‹ De la nationalité polonaise dans l'équilibre européenChapitre 28 sur 80 · LA POLITIQUE BB NAPOLEON ET LA POLOGNE · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE BB NAPOLEON ET LA POLOGNE

» anciens Scythes. Alextindre avec sa phalange et ses troupes » grecques ne s'y engagea pas. Passé la Dwina et lë Dnié- » per, c'est wn autre monde, une autre race d'hommes, où » rexplosion même d'un grand succès de guerre ^'aurait » pas pour effet d*abattre la résistance, d'ailiener la sou- » mission de grandes villes, et de faire tout abonder dans i> le camp du vainqueur. Autour de l'armée victorieuse, » derrière son sfflon de feu tout se refermera, tout restera » 1)osti)e et barbare. » • -

« Quel triomphe,' au contraire, si sur une ligne continue,

» la Pologne est natlonalement rétablie de Posen et de

» Dantzig à Wilna! DSans l'ordre politique, Teffet sera pn>-

» digieux et te' plus moral qu'ait vu TEurope. La déplo-

« raWe faute du fègne de LoiHa XV sera réparée. La

» Pologne partagée sans la France, contre îa Trance, sera

^•reconstituée; un Arein donné à la Russie, un contre^poids

» à TAutriche, un complément d'humiliation à la Prusse^

» et le protectorat delà France apparaîtra fondé sur un des

» plus grands a(;tes de réparation qui se soient aeconiplis.

» Sans tioute, une telle révolution, ou plutôt un -tel retour

» à l'ordre ne s'achèvera pas sans une grande gtierre. Ce

x> n'est pas là ce qui peut s'éviter. Mais le terrain tle cette

a guerre sera le meilleur^ le but atteint dès le commence-

A ment, et tes cbanôes militaires grandes avec certitude

» pour le lôen, et nulles pour le mal, iiu lieu d'être incal-

» culables, comme 4ans une invasion aventureuse et sans

» limite. » "

c< Dédommagée en Illyrie et au <lelà du Danube, T Autiîche » se résignera à'ia perte de ses provinces polonaises, lam* » beaux sanglants^ si pénttilement arrachés, ei encore si » mal réunis.. Elle n'aura -pas du moins de^ tentations » d'espérances ennemies et- d'alliance étrangère, que peut x> lui donner une expédition douteuse, q^ii aurait passé » devant die, pour aller s'enfoncer à cinq cents jieues,

» dans Jes hasards d'une guerre inconnue. On a mesuré » les Russes en Italie, en Prusse^en Allemagne ;. on en a » eu raison partout ; on ne sait pas encore .ce qu'ils » peuvent être au fond de la Russie, armés de leur dimat, ».de lepr barbarie jet de leur fanatique désespoir. »

On dirait, non pas un ancien ministre de Louis XVI parlant au César de la révolution franj;aise, pour l'avertir des ides de mars, mais la Pologne elle-même parlant à rOccident tout entier, à travers les temps et Thuoianité. En effet, le sens commun, qui était en 13i2 la même chose qu'en 185/i, n'a jamais eu qu'un unique plan de campagne à dicter contre l'Eneelade russe. Alors, comme aujourd'hui, comme demain ^t à perpétuité, jusqu'à ce que ce soit réparation accomplie , il ^'agissait de constituer avec les armes polonaises une. vaste et solide colonie militaire, contre tous les efforts que tenterait le Tttan pour escalader de nouveau l'Olympe européen. Une fois détaché de cette charpente vertébrale et propulsive dé la Pologne, qui donne des formes et le jnouvement aux insaisissables contours de la Moscovie, aux tremblants marécages de ta Finlande, aux vagues steppes de la Tartarie, il perdait pied sur la brèctie du monde. Vaincu sans combat ^ il retombait enseveli sous les glace» et les rochers de TOural, pour les faire^ vainement retentir de ses rugissements de damné, jusqu'à ce que, absous et transfiguré par l'impuissance duinal, il se résignât enfin à vivre de la vie frugale et honnête des autres nations slaves.

Mai^ cette halte intrépide dans le fort avanoéde la Pologne, avec le plateau de Smoleïisk pour bastion, la Dwina et le Dnieper pour chemin couvert, le monde, civilisé pour garnison , était une image trop simple pour l'œil éperdu qui, à travers les prismes incommensurables de la Russie, poursuivait déjà l'ombre de l'Angleterre sur les bords de l'Indus. On sait ce q4ie l'empereur y substitua-: quelques

LA POLITIQUn DB NAPOLÉON ET hA MLOGNE. 177

levées. Or, de ce qu'une nation peut être nûHtarisée tout entière sans cesser d'être une nation, il ne s'ensuit pas que réciproquement des recrues constituent une nation. An lieu d* enrégimenter la nation polonaise^ Na)X)léon en arracha qudques régiments : accroissement purement méca* nique et superflu d'un mcombrement déjà colossal ; ac* croissement qu'il pouvait trouver partout ailleurs, et sans préjudice de cette succursale du monde occidental, que vingt millions de Slaves-Latins offraient de lui ériger surie seuil de l'Europe. .

Est-ce que Charlemagne , dont Napoléon prétendait re* prendre et compléter l'oeuvre, aurait dédaigneuses Marches Polonaises ? Est-ce lui qui les aurait échangées contre la fille du ehagan des Avares, et n'importe combien d'esca* drons Longobards ?

Nous croyons peu utile d'infliger à la mémoire de Na^ poléon la citation de ses confessions de Sainte-Hélène au sujet de la Pologne; car les repentirs de l'impuissance ne rachètent que rame du péniteilt et ne profitent guère à ses victimes. D'ailleurs,. tout te monde a ces aveux en main; chacun peut donc s'asseoir dans ce confessionnal et régler son absolution à la mesure de ses propres péchés. •

Mortellement blessée des dédains derOccident, la nation polonaise rentra alors dans le fourreau , comme une épée trop lourde pour le bras auquel elle s'offrait. Nation neuf fois séculaire, la Pologne est un organisme complet, insé*cable, absolu, dont il n'est plus temps de discuter la nature, et que l'on ne saurait débiter en détail. Ce n'est pas un royaume de Prusse, qu'un traité de Hubertsbourg a bâclé, qu'un traité de Tilsitta débâclé, qu'un traité de Viehne rapiécera avec des morceaux tout différents, sans autre dérangement pour la chrétienté qu'un déménagement de douaniers. Au contraire, telle est la perturbation apportée dans ioutes les fonctions vitales de l'Europe par ie

démembreinent de la Pologne , que nulle chose empruntée à ce désastre ne saurait profiter à personne , excepté è la malfaisance des Tsars. Aussi, rien de ce que Napoléon pré^ tendait déclouer du tombeau decette nation ne pouvait avoir pour lui de valeur réelle. Tirer de la Pologne des régiments sans^ restaure» la Pologne elle*même, t^'était inutileinent profoner des reliques : prendre pour palissades quelques épines cassées à la sainte^couronne. Et à preuve i\\x'uM mrmée pdonaiâe ne se réduit pas à un certain nombre de bataillons et d'escadrons parlant polonais entre eux, vêtus de bleu et d'amarante , coiffés de chapskas plus ou liioins carrés, c'est qu'à ces signes on en trouverait une i rheure qu'il est, plus forte et plu^belle que celle de Tlimpire, sous les trois régimes qui , avec ces &50,000 excellents soldats polonais, tuent la nationalité polonaise.

Une armée polonaise, à notre avis, c'est la dime da sang polonais recueillie avec joie et amour dans le même calice expiatoire ; ce sont les laraies de toutes les mères polofiaises, répandues poux* implorer la mort ou le triomphe

pollaotife de leurs fils allant communier à ia même bataille;

f)'est la nation entière et soaveraiue, envoyant par suffrage universel à la diète de Dieu, son dixième, son huîtième, l^n (cinquième de nonces , avec un mandat impératif de résurr4Ctiûn4ans leurs sabretaches. Quiconque n'aura pas bien compris cela, fiil>41 Napoléon 1^, pourra pout-étre gagner sa l^taille de fiorodino, n'ayant que 18,000 Pdoj)ais à spn aile droite , mais il périra toujours au pasiMtge de sa Bérézina , même avec la division Doinbrowski pour téte4e-pont.

i^es procédés résurrectionnels de 1806 ,1800 et 161!2 iBont donc jugés, aussi bien quo ceux de 179&. Nom pouvons élipiiner tout cela, -

£n 1815, un débris de Pologne^ épargné par l'étourderie Qu }a malice du congrès de Vienne, fut accroché comme un

TRANSFORMATIOM OB l'esprit POtONAlSDBPUIS 1830. VjQ

harpon au flanc de la baleine polaire, soiib le nom derm/aumè eonstilulionnel. Cet engin, dont la diplomatie n'avait probablement pas bien calculé la portée , obéit en 4880 aux harponneiirs de Juillet, par la plus formidable secousse qu'ait éprouvée Ja Russie moderne; el puis<iue JulHet tenait le bout de la corde, le baryton montant ferme, le formidable cëtaeé Semblait pris. Riais Juillet, qui ne péchait que dti bout des doigts et avait peur d'éclabousser «on habit neuf, lâcta corde , harpon et baleine. Le monstre victorieux fit tout sombrer autour de lui, grandit du double et vogue encore. « Chacun chez soi, chacun pour soi.» -

> Ce n'est là heureusement rpie laspeet extérieur de cette grande insurrection polonaise, qu'il importe bien plus d'étudier en elle-même et en parallèle avec celle de 1794 comme mesure de ce qu'un cojn de Pologne est capabto de tenter contre les forces réunies de la Russie, si pm que tiâ coin dispose de quelque armement national. Personne n'ignore que, quoique hmitée en étendue ab bassin incomplet de la Vistule, et en profondeur à la popalatioo mobilisable par les procédés de la constitution de t8i5, /B'est à-dire au cinquième à peine de la puisswce politique et économique de la Pologne, ce souièvement «le iSâO^, a tenu en échec pendant dix moi« toutes les a^ méea de l'empire russe. N'ayant d'ailleurs succombé que par un ench«»îneraent de fautes gouvernementales et stratégiques, dont il serait pour ainsi dire impossible dé retrouver jamais to combinaisoi) dans le calcul des hasards,- elle « du moins jeté pour l'avenir autant de lumiè'es sur l'inextinguible vitalité des vaincusque sur lesdéfauts dé la euirtgse de» vainqueurs. Ce n'est que d'après et depuis la résistance ée cette fraction de la domination tsarienne ô sà'totd- <W, qfie l'on a. |)U évaluer avec précision et ce que laKussSc gagne -à l'àbsorptionde la Pologne, el ce qu'elle perdrait à m être détadiéft. Par contre^ la dwte si ramentaWe d'un

180 DB LA NATIONALITÉ POLONAIftfi.

soulèvement oommencé avec tant d^éclat , a démontré que les données fournies par celte époque au problème de la résurrection polonaise, étaient encore loin de suffire à sa solution.

Réduit en corollaires, cet enseignement porte :

1* Que toutes les fois qu'au lieu d'embrasser en surfece la totalité du pays , et de solidariser en profondeur toutes les couches de la société , une insurrection polonaise ne réussira qu'à agiter quelques provinces et certaines classes de la population, tout l'héroïsme de ce fragment, déjà désarmé par l'inertie de son propre reste, se brisera en peu de temps contre la prépondérance sommaire de l'ennemi.

2* Que chaque fois qu'une insurrection polonaise voudra se borner à secouer un seul des trois jougs qui s'accordent à étrangler la Pologne de leur cordiale entente, elle «e privera par là des deux tiers de ses facultés , sans imposer la réciprocité à ses oppresseurs ; puisque deux d'entre ceux-ci n'en formeront pas moins l'infaillible réserve du premier engagé, constamment prêts à donner, dès que celui-ci les en requerra. Cela revient à dire qu'en principe il vaut beaucoup mieux soulever dans la même période d'affiranchissement les trois tiers de la Pologne contre ses trois oppres* seurs, qu'engager successivement chaque tiers contre son (^presseur respectif, sauf les délais de tactique et d'oppor* JUiqité que peuvent con\porter les applications Qiatérielles de ce principe.

Mais, et enfm, 3* que ce soulèvement de la Pologne tout entière en surface et en profondeur, contre toutes le^ forces d'oppression réunies, n'est admissible qu'à la condition que l'Occident fera franchement contre^poids à l'excédant de ee triple obstacle , et ne se bornera pas à crier du haut de sa sieste pacifique aux pauvres gladiateurs, de mourir décemment pour la récréation de ses journalistes. Et il faut non*seu1ement que l'Occident se forme en colonnes

TRANSFORMATIONS DE l'eSPHIT POLONAIS DEPUIS 1830. 181

d'appui derrière les assauts de toute insurrection polonaise, comme se forment régulièrement dans le camp opposé les colonnes de deux des démembreurs derrière fa résistance du troisième ; niais il est encore absolument nécessaire que les Occidentaux ne contrarient pas les manœuvres de leur avant-garde , ne jalousent pas ta liberté de ses allures , ne troublent pas les élans de sa transfiguration par des pruderies de vieille tante, et soient très contents de trouver, faute de mieux , vingt millions de Taborites à la place de vingt millions de Cosaques. Il n'est pas déjà si facile à la Pologne d'opérer ce changement de front sous la gêiie de trois mille bouches à feu*^ donc, que les Taborites soient de votre goût ou non , ne tirez pas par derrière, s'il vous plaît!

Ainsi l'insurrection-de 1830-31 n'aurait pu réussir qu'en puisant au miracle de son désespoir l'équivalent de oefi brois garanties; mais comme depuis 1815 les congrès ont in* terdit aux nations toute espèce de miracles , il nous faut encore écarter de notre problème général ce modèle de renaissance, et passer. Recueillons seulement avec la piétç la plus attentive les enseignements particuliers que ce troisième supplice de la Pologne a transmis à la génération actuelle: ^

Les guerres de 1792 et 179ft n'avaient légué aux fils de leurs combattants qu'un nom d'homme : le nom de Kos* ciuszko ; encore ce type d'héroïque humilité , ce véritable Christ d'insurrection devait-il rester incompris de <îes légionnaires dépaysés par la victoire, qui, emboîtant le pas sm* la République et l'Empire, promenèrent pendant vingt ans toute leur patrie nouée en cravate à leur drapeau. Ces Légions Polonaises, à leur tour, ne léguèrent à la gêné* ration de ^830 ( pardonnez^nous la vulgarité du mot, par égard pour sa justesse) que le chic militaire des Français ; chic assurément très remarquable , mais qui • ne suffisait plus pour nous faire porter une si rude croix au somRfiet

^'un aussi rude caivaire. Ce ne fnt que rinsurrection de 1880 qui donna à la Pologne moderne connaissance d'ellemême^ la doua comme d'un sixième sens pour regarder en ooi^ et lui expliqua d'uii seul coup tous les mystères de son long martyre.

. A partir de ce moment, les Polonais n'eurent plus besoin d'augures étrangers pour leur tirer Thoroscope de la patrie. 11» virent tout seuls et clairement que toute la raison do leur impuissance interne et externe consistait dans Tasseryissemënt économique du peuple polonais.

. La seule nation, en Europe, après les Scandinaves, qui n'ait point de race conquérante, la seule qui ignore la féodalita, et par conséquent la noblesse de violence, eette nation originairement'Chrétienne et égalitairc par excellence, avait, insensiblement et dans la quiétude même de srt démocratique homogénéité, revêtu les dehors de la plus aristocratique et de la plus païcnhc des nations. Tout en réservant le principe de sa fraternité, agricole et guerrière, elle avait, pendant deux siècles de décadence , relégué peu à peu ses «leilleurs citoyens et ses meilleures armées sUr la paille ipour confier ses blés, ses armes et sa liberté à la garde des chafançons. Est-il étonnant que ces insectes aient trodvé plus commode de partager le blé de la Pologne avec les -patsquede le leur disputer, et que tant que la garde n'en ^<?ra pas confiée à ceux-là môme qui le produisent, ce sera ^toujoars du blé mal gardé ? Comme de plus , en Pologne et ;dang toute la Slavic, la liberté et la force, c'estie blé, tout :1e problème politique, économique et stratégique de notre ; Affranchissement national à partir de 1882 se trouva ex- >t)rimé; ainsi : Ééant donné zéro de fusils multiplié par zéro de florins , substituer une nation de citoyens à une oUgar- ;ehie de charançons qm protègent cent millions de rais, . .Une soiûété fameuse , véhémentement soupçonnée de .'Mkffeft^ma, pareequ'cUe trouvait ce partage économique de

TRANSFORMATIOIIS DE l'esPRIT POLOHAm DEPUIS 1830. I8d

la^Pologne aussi ficbeux que son partage politique^ se voiia dès 183/i avec plus d*ardeurque d'algèbre k la solution du problème ainsi posé. Nous succombâmes à la peine^ même en substituant des a> aux sëros, dans son énoncé. La prison et les échafauds embrouillèrent nos calculs , et plusieurs d'entre nous furent très sérieusement mangés en hachis^ avec leurs femmes et leurs enfants, par les porcs des paysans dont nous prétendions faire des citoyens. D'ailleurs les enquêtes auslro^prussiennes, M. Guizot et toute son école ayant donné raison aux por(» des paysans gali* dms, il fut convenu entre charançons que cette tentative de 18/i6 ne compterait pas du tout dans le matyrologe rédempteur de la Pologne. Ceux qui lui survécurent crurent bien démêler à travers tous ces démentis officiels une hési-» tlition de colères qui annonçait la prochaine et éclatante révimon de leur procès au tribunal des peuples ; mais le demiçr coup était porté à la noble candeur de l'esprit polonais, et il s'opéra à l'instant même en lui cette révcdu^ tion de colère sacrée que nous avons signalée dans l'histoire contemporaine de ses développements.

Rappelons-nous que, bien vite consolés des duretés de 1831, par une hospitalité qui en semblait la confession, les Polonais étaient aussitôt retombés dans leur culte cou* tumier pour l'Occident. Pour l'intelligence de celte natiort tourmentée par le besoin d'adorer autre chose que sa servi* tude« tout comme avant 18M, le soleil do l'humanité, mar* chant à rebours du soleil planétaire, se levait chaque malin dans les rues de Paris pour aller se coucher dans les mines de Nertschinsk et y ()orter aux forçats de son patriotisme les promesses de ses proscrits. L'émigration tTéléguée parla patrie auprès du char Ât cet Osiris, en recueillit ainsi peu*dant quinze ansies moindres oracles, dont elle-eomposa des tables de-commandement pour une Pologne nouvelle. Bien qw Id liberté polonaise se sentit d'une autre origine et d*un

i8& DE LA IfATIONALlTÉ POLONAISE*

autre tempérament que rafifranchissement occidental de 89, eUe se plia avec im empressement plein d'admiration et de repaitir aux aigres remontrances du libéralisme français et se fit son disciple le plus docile, à la seule condition d'en obtenir un peu de poudre et les ftisils dont ne savait que faire sa garde nationale*

A entendre pendant quinze ans des gens qui passaient pour les mieux versés dans la matière, nous répéter unanimement que c'était notre féodalité qui avait été cause de tous nos malheurs; que nous étions une nation d'aristocratei^; que nos paysans étaient des serfs sans pakîotisme et sans nationalité, parce que la propriété n'était pas assez divisée en Pologne; qu'il nous fallait donc, prenant exemple de l'Allemagne, en faire un tiers état; qu'en un mot mieux leur valait une Pologne démembrée par trois ou tout au moins par deux Ëtats-civilisés à leur façon, qu'une Pologne rétrograde 6t barbare : nous commençâmes  douter de nos propres sens et leur promimes de refaire unePologne dont la France serait contente. Dieu nous comptera un jour, si le libéralisme français ne le peut, tout ce que mus a coûté cette refonte du démocratisme slave dans les matrices de l'idée de Juillet. Pour complaire «^ ces censeurs, l'émigra^ tion polonaise mit en état de siège toute l'histoire de la Pologne, suspendit les constitutions de sa gloire, lui chercha du mieux q^i'elle put une féodalité et des vassaux , une race conquérante et une race conquise, le besoin préa* laUe d'une révolution de 93, <;omme la raconte M. Thiers, et tout ce qui en découle.

Instituée pour réduire les libertés polonaises et françaises au même dénominateur, sans quoi, disaient les bourgeois de France, jamais nous ne pourront nous additionner et marcher ensemble, la Société Démœraiique fit taire toutes les répugnances nationales et décréta que c'étaient notre aristocratie et nos superstitions qui nous

TRANSFORMATIONS DB l'eSPRIT POLONAIS DEPUIS 1830. 186

avaient dégradés; que désormais nos paysans deviendraient des bourgeois et notre Ordre Équestre des industriels ; que notre fraternité agricole et chevaleresque ferait place au libre individualisme, Tantique commune Slave à la propriété parcellaire, la justice dé paix aux tribunaux correctionnels, et la Révélation aux Mathématiques* Comme en définitive, tout ce que nous empruntions ainsi à VuUKtarisme occidental valait encore mieux queles vertus patriarcales dont nous laissait jouir la censure ru^se, prussienne et autrichienne, la nation ne pouvait se plaindre du change et opina du bonnet. Réduite chez elle au mutisme^ la glorieuse infortunée nous avait passé depuis quinze ans sa procuration avec serment de trouver bien fait tout ce que nous ferions. Donc, persuadés que cette fois-ci TGecident n'aurait plus i se dédire, nous jetâmes au même oubli la bannière de Lokiétek et la livrée des Czarto^yski, pour aller afficher notre catéchisme démocratique aux portes de là cathédrale de Cracovie, le 21 février 1846.

Eh bien, la bourgeoisie souveraine de FOccident n'en parut pas plus flattée que de toutes nos tentatives précédentes. Ne pouvant phisnous traiter d'aristocrates, elle nous traita de démagogues el, chose incroyable, dans les débats qui s'ensuivirent entre nous et nos vrais aristocrates, c'est aux imprécations de ces derniers que s'associèrent tous ces organes officiels. Ces nobles de Pologne rappelant le peuple dans leur cité militante» n'étaient plus d'assez bonne maison pour MM. Thiers et Dupin. A la bonne heure les patriotes sages et modérés qui , fidèles au sol , prospérant dans le vide fait par les émigrés, avaient acheté des patentes de comte des gouvernements réguliers, et aidaient les gendarmes de ceux-ci à maintenir lès paysans à la corvée.

La génération de 18&6 éprouva alors de nouveau, à regard de la France, le poignant et amer serrement de cœur qui avait déjà navré les générations de 1813 et de 1830.

La Pologne entière, comme illuminée jusqu'au plus profond abîme de seâ angoisses, s'aperçut de nouveau que, quoi qu'elle fit^ quoi qu'elle oubliât, quoi qu'elle pardonnât elle-même, rien ne lui serait pardonné par les heureux et les puissants de la terre, tant qu'elle ne leur aura pas arra^* ché elle-même sa place à leur banquet. Force lui fut de reconnaître que , dans la juxtaposition substituée par les révolutions occidentales , sous le nom d'équilibre , à l'ao'» cien écrasement féodal de l'Europe^ il n'y avait ni plus ni moins d'iniquités que dans celui--ci; que d'ailleurs pas plus de charité entre les peuples qu'entre les individus, et que l'ordre consenti piar la France du x»* siècle , bien que pesant à distance , pesait tout autant sur le supplice des nationalités crucifiées pour lui que la cruauté immédiate des puissances crucificatrices^, qu'en conséquence , la Pologne ne pourra respirer qu'après avoir fait sauter jusqu'à la dernière , jusqu'à la plus lointaine , toutes les voûtes de «on sépulcre, devenu grand comme le monde.

A partir de ce moment, elle jeta au feu toutes les honnêtes mais empiriques recettes que la Société Démocratique lui avait apportées de France, et se recueillant en ellemême, elle fit deux parts et deux fonctions de son être.

Par son émigration multipliée, rajeunie dans le sang de ses nouveaux martyrs, elle chercha par le globe entier l'alliance naturelle de tout ce qui souffre et saigne, contre tout ce qui prospère et écrase, sans se préoccuper d^ucune autre distinction-. La période de propagande fut déclarée close, les vingt lignes <lu programme de Cracovie reconnues comme renfermant tout ce qu'il convient de savoir aux simples soldats de la démocratie. Le râle testamentaire jde Potocki , de Zarski , de Chociszewski , de Kapuseinski , de Wisniowski , eiKpirant sur leur& gibets , sen^lait nous i^rier : « Désormais, pas plus de forum que n'en souhaitait •^apoléon ; asse2 comme-cela de parlementariême^ eomme

TRANSFORMATIONS DE L* ESPRIT POLONAIS DBPtIS 1830. 487

Ton dirait aujourd'hui, mais en revanche une lutle patiente et sans trêve contre tout ce qui empêche ou retarde matériellement la restauration de la république polonaise; dévouement sans examen à quiconque distribuera -des cartouches et des occasions pour ce combat. Que le désespoir de la Pologne étouffé par Tamphictyonie européenne à Varsovie, à Cracovie, à Lemberg, à Posen, à Yilna, respire par sa lave refoulée, jus(|u'aux antipodes de ces étouflfoirfi^ s'il le peut.- De qui a pour prison et pour geôliers , non plus son pays et ses vainqueurs, mais le globe et tous ses maitresxonjurés, les capitales «ont partout; ses champs dfe bataille aussi, sa délivrance aussi* Tremble donc et délire d'un pôle à l'autre, planète de malédiction! jusqu'à ce que tes flancs lassés aient restitué a l'humanité l'impérissable nation que tu as voulu dévorer. I/émigration polonaise^ hier élite lettrée et inoffensive du plus inoffensifdes peuples, ne sera plus dès ce jour qu'un fatal contingent de l'armée universelle, qui pendant un siècle peut -être 4 ébranlera de ses assauts cette universelle fiastille. Durant tout ce siècle de Fer, elle aura pour unique mot de passe, à travers les combattante et les ténèbres : <' Es- tu pour ou contre la -Pologne? » A ces mots près, elle n'écrira plus rien, ncvparlera plus, ne professera plus; le pays, empêché de combattre, aura le loisir d'élaborer lui-même sa pensée, qu'il ne dira plus qu'au Dieu juste et fort de la victoire. Quant aux forts et aux justes de la terre, ils la connais* sent, sans qu'il soit besoin de 1» leur imprimer ni timbrer. » Au fond cependant, notre démocratisme, essentiellement domestique, aurait bien voulu être dispensé d'allures cosmopolites qui n'allaient ni à ses habitudes, ni à ses espérances. Ce n'est qu'en roulant à contre-cœur sur \^ pente ouverte sous ses pas, par la haine des gouvernements et l'égoïsme tout aussi haineux des nations, que l'esprit poloriaip, naguère si modéré et si bienveitlanl, se trouva exil^

sans trop savoir pourquoi dans les plus farouches régions de la révolution universelle. Une fois là /il y resta avec la loyauté chevaleresque qui a de tout temps caractérisé ses alliances; mais s'il en résulte des dommages pour Thu* manité, que laliaine des uns et Tégoïsme des autres en répondent au tribunal suprême 1

Quoi qu'il en soit, les deux fonctions sus-indiquées de la V(Àogne polonaise se mirent aussitôt à travailler respectivement dans leurs directioas nouvelles, avec autant d'accord que leur en permettaient des plaies encore aussi saignantes. Tandis que l'émigration cherchait ses affinités militantes et vengeresses dans les deux mondes , avec une sourde et aveugle opiniâtreté qui contribua plus qu^on ne sait à cet ébranlement européen de i8/i8, sur les archives duquel la défaite a mis pour longtemps ses scellés de plomb, la Pologne interne parvenait chaque jour, dans sa réflexion privée, à une attente plus profonde et plus lucide de ses destinées. Elle continuait dapprendre à se connaître elle-même par la seule éducation qui profite aux nations comme aux i/idividus : celle de la souffrance solitaire et poussée jusqu'aux dernières limites de la vie. Il avait fallu à ce qu'il garait,, qu'également dérobées aux admirations et à la pitié de l'Europe, ses générations se familiarisassent pendant seize ans avec les massacres de Fischau, les fournées sibériennes, la propagande du knout et les jacqueries galiciennes, pour qu'absolument rien ne puisse plus les émouvoir plus tard : ni les expériences d*anatomie qu'elle sera peut-être réduite à pratiquer sur ses propres entrailles, ni les réclamations des voisins que ces brutalités scandaliseront , ni la remise de sa cause aux assises du Jugement Dernier. La catastrophe de i8/i6, épreuve suprême de cet apprentissage, semble avoir eu surtout pour objet de prémunir les minorités initiatrices et responsables de la Pologne contre tout étonnement et contre toute impatience à Tavenir ; de leur faire

TRANSFORMATIONS DB l'eSPRIT POLONAIS DEPUIS i850. 189

toudier da doigt, sans recours à aucune lumière extérieure, toutes les infirmités dont le joug étranger a frappé la société polonaise, afin qu'elles pourvoient par elles-mêmes à leur lente, mais radicale guérison; de leur donner la stoïque résignation de Moïse pour le lointain héritage de leur amour et de leurs sacrifices, sans qu'elles se-préoccupent ni de ce qu'en, pensent les Égyptiens, ni de œ qu'en induiront les Chananéens, ni de ce qu'en glosera Israël lui-même.

Grâce donc à 18&6, ni l'émigration, ni le pays ne furent surpris par le faux cataclysme de 18&8. L'émigration ne se laissa plus enfermer et désarmer dans un cimetière ; le pays ne se jeta plus à la tête des caprices de l'Oecident, demanda des gages, et n'en obtenant aucun, regarda passer la tempête sans lui livrer ses voiles. Avec une réserve incompréhensible cliez une nation uniquement connue jusqu'alors par ses vaillantes étourderies, la Pologne de i8&8 se borna à une seule expérience 4e vitalité militante, et cela en vue de sa propre instruction. Elle n'était tourmentée que d'un souci depuis les massacres de Galieie : à savoir si elle vivait encore dans son peuple, et si son Ordre Équestre, fauché par le martyre çt l'émigration, aurait à qui léguer le bénéfice de ses luttes souterraines. L'expérience fut brève et limitée, mais plus consolante mille fois pour le cœur maternel de la pafrie, que ne lui avait été cruel le parricide dé 1846. Pour la première fois depuis son abdication séculaire) le paysan de la Grande Pologne, comme celui de la Cracovie en 1794, comme celui de la Samogitie en 1831, redressa sa faux sur le manche, sans prendre l'avis des leUrés^, et alla redemander à la victoire contre l'étranger son droit de cité dans la république promise. A la vérité, ces combats n'ont retenti que dans un coin de l'immense et muette Pologne; mais cet humble coip n'avait-il pas été précisément tout ce royaume de Piast et de Ziémovit, qui à son heui>e venue, déploya comine un

idO M LA NATlONAtlfÉ POLONAIftB.

éclair, les ailes de son aigle sur la Slavie entière? Du reste, cette première réponse d'une nationalité opprimée aux invitations de la République française n*a été écoutée sur le moment par personne. On sait combien le nouveau gouvemement de la France, tout saisi et préoccupé de son entrée dans le monde des puissances comme il faut, fut contrarié de ce dérangement. Il en témoigna aux Polonais, par son ministre des relations extérieures, un déplaisir qui alla jusqu'à la plus détestable mauvaise foi (^); et sa première légation à Berlin ne sut par quelles excuses réparer nos maladresses deCracovie, dcXionz, de Miloslawetde Vrzesnia, dans ropinion du roi de Prusse et de Tambassade da Russie. 11 eu eût fait probablement de bien (Hus empressées encore à l'empire d'Autriche; maUieureusement pour la .diplomatie française, on ne savait où chercher cet empire à ce moment.

Il faut croire qu'en offrant aide et main forte à toutes les nationalités qui en éprouveraient le besoin, lo programme de la nouvelle politique internationale de la France avait espéré ne pas être, pris au. mot ; peut-être aussi , ce manifesta ne voulait-il faire allusion qu'aux nationalités qui d'un bout à Tautre farano da se; [)eut-ctre encore, eu ëgard à la façon dont w\ enseigne la géographie dans tout rOccidenl, prenait-illa Prusse et T Autriche ()Our des nationalités, et les paysans autochthones des deux berceaux de la Pologne pour autre chose. Tant est-il que les insurgés <lf Cracovte et de la Posnanie ne Rirent pas mieux traités par la Févolution initialriœ xle i8A8, que ne l'avaient été les insurgés de Kosciuszko par les négociateurs de Bâle, le Aintôme des Taboriles par Napoléon, et les adeptes de la

(1) Voyes oourc Hép<m§ê auco dépêches du chargé i*affair^ àê.Fmm» à Berlinj lesquelles ont servi d'autorité h toutes les diffaimlioiis miniftérielles , parlementaires et littéraires de M; de Lamarilne contre la çausie pokHUilie. 'Pààê , impriuifrie de IViiH Rénoilard , i HàS,

TRANSFORMATlOm BB L^ESPRIT POLOMAIS DEPUIS 1830. t94

Société Démocratique par les diplomates de Louis-Philippe. Tous ces censeurs ayant paru également difTiciles à conten» ter, le mieux qu'eût à faire la Pologne dorénavant, c'était de lie -piaire qu'à elle-même .

C'est {)oorquoi, déjà profondément recueillie dans sa propre conscience depuis Ja vaine tentative de 48&6, la Pdogne ruaôe refusa la porte de sa nécropole à tous les grattements et à toutes les prières des Cracoviens et des Posnaniens. Poumnique gage de solidarité et d'intelligence avec ses libérateurs, elle leur envoya un nouveau contingent d'émigrés, ce qui dans le langage symbolique, adopté depuis i8&6 entre 4a Pologne du dedans et celle du dehors, signifiait; comme nous le savons déjà : « Démolissez ma ppîion par l'extérieur, pour que je respire; car j 'étouffe et ne puis remuer sous le poids de cette. Europe entière qui m'a broyée contre la Russie, en s'étaiant pacifiquement sur ma servitude. J'ai beau creuser avec mes onglesce qu'il y a tous moi, je ne fais qu'enfoncer davantage. C'est de tout le fardeau de Tarchitecture des congrès qu'il faut m'alléger; e'est toiU cet amas de rochers de Sisyphe , dont on me vante les agréinents parce qu'ils sont taillés à' facettes et gravés de constitutions, que je vous sufiplie d'écarter ; cela ftiit , je romprai les liens de la Russie comme une toile d'araignée. Quant aux signes de vie et de tendresse qu'il Qie fallait de mon peuple , pour patienter sous cet impitoyable entassement, une poignée des cendres de Xionz m'a suffi. A quoi bon d'autres inoendies? E«t-ce que, plus ou moins allumé , tout le peuple de la Pologne n'est pai^ une seule et même forêt? »

L'émigration pcdonaise com^urit. Alors se produisit ee phénomène inexplicable pour les Etats etmstihUionnalisés par le jubilé de 1 848 : d'une Pologne arborant son drapeau partout, excepté en Pologne ; de démolisseurs bouleversant tout, excepté leur propre servitude; de sang pidonais

dérobé à la patrie ensevelie , pour en arroser toutes les autres plaies de la chrétienté.

Ébranlés nous-mêmes dans Texécution des mystérieux décrets de la Némésis polonaise, par ce concert d'anathèmes qui .s'élevait de tous les pavés détachés de son tombeau , nous doutâmes un instant de la sainteté de notre crime. Cette injonction d'aller reconstruire notre cité écroulée sous récrasant repos des repus avec les barricades de leurs NiniveSy répugnait à nos vieux préjugés, et Tépée flamboyante brûla nos mains d'apprentis. Nous associant donc un instant dans notre défaillance aux murmures de la civilisation invalide et thésaurisante qui demandait à être sauvée sous bénéfice d'inventaire, nous reprochâmes à notre pays le dur métier de trouble-fêtes qu'il nous faisait faire auprès d'elle , tandis que lui-même s'était retiré dans ses muettes tortures, comme dans une tente d'Achille. II fallut que tous 1^ Thersites de 18&9 lui jetassent la même pierre, et. la crainte d'avoir raison en pareille compagnie , pour nous ramener au respect de cette héroïque douleur. Nous croyons désormais que c'^st bien à Achille lui-même de choisir son moment.

L'impassibilité de la Pologne en 18&9 , après que tous ses appels à la République française eurent été rejetés en 1848, n'a pu surprendre que ces observateur^ ofTiciels qui ignoraient le travail intérieur de sa pensée depuis dix-sept ans. Mais les pieuses intelligentes qui pendant cette période d'histoire sépulcrale avaient été admises aux diètes anniversaires du 7 septembre et du 3& novembre, dans lesquelles, à l'insu des <)ongrès et sans liberum veto^ se débat la charte, de notre résurrection , entendirent très distinctement la Potogne déclarer ceci à ses infidèles alliés :

<c jV force de laisser mon eœur sans emploi, à force de renier ses battements et de l'ulcérer de dédains ; à force de me dire que je ne .suis J)onne qu'à troubler le banquet de

Page 1