LE STATUT DE VISLITZA. 2S
C'est dans ce cercle de familiarité universelle, non pas dans la bourgeoisie, que se sont rencontrés et confondus les éléments originairement les plus disparates et les plus incom* patibles de la cité polonaise. Habitant de la ville ou de la campagne, descendant des Léchiles encore païens, ou fils d'un porte-balle de la Souabe venu avec les armées de 1812, si, sachant signer proprement son nom en polonais et ne marchant pas tout à fait pieds nus , il préfère , en outre, sa patrie vaincue aux démembreurs victorieux de celle-ci, excepté TA^roWie instituée par Nicolas et les comtes de pacotille autrichienne, personne, de l'Oder au Volga, et de la mer Baltique à la mer Noire , ne lui contestera sa qualité de gentilhomme. Seulement on comprend que ce terme français, traduction nouvelle du mot slachictz^ ne rend pas Vidée de ce dernier, qui veut dire plutôt citoyen. L'énorme quantité de noms étrangers qui, sans avoir changé d'une seule lettre, illustrent l'album perpétuellement ouvert de la noblesse polonaise, prouve assez que ce registre n'a jamais été le doomsday book de la féodalité anglonormande, ni le livre d'or des patriciens de Venise, mais un marbre jeté à l'honneur sur le grand chemin de la liberté, pour que tout passant de bonne volonté pût lui-même y graver son chiffre. A quoi bon un tiers état à côté de cela? 5* Ludzie volni (hommes libres), appelés dans les statuts rustici liberi^ par rapport aux prisonniers de guerre qui n'avaient pas encore accompli leur tâche de libération. Celte classe comprenait, soit les cultivateurs qui quittaient leur commune natale pour s'établir sur les possessions d'autrui à des conditions librement débattues, soit les gens de métier ou simples manœuvres temporairement engagés. Les premiers se divisaient en chalupniki (*) et en komomiki^ c'est-à-dire en possesseurs de maison avec jardin, et en
(1) Lévélel présume que le nom de chlop^ donné aujourd'hui à tons les paysans, est une abréviation étymologique de duilupnik.
SftS DE Là HàTlONALITi FOLOMAlSB.
locataires ou métayers. Les seconds, sous la dénomination de vyrobniki^ vivaient de salaire ou de concession agraire; mais sauf Tétai précaire de leur existence, rien ne les distinguait des autres citoyens de la commune qu*ils venaient habiter. Les Léchites se formaient ainsi une famille d'aides, d'associés, et probablement aussi de suppléants de corvées, qui les élevait au rang des kmietz-gospodarz, avec le mérite et la distinction de ne devoir ce patriarcat qu'à leurs propres efforts. A leur tour, les métayers qui se jugeaient capables d'établir une nouvelle goMpada en demandaient le fonds au dominium, ou le prenaient sur les terrains incultes, et faisaient ainsi rayonner indéfmiment la gmina. De terrain, il y en avait toujours trop) mais c'était la zapomoga» o'est«à-dire les frais d'établissement, avec assurance perpétuelle et de toute nature , avancés par le dominium et remboursables en corvées ou redevances également perpétuelles, qui limitaient cet essor particularisateur et promotif à l'élite laborieuse et intelligente de la population. On conçoit que , bien que facultatif comme tout le reate , l'héritage parcellaire des possessions ne comptait presque pour rien dans les éléments d'une fortune léchite.
6* Enfin les poddani ou sujets, seule classe privée de droits civiques. Elle se composait : i"" des prisonniers de guerre, pendant un temps de sujétion dépendant de l'accomplissement d'une tâche prescrite, sur les terres du clergé et des militer famoH; mais cette période de servitude ne pouvait jamais dépasser vingt ans ; S^^ des domestiques attachés aux personnes, volontairement oii pour dettes. Quelques écrivains , auxquels Bantkiè , Lélével et Macieiowsk) n'avaient pas encore révélé les profondeurs de réeonomie nationale, ont voulu trouver dans cette catégoriel entièrement disparue dès le xi\* siècle de la Léchïa , l'ori-» giqç de toute )a race des paysans actuels. Aujourd'hui que l'asservissement presque mAwm dç9 %u\v^ classes libres
LB gTATOT DE VISLITIA. fiAfi
par l'ordre équestre est connu dans toutes ses gradationsi et, pour ainsi dire, Iieure par heure de son tiistoire, cette présomption n'est plus soutenable. Ces sujets peu nom* breux, sans cesse affranchis, et rentrant à l'expiration de leur tâche dans le droit commun, attendaient apparemment l'époque de leur libération, pour se donner une famille, et n'ont pu fonder de race distincte. Us n'étaient, du reste, frappés d'aucune réprobation héréditaire, ne portaient ni les stigmates de l'esclavage antique, ni le joug du servage féodal, et finissaient tous par se perdre dans la masse du peuple libre.
Sauf cette dernière catégorie, dont d'ailleurs, après le statuf de Vislitza, aucune autre constitution polonaise ne feit plus mention , toutes ces classes sociales s'appelaient également , dans la langue du pays , lechy^ Mlachta , et dans la langue législative (cives). Toutes, en principe, jouis^saient des mêmes droits communaux et nationaux, dans li mesure de leur propre choix et de leur propre volonté. Cependant, dès la période historique que nous retraçons, œtte volonté , ce choix se trouve déjà entravé par des nécessités soit militaires, soit politiques, qui de fait établis* sent, non pas deux castes, mais deux sortes de mouventent dans les fonctions nationales.
Ainsi représenté par la royauté et ses dérivés, l'État forr mait une puissance parallèle à la société et indépendante de son économie. Laissant toute liberté à la démocratie communale, TEtat passait à côté, agissant par ses propres ressources et par son propre personnel gouvernemental : celui-ci consistant dans la classe des militer famosi et leqrs cortèges facultatifs ; celles-là, dans les domaines imperson* nels soustraits aux communes, ou dans les territoires colo-r nisés pour le compte de la couronne par les rmtiei liberi^ les étrangers et les poddani. Il en résulte, sous la dynastie des Piasts, une oligarchie, mais une pligarchie purement
^kO 1>E LA NATIONALITÉ POLONAISE.
politique et seulement accolée à la véritable histoire natio* nale. Il n'est pas surprenant qu'au t^mps où l'observation des chroniqueurs s'arrêtait aux sommités apparentes des sociétés, cette classe gouvernementale en ait seule été aperçue, et remplisse toutes les annales de la Lécho-Chro^ bâtie. Mais comme, d'une part,^ elle manquait de fondement et d'organe dans les institutions autochthones, et que, de l'autre, elle ne pouvait se prévaloir, comme la féodalité, d'aucune légitimité conquérante, elle se chercha une analogie dans le patriciat romain. Le haut clergé, qui lui avait fourni l'idée et l'exemple de cet ingénieux anachronisme, et qui lui avait enseigné tout ce qu'elle savait sur l'antiquité, soutenait sa fiction, popularisait son prestige et partageait avec elle toutes les grandes charges de l'État; mais ce n'étaient point du tout un clergé et une oligarchie de régime féodal, car ils n'avaient d'action que dans la sphère, en ce temps-là complètement latérale, de ce que l'on appellerait aujourd'hui les trois départements de la diplomatie , de la guerre et de la liste civile.
A la vérité, comme délégués de la royauté, les plus hauts dignitaires de cette oligarchie se distribuèrent aussi le gouvernement des provinces et des villes fortifiées, avec titre de voïévodes et de castetlans; mais la signification de ces titres en indique suffisamment l'origine et les attributions toutes militaires, la valeur temporaire, et n'implique pas d'autorité civile ni sociale sur les citoyens, lesquels s'administraient eux-mêmes dans leurs assemblées.
D'ailleurs l'emploi, comme langue dominatrice, d'un latin timide et inapplicable au ménage des communes, imposait à l'aristocratie une sorte d'infirmité salutaire qui l'arrêtait constamment à la limite des franchises autochthones. Ce n'était donc qu'une franc-maçonnerie qui devait s'éteindre, en se répandant sur toute la nation, dès que la curiosité vulgaire mettrait le pied dans son temple, ce qui arriva, en