‹ De la nationalité polonaise dans l'équilibre européenChapitre 34 sur 80 · LA DÉMOCRATIE POLONAISE DEPUIS · texte numérisé non relu

LA DÉMOCRATIE POLONAISE DEPUIS

cette secousse doit être considérée comme ravant-dernière du tremblement résurreclionnel de la Pologne. La politique empirique n'y a vu , comme de coutume , que quelques émeutes de paysans et d'émigrés, reniées par l'immense majorité nationale et immédiatement comprimées par Tirrévocable prépondérance de l'étranger. Après comparaison de ces pénibles et obscures tentatives d'éruption, avec l'éclatant artifice de 1830 et les grondements sonores de 18Û6, l'opinion vulgaire désespéra avec plaisir des ressources régénératrices de ce pays. Toutes les tyrannies de ce que l'on est convenu d'appeler la civilisation se crurent décidément soulagées d'un cauchemar qui depuis dix -huit ans les empêchait de vaquer à leurs intéressantes affaires, et une nouvelle couche de paix fut jetée par-dessus tous les enterrements de cette fatigante Pologne. Quelle diplomatie se soucie de suivre la flamme inextinguible des nations disparues dans les canaux mystérieux qui , pendant des années, la conduisent à travers mille détours, jusqu'à la bouche encore close des volcans? Qui s'est douté du sens renfermé dans ces petits jets de fumée que lancèrent pendant un instant les sources de la Vistule et les lacs de la Varta, en réplique au faux signal de Paris ? Ceux là seulement qui sont pieusement descendus avec les mânes des vaincus jusqu'à ces régions incandescentes de la pensée polonaise, où, loin de toute illumination artificielle, bout la matière des montagnes futures.

Ceci fait qu'en Pologne même, comme partout ailleurs, l'énorme mystification de 1848 a produit des effets très divers sur le patriotisme. Le patriotisme sensualiste qui ne livre ses espèces que contre jouissance immédiate en a conclu à l'insuffisance radicale de l'organisme polonais et à son discrédit complet sur les places de TOccident ; ce qui, dans sa conscience, le dispense à jamais de toute avance pour une patrie insolvable. Au contraire, le

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patriotisme véritable , celui qui se paie lui-même avec les ravissements incessants de la création par la souffrance, vit poindre au dernier fond de cet abîme la fin du chaps , et comme la septième journée de sa Genèse , après les six ébauches de 1794, i807, 1812, ISâO, 18&6 et 18&8.

Pour ce patriotisme-là, deux révélations, deux explications consolantes venaient d'être données à toutes les détresses précédentes des révolutions polonaises. A savoir : dans Tordre moral, que cette lutte souterraine de la vie contre la mort, à laquelle, sous le nom de discorde et d'anarchie, les partisans de la mort attribuaient rfmpotence insurrectionnelle de la Pologne, était au contraire une promesse divine de force et de rédemption ; dans Tordre mécanique, qu'il ne fallait plus à la Pologne ensevelie, pour se dresser debout et faire seule le reste, que deux choses toutes matérielles : 1° des fusils en guise de levier pour soulever d'un cheveu le couvercle de son cercueil, 3* une borne de frontière amie, pour point d'appui à ce levier.

C'est en effet 18/i8 qui a dit aux patriotes de cette trempe-là : « Dans ce cercueil que, en frappant sur les baltes prussiennes et autrichiennes, le marteau de la Russie se jQiatte d'avoir cloué pour l'éternité, l'activité organique prend le dessus sur la rouille. S'il y a des partis en Pologne^ c'est donc que tout le monde n'y est pas du parti des fossoyeurs ; si le peuple polonais y dispute sa place à l'aristocratie, c'est qu'il y a un peuple polonais ; si la nationalité polonaise a manifesté plus d'ombrage envers la êlavophagie allemande qu'à l'égard de la barbarie russe, c'est qu'il y a une nationalité polonaise pleine de discernement, sachant très bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait; si enfin les Polonais se querellent jusque daqs la nuit du tombeau, c'est qu'ils ont de la vie de reste , pour s'entr'aimer an jour de la résurrection. »

« Cependant dans ces dissensions que vous leur reprochez

La dékocrâtib polonaise depuis 18/1.8. 211

tant, il y a, convenez-en, une sobriélc de colère, une pudepr de ménage, que les nations les mieux porlantes ne gardent pas toujours. Voilà par exemple des démagogues auxquels Tabdic^tion instantanée de tous les vieux pouvoirs, jusqu'à la Russie exclusivement, livre ce cercueil à secouer et à retour^ier sans l'ouvrir, comme il leur plaira. Voici la houle des paysans écumant encore de la jacquerie galicienne qvii flrtputç jusqu'à le^ir t)râs et se presse au service de leur irresponsable et anonyme ambition. Dans ce crépuscule pleia de joies soinbres et de tentations, ils sont tout-puis« sants çt impuqissables pour le mal, désarmés et méconnus pour le bien : que cboisiront-ils ? L'aristocratie polonaise, qui de quart avec les démembreurs a pris à bail ce cercueil qtal assuré, s'agenouille éperdue entre le billot de ses dédaigneux coactionnaires et la hache de ses insultés. Imprudente! qui venait à peine d'essuyer la bave de ^s plumes, çiprès le linceul des martyrs de 1846 {*). Un tout petit cpup, uoe distr^ctipa de poigneti et la jacquerie de ^848. couvrait de ses vs\gues de sang jusqu'au souvenir de lapTéeédepte. Tout ce qui ne portait pas l'uniforme des démembxeurs ou 1^ faux des insurgés disparaissait daqs le tQurbillop des f^iits accomplis, et sauf l'étranger, plu^ de partis ÇA Pologne, a

A ce prix, l'insurrection polonaise pouvait se passer de l'appui de l'Occident et de la permission de l'Allemagne) et la p,Q.stérité la plus reculée aurait entend^ parler d'Ér^tyate, m^lgyéla conspiration de silence organiséeepntre sonexploit- Pui, niais dans ses féroces caresses pour 1^ patrie, l'insurrection l'aurait tuée, et la Pologne aurait perdu j/m-^ qn'à çon noip avec le c|ernier de ses partis ; pour une

(>) Eatre autres , voyez la fatpeuse Lettre d'un gentilhomme polonais^ à laquelle te patronage de M. de Montalembert essaya de donner k cette époque le caractère d'un manifeste européen contre la démocratie polo* nais^

heure d'orgie, elle se serait comme la démocratie cosaque, ou comme les paysans de la Galicie, livrée au socialisme tsurien et autrichien. U y a des révolutionnaires qui ne s^aviseraient pas de pareilles suhtilités, et ne sauraient faire ainsi du sentiment aux dépens de la logique, sans mentir à eux*mêmes. Ce sont ceux qui rebondissent sous la pression d'une aristocratie positive et véritable, c'est-à-dire d'une féodalité dont la patrie est V antipatrie des opprimés. Mais dans la société polonaise, où ce que l'on appelle raristocratic n'est pas une puissance, mais une négation, une démangeaison suppui*ante causée par la décadence et les partages de la République, en un mot, le dérange* ment plus ou moins profond de l'économie nationale, les plus ardentes polémiques n'aboutiront plus jamais à une guerre civile historiquement explicable. La plus furieuse révolution polonaise consiste à délivrer la démocratie autochthone de toute superfétation, puis à laisser agir la nature. En Pologne, faire une révolution radicale^ c'est restaurer le tempérament national, parla suppression complète de toute violence externe. Le jour où il n'y aura plus dans ce pays de faux monnayeurs russes, autrichiens et prussiens pour y fabriquer des jetons au coin de leurs traditions féodales, et de baïonnettes étrangères pour donner cours forcé à ces jetons, le royalisme et la noblesse de naissance n'y trouveront pas un liard de leurs blasons. C'est pourquoi la démocratie polonaise a tant d'adversaires enragés dans les intervalles d'insurrection , et qu'une fois l'insurrection proclamée, elle est forcée de se battre les flancs pour faire du terrorisme. Le seul terrorisme qui lui soit naturel et profitable, c'est celui de l'apostolat, dans les intervalles de l'action armée ; car alors seulement elle trouve sur quoi s'exercer légitimement et avec toute la passion du bon droit.

C'est pendant ces longs armistices pleinsde mauvais rêves

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