la Slavie et le centre militaire de la carte européenne.

De soi-même, le Tsar, entravé par ses servitudes diplomatiques et conservatrices, n'imaginerait pas de sitôt d'agglomérer le gros de ses sorties dans cette place d'armes. Déjà une ambition creuse et prématurée avait dispersé ses masses sur un diamètre de 700 lieues, à la poursuite de ruineux escomptes. Que ne les laissâtes- vous courir' et n'achevâtes-vous de les disperser à jamais , en prenant

letir place en Pologne, avec toutes les forces dont votre coalition croyait si fermement disposer? Que si par hasard vous soupçonniez la sincérité d'une partie de ces contin* gents, eât*ce donc en vous usant contre les extrémités invulnérables de la Russie que vous espériez subjuguer les hésitants à votre fortune ? EslK^e en portant vous-mêmes du nord et du sud vers Touest la puissance du Tsar, est-ce en refoulant toutes ses armées exaspérées sur l'Allemagne, que vous déciderez jamais l'Autriche et la Prusse à vous servir d'avant-garde ? N'est-il pas plutôt à craindre que tôt t ou tard cette poussée ne les décide à toute autre chose ? <i

Nous savons bien que ce dernier résultat est peu appré* hendé des puissances qui ont pris l'initiative de la guerre ; I d'abord parce qu'elles ne se croient pas charge d'âmes >] en Allemagne, et ne trouveraient point d'inconvénient à ce ^ que ce nombreux et vaillant peuple perdit l'habitude de se .i faire sauver par les autres; ensuite parce qu'elles ont "1 plutôt intérêt à compromettre la Prusse et l'Autriche dans ^ leur croisade qu'à en épargner les soucia aux Allemands; i enfin parce que, s'en tenant malgré cela obstinément à la i; géographie de 18j5, elles ne souffrent pas que l'on doute :; de la supériorité des forces allemandes sur le coImsb auœ lu piedê d* argile. {

Or, nous ne saurions nous associer qu'à la première de L, ces trois considérations, et ne voyons dans les deux der*nières qu'un préjugé plein de présomption. En effet, compromettre par persuasion les puissances officielles de l'Al^ lemagne dans une croisade contre la Russie, ne nous semble pas plus facile aujourd'hui qu'en 1812 ; car si leurs rapports envers le Tsar ont changé depuis cette époque, ce n'est que dans le sens d'une dépendance plus complète et plus incurable. Nous ne voulons parler ici ni de cette gratitude de 18&9 donti entre princes d'esprit, l'obligation est

au moins facultative ; ni de ces rubans de famille qui , tout \-

LA POLOGNE PAR RAPPORT AUl PUISSANCES ALLEMANDES. 107

en attachant la Germanie au gynécëe de Tsarskoë^Selo, servent encore à cacher des cordes beaucoup plus sérieuses. Parlons donc de ces cordes elles-mêmes , parlons du dé* membrement de la Pologne.

Si la Pologne était simplement ce morceau d'Europe que, dans un moment de vertige, la Russie, la Prusse et l'Autriche se sont partagé tout au profit de la première, les deux puissances dites Allemandes n'auraient qu'à épier et à saisir l'occasion de s'indemniser ailleurs de leurs mau* vaises parts , puis à se faire de celles-ci un bouclier contre leur malhonnête créancier. L'occasion est meilleure aujour» d'hui qu'elle ne le fut jamais. En ce qui concerne TAutriche, ce long cuMe-sac perdu pour elle au delà des Carpathes ; cette Gallicie qui, avant que les lumières autri* chiennes y eussent pénétré , n'avait donné le jour qu'aux Tamowski, aux Zolkiewski, aux Sobieski, mais qui depuis a enfanté Szela, ne parait cependant pas d 'un tel prix pour la maison d'Habsbourg-Lorraine , qu'on ne parvienne à lui trouver son équivalent honorifique et économique dans la loterie de territoires qui point à l'horizon. Quant à la valeur militaire de ce pays, sauf les 50 à 100,000 soldats que l'Autriche y puise , comme elle les puiserait ailleurs , on sait qu'elle est entièrement négative.

La Gallicie , fondue en plaines avec la Pologne russe , coupée de l'empire autrichien par une barrière formidable, est pour la fortification de cet empire un fossé sans contre* escarpe, flanquement ni communication intérieure, oii les Russes se logeront quand il leur plaira, pour escalader sans être vus ni atteints (style d'ingénieurs) tout le bastion des Carpathes. Serait-ce donc pour se donner un pareil butin que l'Autriche s'est à perpétuité rivée à l'incommode fortune des Tsars? Ne lui serait-il pas bien préférable dû s'arrondir ailleurs ?

N'étant point de ceux qui croient qu'une nationalité peut

revivre par ia mort des autres , nous n'achèterions pas la restitution de la Gallicie au prix de l'asservissement des Roumains. Dans nos préjugés, la Roumanie a droit de vie et de liberté tout comme la Pologne, ce qui nous fait présumer qu'elle ne se soucie pas plus de devenir autrichienne que d'être turque ou russe; donc, aux profits commerciaux de la voie danubienne près , nous ne voyons, nous, de ce côté , aucune indemnité à offrir pour l'affranchisseiTient de la Gallicie. Mais ce n'est là qu'une maxime de sectaires qui n'oblige pas les congrès et arrêterait d'autant moins leur sagesse arbitrale, au cas où l'Autriche s'accommoderait de cette mutation, que la Crimée et les côtes Caucasiennes deviendraient entre leurs mains une compensation très convenable pour la Turquie. Il y a d'ailleurs un pays que l'Autriche convoite pour le moins avec autant de ferveur que les principautés Danubiennes, et qui ne rapporte guère davantage au Sultan : ce sont les provinces Adriatiques de l'Herzégovine et de l'Albanie, complément naturel de la Dalmatie , et , comme telles , ethnologiquement dues à la Slavie autrichienne. Avec ces côtes et les débouchés du Danube, il y a, pour une puissance industrieuse et à laquelle s'intéressent si fort la France et l'Angleterre , de quoi se payer en quinze ans trois Gallicies. A ce point de vue donc, il est impossible de comprendre pourquoi depuis un an déjà l'Autriche n'aurait pas proposé la première cet échange aux trois puissances en guerre contre la Russie, et ne les aurait pas toutes les trois introduites par une douce Violence sur la Vistule, au moment où le Tsar, tout entier à la Baltique et au Danube, n'avait pas 80,000 hommes dans toute la Pologne?

Passons à l'autre puissance germanique :

Bien que le bassin inférieur de la Vistule et la Posnanie importent infiniment plus à la domination politique et militaire du royaume de Prusse , que ne pèse la Gallicie dans l'existence de l'empire d'Autriche, une fois en train de

LA POLOGNE PAR RAPPORT AUX PCI8SANŒ8 ALLEMAtlBES. 109

remaniements, les congrès sont^i féconds, si ingénieux; les combinaisons d'indemnités deviennent si inépuisables, lorsqu'on a pour les hypothéquer des démolitions comme celles de la Russie, qu'on finirait bien aussi par faire lâcher aux Hohenzollems-Brandebourg leur lambeau de Pologne avec absolution et profit. Que si , par un respect d'Haroun-al-Raschid , kalife dont le parti de la Croix le dit l'image moderne, pour les cabanes confédérées autour de son palais, Frédéric-Guillaume IV refusait d'endéchaumer aucune, est-ce (|ue pour un prince un peu héritier des chevaliers de Livonie et actuellement réduit à acheter son futur Revel aux grands-ducs d'Oldenbourg, est-ce qu'il n'y a pas autour du golfe de Riga un groupe de trois provinces autrement allemandes que les Zulavy de la Yistule , autrement maritimes que le pied-à-terre de la Jahde ? Si le cœur lui en dit,, elles en feront un monarque presque vraiment germanique et le quatrième potentat de la mer Baltique ; en l'allongeant, en l'amincissant et en le surcoupant encore, il est vrai ; mais une puissance maritime doit ne pas tenir à ses formes et se complaire aux archipels. D'ailleurs l'unité . ethnographique relierait bien mieux tout cela que la citadelle de Posen n'attache les Polonais au tombeau du grand Frédéric.

Que si cependant il répugnait obstinément aux scrupules piétistes du roi de Prusse de s'indemniser, soit sur ses confédérés germaniques, soit sur les dépouilles allemandes de son neveu (ce sont toujours les congrès qui parlent), ne pourrait-on pas passer outre, ayant l'Autriche et tout le reste de l'Europe pour tenants? Ne gagnerait-on même pas, à cette téméraire bouderie du plus faible des trois mangeurs de Pologne, une économie d'indemnités et l'appât d'un des einq grands fauteuils amphictyoniques de l'Europe pour quelque pjaisàance plus raisonnable et moins dégoûtée? La combinaison, de Tilsitt n'a-t-elle pas prouvé

110 m LA MATIONALITÉ POhÙHklêK^

qu*à cette époque déjà, retendue de ce royaume était aussi indifférente au bonheur du genre humainqu'à l'équilibre des États? Aujourd'hui qu'il en convient implicitement, en reftiaant de contribuer aux charges que cet équilibre réclame, aujourd'hui qu'il s'isole et se désarme lui«méme dans ses mauvaises raisons et dans son mauvais vouloir, n'est-^ce pas l'occasion ou jamais de lui reprendre ce qui en fait un si insupportable chicaneur? Voyons donc s'Q ne sera pas plus accommodant quand il n'aura plus sa part de Pologne à marchander.

Or, la part de T Autriche étant restituée de gré à gré Ja part de la Prusse de gré ou de force , la Russie sera bien vite obligée de dégorger la sienne , quelque grosse qu'elle soit ; car dès ce moment toute la prépondérance attractive de cette restauration sera revenue de la Pologne orientale où les complaisances de l'Allemagne l'avaient chassée, à la Pologne occidentale où elle naquit. Sauf donc Içs 10 millions de Polonais que les cinq démembrements auront fait périr et les ajjlres 10 millions qu'ils auront empêché de naître^ l'humanité n'aurait plus rien à réclamer de ce côté aux Allemands. Grâce à leur repentir un peu tardif, mais n'importe , le véritable équilibre du monde se trouverait ainsi rétabli , la nuée panslavique écoulée en nationalités pacifiques et bienfaisantes, la puissance destructive dutsarat à jamais décomposée , tous les vœux de Cobden et de ses amis comblés^ puisfjue, désossé de la Pologne, le bras du Tsar ne pourrait plus tenir une épée.

Si^ en eflet,^ l'Autriche et la Prusse, ou au moins l'une des deux, étaient véritablement des puisêances allemandes^ c'est«-à-dire des nations régulièrement et légitimement dégagées de la famille germamque, comme la Bohême, la Moscovie, la Pologne lesont ou devraient l'être de la famille slave, l'Occident pourrait les associer à sa croisade avec au* tant d'avantage pour elles-mêmes que de satisfaction pour la

LA PRUSSE ET l'aOTRICHC PAR RAPPORT A LA SLAYIE. lit

Providence. Malheureusement (et nous n'avons jamais bien pu nous expliquer pourquoi) on se paie à cet égard, dans tout rOccident, de vains mots dont cependant on n'espère pas rendre dupes même les élèves de quatrième ; puisqu'on fait distinguer sans aucun mystère à ces jeunes gens, dans la composition de ces deux prétendues puissances allemandes, les pays germaniques de ceux qui ne le sont pas.

Non, le royaume de Prusse et Tempire d'Autriche ne sont pas plus des puissances allemandes que la Russie ffloderne n'est une nation slave ; et c'est pourquoi on a tant de peine : i"" à leur faire restituer de bon gré leur part de Pologne, 2* à leur faire désirer que la Russie res» titue la sienne ; 3'' par conséquent, à les entraîner dans une guerre sérieuse contre la Russie.

Tant qu'on leur en laissera la faculté, elles refuseront de lâcher leurs morceaux de Pologne, non à cause de la valeur intrinsèque de ces cimetières, mais comme les Seljoucides et les A ïoubites refusaient de se dessaisir du tombeau vide de Jésus-Christ : à cause de la signification symbolique et prophétique de ces peu de chose matériels. Si pour la Rus* sie moderne, une Pologne indépendante est le symbole prophétique du néant de la Panslavie, pour ces puissances die symbolise et prophétise la fin des débordements ger« maniques sur la Slavie. Or ces débordements constituent toute la raison d'être, toute la définition historique et poli* tique de ces deux puissances.

La Prusse et l'Autriche sont en effet, nonpas l'Allemagne, mais la chaîne de l'Allemagne au cou des Slaves ; une pro* testation armée et permanente des vieilles Marches Carlovingiennes contre la croissance, la floraison et la ramification de cette race déshéritée. En cela, elles se sont rencontrées et coqiprises avec le panslavisme Mongolorusse, qui^ lui ncm plus, ne peut souffrir de nationalités

particulières dans la Slavie. Et comme c'est sur le tombeau de la Pologne, nationalité type de tous les Slaves, qu'a eu lieu ce rendez-vous de chasse entre les Marches allemandes et les Tsars, venant chacun de leur côté avec les mêmes haines, mais avec des amours diflerents, tout morceau de Pologne signifie entre les trois démembreurs : accord pour asservir la race slave, rivalité pour la posséder. Que les trois morceaux d'hostie qui ont consacré cette comnmnion de meurtre soient grands ou menus, c'est également tout le sang et toute la chair de la Pologne crucifiée solidairement pour toutes les nationalités et pour toutes les libertés de la Slavie ; c'est le même symbole indivis d'une entente qui ne peut cesser entre les envahissements germaniques et les Tsars, que lorsqu'il ne leur restera plus rien à tuer en commun, au centre et dans Test de l'Europe* Alors seulement commencera entre eux la période des rivalités ; mais à ce compte, les trois associés ne sont pas si près de liquider que désireraient le croire les puissances occidentales ; car toutes ces nationalités slaves ont la vie dure, une vie économisée dans la servitude comme le grain qu'on retrouve dans les sarcophages éthiopiens. Toutes, sortant à la fois de leur engourdissement millénaire, viennent réclamer une place au soleil du xit* siècle, au moment où les autres ne demandent plus qu'à se coucher sur elles. L'Allemagne monarchique et la Russie tsarienne ont donc encore bien des choses à faire ensemble, avant de pouvoir se disputer ; et lorsque Ce conflit deviendra possible, c'est qu'il aura déjà été résolu en faveur de la Panslavie tsarienne, et sera par conséquent superflu . Pourquoi voulez-vous que l'Allemagne slavophage abrège sa période de communion avec la Russie ?

L'Occident, qui historiquement se trouve à cent méridiens en avant de tout cela, n'y veut rien, entendre. Pour sa science oflicielle, le royaume de Prusse est simplement

Qu'eST-CK QtE LA t^RUSSE Et l'aUTHICHE? 143

une cinquième fonction de l'équilibre international, tenu comme tel , sur toute sommation de la majorité amphic* tyonique de l'Europe, de fournir un contingent de 300,000 baïonnettes prussiennes, pour mettre à la raison quiconque dérange cette branlaqte pyramide. L'empire d'Autriche y est bien plus tenu encore, puisqu'il est plus gros; donc, se dit-on, en avant 500,000 Autrichiens! Pour nous, qui avons eu l'occasion de compter reffecHl réel des baïonnettes prussiennes dans toute l'étendue dn royaume de Prusse, et les Autrichiens dans l'empire d'Autriche, ee contingent nous parait fabuleux ; quant ù remuer contre la Russie ce qui' n'est ])as prussien et autrichien dans- ces deux puissances, c'est les mettre dans le plus humiliant embarras, c'est les désobliger mortellement, c'est faire la cour à une femmemaigre, en enfonçant des épingles dans ses atours. Ne les prenez donc pas au mot de leurs étiquettes, consultez bien leur tempérament et ne leur demandez pas, même à genoux, plus de bonheur qu'elles ne sauraient vous en donner ; car c'est par ces exigences-là qikeÇiuirante'Huit leur est devenu à jamais odieux, et elles ne vous le pardonneront pas plus qu'en 18/i8, quelque savoir-vivre que vous y employiez.

Nous savons ce qu'est la Russie; nous savons ce qu'est la Pologne : voyons s'il n'y aurait pas moyen de nous faire une idée tant soit peu exacte de la Prusse et de l'Autriclïe.

En Occident, les écoles d'histoire pittoresque s'en font une image moins flatteuse et plus exacte que la diplomatie, mais qui, comme toutes les images, n'est pas encore une définition. Leurs disciples disent : « Nous savons aussi bien que vous que ni le royaume de Prusse, ni l'empire d'Autriche ne sont des puissances allemandes ; car l'Allemagne n'est jusqu'à présent qu'un mythe, et le nom des deux Etals en question qu'un pseudonyme de congres. »

« Fabriqué comme la Russie en dehors de toutes les lois

liU DE LA NATIONALITÉ POLONAISE.

naturelles, sans consentement ni responsabilité de la part des rognures de peuples qui s'y sont égarées par mégarde, le royaume de Prusse n'est qu'une marqueterie de commande assemblée à la colle forte ; un casse-tête prétentieux comme un livre allemand, fragile comme une armée d'Iéna. »

« L'Autriche offre plus d'intérêt aux naturalistes de Thu^ manité. Agglutination fortuite et diiforme de toutes sortes de sécrétions dynastiques, s'étalant sans semence et sans fruits entre l'Allemagne et la Slavie qui le renient également, cet empire parasite ne tient debout depuis cinq cents ans que par de prodigieux et perpétuels efforts de gymnastique qui donnent la chair de poule à fout le monde. Tant que le patronage du Tsar lui servait de contrefort et de caution, habitants et voisins paraissaient plus rassurés ; mais maintenant que le voilà abandonné à son propre équilibre, gare dessous, gare à l'ouest, gare à l'est, gare partout! »

« Néanmoins, puisque toutes deux, l'une plâtras de fantaisie, l'autre castel vermoulu, ces prétendues puissances ne servent plus, entre les mains de la Russie, qu'à inquiéter de leurs périlleuses oscillations tout ce qui a le guignon de se trouver à leur couchant, Allemagne ou autre chose, s'il leur était égal de pencher à l'avenir du côté opposé , on pourrait leur passer bien des incommodités: » Eh bien, voilà où est l'erreur. .

" L'Autriche et la Prusse ne peuvent pas marcher dans le sens où les [>oussent l'Angleterre et la France, que ce soit révolutionnairement ou diplomatiquement, parce qu'elles ont les jambes tournées ailleurs. Quant à choir, c'est encore sur le couchant qu'elles tomberont de préférence, parce que leurs charpentiers ne le& ont calées que de l'autre côté.

C'est que, comme nous l'avons déjà entrevu tout à l'heure^ sans jouer le rôle éclatant de la Russie dans la tri-

QU'eST-C8 que la PRU9SR ET l'àUTRICHE? 445

luration du genre humain, ces deux puissances y participetil par Toppression des nationalités non gennaniques, dans une mesure qui peut encore suffire longtemps au développement de leur activité. Elles doivent à cette spécialité tout leur crédit auprès de F Allemagne proprement dite, qui est bien aise de s'en laver les mains, tout en en recueillant les bénéfices. Sans parler de la domination allemande en Italie, il est>eonvenu que ce ne sont pas les Allemands, trop bonnes gens pour cela, mais autrefois les empereurs et les chevaliers Teutofniques, de nos jours la Prusse et T Autriche, qui se sont approprié le sol, 'le travail et la vie desPoméraniens , des Letto-Prussiens , des Vielkopolaniens, des Silésiens , des Lusaciens , des Bohèmes , des Moraves , des Dalmates, des Illyriens, des Croates, des Serbes, des Slovaques et desGalliciens, sans compter ceux des Roumains et des Madjars trouvés, T Autriche ne se rappelle plus comment, au milieu de tous ces Slaves. Cependant derrière le brutal pionnier, blasé aux malédictions, s'avancent en remerciant IMeu, s'installent et pullulent le Souabe et le Saxon, dont ce n'est pas la faute ; et dès que le fer officiel a sarclé les ronces slaves d'un champ bon à garder, le reste de la conquête est abandonné à l'industrie privée de ces voya-* geurs.

Or cela dure depuis Charlemagne, avec des variantes, mais si légères, que le parlement républicain et même un peu sodalbte de 4848, n'a guère en qu'à traduire en allemand de- tribune les ordonnances de Henri l'Oiseleur contre les Rugiens, les Obotrites et les Vilses, pour régler tous les futurs rapports internationaux de la nouvelle Allemagne avec la nouvelle Pologne. Nous nous rappelons qu'alors le Times trouvait cela on ne peut plus rassurant, et c'est apparemment en conséquence, que d'accord avec le patron du Moming-Post^ il se repose aujourd'hui sur les intérêts allemands du rétablissement d'une Pologne tssà

solide pour arrêter les envahissements de la Russie. Le procès de ce méchant empire est en bonnes mains.

Il y a dans la vie historique des peuples, comme dans les eaux d'un fleuve, plusieurs courants d'une vitesse très inégale et qui ne deviennent isochrones, pour se confondre efi un volume homogène, qu'à leur embouchure dans l'océan humanitaire. Mais à leur surface, tous les flots de la société et des nations européennes, sans en excepter la Russie, se ressemblent tellement sous le nom banal d'États et de pmssances^ que ceux qui atteignent leur embouchure, en induisent l'isochronie générale de la politique européenne. On dirait qu'on n'a enfin consenti à en exclure l'empire des Tsars que pour rompre un peu ' la fastidieuse monotonie de cet accord universel et avoir n'importe qui à combattre. Cependant cette bienveillante disposition des puissances les plus avancées à réduire les autres à leur dénominateur, et à croire tout le monde de leur avis, ne peut faire le compte des valeurs complexes, qui comme l'Allemagne, la Slavie, la Turquie et bien d'autres, en sont encore à se dégager el à se définir. Il en résulte que les cinq sixièmes des eaux européennes que, sur la parole des conventions diplomatiques, on refoule sans les consulter dans le grand torrent du xix« siècle, pour en inonder le dernier et unique ennemi du genre humain, sont loin de comprendre et de désirer l'honneur qu'on leur fait. Les mieux canalisées, les plus calmes et les plus majestueuses, comme l'Autriche, cachent à deux pieds sous leur nappe tranquille des remous, des tourbillons du xv* siècle, et dans les profondeurs éternellement troublées de leur lit , elles filent encore l'histoire du moyen âge.

Ainsi, tandis qu'à la surface, leur aspect gouvernemental, budgétaire, militaire, judiciaire , administratif, industriel, commercial y littéraire et même social, les range à côté de vous , quelquefois devant , en tête de ce qu'on

qu'est-ce que la PRUSSE ET L AUTRICHE? 117

est convenu d 'appeler foprogrrè^; leurs courants inférieurs, ({ue vous ne sauriez concevoir, parce que vous avancez vousHiiênies depuis longtemps tout d'une pièce, se buttent vainement contre des barrages ethnographiques qui les obstruent de cataractes rétrogrades et en font une vraie niarmite de Tenfer. Parfois ces tourbillons jaillissent en trombes irrésistibles par-dessus tous les travestissements anachroniques de ces empires , qui alors , pour vous intéresser à leurs mésaventures, crient à la démagogie et au socialisme.

Démagogie et socialisme, peut-être, mais point les vôtres, soyez-en sûrs. Car pour vous en rendre juges compétents, il vous faudrait remonter, non pas en littérature et en pein* ture, mais en saignante réalité, à cette démagogie albigeoise qui bravait la légitimité de Simon de Monfort, à ce socialisme des Ânglo-Saxons qui troublait Fordre des économistes normands. Il vous faudrait, airain compacte et refroidi, comme une vieille planète que vous êtes, rentrer dans cette bouillonnante et hétérogène liquéfaction, où sous le couvercle de la même dynastie, des mêmes (leurs de lis, de la même langue officielle, tantôt les Armagnacs et tantôt les Bourguignons, tantôt les hommes do Midi et tantôt ceux du Nord, montaient la garde devant la propriété^ la famille et la religion,, mais devant les leurs, s'entend, puisque celles des vaincus n'étaient qu'hérésie, rapine et révolte. Les vainqueurs seuls ayant droit à la patrie, le.dernier gagnant se constituait régulièrement le défenseur H)ff]ciel, immuable et impartial de tout patrimoine; mais cela, bien entendu, lorsque tous ses abominables contradicteurs avaient été démérites. Alors, et la prescription faisant loi, les nations spoliées devenaient d'incorrigibles ennemis de la patrie, défendue avec un indomptable courage, vous le pensez bien, par les patriotes.

Les Marches Germaniques d'abord, puis l'Ordre Téu-

tonique, et enfin les deux États de Prusse et d' Autriche , périodes successives d'une seule et même campagne se relevant de siècle en siècle à la garde de la patrie allemande, qu'empêchaient de vivre les patries slaves et autres, n'ont pas fait autre chose depuis la diète de Tribur. Et à les regarder de près, les deux derniers paraissent encore avoir pour longtemps de cette faction spéciale et restreinte, avant de pouvoir remplacer la Pologne sur la grande brèche de TEurope^ Aussi lorsque, séduites par la symétrie extérieure et les allures toutes modernes de leurs gouvernements, par les artifices de leur langage et la discipline de leurs infirmités, les puissances occidentales leur demandent leui; concours contre la Russie, elles ne disent pas non ; mais elle^ ,tempèrent leur oui exactement par les objections que disaient valoir les princes en guerre contre leurs vassaux, lorsque les papes les invitaient à la croisade. Ces princes étaient assurément de rudes chrétiens, ne niaient pas que le^ Musulmans ne fussent d'affreux scélérats, et les papes la voix même de Jésus-Christ; mais le besoin d'aller ahercher si loin les infidèles, quand on avait les hérétiques au logis?

Sojigez donc que, quoique commencée par l'aîné des fils de Charlemagne, enclore du vivant de son père, la par cificaiion des Slaves sous la conquête germanique est si peu achevée, qu'en 1848 il a surgi à Prague une assemblée déléguée par tous ces sauvages, pour réclamer exactement ce que les nations occidentales avaient demandé, elles, mille cinq ans auparavant , à l'assemblée de Verdun , après la grande mêlée de Fontenaille ! Et VassimUation des Avares? Arrêtée à l'expédition de Pépin, roi d'Italie en 796, elle n'a pas fait un pas depuis dix siècles et demi ; demandez-le plutôt aux champs si bien fumants encore de la Raab et de la Theiss , qu'on se dirait au lendemain de la prise de la grande ring du Chagan. Et la germanisation de la Yielko-

Qc'eSIHX que la PRUSSE BT l' AUTRICHE ? 119

Polanie, des Poméranîens, des Vendes, des Lettons? A peu près où l'ont laissée les Grands-Maitres de Marienbourg, c'est-à-dire équivalente au baptême des Saxons avant le massacre de Sonnenthal. Ne faut-ii pas prendre en const*dération combien cette persévérante Allemagne a dû être contrariée et attardée dans son œuvre de civilisation sur ce tas de Peaux-Rouges qui ne veulent ni apprendre sa langue, ni oublier la leur ; qui lui re(\isent les ossements de leurs pères^ pour les brûler dans ses raffineries de sucre, et qui jusqu'aujourd'hui contestent la donation faite de toute Ja Slavie aux empereurs de la dynastie de Saxe par les papes <iu x* siècle ?

Nous n'engagerions pas nos lecteurs dans ce procès rétrospectif^ s'il n'importait de prouver que l'Allemagne a pourtant fait pendant mille ans tout ce qui dépendait de son zèle pour accomplir cette conquête apostolique. Il n'y a donc point de ça faute, si à l'époque où le monde occidental a perdu jusqu'au souvenir de ses conflits de race, le Centre et rOrient de l'Europe, bien qu'à l'cpiderme tout reluisants de vapeur, de gaz et d'électricité, n'en sont encore, au fond, qu'a leurs diètes de Verdun et de Tribut.

De sorte que e^mot de révolution^ prononcé de la même façon à Paris, à Vienne, à SaintrPétersbourg et même à Constantinople, y signifie des espérances et des périls d'une nature aussi diverse que sont^divers les âges de transformation ^ auxquels chacune de ces régions s'est arrêtée dans les invisibles profondeurs de son ethnologie. Et cependant ce n'est qu'en tenant compte de ces contrastes , qu'on serait parvenu à évaluer la valeur réelle de chaque puissance, dans la coalition demandée.

Or à peine en train de remplir la mission qu'elle avait reçue des papes du x* siècle, soit' en exterminant, soit en réduisaot à la servitude chrétienne et féodale les libres païens de l'Elbe et du second bassin du Danube, l'Aile

magne s'est vue contenue, puis refoulée dans ses foyers, par deux vigoureuses nationalités slaves qui n'avaient aucune objection contre le baptême, mais qui prétendaient se baptiser toutes seules. La première, fédération des Moraves, des Tschèques, des Lusaciens et plus tard des Silésiens, connue en Occident sous le nom de royaume de Bohême, résista pendant quatre siècles, jusqu'à se faire rebaptiser par Jean Huss, et encore cent ans plus tard, par son plagiaire. Elle fut enfin submergée dans la guerre de Trente Ans par les Marches A'Ostereich^ devenues le patrimoine de la maison d'Habsbourg; mais submergée seulement, c'est-àdire endormie avec tous ses souvenirs et toutes ses espérances, aussi intacte sous ces flots de sang et de fiel, que les algues embaumées dans Tambre séculaire de la Baltique. En même temp^, la couronne de Saint-Étienne apportait de l'est, et la couronne de Fer apportait de l'ouest au torrent goulu des Habsbourgs,deux autres affluents de Slaves mêlés de Madjars et de Lombards , qui ne laissaient plus d'allemand à cet empire que ses sources et Si)n nom. C'est ainsi que, d'une part, les Slovaques, les Serbes et les Croates ; de l'autre, les Dalmates et les lllyriens, vini^ent se confondre avec les Tschéco-Moraves, sous ces vagues indécises, tournoyantes, innomées, que le vieux Neptune germanique ne chevauche plus que par amour-propre, en se faisant de son trident ufï balancier. Il se trouve donc qu'apris huit cents années de ce pénible exercice, et maigre la donation des papes, les Marches d'Ostereich n'ont déteint en noir et en jaune (|ue sur l'épidermc de la grande famille danubienne. Engom'dis et préservés par leur passi veté même , ces 17 millions de Slaves ne se réveillent qu'aujourd'hui, secouant 5 millions d'Allemands douteux, usés par la gloire et l'intempérance. Afin d'éviter jus(ju'aii soupçon de vouloir trop prouver, nous faisons abstraction des autres nationalités que Jcs Slaves pourraient associer

qu'est-ce que la PRUSSE ET l' AUTRICHE ? 121

à leurs rancunes, dans cette mêlée de peuples appelée par les congrès empire d'Autriche,

Passons maintenant au second obstacle, au barrage septentrional que les Marches Germaniques ont rencontré dans Taccomplissement de leur mandat apostolique; puis nous verrons s'il est humain et raisonnable d'exiger d'elles , à l'heure qu'il est, l'apprentissage d'une évolution tout opposée.

Remarquons d'abord (}ue, dans ce labeur paraHèle des deux Germanies , du sud et du nord, contre l'obstination païenne, puis nationale des Slaves, les Marches méridionales ont eu* sur celles du nord toutes sortes d'avantages géographiques et providentiels. La vallée du Danube fut, pour le char des premières, un vrai plan incliné, une mon-tagne russe^ qu'il n'eut que la peine de descendre, passant sur le corps aux tribus embryoniques et morcelées des Slaves, jusqu^à ce qu'il se heurtât contre le flux hunnîque des Avaro-Madjars, puis des Turcs qui remontaient la même pente. Ainsi broyés entre enclume et marteau , les Slaves du Danube en sont restés étourdis jusqu'à nos jours, et ne sont encx)re parvenus à constituer aucune nationalité résistante et définie. Ce n'est que sur le versant septentrional de la Slavie, dans les solides parois de la haute Elbe, adossées aux fraternelles profondeurs de la Pologne et appelées la Bohême, que la maison de Habsbourg trouva à qui parler, jusqu'au Waterloo de la Montagne Blanche, en 1620.

L'Allemagne du nord n'a pas eu les mêmes chances. Elle ne trouva ni pente géographique pour accélérer son pèlerinage, ni enclume aussi favorable pour appuyer son marteau. La maison de Saxe ralliait à peine entre l'Elbe et le Weser les tribus Ostphaliennes émiettées de l'empire Carlovingicn, que déjlà se dressait en face d'elle cet empire slave des Lecho-Chrobates, qui pendant huit siècles, sous

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qu'est-ce que la PRUSSE ET l'àutriche? 128 littoral Baltique jusqu'à ce qu'ils rencontrassent les Finnois, peuple hunnique, civilisé à la façon d'Odin, dans le sens contraire, parles Varègues-Scandinaves. Dès ce moment déjà (voye^ l'étrange prophétie) cinq cents ans avant l'indissoluble alliance qu'elles se sont jurée de nos jours sur les mânes de la Pologne , ces deux civilisations se partageaient fraternellement les tombeaux de la Slavie et de la Finnie-Bakique, pour reculer ensemble devant l'interventioni polonaise. Jusque-là, sauf la commodité du terrain, ces ravages sacrés des Allemands , au nord et au midi , ne manquaient pas de ressemblance ; et c'est à cette antique analogie que se réfèrent les prétentions modernes du Brandebourg sur le littoral Vendo-Prussien de la Pologne. Mais à partir de Ladislas Lokiétek, restaurateur de la barbarie polonaise , les apôtres du Nord eurent des malheurs qui écartent tout parallèle entre leur histoire et celle des Marches d'Ostereich. La bataille de Plovlzé (lââl) attiédit considérablement leur zèle; et celle de Griinwald (1405), dans laquelle les Polonais et les Lithuaniens déjà confédérés sous Ladislas Jagellon en canonisèrent 40,000 d'un coup, termina leur mission apostolique. Le deuxième successeur du vainqueur de Griinwald n'eut qu'à étendre la main pour reporter les frontières de la Slavie aux rives de la Baltique. Un coin dcKouronie, dans la vallée de la Pregel, laissé aux Grands-Maîtres de l'Ordre Teutonique sous le nom de Prusse Ducale, fut sécularisé plus tard comme fief de la république de Pologne. Les chevaliers Porte-Glaive restituèrent de la même façon à la confédération Polono- Lithuanienne tout le bassin du golfe de Riga, mais comme possession politique seulement. Aussi bien, les lois ou plutôt les mœurs polonaises n'ayant jamais touché aux institutions sociales des vaincus, l'expropriation et l'asservissement féodal des Slaves par les Allemands, opérés dans la période de la domination de ces derniers, resta ùdt

accompli pour toute la région Baltique , sous le gouvernement ultérieur de la Pologne.

Ces franchises allemandes , tant vantées et si absurdemenl respectées des Polonais aux embouchures de la Vistule, de la Pregel, du Niémen et de la Dwiria, consistaient donc tout simplement dans la conservation de la tyrannie sociale que les intrus de la Germanie avaient étendue sur des tribus slaves, un instant abandonnées, puis ressaisies par l'empire slave des Polono-Lithuaniens. largement consolés de leur défaite politique par leurs privilèges, continuant d'atteler à leur charrue les anciens possesseurs du sol, tout comme l'avaient fait leurs ancêtres avant la bataille de Griinwald , les descendants des chevaliers Teutoniques et Porte-Glaive y ajoutèrent encore toutes les immunités commerciales et industrielles qu'il leur plut, car les constitutions polonaises ne se mêlaient pas plus de l'origine de la propriété acquise que de celle de la propriété conquise. 11 en résulta pour toutes les provinces Baltiques de la Pologne : Prusse royale , Prusse ducale , Samogitie , Kouriande et Livonie, une prospérité municipale qui dut toujours manquer aux autres régions uniquement agricoles de la République; mais œtte intervention de la rapace activité des Allemands dans la patriarcale économie des Slaves, combinée avec les traditions féodales qui lui servaient de passeport et d'appui, cacha pendant plusieurs siècles une profonde et odieuse violence de race à race. Par cette impéritie déguisée sous le nom de respect pour la liberté , le gouvernement polonais laissa échapper socialement de ses mains toutes ces provinces que son épée avait si glorieusement affranchies et rattachées à la fédération slave. Lorsque les Marches de Brandebourg , après quatre siècles et demi d'oubli et de prescription, reprirent tout à coup Tantique croisade des chevaliers Teutoniques et Porte -Glaive contre la Slavie , et (|ue ()our mieux tremper leur attentat

qu'est-ce que la phusse et l'Autriche? 125

dans la légitimité de cette vieille histoire , elles renouèrent pour ainsi dire , avec la Russie moderne , les coalitions VarégD-Germaniques du xn* siècle contre les Vendo-Prussiens, les Kouroniens et les Finnois, la Pologne ne trouva rien, ni personne pour défendre son droit sur tout ce littoral. La population autochthone était restée spoliée et esclave sous l'oppression féodale et sous l'exploitation municipale des Allemands, lesquels haïssaient la République en raison directe des choquants privilèges que la sotte leur avait laissés. La tolérance, ou pour mieux dire le christianisme fédéral de la Pologne n'avait servi (lu'à soulever contre elle les rancunes luthériennes de ces étrangers ; et lorsqu'elle s'avisa un instant de leur opposer sa police catholique , elle le fit avec une violence gauche et inopportune , comme quelque chose qui visiblement n'était point dans sa nature et qu'elle n'avait jamais pratiqué. Alors , tous ces serpents que la République avait réchauffés, nourris, multipliés dans le sein de sa prodigue et distraite majesté, aux dépens de ses vrais et pauvres enfants slaves , élevèrent contre elle leurs sifflements, et se vengèrent de Griinwald en ouvrant à Frédéric II et à Catherine les portes de leur patrie adoptive.

L'implacable code des restitutions exigerait-il donc, sous peine de mort pour qui l'enfreint, de ne jamais laisser trace de vainctcs , et le démembrement de la Pologne au ïYHi* siècle ne serait-il qu'une juste expiation de sa coupable démence au x v* ? Non ; mais ce code veut que les puissances libératrices ne se contentent pas de batailles gagnées sur les envahisseurs et d'une vaine souveraineté politique; que leurs victoires soient un affranchissement social et économique pour les autochthones, jamais un bénéfice pour les intrus , et qu'avant de se restituer une domination illusoire, elles restituent d'abord aux enfants du sol les champs où reposent les ossements de leurs pères et les

196 DC: LA NATIOlf ALITÉ POLOfNAlSE

mamelles inaliénables de la patrie. Que si, après cette restitution aux Slaves du sol slave , il y était encore resté â glaner et à brocanter pour les Allemands, tant mieux pour les pauvres diables; la République n'aurait pas couru plus de risque en leur offrant cette hospitalité , qu'en l'accordant aux Juifs, aux Tsiganes, aux Arméniens et aux Tatars. C'eût été à eux d'imiter ces derniers et de prendre droit de cité dans leur nouvelle patrie, en s'assimiiant aux autochtbones, ou bien d'y percher seulement à titre d'hôtes, comme les premiers et les seconds.

Voilà quant aux cinq* provinces polonaises du littoral Baltique, que la Russie et le Brandebourg se sont partagées au xvui« siècle. En outre, dans la bagarre du moyen âge, la Pologne des trois Boleslas avait perdu sans retour contre l'Allemagne deux provinces ou tribus occidentales de la Slavie : la Poméranie, aujourd'hui Irréparablement germanisée , et la Silésie , qui ne le fut jamais qu'à la surface , et cela depuis son transfert de la domination autrichienne à la domination prussienne.

Une remarque essentielle à faire dans ce parallèle des deux débordements germaniques sur la Slavie , c'est que les con(]uctes autrichiennes paraissent surtout politiques, et qu'excepté en Bohême, où il leur fallut procéder par voie d'extermination, elles ne sont pas parvenues à altérer les nationahtés autochthones. La raison en est que, les Bohèmes exceptés, aucune nationalité méridionale de la Slavie n'a opposé de résistance sérieuse aux Marches d*Ostereich, qui se présentaient à elles comme Hbératrices à regard des Madjars et des Turcs. Vieillies dans une enfance stationnaire, elles ne se sont aperçues que de nos jours de la façon dont leurs protecteurs se remboursaient de leurs avances; de nos jours seulement elles ont découvert qu'en dernière analyse économique, elles servent héréditairement, en masse, en troupeau , sur leur propre BfA, d 'attelage el

Qu'eST-CR QVK La ratSSK ET L^irmiCHE? 127

de monture à une infime minorité d'Allemands, aussi bien avant qu'après les réformes de Joseph II , beaucoup mieux après qu'avant les réformes de 1850.

Dans le Nord, au contraire, les invasions saxonnes, puis les croisades Teutoniques ayant été repoussées par les armes de la Pologne, ce n'est que par une sorte d'infiltration Veniioeuse que la race germanique est arrivée à dénaturer socialement la Slavie occidentale, depuis l'Elbe, à travers tout le bassin de l'Oder, jusqu'à la basse Vistule, puis au delà, tout le long de la mer Baltique. Cette façon de conquête et de tyrannie, aussi supérieure à la première, disent certains économistes , que l'industrie privée l'est à l'industrie gouvernementale, n'a cependant réussi qu'à forlœr un pays métis, anonyme, ni allemand, ni slave, où les deux races se gênent et s'exècrent mutuellement, sans pouvoir ni s'exclure ni se confondre, et où une police mathéma* tique tient lieu, à tout le monde de conscience nationale. Toute la moitié orientale de la monarchie prussienne est faite de cette étoffe frelatée et inconsistante, dont la déchirure par une seule bonne bataille peut aussi bien reporter demain les frontières politiques de la Slavie jusqu'à l'Elbe, qu'elle a avancé hier d'un trait de plume celles de la Prusse jusqu'à hi Vistule. Car, pourvu qu'il y ail suffisamment de gendarmes et de greffiers pour veiller au champ dont il a dq)ossédé le Slave et aux lois faites contre les dépossédés, rAllemand de la Posnanie, de la Silésie, des deux Prusses et de la Poraéranie, ne s'inquiète nullement de la couleur de leur uniforme ; et tant que les procès s'y jugeront dans la langue de ses greffiers, sa patrie à lui ne sera jamais en danger.

Jadis, moine errant, bardé de fer et de péchés; après sa défaite suutireur, ramasseur infatigable de tout ce que pen* dant quatre siècles laissa tomber autour de lui la fière nonchalance des Pdonais; depuis le démembrement de It

i!28 DE LA NATIOMaLITÉ POLONAISE.

République^ usurier et spoliateur patenté par son ^uvemement et les congrès, TAUemand aujourd'hui à moitié juif de toute cette région, et qui, soit dit en passant, a fourni au tsarisme moderne ses plus exécrables agents de tyrannie, n'engage ni la responsabilité, ni les intérêts de la nationalité allemande. Expatrié et déshérité volontaire de ses foyers légitimes, il n'a jamais été à la véritable Allemagne que ce que sont aujourd'hui les Fanariotes à la Grèce de Périclès, les revendeurs de Brody à l'Israël de David, et les comtes polonais aux compagnons de Zolkiewski . Entre eux-mêmes, nulle solidarité, nul lien politique. Taons abattus sur la charitable et succulente chair des Slaves, ils s'y sont creusé des patries privées , où ils engraissent à l'insu les uns des autres, n'ayant d'instinct collectif que contre la noble bê|e qu'ils dévorent en silence ; furieux quand en remuant elle les dérange , mais né demandant jamais à qui elle appartient. Yoilà tout le secret de leurs cyniques récriminations contre la Pologne, de leurs préférences pour la Russie, qui empêchera bien tout le monde de remuer, de leur obéissance prostituée à tout gouvernement qui existe. C'est avec beaucoup de cela, une poignée de sable de Brandebourg , et un peu de la vraie et vaillante race saxonne, que Frédéric II eut la hardiesse de confectionner une patrie prussienne, en dehors et en dérision de la vieille patrie germanique, laquelle était déjà devenue une énigme et un souci pour tout utilitaire allemand, depuis l'apparition de la patrie autrichienne.

Cet embarras de patries propres fait que les patriotes prussiens et autrichiens ne veulent plus entendre parler que de celle qu'ils ont prise ou gagnée aux Slaves, aux Scandinaves, aux Madjârs et aux Italiens. Ils céderont volontiers les trois autres à toute gendarmerie assez forte pour leur assurer la paisible et perpétuelle jouissance de cette quatrième patrie de maraude, la seule qui les nourril pour rien et ne

A QLELLE iLLEMAGNE DEllAlll>Etl UNE POLOGNE? ISd

prétend pas à être aimée eo raison de ce qirelle rapporte. Que si personne ne se présente pour la leur gaidef , ils la défendront, celle-là, mieux peut«être qu'Ârminius h*t défendu la sienne, car il se pourrait bien qu'ils voukissent y ajouter encore quelque chose.

On comprendra- maintenant quel indispensable complément de patrie apporte aux patriotes prtissiens ehautrichiefit ' le démembrement de la Pobgne.

A leur fureur de conservation vient encore en aide Tau* torité de réeole historique allemande, laquelle ne voit dans ce démembrement que la reprise d*une croisade inter<> rompue pendant plus ou moins de siècles par la malencontreuse intervention de la Pologne, mais que pareils accidents ne sauraient prescrire.^ Pour cette école, les droits de propagande et de possession conférés aux empereurs de la dynastie de Saxe par les papes du x* siècle suppriment toute Thistoire de la Pologne, jusqu'au moment oàle xymi« remit aux mains de Frédéric II Fépéed'Othon le Grand. A ce propos, révêque Krasicki ,. ayant objectée cet inventeur de la patrie prussienne combien devait Tembarrasser, lui prince luthé«rien et disciple de Voltaire, une donation de cette tiatare^ il en reçut la réponse que voici : « Je nie les papes et leur autorité à partir de Martin Luther, mais j'ai la plus proiùoée vénération pour tous ceux qui ont précédé le réformateur. » A ia rigueur d'ailleurs, cette solution de continuité entre la conversion des -Obotrites, des Yilses, des Poméraniens et le premier partage de k Pologne, se trouve comblée par les^mpereurs des dynasties qui ont succédé à celle de Saxe ; car bien qu'elles n'aient plus travaillé sur te même terrain, elles ft'ont jamais cessé de travailler à la même cause , et J'œuvrc de Frédéric II n'est qu'une concurrence qui confirme leurs droite.

Il y a bien une Allemagne qui n'a de prétentions que sur

laPomérame, la Prusse Diicriëet^a Silésie, provinces

orraohéeB a la Pologne en plein moyen âge, à une époque où las nationalités, ne se présentant encore qu*à Tétat fusible, lubissaient réellenoent toutes les transformations que leur infipo#ait le hasard des batailles et des combinaisons dynas^ tiques. L'école historique polonaise a accepté cas prétentiouBr et tes trouve aussi fondées que celles des Germains nur la Gaule ; parce que la nationalité polonaise ne s'est vraiment consolidée et définie que postérieurement à cet amoindrissement. Il n'y a que Técole panslavique qui les conteste, comme elle contesta la séparation de la Pologne de la Russie; mais c'est un procès entre les Tsars et l'Ai* lamagnc, qui ne ik)us regarde pas. Malheureusenjent cette AllamagDe, la seule à coié de laquelle il y >ait moyen de vrvre^ la seule avec lar^elle on puisse s'entendre, la seule dont le patriotisme éclairé ne supprime pas tous les autres et consent à arrêter les effets de sa croisade contre )es païens de la Sllavie à la date de 1771, cette Allemagno-là est aussi la seule dont les plénipotentiaires ne figurent dans aucun congrès, rérudition dans aucun traité public, les limites sur aucune carte géographique. Voilà une puissance Uen autrement fn«amMa6/«. que la Pologne- de. messieurs de PradC, Thier3 et Lamartine. Sous quelle latitude la chercher entre les principautés de Schteist, de.Kifipe et l'empire des Uabsbûurg^^orraine , et à laquelle de ces trois maisont^ appartient^He ? Les planisphères n'en disent pas un mot; l'almanacli de Gotha non plus. Pourtant les voyageurs égarés dans les mondes meilleurs du passé et de l'avenir, par ces nuits étoilées que ^es rêveurs ont peuplées de fantômes si bienveillants, assurent Favoir vue de leurs propres yeux. Forte, libre et juste, comme iine vraie nation ei comme une vraie puissance, elle s'appuyait fraternellement, décemment, à l'ouesl sur la Franoe, à l'est. sur la Slfiivia, au sud sur l'Italie, et par le* nord e)|e enjambait l'Océan I qui portait sons e^sse l'excédant da sa popula-

ARGUMENTATION DE l'aLL^MAGNE OFPIT.IELLB. I9f\

lion parmi les vrais Peaux-Rougcs , puisqu'il ei) faut absolument à sou génie prosélylique et civilisateur, et que sa maison héréditaire lui paniit trop étroite.

Emportés nous-mêmes un instant dans cet empyrée d'une fédération Chrétienne, nous avons vu cette Allemagne auguste sourire â la résurrection de la Pologne» comme un arc*en-ciel ^ comme une promesse de Pieu , à travers les dernières tempêtes de l'humanité -, mais les docteurs de Francfort nous l'ont tout de suite gâtée, à ce point que nouç nous demandons aujourd'hui si ce n'est pas simplement qne décomposition de la lumière polonaise dans jes nuages de certaine philosophie? A la place de cette radieuse mais décevante vision, s'est dressée i' Allemagne d^ c(n\fi^ renc^ de Bamherg. Autant v^ut en revenir à l'Allemagne prussienne et autrichienne ; celle-là, du moins , étant capable des méchancetés qu'elle décrète, ne peut Irpmperque ceux qiii veulent absolument être trompés. : Or, .d'après tout ce que nous venons d'examiner, si vous demandez a l'Allemagne prussienne ce qu'elle pense du rétablissement de. b Pologne, elle vo|is répondra qu^ c'est radicalement absurde : !• pgrce (^ue c'est un pays qui devrait, di^puis 800 ans déjà, appartenir tout entier auSaint- Empire Germanique , et que ce n'est pas la faute des rois de Prusse, si les Empereurs et Jes chevaliers Teutoniques ont fà mal fait leur métier; 2"* parce que le royaume dt$ Prusse, substitué par une providence plus vigoureuse à ces négligents mandataires, se trouve à peine payé de son labeur par sa méphante part de Pqlogne, et que , loin p^r conséquent d'avoÎF à restituer cette part, il s'attendrait plutôt à ce que l'empereur d'Autriche indemnisât le rqi c(^ Prusse avec la sienne; â° parc^ qu'on ne saurait fixer dap§ ce pays aueune limite entre les Polonais et les Allemands , ces- derniers y étant répandus un. peu pa^^tout , ou , ^e qui revient au même, pouvant s'y répandre quapd ils le yoiu

13*2 hE LA NATlONALtrÉ POLOXAlSK.

dfoiit; SOUS régide des codes allemands; 4* parce que Taffranchissement du moindre bout de Pologne, qu'il s'y trouve des Allemande ou non^ donnerait infailliblement envie aux Polonais d'affranchir tout le reste ; or, ce reste plonge par la Posnanie jusqu'au confluent de la Varia et de l'Oder, et par la Prusse polonaise jusqu'aux bouches de la Vistule, sans compter que la Prusse Ducale et la Sîlésie , quelque germanisées qu'elles paraissent, sont inséparables en droit des provinces précédentes, et n'en diffèrent que par la date de leur soustraction. Donc, 5" parce que la jeune monarchie du grand Frédéric étant faite à moitié des plaies et des dépoirilles de ^ancienne république polonaise, la coexistence de ces deux États est incompatible. L'Europe n'a plus (fu'à se décider entre te vieux et le neuf*; quant à tout palriole prussien,, son choix est fait, comme vous le pensez bien.

Si ensuite vous vous adressez a l'AMemagne autrichienne, celle-là vous répondra lA dessus, ou rien ou tout le contraire de ce qu'elle ])enso/Mais ce qu'elle en pense, le voici : l'empire d'Autruîhe se passerait autant que le royanme de Prusse de t(Mite espèce de Pologne : !• et 2^ pour les mêmes raisons que son rival germanique, sauf à rétorquel» contre lui ses arguments* de prééminence dans la complicité du partage ; 3** parce que la Galicie (Halitzie) étant un royaume de fantaisie qui a déjh vaiié trois fois de limites depuis le premier démembrement -fie la Pologne, tantôt au profit, tantôt au détriment de l'Autriche , rétablir à côfé de lui une Pologne, grande ou petite, ce serait restreindre les espérances et empoisonner les consolations que la maison de Habsbourg-Lorraine a îe droit de puiser dans les remaniements à venir d'un aussi vaste et fécond foyer de démagogie; &• parce que ce royaume de Galicie, salaire insuffisant du dévouemetit de la maison d'Autriche aux grands principes de l'équilibre européen , n'en est que plus indis-

AHGt'MENTATlON DE l.*ALLES|AGXE OFFICIELLE. ISS

pensable à Vexistence de cette multitude d'employés et de nomades allemands, auxquels le peu d'Allemagne laissé à Tempire d'Autriche donne à profusion le jour, mais non le pain. A ce point de vue, l'Autriche accepterait volontiers un agrandissement du royaume de Galicie, sous condition de ne pas trop fâcher h Russie, mais jamais Técluinge de ce royaume contre des territoires non polonais; car les expériences. de 18&6 ont prouvé que nulle part ailleurs l'exploitation des administrés par les administraieurs ne trouverait d'auxiliaire comparable à celui que Kii ;)ssiu*ç en Galicie l'abrutissement conservateur des masses. Les mêmes raisons d'isolement et de séquestration entre les Carpatlies et les frontières de la Russie, qui rendent ce long territoire indéfendable contre une invasion nissi% en fotU poiu* ré(*o* nomie pacifique de l'Autriche un étoulToir d'intelligence, de morale et de patriotisme à l'épi^uve de toute piH)pagande ; c'est donc son muscle à la fois de plus intime et de plus sen* sible attache âvec laRussie^ et pour couper ce lien, il iairdrait au préalable renverser (ont le système unatomique de l'Autriche, en mettantune I^ologne à)a place de son jumeau actueL Voyez si ce vénérable organisme est d'âge à se soumettre de gaieté de cœur à de pareilles opérations. 5* (Et c'est pour l'Autriche , telle que Dieu l'a faite , la raison sommaire de toutes les autres raisons) parce qu'une Pologne émancipée, quels que soient le degré et l'étenihie de cette indépendance, constituera toujours vis-à-vis de cet empire une double et inévitable antithèse : en religion, celle d'up christianisme démocratique -contre l'aristocratisme catholique de la maison de Habsbourg; en politique, celle d'une Slavie cojfifédérée et libre contre la Slavie dévorée par les Allemands.

Et n'allez pas croire que ce soient là des réponses de . fantaisie r inventées pour le besoin de la cause révolutionnaire et récente des Polonws. Elles sont écrites aussi clai-

Ié4 DE LA NATIONALITÉ POLONAISE.

remenl avec de l'encre dans tous les ' protocoles des cinq dëmctiîbrements de ce pays , qu'avec le sang de toutes les batailles; de toutes les insurreeliofis et de tous les supplices de cet interminable ntartyre. Ce que ces arguments ont de éaractéristique, c'est qu'aucun n'ose contredire la domination russe sur le reste de la Pologne , mais que tous au èôntraîre fortifient par leur silence sa légitimité ; de sorte que, sujet à mille accidents seus les autres rapports, le pacte des trois puissances du Nord reste inébranlable dans sa solidarité nieurtrière contre la Pologne.

« Nous vivrons, ou nous nous entre -dévorerons après; flfiaîs d'abord, mort à cette infôme Pologne! »Ce jurement, commurf aux trcrts démembreurs, comme le nom du Christ Test aux trois commufifôns chrétiennes qu'il distingue, peut courir entre eux ft travers les plus sanglantes batailles depuis tienne jûqu'à Moscou,- de IWoscoii à Berlin , puis revenir de Berlin à Vienne, sans la moindre altération ; plus Sacré et plus unanime, à chaque feuillet arraché des pactes de 1816. Nous neserions nullement étonné qu'à forcé de confusion et^dé qui|)roquos diplomatiques, une espèce de guerre civile éclatât entre les conservateurs de l'ordre continental Alors peut-être assisterions-nous au curieux spectacle d'uiie armée autrichienne triomphant sous les muhsde Smotensk, croisée par une armée russe tombant sur Vienne, tandis que pour les observer toutes les deux, lesPrussiens mardieratent sur Varsovie ; mais sans que ce million de pieds ferrés et épéronnés dérangeassent plus les poteaux qui délitnitent les trois Poldgnes que les parallèles et les méridiens de ce pays. Ce qu'il pourrait en résulter de plus décisif pour les Polonais , après qu'ils se seraient entrefusillés au service mutuel de leurs oppresseurs, ce serait un ftixième démembrenient, une sixième application du cor()s et de l'ôme de Pologne à la lente torture des congrès; un peu plus de terrain â Szélu pour dé|ïloyer sa galiciatte, ou

ARGUMENTATION DE l'aLLKMAGNK OFPIClfiLLK. 1S5

aux successeurs d'Abnunovitsch fwur élcndrc \ei\v polk^o; les mines d'Olkusz aux Allemands de la Stvrie, on les mines de Yiéliczka aux Allemands du Brandbonrg; Ou eniin te pire de lous^ ces écartèlements : une quatrième Pologne , plus petite que chacune des parts laissées aux démembreurs, saignée et mangée fraternellement par tous les trois ; m enclos à chacun, le pâturage pour tous. Les puissances dés* irttéressées veilleraient , .par leurs consuls, à ce qu'ils iie s'y jalousent pas.

Onvoit que, dans le problème de restaurer la Pologne par le ministère des puissances allemandes, la diiticulio ne con« siste pas à leur trouver ailleurs des indemnités terriiorialeH pour leurs parts matérielles de ce pays; car nou!>^ iivons démontré que sous ce rapport, Dieu merci, J'iVIlemagne) qui n*est à personne , fournirait a h Prusse , et la Turquie qui est à tout le monde, fournirait Tiicilenient à rAutrichd des consolations convenables. L'impossible , c'est de leur offrir quelque chose d'équivalent, comme sécurité destruc* tive, comme arrière-pensée de coalition contre l'Occident ^ comme inaliénable provision d'indulgences pour les joure de repentir et de liquidation envers la Russie, mais surtout comme préservatif contre raffranchissoment de toutes les autres nationalités, contre toutes les autres hérésies, contre toutes les autres Polognes ^ dont se trouvent constitutive* ment affligées ces deux puissances incurables. Où prendre cet équivalent-là? C'est donc une métamorphose complète, une transfusion d'êtres , que leur demandait en 18&8 ïa cruelle bienveillance de M. de Lamartine et que leur de*' mande encore aujourd'hui l'incorrigible politesse de lord Palmerston , en les invitant, à sacrifier leur leiirpérament russe 'OU besoin qu'une Allemagne anglo-française pwirrait éprouver d'une restitution pokuiaise, si pareiHe Allemagne existnH. Renvoyer le procès au tribunal de cette Allenwigne imaginaire est une grossière fln (k non-recevôif / La Pô*

Iâ6 UË LA NATIONALITÉ POLONAIBE.

logae peut reposer tranquille au fond de son tombeau, tant que le miracle de sa résurrection sera confié aux nécromanciens de Vienne et de Berlin ; et bien plus tranquille encore pourra planer le Tsar sur les ruines de Sébastopol et de Cronstadt, tant que de miracle ne sera pas fait. Quant à la Pologne^ elle sent par tous les organes si délicats, si infaillibles de sa souffrance, que sa* restauration , c'est-à* dire que la défaite du tsarisme ne sera pas plus avancée le jour où les Autrichiens entreront dans Smolensk^ les Prussiens à Varsovie et les Russes datis Vienne, qu'elle ne rétait à J'iieure où le prince Menschikow, émule maladroit mais sincère du prince de Leiningen, débarquait à Constantinople. Elle est payée pour garder sur toutes les conversions diplomatiques des puissances allemandes un jugement de vieille date. Elle a éprouvé ce qu'étaient ces repentirs :

Et en 1770, û la veille du premier démembrement de la République, lorsque les plus fortes intelligences de la confédération de Bar et les derniers esprits vraiment français de cette époque se félicitaient d'avoir enfin armé Marie- Thérèse et son fils Joseph contre Catherine H;

Et en 1790, lorsque, par le plus solennel des traités, le roi de Prusse s'engageait à défendre contre la Russie les restes qu'ri allait se partager jusqu'au dernier morceau avec die, en 1 798 et en 1795 ;

Et en 1809, lorsque, allié oftii^iel de Napoléon contre l'Autriche, Alexandre !•' envoyait l'armée de Galitzine enlever le grand-duché de Varsovie au prince Poniatowski et empêcher l'insurrection de la Galicie ;

El en 1 812, lorsque, à leur tour coalisés contre le Tsar aveclaFrance^ avec tous les démembrements de la Pologne, avec toutes les espèces d'Allemagne imaginables et toutes les nationalités possibles, l'Autriche envoyait Schwarzenberg frayer les chemins à Tormansow et à Tschitschakow

EXPÉRIENCES HISTORIQLES. iS?

par les provinces méridionales de ki Pologne, tandis que le roi de Prusse attachait la défection de Yorck aux flancs de Macdonald ;

Et en 1813, lorsque, pensant n'avoir pas suffisamment trahi comme cela, et prise d'un radical remords, rAutricbe amenait ses régiments galiciens en compagnie des Russes, demander sous les murs de Dresde à celui qui n'avait voulu ni Pologne démembrée , ni Pologne entière , si c'est enfin celle-là qui lui convenait ;

Et en 1815, lorsque lord Castlereagh, naïf cornine un nouveau débarqué qu'il était^ ayant prétendu ouvrir les yeux aux puissances allemandes sur l'ambition déuietsurée de leur eompère, le .grand*duc Constantin, appelait déjà les Polonais qui étaie.nt du grand-duché de Varsovie à défendre leur indépendance contre ceux qui n'en étaient pas. On dit, en effet, qu'il n'a fallu rien moins que le retour de l'ile d'Elbe pour rétablir à ce moment l'harmonie entre les trois démembreurs de la Pologne; nrais enfin elle se trouva rétablie bien vite , cette fragile harmonie , et de façon ^ ne pas nous laisser deviner à quel degré elle aurait été troublée, sans l'accident des Cent-Jours.

' Ensuite en 1831, lorsque M. de Metternich, auquel, depuis qu'il ne peut plus faire officiellement ni méchancetés ni sottises, on prêle toutes les choses ingénieuses qu'il n^a pas faites étant au pouvoir $ lorsque ce M. de Metternich ii^sinuait à notre aristocratie l'intronisation d'une dynastie autrichienne en Pologne; mais seulement, avouait-il à l'ambassadeur de Russie, oc pour empêcher l'insurrection polonaise de se {Nrendre au sérieux^ ».

Et en 18/|6; lorsque , révoltés , à ce que proclamaient leurs généraux, des massacres de Galicie, les Russes occupaient Cracovîe pour préserver les propriétaires polonais du - socialisme autrichien; et que, ce socialisme une fois fait, ils rendaient aux massacreurs, de la main à h main.

IS8 DE LA XATIONALlTl^i POLONAISE.

ce que le congrès do Vietmc liii-ineiiie travail donné ni aux uns ni aux autres ;

Et en 1847, lorsque la Prusse, bien aulreinenl scanda* Usée de ce socialisme autrichien, ne lui en livrait pas moins les malheureux qui s'imaginaient avoir passé une frontière, parce que, d'un côté, ils voyaient des soldats habillés de blanc, et de Tautre des soldats habillés do bleu ;

Et en 18&8 donc ! lorsque craignant d'avoir à [)ayer au Tsar les vitres cassées par leurs peuples dans un Jour de vertige, les deux démembreurs germaniques armèrent de leurs propres mains les Polonais de la GaUcie et doia Pos* nanie, sauf à les mitrailler par derrière, dès qu'ils se furent assurés que, loin de vouloir punir leur faiblesse^ la Russie ne demandait qu'à leur prêter sa force.

Quand donc, en 1856, chacune des trois puissances ariiie» rait tous ses Polonais contre les Polonais de ses deux voisins, il fondrait encore que les pauvres fous s'entre^tuassent bien longtemps, avant que leurs instigateurs fussent précisément en guerre ; puis au moment de se la déclarer^ ne pourraient^' ils pas toujours recourir à l'arbitrage pacifique d'un sixième démembrement? Ainsi la Grande Paix de M> de Girardin fftettrait toujours ordre àla Grande Guerre ; tant ce nœud gordiendu partagede la Pologne, ou^ cequi revient au même, cette ligue perpétuelle des monarchies européennes contre la France a élceombinéc d'une façon ingénieuse et indéfaisable.

Faut-il en conclure que l'Aliemagne, quelle que suit la définition qu'on voudra s'en faire, aime ou admire la Russie? Dieu l'en garde! mais elle en a une peur affreuse, et c'est malheureusement tout comme si elle l'adorait. Et ce n'est certes ni la supériorité intellectuelle, ni la puissance militaire, ni l'habileté diplomatique de cet iipportun 0t Jeune butor que l'Allemagne redoute tant; mais bien ses propres et impotentes susceptibilités, en présence de l'irresponsable cynisme d'un ravageur <{ui n'a pa&tncorè

DÉDAIN DE LA RUSSIE POLR l' ALLEMAGNE. 4 A9

à se préoccuper de ce (pril deviendra lui-même, pourvu qu'il empêche tout dé croître ef de prospérer autour de lui.

L'Allemagne craint la Russie, comme un monsieur âgé ef bien mis, allant li ses affaires, aurait peur d'un vigoureux ivrogne qui lui barrerait le passage, en l'appelant son cadet, pour lui proposer une partie de plaisir. Supposez en Outre que le monsieui* et l'ivrogne se soient déjà ren» contrés en des lieux qiie l'ivrogne seiîl peut nommer tout hailt, et vous comprendrez les timides et cruels embarras xl'nne Allemagne quelconcpie, en présence de la Russie.

Par surcroît de misère, ce n'est pas de la Russie seule* meht que cette nation a une peur (pii trouble toutes ses étonnantes facultés, et lui fait de ses plus in( ontestîibles mérites un supplice. Elle a ime peur équivalente -et pouf ainsi liire syraétricpiede la France, qu'elle soup(;onne d'êtl^ constamment enceinte de phisieurs quatre-vingt-treize. En cet état dé transes doubles et perpétuelles , h rien ne lui sert de compter une po[)ulation i)resque égalé à celle de la Sfavle, et deifx fois égale A celle de la France ; d'avoir appriô, écrit et chanté toutceqii'il sera jamais donné à l'intelligence humaine d'explorer entre le zénith et le nafiir; de tenif sur pied un million de soldats, dont* beauœup pourraient commander des bataillons en Russie; d'ftvoir fait ôomplé* tement Téducatiou' militaire , administrative, diplomatique et industrielle de cette Russie , avec les plus misérables rognures de la sienne ; d'être la mystérieuse, méconnue mais véritable génératrice des révoliriions occidentales par Luther et ses métaphysiciens ; d'être probe et sage chez elle et de ne se dégourdir que chez les autres; d'être labo* rieusecomme les abeilles, prévoyante-comme les foiirmis, de croire généralement en Dieirel d'avoi^ même plus d*esprît qu'on rie lui en accorde à Paris, à Varsovie et à Mitaft. A rien ne lui sert d'avoir résolu les trois fameux proWèmefe de réléVation des, fiables du Brandbourg m rang rtè c^til*-

l&O DE Lii NATIONALITÉ POLONAISE.

quiètne puissance européenne, de la Landwebr et du partage pacifique de la Pologne ; à rien non plus Tinvention de ses casques à paratonnerre et de la ziinlnadel gewehr; à rien Ténormité de ses budgets, le nombre indéterminé de ses souverains, Tépaisseur de ses tours à la Montalembert et la formidable précision de son artillerie : car tout cela, elle Ta appris, elle s'en honore, elle Ta inventé, elle le perfectionne pour autrui, pour la Russie surtout. Elle ne s'avisera jamais d'en user pour elle-même, de peur d'en diminuer le prix de louage et d'inféodation, dans l'estime de cette impérieuse pratique. Elle a ainsi depuis un siècle livré à la merci -des Tsars cent fois de quoi s'en affranchir et les écraser. Aujourd'hui que l'habitude est contractée, l'Allemagne se sent et s'avoue incapable d'aucun effort propre, pour secouer celte domination . Afin de poursuivre en paix son existence laborieuse et ^rangée, elle s'est abonnée à la clémence du cabinet de Saint-Pétersbourg, comme les marchands 4' Espagne et d'*Italie s'abonnent à la loyauté des bandits des montagnes. Il lui est permis -de porter des armes pour sa défense, mais non contre le bandit; et quand le drôle, devenu millionnaire, aura épousé une comtesse et fait sa paix avec la société, i) prendra l'Allemagne peur intendant : n'a-t-elle pas été déjà sa nourrice et son moniteur? Ce sera le partis bene merentium de sa verte et honnête vieillesse.

Il est donc des accommodements avec la Russie, et la |)eur qu'on en a est toujours tempérée par les profits, qu'à tort, peut-être, on en espère; mais ij n'eaiîst pas avec les révolutions occidentales* Pas plus d'abonnement possible avec elles qu'avec les impitoyables fantaisies dc^ l'atmosphère, car à tout pacte avec elles, pas d'autre profit que le salut des générations futures; jamai)$ d'à-compte pour la génération des sauveurs! Comment donc la nation qui, parmi tant d'autres choses^ a aussi inventé l'escompte, ne préférerait-

DÉDAIN DE LA RCSSIE POUR L^OCCIDENT. i&l

elle pas sa peur de la Rn?sie à sa peur des tremblements de Paris?

A cela, les coaliseurs de TAlIemagne contre la Russie objectent que cette dernière a bien aussi ses transes, qui rendront la partie égale. Certainement que la Russie a ses eiïroiset par conséquent ses défaillances ; maisils sont tous concentrés sur un péril unique, lequel lui semble encore mieux surveillé par ses ennemis que par elle-même. C'est ce qui la rend aussi insolente qu'invulnérable. Aussi bien, raffranchissement d'une Pologne sérieuse une fois interdit par le droit public, comme dans les batailles entre annéefs civilisées l'emploi des balles empoisonnées, la Russie se trouve close en bataillon carré contre le monde entier. Elle ne peut pas être prise à revers, comme TAllemagne, par les révolutions d'uutrui; car «lie a pour revers l'immensité et le néant : â preuve le peu d'effet que paraît produire sur ses armées de Pologne, le qualre-vingHreize actuel de Tempire Chinois. Vous figurez-vous l'Allemagne gênée par un voisinage pareil ? Ornons allons voir qu'elle est tout aussi imperméable aux révolutions internes, malgi'é les espérances qu'ont fait concevoir à cet égard aux libéraux de l'Occident les supplices en apparence insupportables de son organisation sociale.

H faut comprendre que, dans ce monde isolé des- Slaves, à peine découvert par les explorateurs de l'Occident, puisque personne n'y croyait encore à Paris il y a quinze ans, toute initiative de liberté appartient à fe Pologne, comme toute initiative d'autorité appartient à la Russie. La Pologne y étant réduite au silerrce, nul danger que la liberté se fasse jour ailleurs dans les limites de la Slavie; car les révolutions de rOceident, Jusqu'aujourd'hui du moins source unique de tout progrès social en Europe, n'y ont pas d'autre portevoix, et par cltes-mêmes n'y sont feuère plus intelligibles que rhistôire de n^tre hémisphère l'eût été pour les

449 ^^ ^^ XATlUNiVUïÉ POLOIUItt|£.

Incab, avant la traversée de Chrislophc Colqmb. Do là cette profonde et légitime sécurité de la Russie en 18/i9, dès que les révolutionnaires français se fnrenl engagés à respecter les barrières de lâl5. Les guerres sociales qui alarment tant les pouvoirs politiques en Occident ne peuvent prendre en Russie que la forme d'éphémères brigandages, régulièrement profitables a l'autocratie , parce que tant qu'il lui manque un modèle de liberté organique en Pologne , le peuple russe est par lui-même incapable, de se concevoir m état de légitime ré^istanpe contre une autorité établie, qu'il confond entièrement avec les co^) mandements de Dieu. C'est à ce point qu'il ne devine pas d'autres moyens de désobéir mènie à son tyran immédiat, à son seigneur, que de l'empêcher de (3ommander l'impossible, en le tuant. Les chroniques contemporaines des provinces centrales de la Russie sont à moitié écrites avec le sang de cette jacquerie endémique, mal connue de la police impériale ielleHBéme, parce, qu'elle ne dérange en rien le gouvernement , et lui prête au contraire l'appui de^y rogos serviles- contre les mécontentements intelligents.

A ce. propos, tout le monde peut se rappeler qu'en i8&6 des conservateurs passionnes ont blâmé le princQ de Metlernich d'avoir emprunté ce* système de gendai^merie aux mœurs gouvernementales de hx Russie, contre les patriotes d^ la Galicie. il est possible que .cet homme d'état ait abusé de l'imitation, |>our un pays ^pii n'était pas aussi complétement à lui que la bonne et vraie Russie gst au Tsar. Néanmoins M. GuizQt, le seuL parmi ces conservateurs qui sût assez d'histoire pour y puiser le courage de |)reitdre la défense du chancelier d'Autriche, aurait pu leur répondre que voilà , de[uiis les massacres de l'Ukraine, 87 ans que le gouvernement tsarien emploie ce mode de répression préventive contre les propriétaires indiscrets, sans que la fidélité des paysans en soit 1^ moins, du monde ébranlée 4

DÉDAIN DE LA RL'âttiS POUR LA RÉVOLUTION. Ikh

son égard. Il est plulot certain que , dans toute la vraie Russie j mieut on laisse le paysan incendier et égorger les propriétaires, plus il se damne au Tsar et se passionne pour ce vertigineux connnuntsme de l'esclavage, qui constitue/le fond du patriotisme russe.

C'est que cet empire, jusqu'à la Pologne exclusivement, étant construit diamétralement à Tenvers des sociétés latine et germanique, toute ap|)réciation de ses vibrations politi* ques et sociales, avec nos données occidentales, portera à faux. Ainsi, tandis qu'en Occident l'amour du pays et de ses institutions est généralement le partage des classes qui en> jouissent par possession et lumières, en Russie, au contraire, ces classes-là sont les siuiles au sein desquelles l'étranger pourrait rencoutrei' des auxiliaires, mais des auxiliaii>es entièrement impuissants, parce qu'ils se sentent en minorité infime dans la nation et dans l'Etat, tous deux rnnjùrés contre leurs vains soupirs. Il ne manque certaine* ment pas d'esprits Jibéraux et civilisateurs en Rnss^ie; il s'y en trouve même beaucoup trop |)our ce qu"ils y ont à faire; mais jusqu'à ce qu'une nationalité à la fois jumelle et supérieure, comme \\\ Polojinc affranchie, vienne leur donner pratiquement raison contre le patriotisme communiste et tsarien des masses, ce ne seront que iie pauvres passereaux éerasés entre une seule colonne serrée de &0 milKoris de serfs roulant sur des (jentes inconnues, et un million d'argousifis en uniforme, qui feront rouler cette avalanche oà l'osera le moteur suprême

Voilà tout te dogme de cette fameuse religion Orthodoxe^ dont le Tsar n'est pas le pontife pour rire; cette religion d.ela servitude, qui seule^ parmi toutes les religions del'Ëu* rope et de l'Asie, n'a pas encore dépensé son fenatisme et dit son dernier mot. On s^'abuserait donc dangereusemeDt, en espérant qu'en deiiors de ce christianisme démocratique de la Pologne qui sait pur antique tradition les chemins d«

1A& DE LA NATJCDiiLlTÉ POLONAIS».

Kiiow , (le Vilna et de Moscou,. on découvrira peut-èire dans le sein de la Russie elle-même quelque élément de dissolution civilisatrice , auquel une main habilement et victorieusement tendue pourrait donner la • prééminence sur les éléments serviles et barbares 4c cette société. Il n'y a d'autre révolution, à faire en Russie, dans le sens occidental et chrétien de ce mot, que d'en détacher la Pologne; puisque alors seulement il s'établira pour les Russes un terme intelligible de comparaison entre la religioji de l'esclavage et la religton de la liberté , entre la légitimité du communisme Isarien et celle d'une fédération slave, entre la gloire et la puissance de la tyrannie et celles^de Ui fraternité.

Lors(ni'à la fin du règne d'Alexandre !•% les seuls révolutionnaires éclairés et patriotes qu'ait jusqu'à présent produits ce pays, tentèrent de le régénérer en- l'associant au mouvejnent européen , ils ne se préoccupèrent rpie d'une sefile chose : de désaccouiiler la Pologne de te Russie , afin de donner la liberté à toutes- les deux , en restituant à chacune la conscience et la responsabilité de son être. « Tant A que la Russie traînera à ses jambes sa victime , comme » une chaîne de galérien , répétaient sans, cesse Pestel et » Besttijeiï aux autres conjurés , qui prétendaient formuler D d'abord l'avenir national de te Russie , nous ne faisons xi que du roman . La formule de notre constitution répu- » blicaine et fédéraliste est toute trouvée ; il n'y a que Tas- » servissement des Polonais qui nous la cache, et leur indé- » cisioH qui nous la trouble. » Et lorsque des contestations s'élevaient dans ïes conférences de Kiiow entre conjurés russes et polonais, au sujet des limites internationales, ils s'écriaient avec l'impatience dictatoriale du génie : «Paix! » vous. Russes, faites la Pologne aussi grande que la Hberté » que vous en attendez. Mais vous, Polonais , ne nous la » marchandez pas, cette liberté,frvan{ de nous avorr. prouvé

SÉCLRITÉ DE LA RUSSIE HORS L'E LA POLOGNE. .l/^S

» que vous êles prêts à nous la donner. Pour former Tas*

» sise de nos Étals-Unis slaves, c'est à peine si ses limites

» de 1772 suffiront à la Pologne; mais pour seconder notre

» despotisme, elle a déjà beaucoup trop du royaume de

«Varsovie». Ces apôtres du désert comprenaient seuls,

dans l'immense. Russie , que tant que la Pologne restera

attachée à la croix, les Russes railleront et biasfdiémeront

la liberté, disant comme les Juifs à Jésus : « Toi qui prétends

» nous sauver, que ne commences-tu par te sauver toi-

» même ? » Jusque-là et hors de cela , il y aura en Russie ce

qu'au XIX* siècle il n'y a plus nulle part ailleurs sur le globe :

unanimité lente , pénible, parce que c'est une machine

grossière et mal graissée, mais unanimité non moins écra*

santé pour cela de volonté , de direction et de mouvement,

envers et contre tout ce qui se placera sur son chemin.

Les puissances Latines et Germaniques sont chacune

sollidtées politiquement et socialement, au moins dans deux

sens contraires : quelques-unes, comme la Prusse, dans

une dizaine de directions obliques ; d'autres encore, comme

l'Autriche, d'autant de côtés différents qu'il y en a dans le

plan de la rose des vents, sans compter le dessus et le des*

sous. Cela ne nuit pas»; à leur développement civilisateur,

au contraire ; .mais cela. compromet sans e^sse leur action

extérieure , et les rend pareiUes à ces Gsimeuses armées de

Pologne qui, unies et irrésistibles les jours de bataille, ne

laissaient sur le champ de leur victoire que des commissaires

pour offrir la paix aux vaincus. La Russie est devenue en

grand, en face des mille divisions, tiraillements et dissen-»

sions du monde occidental, ce qu'elle avait été autrefois en

présence des escadrons de Mniszek, de Sapieha et de Gon-

siewski : toujours battue par les. escadrons, toujours victo^

rieuse des commissaires. C'est que, tandis que ses adver<-

saires ne la haïssent jamais vingt-quatre heures de suite ni

au même degré, nide la même façon, elle n'a connaissance

pour le inonde entier que de deux partis, de deux opinions, en politique , en religion et en socialisme : Topinion de ceux qui obéissent au Tsar, et Topinion de ceux qui ne lui obéissent pas. Or, le mutisme de la Pologne comptant pour suffrage affirmatif , et tous ceux qui oseraient émettre un avis contraire parmi les Russes n'étant point de nombre A former un régiment au complet, il en résulte qu'à partir des lie» Aléoutiennes jusqu'à la Prosna, et depuis le bourlak^ qui prie Dieu deux fois par jour de donner au Tsar pour bourlaks tous les lK)mmes de la terre, jusqu'au prince M^uschikow qui, pour le moment, se serait contenté de liii donner Constantinople , la Russie décrète à l'unanimité el invariablement l'extermination de ces derniers. Âlie2 donc demander la même concorde dans la haine de quoi que ce soit , la même uniformité de conjugaiion , aux trois Ailemagnes irrégulières et à leurs dérivées, quand même, pour égaliser la partie , les Polognes autrichienne et prussienne s'abstiendraient de' voter, comme le font les honorables amis de Ciesekowski à l'assemblée de Berlin ?

Finalement, en comparant lé» deux histoires et les deux organismes si divers de la Russie et de l'Allemagne , mais se.complétant si bien, s'entendant si admirablement du fond des siècles contre la prépondérance de la race et des idées latines, on arrive fatalement à conclure : i* Que le démem^ brement de la Pologne n'a point été fait contre les puissances germaniques, comme essaient de le prouver les diplomates de l'Occident ; 2* que ce démembrement menace surtout la sécurité des puissances occidentales, et dans ce monde plus particulièrement la puissance qui depuis 1789 y a seule charge d'âmes parmi les Latins ; â* donc , que c'est temps et encre i)erdus de vouloir coaliser l'Autriche et la Prusse, telles qu'elles sont, contre la Russie, telle qu'on la laisse. En cet état de choses, la substitution même du canon aux protocoles et du sang à l'encre ne changera

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