PÉRIODE DE LA DÉMOCRATIE TRIOMPHANTE
disent; mais, dans cette fraternité en exercice perpétuel de dévouement réciproque, c'est la mère, la sœur et la fiancée qui paraissent avoir joué le rôle le plus considérable , par la persistance et Tintimilé de leur empire. Complètement étrangères aux agitations de la république, les femmes constituaient dans la gmina, devenue une seule et immense famille, le jury permanent des coutumes et des relations locales. Au milieu de ces délibérations, de ces repas, de ces travaux communs à des centaines et à des milliers de concitoyens, elles partageaient sans cesse, avec les cérémonies de réglise, la présidence, le contrôle, la consécration des moindres gestes de la vie sociale. Jugée sainte, impeccable, et comme telle supérieure à Thomme en tout ce qui n'est point labeur physique ou gouvernement de l'État, la femme polonaise des xiV, xv" et xvi* siècles semble avoir pleinement mérité ce culte par la fière innocence de ses mœurs, car, comme la vestale antique, elle pouvait assister à toutes les tempêtes du Colysée, sans que jamais le sang ou la bave en rejaillit sur sa robe de lin. De là au xvn* et même au xvni* siècle celte pureté et cette élévation de la morale privée, survivant en Pologne aux licences de la morale publique, puis se réfugiant encore au foyer des familles devant la corruption politique qui précédera les démembrements de l'État, et ne succombant enfin que sous les dernières désillusions du patriotisme.
En attendant, c'est de ces vaillantes ruches de paysans, mazours ruthénisés^ qu'est sorti cet innombrable essaim de citoyens, comme il n'y en avait eu que dans la république de Cincinnatus, à la fois manœuvres et lettrés, soldats et capitaines, métayers et maréchaux de confédération, qui pendant trois cents années portèrent si loin les frontières et si haut l'aigle blanche de la Po-lechïa. Civilisation chrétienne! regarde donc un peu ce que tu as laissé s'installer sur ton
seuil européen, à la place de cette Illustrissime République
de Pologne (*). Mais cette plèbe héroïque ne nous eût-elle ainsi laissé que la mesure de la véritable noblesse à laquelle peut atteindre solidairement respcce humaine sous le régime absolu et trois fois centenaire de la Hberté, de la fraternité et de Tégnlité, qu'elle aurait déjà abonné sa postérité à une résurrection perpétuelle , et récusé tous les jugements ultérieurs de l'infortune nationale. Historiens, poètes, philosophes polonais, quelle que soit leur opinion sur les autres époques de nos annales , tous s'accordent dans un pieux enthousiasme pour ce monde de populaire majesté, dont les vestiges donnent aujourd'hui encore leur forme à tous les décombres de la patrie. Ordinairement si méticuleux, si confus, si défiant au milieu de son labyrinthe de science universelle , le vertueux et chagrin Lélével luimême, comme ravi par ce triomphe irrécusable du génie démocratique, se débrouille ici et devient d'une clarté solaire. On sent que ces pages de l'histoire de son peuple chéri sont les seules que le pauvre anachorète ait écrites avec les larmes diamantées de la joie.
S'il est cependant un indice que la terre ne sera jamais que l'église militante de l'humanité, et que le type de l'homme, même du meilleur, n'est encore qu'un animal de combat qui ne pourra se reposer victorieux que dans la vie future, c'est bien dans les défauts de cette colossale démocratie polonaise qu'il faut la chercher.
Au milieu du xvi« siècle nous trouvons la gmina léchite remplaçant, d'une part, la rudimentaire commune des anciens Slaves dans la Lccho-Chrobatie , et entée, de l'autre, sur toutes les populations autotîhthones des six bassins de la Dw'ina, dîi Niémen, du Bug, du Dnieper, du Bog et du Dniester. Cette formule de démocratie ascensionnelle étant trouvée, il semblait qu'il n'y eût qu'à faire monter
{}) Titre iniernatioDa] àe TÉtat.
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par la même échelle toutes les couches et toutes les générations de la république; mais nous avons déjà entrevu que deux résistances parallèles devaient contrarier de bonne heure cette promotion, cet anoblissement universel de la société polonaise. A l'ouest, dans la vieille Pologne, ce ne fut que la jalousie longtemps impuissante des couches déjà émancipées; mais à Test, dans la Pologne nouvelle, la gmino-vladnost léchite rencontra la redoutable concurrence d'une oligarchie positive, fondée en partie sur des traditions de conquête , en partie sur les investitures jagelloniennes. Ces deux cas de féodalité se trouvaient malheureusement prévus et légitimés par l'union de la Léchïâ avec la Letto-Ruthénie.
Dans la vieille Pologne , après s'être déchargée de sa fragile aristocratie sur les provinces agrégées, et avoir pris sa place dans l'exercice de tous les pouvoirs, la plèbe anoblie n'eut d'autre souci que d'empêcher les kmîetz d'en faire autant à son égard. Ne pouvant se fonder, à cet effet, sur aucun pacte naturel ni historique , elle en appela àûx riécessîtés économicjues. Abusant de sa souveraineté législative dans les représentations appelées seîm (diète), qui avaient remplacé les anciennes vietza, et sous prétexte d'assurer la production agricole, elle fit promulguer par ses nonces règlement sur règlement, pour attacher les nonanoblis à leurs gminas, et aggraver les corvées dues aii domaine neutre, converti lui-même en bien privé des administrateurs. Ces règlements n'avaient, du feste, qu'un caractère policier ; de sorte que, tout eh s'en attribuant le bénéfice, les grands possesseurs prétendaient, en les exécutant, ne remplir qu'un office de leur magistrature dans l'intérêt de la république, sans enfreindre en rien les droits de leurs administrés. ïl ne paraît pas non plus que' le but spoliateur et inavouable de ces ordonnances ait été sérieusement atteint avant la fin du xvi* siècle, puisque, malgré
leur nmltiplicalion et la rigueur de leurs termes, la masse de la slachta ne cessa d'augmenter, pendant toute cette période, avec une progression constante, pour se répandre par inépuisables milliers de Touest sur Test. Or, ce n'étaient pas apparemment les Léchites, déjà dotés, qui émigraienl ainsi, mais la classe des kmietz, comprimés dans leur essor.
A la vérité, le statut de Jean 01bracht(*), quatrième Jagellon, statut promulgué en 1496, semblerait déjà abroger la plupart des libertés accordées aux cultivateurs par celui de Vislitza. Il défend aux kmietz et à leurs familles d'abandonner leur commune sans missionem ou autorisation; il n'admet qu'un fils de kmietz aux écoles, et retient tous les autres à la charrue paternelle ; il soumet les cultivateurs, pour délits de police, à la juridiction du domaine neutre, c'est-à-dire du seigneur, et ne leur permet de comparaître devant les tribunaux de province que sous le patronage de ce dernier ; mais ce qu'il y a de plus grave et de radicalement subversif de la loi sociale, sous prétexte que l'enrichissement leur donnerait à V armée un rang que leur éducation ne leur permet pas de soutenir, il interdit aux kmietz et aux bourgeois l'acquisition de domaines seigneuriaux. C'était positivement décréter une caste de seigneurs contre tous les principes générateurs de la société polonaise.
Cependant jusqu'à la confédération ou plébiscite général de 1573, convoqué à la mort du dernier Jagellon, donc encore pendant quatre-vingts ans, les rigueurs de ce funeste statut furent très facilement éludées, soit par les anciens procédés naturels d'anoblissement, soit par la coutume beaucoup plus expéditive des adoptions. Aussi bien, en vertu de sa souveraineté civique, tout slachcitz s'attribuait et dès lors possédait le droit d'admettre, sous le moindre prétexte, à son blason (przyîontz do herbu) qui bon lui
{^) Voyez Statuta % Przyvileïe koronne, traduits du latin par Jean Herbnrt, année 1570, et cités par Krysztopor.