CINQUIÈME PÉRIODE
Démembremeiit de l'État. Betoor A \m Démocratie •oelale
par l'Infortuoe polltli|ae.
La régénération politique et sociale de la Pologne procède d'une manière en apparence paradoxale, et, à cause de cela, inintelligible, blessante même pour les esprits qui veulent de la clarté dans les choses occultes, dans les phénomènes qui ne pourront être clairs que vus rétrospectivement, après leur entier accomplissement. A rebours de ce que l'histoire semble enseigner partout ailleurs, l'émancipation mentale du peuple va se développer dans le sens inverse de son affranchissement matériel et de la puissance politique de l'Etat. Et ce revirement ne s'opérera pas du tout par la solHcitude des gouvernements démembreurs pour la classe nourricière du pays démembré, comme trouveraient plus commode de se l'imaginer les optimistes ^e l'Occident., afm que tout aille tranquillement pour le
mieux dans le meilleur des enfers possibles, mais bien par le repentir réfléchi et la pénitence expiatoire de la nation polonaise elle-même.
Chaque désastre nouveau, chaque amoindrissement géographique de la patrie , chaque retour des paysans de la fêle des batailles sous le fouet de la glèbe ajoutera un nouveau chevron à leur rédemption , et étendra leur intelligence civique en dissipant progressivement autour d'elle les ombres et les obstacles, sans que pour cela la condition économique de ce peuple paraisse s'améliorer, ni que son patriotisme officiel fasse le moindre bruit en Europe. Parfois, à ses allures, on pourra présumer, au contraire, dans l'intérêt de la quiétude oppressive, qu'expatrié par la grande propriété et sevré de toute fradition nationale par la misère et l'ignorance, il s'est plutôt coaHsé avec les démembreurs contre la noblesse, ce coupable mais dernier et unique organe du patriotisme polonais. De sinistres et lamentables indices exhalés par les boucheries de l'Ukraine en 1768, et de la Galicie en 1846, seront triomphalement relevés par leurs infômes instigateurs, à l'appui d'un préjugé qui dispensera la vigilance des autres nations de se fatiguer pour une cause réputée perdue.
Mais aux heures où l'on s'y attendra le moins ce même peuple, illuminé par de secrets et irrésistibles instincts, secouera tout à coup sa torpeur, et par les moindres issues que lui entr'ouvrira son ordre équestre , il remontera dans la cité militante de la république, avec l'aisance et la paisible hardiesse que l'on met à rentrer chez soi. Ce n'est que pendant ces coui^tes et rares lubies d'animation insurrectionnelle qu'éclatera sa véritable nature, son imprescriptible majesté de peuple autochthone , seul maître légitime du territoire fécondé par les ossements de ses aïeux ; le reste du temps il restera muet, plié sur la charrue d'autrui, ne levant ses regards que vers une patrie moins dure à ses
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prières et à sa foi. C'est que, durant toute la période de lente métamorphose qui s'étend du premier démembrement de la Pologne jusqu'à nos jours, ces rapides éruptions militantes fourniront aux masses leurs uniques occasions de parole en une langue et avec des gestes dont il sera impossible de méconnaître le sens. Ce sera leur manière d'exercer leur droit de veto contre tout ce qui aura été décidé en leur absence dans les conseils du pays, et il suffira de leur moindre participation à ces législatures de faucheurs et de lanciers , pour en rendre les programmes imprescriptibles. La fraction du peuple ainsi confédérée se sentira Tunique peuple conscient et souverain, non-seulement de la Po-léchïa, mais de la Slavie entière; et en ces moments d'inspiration, inexpUcable dès qu'elle aura été étouffée, quiconque trouvera un morceau de fer sous sa main pratiquera sans les avoir jamais apprises les évolutions les plus compliquées de la démocratie léchite. Exactement comme au temps des invasions tatares, comme dans les rokosz de vigilance contre la royauté ou contre les factions pligarchiques, comme aux époques des assemblées constituantes ou des flux colonisateurs vers l'est, la gmina^ se débarrassant des entraves et des superfétations qui l'ont défigurée, reparaîtra sous les drapeaux à un degré qui mesurera la viabilité de l'ipsurrection elle-même. En tant que les armements nationaux seront un appel à la libre discipline, au libre dévouement des kmietz^ et une restauration des institutions militaires de Boleslas l'Intrépide, les gminas, pasgant, pour ainsi dire, à travers la propriété seigneuriale, offriront spontanément toujours plus de Léchites que ne leur en demandera le patricjat. A preuve, ces volontaires que les alarmes du patriotisme propriétaire et modéré se hâtèrent de rappeler à la charrue par les privations, en 1794 et en 1848, dès que cette vaillante plèbe eut donné signe de vie et de propre élan; à preuve, le frémissement électrique
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qui parcourut toutes les campagnes de la Léchïa et de la Chrobatie en 1807, tant que les kmietz crurent que Napo^ léon était le nom donné par les Niemtsi à Kosciuszko (^), et leur indifférence a tout le reste de Tépopéc impériale; è preuve, celte grêle de faucheurs et de krakousses qui couvrit les plaines de la Yistule au signal du 39 novembre^ pour fondre de nouveau dans les sillons de la glèbe, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle ne servait que d'argument de négociations à la faction de la paix.
Cependant dans aucune de ces manifestations péremptoires le peuple ne croira nécessaire de s'assurer d'avance ni du recouvrement de la possession du sol qu'il cultive^ ni de sa rentrée dans la cité politique, tant ses prises d'armes le prédiront toutes seules^ et tant aussi la lesza^ panis bene merentium de tout combattant, confère une part obligatoire de souveraineté à quiconque se l'est adjugée lui*même en défendant la république. Mais c'est aussi cette certitude que toute insurrection triomphante impHque la dotation universelle du peuple de Pologne, sans qu'il soit besoin de )e décréter, ni même de le dire, qui rendra ce triomphe si redouté et si difficile; car tous les intérêts appelés con-» iervateuu se ligueront en permanence contre une révolution qui ne saurait être purement politique, et sous prétexte d'en repousser seulement le côté social, la circonspection patricienne ne laissera cette révolution s'accomplir ni socialement ni autrement.
Aussitôt, en effet, que la quantité des Léchites, dégagés sous forme d'insurgés des communes asservies , commencera à déborder l'économie conservatrice, les propriétaires
(<) Cette légende que , dans notre enfance, nous avons tant de fois entendue dans la bouche des paysans de la Cujavie , fut imaginée par Je général Henri Dombrowski , le seul des lieutenants polonais de Mapoléon qui ait compris le peuple de son pays et prévu les funestes eflets des indignes préventions de l'empereur contre le héros de 1794.
chercheront à entraver ce dégagement, cette promotion, cet anoblissement, au risque de retomber avec lui sous le joug de l^étranger. Dans cette lutte inavouée du patriotisme conservateur et rétrograde contre le patriotisme libérateur et ascensionnel, le public contemporain n'aura pas à se prononcer ; car le premier aura soin de mettre les articles des codes et la lettre de la civilisation de son côté. Il s'arrangera toujours de façon que les livres , les journaux et les gouvernements constitutionnels n'aient aucune félonie flagrante à lui reprocher. 11 prouvera par des chiffres irrécusables qu'il a fourni à l'insurrection le maximum possible de pain, d'avoine, de chevaux, de toisons, de fer fondu et forgé avec sa valeur personnelle par-dessus le marché, et qu'aller au delà c'eût été ruiner la propriété et renverser la hiérarchie sociale pour retomber toujours, avec les débris fumants de tout cela, sous Tirrévocable prépondérance de trois puissances conjurées. Et comme certificats de ses excellentes intentions, le patriotisme conservateur aimera exhiber toutes les réformes (lu'il a décrétées dans les intervalles d'insurrections , malgré le contrôle farouche de l'étranger, malgré des préjugés, des perfidies et des ingratitudes . capables de décourager une charité moins élevée et moins persévérante. Il lui sera facile d'exciper du projet d'André Zamoïski, de la constitution de 1791, de c^Ue de 1807, de celle de 1815, des pétitions lithuaniennes à Alexandre I«% des pétitions galiciennes à l'empereur d'Autriche pour démontrer que son libéralisme ne le cède à aucun autre en sollicitude paternelle pour les classes mineures, et que, sauf le bouleversement de la propriété, de la religion et de la famille, il n'a su rien refuser ni à la bourgeoisie, ni aux cultivateurs de la Pologne depuis quatre-vingts ans.
Tout cela n'est pas de l'ironie; tout cela est de notoriété historique. Pourtant le peuple de Pologne l'ignore complé-
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teruent, et après chaque irisorreclion ces quatre cinquièmes (le la nation retomberont exactement au même degré de misère matérielle et d'infirmité politique, sans que même l'étranger fasse à aucune des constitutions rêvées en leur intention Thraneur de Tabroger. C'est qu'il n'y a aucun danger que ces chartes, ces réformes, ce progrès, dédiés au peuple de Pologne, comme les idylles de Florian aux bergères françaises, parviennent jamais à son adresse. En revanche, le peuple de ce pays a son régime constitutif qui lui rend le précédent tout à fait superflu, ses jours de luci* dite et de selfgovemmentj dans lesquels il efface et dépasse d'un seul bond tout ce que l'on a écrit pour lui et sans lui. La durée et le nombre de ces jours n'y font rien. Une insurrection s'éteignît-elle immédiatement, comme à Cracovie en 1846, n'eût-elle même abouti qu'à des martyres isolés, comme l'expédition de Zaliwski en 1834, qu'encore elle aura mieux compromis les masses dans la fortune, dans les griefs et les revanches de la patrie, que des codes rédigés pour une société dont, pendant ces jours de communion mihtante exceptés^ le tronc et les racines de la nation resteraient exclus.
C'est ici le cas de se rappeler que l'asservissement du peuple polonais ne s'est accompli à la fin du xvu* siècle que^ par la coalition de l'ordre équestre et dé l'oligarchie contre lui. Son affranchissement ne peut donc se faire que par le retour de l'ordre équestre dans ses rangs, et c'est précisément ce que chaque défaite d'insurrection a régulièrement pour résultat. Si la durée d'aucune de ces ascensions n'a donné aux kmietz le temps de s'élever jtisqu'aux Léchites, du moins les Léchites n'ont eu que trop celui de se baisser vers les kmietz , pour vivre de leurs souffrances et pâtir de leur abaissement. De même que le christianisme aurait grand besoin de redescendre dans les catacombes et de nous y rebaptiser, comme l'y invitait Chateaubriand,
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pour 8e reconnaître dans les migulierg chrétiens que mm faisons, il a fallu à l'ordre équestre se remettre à [Hed, ôter ses éperons, et aider le paysan à porter sa croix, pour retrouver en lui bon aîné de rédemption et de patriotisme. Aujourd'hui, tous deux également vaincus, spoliés et flétris, ils ne diffèrent que par cette plus nerveuse sensibilité dont une éducation inopportune a affligé le Léchite; c'est aussi ce qui laisse à oe dernier l'initiative dans tout effort commun d'alTranchissement, mais sans lui donner ni des prétentions ni des droits supérieurs dans leur ligue d'équivalence, sinon d'égalité. Et voilà oomment, aussi bien par tout ce qui prépare que par tout ce qui allume et éteint les insurrections nationales depuis quatre*vingt-dix ans, la démocratie polonaise s'est régénérée ea raison directe de la décomposition géographique de la Pologne.
La confédération de Bar est le dernier tournoi de Tordre équestre à l'état de patriciat séparé, et la suprême convulsion du vieux patriotisme polonais. Désormais la nation sera sommée de puiser des forces nouvelles dans les couches inférieures de sa société, et de remi^acer sans cesse par ces fraîches réserves la première ligne de sa bataille Yésurrectionnelle. Cette confédc ration de 1768 appartient déjà néanmoins à la période de rénovation par son côté politique, puis(]u'eUe est une protestation de l'étemel génie républicain de la Pologne contre l'agence monarchique que Catherine II avait préposée à l'enterrement de cette nation. Et, comme il n'y a en Pologne ni révolution ni contre- . révolution politique sans révolution et contre-révolution sociale pour complément , en succombant sous les décombres du premier démembrement (1772) (*), cette dernière
(0 Par ce premier partage on démembrement, la République compre^ oant «Bcart , après la perte de la fiourlande et de soi» vegne territoire
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insurrection de gentilshommes ouvre aussi l'ère des insurrections démocratiques. On pourrait dire, en effet, que pour souder celle chaîne perpétuelle de rénovation , le deuil de la liberté envova ensemble le dernier maréchal des gentilshommes et le premier dictateur des paysans dans te Nooyeiu Monde : Polawskî (*), y faire pour ceux-là l'ap- ! prentissage de la mort, Kosciuszko, y faire pour ceux-ci I Tapprentissage de la vie.
I Les vingt années de réformes administratives et de > renaissance littéraire, qui s'écouleront entre le premier et ii le second démembrement, ne seront qu'une traduction r moderne et peu fidèle des invisibles bouillonnements qd depuis longtemps tourmentaient les profondeurs de la ) société polonaise, en annonçant son retour aux antfquear facultés de sa natore. Aussi bien cette propagande de restauration démocratique n'avait pas attendu , pour prendre la panrie , que le premier démembrement lui eût donné t raison. Elle avai^poussé ses premiers cris d'indignation et » d'alarme dès l'instant où la mauvaise foi et la démence de n Twdre équestre avaient commence de convertir le statut i de Jean Olbracht en charte de disccardé et d'oppression t sociale. Pendant un siècle et demi, à partir de cet édîl
pont-eaxin , £3,600 miifes géographiques carrés , en abandonna 3,925 i ses trtih déalevlibréws. Frédérïe if «i^^ta «Host nu royatmie de PtvtsUfi le» T»iév€Hli€S d» Afolbdry. 4e Poriiéranlt, ks terre» de Immâê^ dt Chehnno et une lisière de la Grande-Pologne , jusqu'à la Dtetz ; DMiâ î^ laissa encore Dantzig et Thorn à la République : c'est donc la pai't actuelle delà Prasse, moin» ces deux derniers territt)fres et ta Posnanîe. Marfe* Thérèse s^adjiigea laatarestîe de Spie, la Ruttaénie-Roage, me lisière àet la Podolie et les parties des voiévodies da Craoo^ie et de SaadMiû , situées entre la Vistule e( lesCarpatlies; c'est-à-dire, à très peu de chose près, toute la Galicie actuelle. Catherine I£ se contenta pour cette fois-cf ées voiéf «Mlle» de Vite^sk , P«lo)ek , litQvâê et Msciilav, o^est-ândire es territoire polonais situé sur la rive droite de la Dwina et sur la rive f^^uche du Dliiéper.
(>) Taé devant Savahah, en défendant nndépewdadcé MérîtàTaè\
d'asservissement , entre mille autres voix moins retentissantes, se succèdent à la tribune de la plèbe, progressivement chassée de la cité léchite, les censures jérémiaques de Kromer, de Pétrycy, de Krasinski, de Frycz Modrzewski, de Jacob Przyluski, de Martin Szmigielski , de Fabian Birkowski, du célèbre prédicateur Pierre Skarga, d'Alexandre Olizarowski, de Jacques Libérius, de révêque Witwicki, d'Antoine Szyrma, de Martin Kurzenicki, d'Opalinski, de Starowolski, des abbés Audamina, Gelarowski et Zrzelski, du roi Stanislas Leszczynski, d'Orzechowski et de Kogo>inicki (*). Invoquant l'exemple du grand Tamowski et de Léon Sapieha, fondateurs à leurs frais de plusieurs centaines de communes léchites, l'un en Galicie, l'autre en Lithuanie, ces deux derniers tribuns rappellent à l'ordre équestre que, si dans une république l'inégalité des richesses et des lumières est admissible, c'est à la condition rigoureuse que les favorisés de la fortune seront les tuteurs, non pas les maîtres de leurs frères, et que les premiers dépenseront toute leur priorité, toute leur aînesse à élever sans cesse les seconds à leur niveau. Tous ces orateurs, prédicateurs ou publicistes, répètent avec une variété de formes qui ne fait que la consacrer davantage cette maxime fondamentale de la démocratie léchite : que la fortune n'y est points comme ailleurs^ un droit régalien^ dynastique^ une distinction de naissance^ mais une magistratjire durable seulement en raison de son utilité communale. Tous avertissent leurs contemporains que la propriété foncière, telle que tend à l'établir la législation des diètes, ne sera qu'une violation de l'ordre social, une manifeste spoliation des gminas, et qu'à la suite de l'abrutissement et de l'expatriation des quatre cinquièmes de la nation, elle entraînera fatalement la disparition de la République elle-même. En
(1) cités par Léiével , Krysztopor et la Hevue des Annales de Pologne^ de la Société Déuiocratiqne.
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dénonçant une à une les franchises ôtées aux kmîetz sous prétexte de discipline économique , et les abominables rigueurs du régime seigneurial, tous reconnaissent impli*» citement que, dans une société autochthone, fondée sur l'égalité des droits et grandie par l'équivalence des fonctions, une noblesse corporative et propriétaire devenait une monstruosité, une sorte de gibbosité parasite qui empêchait tout de respirer et de croître autour d'elle, jusqu'à épuisement et stérilisation absolue de la patrie. Tous, quoiqu'à des degrés et a des points de vue très divers , déclarent donc le patrinK)ine des communes bien solidaire, inaliénable, conférant à tous les membres de la gromada, sans distinction, la même faculté promotrice en civilisation et en fortune, et la même part de souveraineté dans la république. Tous prédisaient par cela même que l'empiétement des particuliers sur ces patrimoines collectife équivalait à la ruine de l 'Etat, qui n'en était que la somme et la pyramide.
Mais la parole n'a été accordée aux prophètes que pour sauver les principes, point les hommes de leur temps. Ceux-ci ne sauraient être sauvés que dans leur postérité, en raison de la rigueur de leur châtiment. Vint donc d'abord, comme Saiil après la république des }uges, la royauté de fabrique saxonne, russe, autrichienne et prussienne, pour préparer la besogne au premier démembrement, puis parut ce jour de pressante menace hii-même. La génération sur laquelle tombait cette colère de Dieu espéra encore que ce n'était qu'un avertissement. Il lui restait, en effet, assez du patrimoine de ses pères pour y faire fructifier ses repentirs; elle crut donc, sur la foi de •la philosophie occidentale , qu'il lui suffirait d'enregistrer cet enseignement dans une législation qui témoignât de In vitalité sociale de la nation, en dépit de toutes les calamités politiques.
Cette série de décrets réformateurs dont nous avong
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expliqué la fatale incompétence, en dehors d'une insumc* lion qui aurait introduit tout de suite les masses années et inspirées dans leur prétoire, commence quatre ans après \t premier démembrement, peiidant la diète de 1776, sous le bâton d'André Mokronowski. Le chancelier de la couronne, André Zamoïski, chargé par cette assemblée de rédiger un cod^des persùfiMS^ soumit son important et consciencieux projet à la discussion de la diète de 1780. L'intention en ptait sincère, magnanime, et il restera mémorable parmi les monuments de ce genre, comme source à laquelle ont constamment puisé tous les théoriciens de réfornnes pacifiques et modérées en Pologne, depuis cette époque jusqu'à nos jours, sans que, dans cette limite^ rien de beaucoup Meilleur ait été imaginé. Il est malheureusement facile d'y apercevoir un oubli étudié, sinon une ignorance réelle, des traditions démocratiques de la nation. Au lieu de remonter résolument jusqu'au principe communal de cette vitalité et de cette liberté qui avaient fait la grandeur de la Pologne deux siècles auparavant, l'utopie du chancelier, couvée sous les ailes d'une dérisoire royauté, et intimidée par la catastrophe du récent partage, ne cherchait qu'à potidérer l'anarchique arbitraire de la noblesse parle contrôle de la couronne, comme s'il eût été bien difficile de prévoirie genre de contrôle auquel il fallait s'attendre de la part d'une couronne déjà tenue à six mains par les ambassadeurs étrangers ! Il espérait soulager ainsi la bourgeoisie et lescampagnes sans toucher à la constitution sociale du pays, et, suivant la coutume des esprits dont les scrupules paralysent la sagacité, renvoyer l'embarras des réformes radicales à une génération moins prudente. Cependant la liberté des paysans y était rappelée comme le plus antique et le plus imprescriptible des droits ; plus clairement même que ne devait la rappeler, dix ans plus tard, la constitution tant wntée 4u Trm Mai. gans oser abroger les règlements du
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statut de Jean Olbracht, le projet du chanodier les interprétait de son mieiix au profit de cette Mberié , laissant le moins de latitude possible à l'arbitraire des seigneurs. Pour garantie à cette réhabilitation du peuple , il proclamait ce qui avait besoin, non pas d'être proclamé de nouveau, mais mis en pratique : l'égalité civile et une juridiction couunune pour tous les étages de la société. Encore transi^ geait-il sur ce point avec les villes privilégiées qui désire** raient conserver leur droit municipal, ce qui était consacrer Tisoiement si funeste et si hostile de la bourgeoisie dis**^ sidente. Les prérogatives de l'aristocratie, soit historique, soit parvenue, n'y figuraient sous aucune forme, comme si celte classe , la seule pourtant régnante et gouvernante à cette époque, n'existât même plus. En revanche, le pou** voir de la couronne y éclatait à chaque article comme une providence populaire, qui seule partagerait avec les assem*blées législatives la régence de la société et de l'État. Du reste , on voulait bien laisser encore à cet Etat le nom vénéré de république^ pour lui éviter la fatigue d'une appel* lation nouvelle.
On devine qu'en somme c'était une empreinte peu hardie de ce moule qui, ébauché par le rationalisme de Locke, et retouché par le style de Montesquieu, desservait épidémiquement, à cette époque, tous les méridiens et tous les parallèles de l'Europe sous te nom de monarchie parkmeniaire : aussi bien le Portugal avec le marquis de Pombal que l'Espagne avec d'Aranda; le royaume de Naples sous le ministère de Filangieri, comme la France sous celui de Turgot; le Milanais sous le comte Firmiani, comme les États héréditaires de Joseph 11 ; voire même les casernes et les douanes de Frédéric II ; et, Dieu le leur pardonne I jusqu'à ces assemblées de députés tongouses que Catherine montrait, mangeant constitutionnellementde la chair crue, aux courtisans de sa philosophie.
Le projet de Zamoïski avait donc pour premier tort d'être de cette famille polyglotte et cosmopolite; pour second, de se trouver complètement intercepté du peuple auquel il s'adressait, par les falsifications sociales que le vizirat des Gzartoryski avait substituées aux anciens et naturels éléments de réconomie polonaise; pour troisième et irréparable tort, enfin, de se présenter sous les auspices d'une royauté encore tout écrasée par les hontes du premier partage. Aussi, quelque bienfaisant qu'il voulût être, ce code ne put se faire jour, à travers son odieuse enveloppe, jusqu*à la conscience de ses bénéficiaires, et l'on ne doit plus s'étonner aujourd'hui de la mortification que lui infligea la diète de 1 780 . A Dieu ne p) aise que notre patriotisme révolu tionnaire s'associe jamais aux lâches jalousies et aux pervers instincts des prétendus tribuns qui le décrièrent et le firent repousser par cette assemblée ! La démocratie polonaise a, de nos jours mêmes, trop pâti de la démence et de l'hypocrisie des envies démagogiques, pour vouloir justifier quiconque s'embusque derrière la liberté pour tirer sur la justice; mais tout aussi pernicieuse est l'imprévoyance des législateurs qui donnent pour interprètes à la justice les contempteurs constitués de la liberté.
Assurément, pour la majorité des niais ou perfides frondeurs qui honnirent ce premier essai de réformes, connne attentatoire aux immunités de la noblesse et à la sûreté de l'État, il ne s'agissait que de maintenir la plèbe dans la cruelle abjection où les usurpations de l'oixlre équestre l'avaient plongée; mais ce qui donna à ces malveillants Taudace de leur opposition , c'est que, abstraite des passions réelles de la nation, la constitution proposée n'eût pas mieux profité aux franchises du peuple qu*aux privilèges de ses spoliateurs. On lui fit le reproche de ne populariser, aux dépens de tout le reste , qu'une royauté vassale des démembreurs ; de ne légaliser, aux dépens de
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tout le reste, que le gain des derniers parvenus. Aussi, tout en Tapprouvant, avec la résolution d'en appliquer les bienfaits aux cultivateurs de leurs domaines par autorité privée, beaucoup d'honorables patriotes lui refusèrentils leur appui dans la diète. Elle fut donc définitivement rejetée, à la grande confusion de ces esprits généreux, mais inconséquents, qui oublient dans les emportements de leur philantropie que les aliments les plus sains se corrompent dans un vase empoisonné , et que le peuple ne peut pas manger de toute main.
Les panégyristes des Czartoryski, qui attribuaient au diancelier de Lithuanie l'inspiration première de ces réformes, sans avoir jamais pu préciser la part de mérite qui lui en revenait, jouèrent aussi Tindignation ; mais à ceux-là les deux partis répondirent également que les fiiuteurs du protectorat étranger n'avaient plus rien ni à louer ni à blâmer dans le débris de Pologne qui, bien malgré eux, avait échappé a leur trahison originelle.
Et, pour prouver que le véritable patriotisme ne rejetait de celte constitution que le déloyal emploi que la cour serait tentée d'en faire , dès que la diète fut séparée tous [les seigneurs soucieux du salut de la république abordèrent, avec une ardeur et une persévérance dont le gouvernement n'aurait certainement pas été capable, la pratique des améliorations comprises dans le projet du chancelier de la couronne. André Zamoïski donna lui-même noblement le signal de cette révolution, par décision privée, dans toute rétendue de ses domaines. En Lithuanie, le prélat Brzostowski, remontant vaillamment à Textrême source du mal, n'hésita pas, dans le rayon de son diocèse, à restituer d'un seul coup aux communes asservies tout leur nerf et toute leur indépendance. U leur rendit à la fois la libre répartition de leur territoire, l'administration de leurs revenus, leur juridiction élective et leur organisation militaire,
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 la condition d'une éducation obligatoire pour toute là génération adulte. « En un mot , dit l'auteur cité comme » une autorité fondamentale par Krysrtopor, c'était la corn- » mune slave du xi' siècle promue tout entière à la noblesse » militaire des Léchites. Toute cette organisation était » marquée au sceau d'un patriotisme chevaleresque. Son » fondateur en resta, par acclamation, le seigneur spiri- » tuel , le représentant et le roi , à la façon des rois de la » république de Pologne. »
C'est précisément de ces environs de Vilna, où ce hardi réformateur avait relevé le fond même des institutions nationales, que surgirent les premiers insurgés lithuaniens de 1792 et de 1794. On conçoit, du reste, que limité aux domaines de son initiateur, ce rudiment de restauration communale n'aurait produit qu'une éphémère utopie ; mais, sans doute, son apparition alla contagieusement raviver les énergiques regrets des osady et zascianki dont , au temps de sa fécondité colonisatrice, la Masovie avait rempli les vallées du Nién>en, de la Narew et du Bug. On remarque, en effet, à la même époque un singulier réveil de patriotisme, d'intelligence et d'activité dans toutes ces colonies intermédiaires entre la Lithuanie et la Pologne, que les empiétements des seigneuries environnantes avaient fini par réduire à la condition matérielle des gminas asservies, sans pouvoir néanmoins leur ravir leurs droits civiques. C'est par la fusion de cette démocratie persistante avec celle des communes nouvellement affranchies que les meilleurs patriotes comptaient redresser et défendre ce qui restait de la république.
L'un des plus grands citoyens dont s'honore la Pologne de cette époque, Antoine Tyzenhaus, trésorier de Lithuanie, avait déjà préparé la régénération de cette contrée en y ouvrant de nombreuses sources de richesse manufacturière, avec Grodnopour centre d'échanges. Dans l'état
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déplorable auquel rasservissernent ou le dépouillement des communes rurales par la propriété seigneuriale avait réduit Tagriculture, ce fut pour la Samogitie, la Lithuanie et là Voihynie, sinon la prospérité elle-même, du moins quelque chpse de semblable à ces habiles et coûteuses irrigations ^ qui suppléent tant bien que mal aux gratuites prodigalités de l'atmosphère.
L'émulation efTaçala discorde. Le frère du roi, le sous^ chancelier de Lithuanie Chreptowicz , qui allait bientôt sa dénationaliser avec sa postérité, et jusqu'à. Félix Potocki, ce plus fier magnat de l'Ukraine, dont le nom devait, dix ans plus tard, se vouer à l'infamie de Targovitza, royalistes comme patriotes, martyrs ou traîtres futurs, ne sem»blaient tous, poiir le moment, possédés que d'une seule et louable passion : celle de répsjirer, par l'affranchissement et la dotation partiels des paysans de leurs domaines , le cruel outrage parlementaire que beaucoup d'entre euxmêmes venaient de jeter au projet d'André Zamoïski et i ja justice sociale.
Malheureusement aucun de ces essais n'eut le courage de suivre Brzostowski dans la large voie qui seule aurait pu éviter un prochain et suprême naufrage à la République, en amenant à son secours, en dix ans d'éducation pratique, mutuelle et communale, une nalion nouvelle et une quin* tuple armée de citoyens. Il était pourtant manifeste que, sauf celte extraordinaire promotion de toute la race des paysans, sauf sa levée> en masse et son entrée à flots con<tinus dans la cité et les camps de l'ordre équestre , il n'y avait plus de remède à la décomposition de l'État. Mais comment persuader cela à l'arbitraire charilé des particuliers? Aussi tout ce fracas de réformes pacifiques et volontaires , dont nous serions très embarrassés de dresser la statistique, puisque les meilleurs avocats de l'aristocratie libéfil» n'ont su le faire, n'aboutit^tl qu'à éviter à la coniti*^
tulion de 1791 Tindigne accueil de 1780. Et pour que. rien ne manquât à ce préambule de la plus célèbre et de la plus impuissante des constitulions de la Pologne moderne, en aide à l'empirisme incontrôlable des particuliers, éclata, au sujet des propositions économiques et politiques d'André Zamoïski, de Stanislas Staszic, et d'autres esquisses également remarquables, une polémique générale qui remua, enflamma, transfigura dans leurs extrêmes profondeurs toutes les classes lettrées de la nation .
Si donc jamais législation de lettrés rédigée pour le peuple illettré pouvait affranchir et régénérer ce dernier, la conititution élaborée dans la diète de Quatre Ans, de 1 788 à 1791, l'aurait fait. L'esprit des législateurs était bien changé depuis la chute du projet de Zamoïski. Un intérêt sincère, unanime, ardemment patriotique, semblait animer également défenseurs et adversaires de la royauté pour la classe « nourricière et fondamentale de la société, iy Les uns et les autres confessaient à l'envi que, hors de ce réservoir de toute force et de toute rénovation, il n'y avait qu'une Pologne de convention, proie sans cesse saisissable et partageable par les trois États despotiques qui la bloquaient de toutes parts. Eh bien ! cette constitution tant applaudie par tous les philosophes libéraux de l'Occident, et qui effectivement méritait de l'être au point de vue de la science abstraite, ce code d'André Zamoïski, pendant quatre ans corrigé, complété, revu sous toutes les faces, et enfin voté, cette charte parfaite de monarchie parlementaire et réformatrice ne sauva ni la monarchie , ni la république, et ne réforma rien non plus.
Ses admirateurs ont objecté, à la vérité, que le second et le troisième démembrement l'ayant frappée coup sur coup , et empêchée de fonctionner, personne n'a le droit de la juger. Mais à quoi donc serviraient les constitutions, "^inon à se sauver elles les premières, en prouvant leur
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valeur par la vitalilé et le triomphe de ce qu'elles constituent? Pourquoi les guerres nalionales de 1792 et de 1794 n'ont-elles point trouvé dans celte charte de 1791 une égide impénétrable aux coups extérieurs? Pourquoi le peuple proclamé libre par elle ne prit-il pas en masse les armes pour défendre cette liberté? Pourquoi Tinsuffisante armée qu'elle constitua se trouva- t-elle, après de très suffisantes épreuves de vaillance sur les champs de bataille, désarmée tout à coup, avec la constitution et l'État, par le misérable complot de Targovitza? Pourquoi enfin Finsurrection de 1794, en rétablissant cette constitution du Trois Mai, n'y trouvât-elle, pas plus que la guerre de 1792, de quoi sauver la. patrie et empêcher le troisième démembrement ?
La réponse a ces interpellations est aussi simple que fatale. C'est qu'en proclamant l'égale liberté du peuple des campagnes, du peuple des villes, de la noblesse propriétaire et du pouvoir royal, cette constitution d'égale bienveillance pour tout ce qu'elle rencontrait à cette heure historique sur son chemin ne proclamait que les quatre libertés que voici : 1* la liberté héréditaire de l'expropriation , de la misère et de l'abrutissement pour les trois cinquièmes de la population ; 2* la liberté de l'individualisme, de la spéculation sur les malheurs publics, et de la connivence avec, l'étranger, pour un cinquième des habitants ; 3° au profit d'un autre cinquième, la liberté héréditaire de l'oisiveté avec ces licences économiques, sociales «et législatives, qui se moquent des codes inventés par elles pour toutes les autres fractions de la totalité; 4** la liberté d'un vasselage fidèle envers la Russie , la liberté des trahisons régaliennes de 1763, de 1772, de 1792 et de 1794, toutes réversibles à la dynastie de Saxe par ordre de primogéniture, s'il restait encore quelque chose à inféoder et à trahir à la mort du roi, dénué de postérité.
Cependant, à part Hugues KoUonlay et parfois Ignace
302 MS LA NATIONALITÉ MLONAlêE.
Potocki, deux de ces voyants dont le regard ne s'afrrête pas aux ornements, personne ne chercha à découvrir, sous le majestueux et endormant langage des constituants, ce qu'avaient de réel toutes ces sortes de libertés. « Con- » sidérant, déclare la constitution du Trois Mai^ que le traj> vail du cultivateur est la source la plus abondante de la » richesse nationale; que la population agricole, étant la yf plus nombreuse, représente les forces principales de la x> république, la justice et Thumanité, ainsi que l'intérêt » bien entendu de l'État, commandent de placer cette classe » d'habitants sous la protection immédiate de la loi et sous * la garde du gouvernement. » Quant aux réformes annoncées par ce préambule, elles se résumèrent dans le précepte « que désonnais tout rapport entre les seigneurs et » les paysans, agissant en commune on individuellement, » sera réglé par une convention bénévole et réciproque, k n la fidèle observance de laquelle la loi est chargée de » veiller. »
A la première impression, cela semblait quelque chose d'aussi libéral que nouveau,; au fond, cela ne disait rien qui n'eût été déjà dit très volontiers par les plus durs seigneurs. Aussi bien, jamais ceux-ci ne s'étaient imaginé avoir dépouillé, soit les communes, soit les individus; ils prétendaient, au contraire, personnifier les droits sacrés et perpétuels de la gmrna, par convention immémoriale et imprescriptible; ils s'y trouvaient donc installés au moins aussi légitimement que devait l'être, par la même constitution, la dynastie de Saxe dans le seigneurat de la République. Puisque les conventions réciproques devaient continuer de tout régler, et que l'une des parties ne trouvait rien à changer au pacte existaiit, l'autre n'avait qu'à y souscrire ou à quitter l'associatiou. Autrefois les mécontents se réfugiaient dans d'autres communes encore maîtresses chez ^W, ou s'associaient aux chevaliers errants de Foitlre
PÉaiODE DES BÉMBMBAJBMRKTS. 303
équestre pour aller en fonder de nouvelles. Mais à ce moment la république , rognée de tous côtés, n'offrait plus d'issue à aucune expansion. Sur ce territoire restreint^ apauvri, foulé par la surveillance et les armées étrangères ^ toutes les places du banquet social étant prises, tous les champs de la patrie étant cadastrés par la propriété cellulaire, les moyens de promotion dans les rangs de la nol)lesse se trouvant fermés de fait pour tous ceux qui n'y étaient pas . nés , pour ceux-là mêmes qui , y étant nés^ n'avaient pas de quoi en soutenir la distinction, où seraient allés le kmietz et sa famille lésés par leur seigneur ? Pour ces infortunés, quitter le champ, la maison et l'enclos pos* sédés eomme salaire des corvées fournies au dominium^ c'eût été renoncer au droit de vivre en travaillant^ mais sans aucune chance de mourir en combattant, comme l'on dirait en Occident. En conséquence, le tout considéré ^ les anciennes conventions furent partout recormues par les cultivateurs aussi Hbres et aussi réciproques que les bons seigneurs le demandèrent, que les mauvais l'ordonnèrent^' et tout continua de marcher comme avant le règne du génie de Locke et de Montesquieu.
En revanche, il est vrai, sauf ces trois cinquièmes essentiels de la république, tout le reste fut avantagé par la constitution du Trois Mai. La bourgeoisie obtint d'être repré^ sentée dans les diètes , et fut admise à tous les emplois , ce qui, de fait, la confondait avec la noblesse ; seulement, par UD puéril préjugé de préséance encore en vigueur de nos purs, même dans le» pays ïes plus éclairés de l'Allemagne, les législateurs crurent devoir poser des conditions àsses difficiles au passage nominal des rangs du tiers-état dans ceux de l'ordre équestre., qui seul était toujours censé former le corps né et souverain de la république. Du resta, examiné statistiquement, cet anoblissement restreint de la bourgeoisie dépassait tous ses voeux; car un tiers à peine db
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ce cinquième de la population générale aspirait à l'honneur et aux soucis de la cité nationale. Excepté dans les cinq capitales de la Pologne, habitées par un peuple patriotique d'artisans autochthones, un tiers état polonais était encore à créer. Quant aux Allemands, demi- Allemands , Juifs et Arméniens qui remplissaient les autres villes ou bourgades de ce pays, ils montraient moins d'empressement que jamais à compromettre* leurs patries privées dans une patrie publique, (jui ne venait de sortir d'un premier démembrement que pour en provoquer un second par sa turbulence réformatrice. Ce n'étaient pas toutes ces bétises-là qui pouvaient faire aller le commerce. Ceux donc qui n'étaient déjà pas entrés dans la cité indigène par des portes plus anciennes, trouvèrent que celle-ci s'ouvrait trop tard, et naturellement i)référèrent pénétrer dans la place par les brèches qu'y pratiquaient les démenibreurs. Pourquoi donc, au lieu de vouloir alimenter l'ordre équestre à ce tiers état, ou hostile, ou imaginaire, n'avoir pas ouvert à deux battants, comme autrefois, les réservoirs inépuisables et actuellement croupissants de la plèbe agricole?
En définitive, la noblesse propriétaire gardait toutes ses prérogatives écx^nomiques et sociales, ce qui lui rendait les autres genres de sacrifices singulièrement légers; aussi consentit-elle complaisamment à partager ses droits de souveraineté et le pouvoir exécutif avec la royauté, dont l'investiture élective fut abolie, et la transmissibililé dynastique assurée dans la famille de Saxe. Le peuple restant hors de la cité, et ce qu'il y avait de bourgeoisie se fondant dans l'ordre équestre, la vieille république se travestissait ainsi en monarchie anglaise , moins les traditions , la puissance, les colonies, la marine, les banques, l'industrie, le commerce, le crédit, le patriotisme patricien et l'activité {débéienne du modèle , moins aussi la mer conquise pour
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voisins. Dans la répartition du gouvernement entre la noblesse propriétaire et la royauté, la première abandonnait à la seconde tout ce qui aurait pu rendre la noblesse capable et responsable de résistance envers l'étranger. De son côlé, déjà exercée à ne prendre de ce pouvoir que juste ce qu'il lui en fallait pour livrer la Pologne auxdémembreurs, en gardant ainsi l'excuse de ne jamais avoir eu de quoi la leur disputer, la royauté accepta déloyalement des mains des législateurs toutes les attributions, toutes les garanties de vigueur et de stabilité, ainsi que toutes les ressources réclamées pour elle par ses avocats les plus exigeants. 11 semblait du coup que la Pologne était à la fois la plus libre des républiques et la plus vigoureuse des monarchies , ce qui, aux yeux des réformateurs, compensait bien les lieues carrées d'anarchie et de liberum veto repassées aux trois despotes des environs. Or, voyons quel est le premier usage que la royauté fit de cette vigueur, de cette stabilité, de ces ressources dont/au dire des philosophes royalistes de tous les pays, la privation avait jusque-là rendu la Pologne ingouvernable et indéfendable?
L'oligarchie ancienne ou nouvelle, mais surtout celle qui, par le premier partage, se trouvait à la fois sujette de la tsarine et citoyenne de la république, devait protester avec fureuf contre une constitution qui, sans toucher aux réalités lucratives de sa puissance domaniale, méconnaissait néanmoins; toutes ses prérogatives d'orgueil et de blason. S'autorisant, en effet, des antécédents de la faction royale, elle en appela des décrets de la nation à l'intervention de Catherine II, et, en sacrilège parricide qu'elle était, parodiant les formes de salut employées par les minorités dans les cas de péril suprême-, elle se proclama en état de confédération à Targovitza (24 mai 179^). Cependant, préparée et prédite par tous les exemples de Stanislas Auguste et de sa cour, cette conjuration d'influence russe
n'avait de quoî surprendre personne. D'ailleurs, restreinte à quelques magnats qui n'avaient plus de polonais que la laine tondue sur les moutons de TtJkraine et la sueur exprimée des paysans ruthéniens, elle fût restée une infamie isolée et avortée, sans la force qu'allait lui prêter la complicité d'un trône fraîchement élevé au-dessus de tout contrôle, et déclaré impeccable par une législation constituante. Ce trône n'en était pas a deviner non plus que Catherine tl n'attendait que la promulgation de la charte (lu Trois Mai pour déclarer une guerre d'extermination à la République, et que depuis l'acceptation de la suzeraineté tsarienne et l'introduction des premières armées russes en t^ologne j)ar les Czarloryski, l*appel de traîtres confédérés ou non, à targovitza ou ailleurs, ne ferait jamais défaut aux démembreurs. La cour s'était même déjà pourvue de l'alliance prussienne contre cette inévitable agression. Fort des engagements solennels qu'avait pris Frédéric Guillaume II, au mois de mai 1791, de défendre l'intégrité de la République et l'inviolabilité de sa nouvelle constitution, le parti royal affectait la plus vaillante sécurité.
A peine, il est vrai, 100,000 Russes eurent-ils envahi la Lithuanie et la Ruthénie , que le roi de Prusse se dédit avec une impudence qui a bien peu d'exemples dans Thistoire des relations internationales. D'une autre part, sur 100,000 soldats décrétés par la diète de Quatre Ans, 50,000 seulement avaient pu être arrachés à la domination rurale des seigneurs , que nuUe constitution n'aurait osé dépouilhîr des (corvées dues à leurs terres, sous peine d'attentat à la libertin (Je l'agriculture et aux droits antérieurs et supérieurs de la propriété. Cependant personne ne désespéra de la cause publique ; tant de fois depuis vingt ans les réformateurs monarchistes avaient promis et juré que l'extension de l'autorité royale à son maximum d'attributions cpnstitutionnelles et l'assurance de sa perpétuité
dynastique suffîraienl atout. « La Hollande, sans armée, sans territoire, sans passé, répétaient les royalistes, h'avait-elle pa^ échappé à un péril bien plus pressant et bien plus formidable t)ar une simple conversion de son gouvernement républicain en slathoudérat? »
De soh côté, le véritable patriotisme essaya de remonter â 1.1 source de son iancienne vertii avec lous les élans du désespoir. Une foule de nobles indigents et de paysans ùnobtîs îbûs iseûls\ par déplacement, accourut suppléer les serfs constitûlionnels sous les drapeaux. Les rencontres de Mir, de ZielenlzC; là bataille de Dubienka surtout, accordèî'ent au gôuverhenîeht nouveau le loisir de tripler le nombre des t!drTlbattants,'s*ii le Voulait, sans consulter aucune constitùtiori, et à ëbnislas- Auguste vingt fois le temps d'accourir user de la pluâ importante de ses prérogatives constitutionnelles : celle de vivre en roi ou de mourir en soldat. C'était aussi, pour le moment, le seul rouage de la royauté ré paratrice .que là nalion entière fut curieuse de voir fonctionner.
Or, c*est précisément à ce moment de confiance univerfeellfe dans Tarrivée du roi et de sa garde àTarm^e, que StanisIas-Augùsté offrait à Catherine dé déposer sa couronne feUr la lêle d'un des petits-fils de la tzarine ; puis que, sur lé refus outrageant de celle-ci, et son injonction de profaner a Jàinais le irôrie de Pologne sans le quitter, le misérable adhérait personnellement au complot deTargovitza,..,, . Cette expériencedemonarchiedynastiqueetparlementairen'ayant point encore paru concluante à la nation , et la guerre menaçant de devenir inconstitutionnelle ^ le rOi de Prusse quitta la partie contre la t^épubliqiië fratiçaisë poUf veriif goiitenir Catherine et Stanislas-Auguste dans leur labeur répressif. Les régiments battus dans l'Argonne arrivèrent prendre à revers « le& Jacobitis pdloriSls * (tét^trtës dès îtidhifëstës priifisiéri^ des 6 jaHvief et 5î4 février
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179S), Cl le deuxième démembrement fut accompli (')■ Mais alors ce qui restait de ceB ruines de la Polo};ne se réveilla de ses songes conslitutionneis, pour la Pologne entière, en surface et eu profondeur. Quelques centaines de cavaliers de l'armée licenciée donnèrent le signal de l'insurrection, que Cracovie acclama le 2& mars 179/l. Nous renvoyons à l'histoire proprement dite le récit de cette première guerre vérilablement nationale de la Pologne moderne. Ayant d'ailleurs expliqué déjà ce qui, dans cette glorieuse tentative, pouvait intéresser la politique européenne, nous n'avons à y ajouter que quelques considérations concernant l'économie et le mécanisme insurrectionnels des Polonais. L'insurrection de Cracovie n'osa point rompre franchement avec le roman libéral de 1791, et crut devoir aux constituants bien intentionnés de cette époque la politesse de rétablir leur enseigne au fronton de la république; mais ce rappel de la Constitution du 3 mai n'était qu'une manière de démenti donné aux blasphèmes de Targovitza et de Grodno, sans valeur affirmative en hii-même. L'insurrection eut soin surtout de consigner dans le palais de Lazienki ce patriotisme, celte vigueur et cette stabilité monarchiques qui n'avaient plus à s'exercer qu'une foisencore pour achever le patriotisme, la vigueur et la stabilité de ce qui restait de la Pologne; puis elle revint modestement aux anciens, aux plus simples procédés de salut pubhc : à l'acclamation d'un dictateur par les premiers venus au rendez-vous de la confédération nationale.
[<) Par ce deOsItme démembrement , dont la tsarine eut le llcbe raprice d'arracher )a lancUon à one fauaae diète entourée de ses troopet et de K> canons i Grodoo, la Ilnitle ajouta à son premier butin &553 mlUei Kéographlquei carrai de I.eito-Ruiliénie , délimités par le méridien de Cliotim et de Dnnaiwnrg; la Proase s'agrandit de 1061 nMles carrés, comprenant Dantilg , Tliom , les roIéTodles de Posen , Gneiae , Kalia, .Sl<!radc, LepcijiEa, le* terres de Caenstocbova, de Vlélun, et la mo\M de la voMrodle de RaTa, L'Antrlcbe ne fut pas admise & ce deniième partage.
Comment eet homme, personnification spontanée de la patrie en danger, se trouva-t-il sous la main de Tinsurrectîon ? Surgi des derniers rangs de Tordre équestre, d'une obscure commune léohite de la Lithuanie, il avait appris un peu plus de mathématiques que les autres à l'école militaire, était allé faire son apprentissage de stratégie à l'école peu renommée de Washington, puis était revenu attacher son nom au glorieux combat de Dubienka. Banni avec tous les patriotes de 1791 et de 1792, il se présenta à la réquisition des insurgés de Cracovie, et sous le titre aussi modeste que significatif de natschelnik (chef), il se laissa investir du plus lourd fardeau et du plus redoutable pouvoir qu'il soit donné aune grande âme de porter. Il n'avait pourtant absolument rien de ce que les biographes demandent à la grandeur conventionnelle, pas même, comme Madalinski et Kilihski, Taudace dé l'initiative, puisqu'il était venu prendre le commandement d'une insurrection toute faite.
Comment donc ce cœur humble et timide à n'avoir su prouver son amour à une grande dame que par le célibat de toute sa vie ; comment cet officier si médiocrement lettré et si peu soucieux de sa gloire qu'H n'est resté aucun souvenir écrit de ses travaux, et que sa biographie, presque contemporaine, est déjà passée à l'état de légende; comment ce patriote si hésitant hors de sa magistrature souveraine, qu'il ne retrouva plus jusqu''à sa mort son autre heure de conibat pour la Pologne; comment cette illustration si pauvre, et pauvre si honteuse, avant, pendant et après sa dictature, que, sans la piété de ses aides de camp et quelques libéralités d'Amérique, elle se serait éteinte dans la plus vulgaire misère ; comment à l'époque et dans le pays des plus insolubles discordes, du plus intraitable orgueil oligarchique, des plus cyniques contrastes de fof tune, du plus hypocrite mélange de philosophie verbale et de préjugés pratiques ; comment dans ce tourbillon de jalousies qui avait
âiO DE LA NATlOI^ALITi POLONAISE.
ctouflë les plus fougueuses ambitions des plus habiles ma* gnats, comment se fît jour spontanément cette figure épurée de paysan? Comment Kosciuszko rajusta-t-i) tout ^ ^uples lambeaux de deux démembrements, désarma-t-il sans les égratigner, spns même leur parler, royauté, pligarchie, anarchie, trahisons, égoïsme, envie, poqr tpnir en éplîw toute la puissance coalisée de la Prusse et 4e }a Russie jusqu'au moment où, tombaqt baigné dans ^X( sang ^W |^ çliamp de Macieiovitze, il se sentit le drpit de dire avee upe fîère mélancolie : « Finis Poloniœ (*). » Apparepimeul, comme autrefois le moine Kordecki à Czcnstpchova, comme Czarnecki avec |a confédératiqn de Tyszovjze, I^edochoyvski avec celle de Tarnogrofl, et Pulawski avec celle de flar; comme maintenant, l'eussent fait ou le cordonnier ](ilini^)ii à Varsovie, ou Tingénieur Jasinski à Yilna, ou le ca^tellap Mnievyski en Ciyavie, si les Cracoviens n'avaient pas pu pfi» les devants et si Kosciuszko ne s'était pas troqvé spus iW main.
C'était la résurrection de |a Po-l.pchïa des kmietz pt d^ léchites, sous la volonté du plus intrépide et du plug pur d'entre eux. Dès qu'un premier rayon de c^lte Pqlqgnp-lâ eut percé les nuages bri.imeux des démembren^ente, (put disparut devant lui ^ Les paysans accoururent à ^ piaffé former une armée à leur dictateur, lui dpipne^» leurç bâtons ferrés pour faisceaux do licteurs et la victoire ^ Baclavitze pour chaise curule, sans qu'il fût nécessaire de convoquer les comices électoraux, ni de restituer préalablement aux kniietz leur droit primordial de suffrage. Nqïi par un raffînement d'prgueil, dopt sa candeur était incapable, mais comme lesgrands artistes quin^pcuvpnt p^n^fe qu'en blouse, il prit le sarrâw des kmietî, mange» leur pain, parla leur langage. Ce n'était pour pu^ ni qn général, ni wn
(*} Paroles cootealées, malt populaces pa? la ti^i^dlltot^
législateur, ni un philosophe : c'était Kosciuszko (*), l'envoyé de leurs ancêtres, pour retrouver Tantique formule des promotions civiques et réternelle postérité de la république des Slaves, sous l'encombrement exécré dés Aileiqands et des Russes.
. Cette reconstitution étincelante, spontanée de la République, s'opéra aussi bien, et s^n^ plus de cérémonies légales, en surface qu'en profondeur. Les artisans de Varsovie, de Vîlha,de Cracovie, tendirent la main aux paysans de laChrobatie, delà Samogitie,de la Cujavie, par-dessous les armées étrangères, qui Croyaient rêver, par-dessus la royauté et l'oligarchie de Targovitza, sans les regarder, à côté de h constitution du 3 mai, sans la déranger, acclamant leurs maréchaux par nom de baptênie^ sur les recommandations de la fusillade; puis tous ces élus^de leur paroisse remettaient immédiatement leur pouvoir et leur salut aux mains, du premier acclamé de la République. Chose aussi remarquable, que contrariante pour Napoléon, si son géniç s'était goucié d'y croire, plus un seul liberum veto dans ces cent soixante et quelques diétines insurrectionnelles qui, sans s'être concertées, et surgissant à tort et à travers de deuj^ démembrements, suppléèrent par leur unanimité à toute concorde hiérarchique et à toute discipline cH)nsti tuante. Qu'étaient donc devenus la poHce économique des seigneurs, et le filet des trahisons royales ? Rompus en un cUn d'œil^ Vun et l'autre, sans autre révolution qviè l'a^censiou du peuple dans les rangs de l'armée, mais seulement juste à 1^ mesure de la somme d'efforts dont se trouvait capable une première secousse populaire, car dans toute marée ipsur-
(^) Jamais on n'entend un paysap polonais attacher un titre quelconque ft eeriona fénéré ^r-<lesstis tous les titres d^empereur ou de roi , de géaérai on ùfi marécbal. Par i|q singulier hasard de consonnanoe, ce nom de KoscittszkQ eu ICo^isli:^, veut «lire os 4^ n(^ o$^ m ^utce iiaiiâ-i})^»!^ {Bemarque de Mîckiewici.)
rectionnelle, après le flux vient le reflux. Le. flux promet de revenir pour déposer à jamais le palladium de la nation sur la plage; mais la question est de savoir si, dans Tintervalle, le navire déprécié au taux d'une simple planche de sauvetage, tiendra suffisamment contre la tempête conjurée avec les spéculateurs d'assurance? Or, comme en 1831, comme en 1846, comme en 1848, comme toujours, les armateurs sages, honnêtes et modérés, trouvèrent, enl79&, qu'il était plus raisonnable d'accepter une indemnité pour ce qui peut-être n'était plus, que de disputer quelques coûteuses épaves aux aquilons. Le deuxième, le décisif flux du peuple n'eut donc pas le temps de se faire, et à sa place, se fit le troisième, le décisif démembrement.
Aussi bien nous comprenons aujourd'hui, avec un surcroît d'expérience , pourquoi la promotion libératrice du peuple polonais n'a pu atteindre, dès ce premier élan, toutes ses conditions de victoire, et produire une force capable de briser à la fois la pression de trois agressions extérieures, la rancune dés seigneurs et le contre-coup des négociations de Bâle. Du moins l'énormité de ces obstacles nous a-t-elle donné la mesure de ce que contre-pèse toute véritable insurrection polonaise.
L'édit du dictateur, promulgué le 7 mai 1794 au camp de Polanlze, ne fait que réintégrer le peuple dans ses anciennes franchises, sans aucune prétention novatrice. Il écarte simplement tout ce qu'il peut, pour le moment, des empêchements, des encombrements opposés par la propriété seigneuriale à la (conversion des kmietz en léchiles, des seigneuries en communes libres, dés serfjs économiques en francs cultivateurs; puis, comme Boléslas l'Intrépide, il met répée aux mains de tout le monde, et du reste laisse faire la nature polonaise ainsi armée et invitée à la liberté, il rappelle que la Constitution a replacé tous les citoyens, quelle que soit leur fortune, sous l'empire de la même loi ;
PÉRIODE DES DÉMEMBREMENTS. 5lâ
que, par consé{j[uent, le paysan est entièrement libre de sa personne et de ses actes dans les limites de ses devoirs envers la société et la patrie. A la vérité, les constitutions et statuts antérieurs avaient aussi dit ou sous-entendu la même chose, mais en se gardant de tirer de ce principe abstrait aucun soulagement réel pour les cultivateurs. L'éditdeKosciuszko en infère la réduction de leurs charges envers le dominium communal , dans la proportion des devoirs supérieurs que réclame d'eux le dominium universel de la République. Désormais les kmietz n'ayant plus à fournir, en redevance de leur champ, qu'un peu plus de la moitié des corvées précédentes, le seigneur supportera l'autre moitié des frais de cette culture, plus tous les frais de la culture privée de bras par l'appel de guerre, en y employant les paysans non possesseurs, les autorités d'arrondissement sont chargées de régler ces rapports en protégeant la simplicité des cultivateurs contre la spéculation ou T arbitraire des seigneurs, réduits ainsi à la condition d'entrepreneurs d'agriculture. La manse du kmietz et de sa famille est déclarée possession inviolable et ne peut être amoindrie que par jugement, en paiement de ses dettes réelles envers le dominium. Tout abus d'autorité sociale contre le cultivateur, de la part des seigneurs ou de leurs employés, sera poursuivi devant les tri^ bunaux comme acle de malveillance envers la cause nàlionale en temps de guerre. Les anciennes divisions communales ayant été effacées par la propriété seigneuriale, il est or^ donné une nouvelle répartition agricole par okrqng (arrondissement), qui, à son tour, dominera toute propriété. Chaque pkrong comprendra de 1000 à 1200 manses de kmietz, administrées par une commission d'ordre nommée par le gouvernement, et à laquelle seront également subordonnés seigneurs, kmietz et paysans non possesseurs. Chaque okrong élira son dozortza (surveillant ou arbitre), chargé d'intervenir dans tous débats entre les seigneurs
If 14 DIS LA NATIONALITÉ POLONAISE.
et les cultivateurs , avant de renvoyer le procès aux tribunaux.
En ajoutant à ce décret dictatorîal Vuniversal du 6 juin concernant Tarmement en niasse de la nation et la garantie d'une possession rurale à la famille de tout combattant, on obtient Tensemble de toutes les réformes annoncées p^r l'insurrection de 1794. Il est facile d'apercevoir crue nj Kosciuszko, ni son grand et digne ministre Hugues Kolloniay, ne s'étaient mis en frais d'imagination pour ordonner ces mesures de régénération et de salut. 11^ songèrent simplement à rétablir Torganisation des époques de patriotisme populaire , en restituant aux communes leurs droits, inséparables de leurs devoirs , comme dans une société morale Ja vertu donne les biens de la terre en sus delà vie éternelle, gauf une nouvelle répartition administrative par arrondissements, (jui agrandissait la gmina, et la prise dii peuple en tutelle provisoire par les commissions du gouvernement, c'était l'économie démocratiquement communale du XIV* et du XV* siècle, sous l'égide des institutions militaires de Boleslas l'Intrépide : c'est-à-dire la forme à la fois 1^ plus radicale et la plus conservatrice à laquelle fmira toujours par aboutir la révolution sociale dans les pays slaves, envers et malgré toutes les législations exotiques. Aussi bien, cette insurrection et ses nécessités triomphant, I9 grande propriété ayant perdu toutes ses prérogatives, ce qui serait resté de cette dernière en présence dq peuple doté et des gminas régénérées n'aurait plus représenté quç lit plus incertaine et la moins enviable des industries.
Les alarmes de l'aristocratie, étouffées par la censure in^ surrectionnelle. n'osèrent élever la voix contre les décret^ du dictateur ; mais on ne pouvait soumettre la grande propriété à ces décrets que juste dans la mesure des succèade la guerre. Ôr, comment vaipcre définitivement et l'étranger et les résistances de l'accaparement seigneurial, sans avoir
repris à celui-ci tous les instruments de victoire dont il disposait? C'était évidemment un cercle vicieux, dont un puissant appui extérievir aurait pu seul tirer Tinsurrection polonaise. Ce coup d'épaule ne pouvait venir que de la prévoyante persévérance de la république française à cbm^batlre la Prusse, jusqu'à lui faire entièrement lâcher prise en Pologne. Lorsque donc les négociations de Bâle vinrent encore aji secours (les deux agresseurs externes, déjà tacitement coalisés avec la royauté et la pande propriété polo» naîses, deux batailles perdues suffirent pour casser les arrêtai desbatailles gagnées, et paralyser toutes les facultés politiques et sociales de l'insurrection à la fois. Alors la contre-révplution se dressa insolemment triomphante svir toiite l'étendue de la Pologne, à côté du troisième démêmbremeRt (*). Le génie polonais ne s'était pas encore fait ces oï^ganes d'existence sépulcrale qui, bravant de nos jours tous les enterrements officiels, soumettent à la nationalité polonaise un auditoire et un empire plus attentifs peut-être que ne If seraient ceux de son indépendance. Parmi l'innombrable gente savante, réformatrice et si prétentieusement lettrée dp la diète de Quatre Ans, il ne se trpiiva pas un greffier poq^ dresser l'acte de cette admirable résurrection populaire et, en formuler l'idée véritable. 11 n'en resta, corpme nous l'avons déjà remarqué dans un chapitre précédent, qu'up nom de saint, qu'uq conte héroïque^ dont le sens, étouffé par les bulletins de l'ère impériale, ne? devait et^e (îéchiffré^ ressaisi et développé que par la génération actuelle, Op
(<) Par ce troisième et complet dëàiembremént de 1795| la dominalion mne s^avani^ de l'est à Toaest jusqn^au Niémen et au Bug ; la demluai» IjQ^ au^rlçlûeuBe di) m^ 9i\ f^or^, jqsqu'^ la FilMza el 9a p^rf^Uèle ^ Miemirow sur le Bug ; la domination prussienne , de Tooest à Test , jus^ qu'au. Kiemei^ et au Bug^ et au sqd jusqu'à la Pilitza. Ainsi V^n^ se trouvait dah^. la part russe, Gracovie dans la par( autrichienne et Varsovie ô^Am le lot prussien. Lé poifat dé Nienpîirov^ sur (e ^ug éta)| K sommet commun àes trois polygones.
dirait que la réaction russo-targovitzine ne laissa s'échapper aucun Sioupir de riiécatombe de Praga (*).
La tyrannie de la grande propriété grandit de touie la victoire de SouvarofT, comme avait grandi la liberté du peuple de toutes les victoires de Kosciuszko. Il y eut des mutations au détriment des comtes d'hier, au prolît de comtes plus récents ; il y eut des ingratitudes envers la faction Czartoryski, pour rémimérer celle de Targovitza ; mais le joug des paysans ne s'en douta point. 11 y eut donc, le lendemain de ce troisième et mortel partage de la Pologne, rétrogradation de sa nature jusqu'aux dernières limites de ses vices. Dans Timmcnse part de la Russie, réduction complète du peuple au servage moscovite, et avilissement de l'aristocratie aU degré du crime de Targovitza. Dans la part autrichienne , à côté d*une hypocrite sollicitude pour le paysan, machiavélique excitation des rages plébéiennes contre les seigneurs, il y eut, en réalité, abandon de l'infortuné au double arbitraire de ceux-ci et d'une bureaucratie capable de révolter un jour la délicatesse de Szela luimême. La philosophie Joséphine devait bien aussi quelque chose à la mémoire de Kosciuszko : elle parodia donc les décrets dii dictateur, en séparant soigneusement le patrimoine corvéable des kmietz du dominium désigné à leurs ressentiments héréditaires, et elle préposa à cette répartition des agents impartiaux chargés d'attiser la discorde jusqu'aux générations les plus reculées. Mais, pour que les droits du seigneur cl la morale du Saint-Empire Apostolique et Romain n'y perdissent rien, les réformes joséphines laissèrent au bénéficiaire du dominium, avec les corvées pour moyen dis vivre et de s'amuser, les plus odieuses dharges
(*J Uainenae et paérlle conspiration de silence earopëen , qal t^est renouvelée après 18^8, contre les réclamations de tous les vaincus, comme si Ton avait jamais vu les vainqueurs tenir les contrôles de la postérité.
PÉRIODE DES DÉMEMBREMENTS. dl7
de police contre les paysans. Cette éclectique philosophie ne pouvait pas non plus oublier les traditions féodales; elle ouvrit, à un prix accessible aux plus modestes fortunes et aux plus médiocres vanités, boutique de parchemins et de hiérarchie. Dorénavant, parmi ceux qui purent payer et signer leur inféodation autrichienne, ne furent point comtes de Tempire ceux-là seulement qui soupçonnèrent cet écusson de n'être qu'une cible constamment exposée à la haine des manants et au mépris dçs patriotes.
Dans sa part de Pologne, le gouvernement prussien, lui, ne fut préoccupé que d'une seule réforme, admettant ou rejetant toutes les autres, en raison de lappui ou des obstacles qu'elles promettaient à celle-là : continuer la croisade de Henri l'Oiseleur contre les sauvages de la Vistule, sarcler les Slaves et faire pousser des Allemands à leur place. Si le babouvisme avait été bon à cela, la philosophie prussienne se serait faite babouviste. Les manses des kmietz furent donc maintenues indépendantes du dominium, comme dans la Pologne autrichienne, parce que c'était isoler les manants des lettrés; mais les corvées furent converties en redevance pécuniaire, l'activité industrielle de celle' région polonaise le permettant, et parce que le paysan slave, ainsi livré à ses ressources personnelles, étd^it reconnu incapable de lutter contre la fébrile juiverie du colon allemand. La commune léchite étant ainsi désarticulpe, dépecée en lopins inorganiques de labourage; ceux-ci, écrasés eu détail par la* redevance, les impôts, l'hypothèque, mais surtout par la concurrence d'un individualisme fait à ce métier, qui était tout nouveau pour le laboureur indigène, la domination prussienne se retrancha dans rinnoeencé d'une légalité trop connue pour avoir besoin de s'expliquer. Sauf donc les comètes perturbatrices. et alors incalculables de 1807 et de 1848, elle n'eut plus qu'à attendre, avec.l'infaillible sérénité d'un astronome, l'éclipsé totale de cette Irlande^ par le droit et
dl8 DK LA NAt ION ALITÉ POLONAISE.
I activité de ses Normands. Personne ne voudra y croire en Occident, mais ce fut le pire des trois démembrements.
Dans la nuit qui sépara le xvni* siècle du xix« siècle, il eût été impossible, à moins d'être fou ou prophète, de reconnaître dans ces plus misérables provinces des trois puissances du Nord les traces d'une nation, d'une société chrétienne, que dire d*une gt*ande république? Ce troisième partage semblait avoir efiacé jusqu*au nom d'une Pologne, dont les bannis étaient obligés d'aller cacher leur mort dans tm autre hémisphère, pour éviler que lés vivants ne leur reprochassent d'avoir vécu aussi. C'était bien autrement tué et fini qu'aujourd'hui. Ëh bien! il ne fallut que les mots pronopcés par je canon d'Iéna pour remettre tous ces morts sur pied. Oui, mais il ne fallut non plus que le refus de les ranger dans l^ordre de bataille de Raclaviize.pour les recoucher dans la tombe, et ne laisser sur le couvercle de celle-ci que leurs shakos. Le dictateur des kmietz slaves, réfugié polonais a Soleure, pendant que ses soldais allaient profaner les ruines de Sagonte... Indigne et inhumaine plaisanterie des Latins!
Nous ne prétendons pas nier pour cela Teffet tonique, réfeurrèctionnel même de la période impériale sur le tempémmeni militaife delà Pologne entière. . . D'un bout à l'autre des trois démembrements, la nation se dégourdit, se désennuya darts son purgatoire en jouant au soldat. Elle renouai avec le monde latin, un dialogue de confraternité dont les dernières phrases n'ont pas encore été dites. En considération de cette poignée de main de grenadier victorieux a lancier démonté, kmietz, léchites ou voïevodes, carderont à jamais le culte du colossal empereur qui voulut bien s'arrêter sur leur caveau, en itiême temps qu'il visitait celui de fr^deric 11, et les Polonais au ccpur souvenant parleront éternellement de ses grenadiers. Mais cette commune épopée est restée complètement stérile pour la promotion
Civique d'un peuple qui ne peut plus s'anoblir, débrouiller son patriotisme et y voir clair que dans les guerres d'iasurrection, parce que ces guerres-la seulement l'arment chevalier et lui restituent sa part de patrie publique^ avec la manière de s'en servir. Napoléon, génie tout occidental, ne pouvait rien comprendre à cette forme d'affranchissement, et maîheureusenient, comme tous les génies à préventions, il se mettait tout de suite à dédaigner^ sinon à haïr^ ce qu'il ne comprenait pas. De même donc qu'il voulut ignorer Kosciuszko, pour n'avoir affaire qu'au prince Joseph, esprit de bel honime , cœur de bonne fille, loyale épee, d'ailleurs, qui, sans savoir pourquoi, ne quitta plus la main où le hasard l'avait mise, l'Empereur fit semblant d'ignorer que, sous les décombres des trois démembrements de la Pologne, reposait quelque chose déplus sérieux que les intrigues de jolies femmes et les prouesses de gçnblshommes racontées par Rulhières. Il lui, répugnait surtout de soupçonner que les libertés du peuple polonais ne dataient pas du jour où il les lui octroierait, et qu'il y eût à lui en restituer, d'autres que celles d'aller et dé venir i
La Constitution de 1807, application pénible et illusoire du Code français a l'économie slave, n'eut donc un sens véritablement progressif que i)Our ce peu de tiers état que rhesitation des destinées de la Pologne avait très récemment dégagé des masses fondamentales de sa société; mais pour ces masses elles-mêmes, elle resta lettre morte. Or, dans un pays slave, prendre la mesure du progrès sur une classe intermédiaire, sera toujours une duperie ; car tout ce qui n'y est pas le peuple même en ascension continue^ n'y est qu'un fâcheux accident jeté à la traverse de cette promotion, nullement une puissance sociale. Quant à gratifier le peuple rural des libertés faites pour une bourgeoisie imaginaire, c est encore pis. La loi de 1807 proclame la Hberêé dès paysans cpmme chose nouvelle, oubliant ou ignorant
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que la Gonstituiion du 3 mai s'était déjà évertuée à proclamer le même bienfait, avec les résultats que nous savons. Du moins cette constitution avait-elle eu soin d'assuferaux kmietz l'inaliénabilité de leurs possessions, principe sur lequel Kosciuszko avait établi tout son décret organique, et qui constituait aussi le seul côté spécieux de la loi Joséphine. Mais la constitution napoléonienne, ne reconnaissant que la propriété occidentale, c'est-à-dire absolue, ne pouvait protéger que celle des seigneurs. Elle déposséda ainsi, sans y prendre garde, des millions de paysans, plus cruelle et plus étourdie en cela que le servage russe qui dit : « Le serf est au seigneur, mais la terré est au serf; le seigneur peut faire enterrer le serf vivant dans le champ que lui a dévolu la commune, mais ne peut l'en chasser ni mort ni vivant. » Bien que, dans ses résultats temporaires, les seigneuries inféodées aux démembreurs, depuis le vizirat des Czartoryski, ne le cédassent point en arbitraire économique à la propriété importée par le Code Napoléon, elles fléchissaient sous deux défauts qui les avaient rendues beaucoup moins impérieuses, et aussi moins redoutables. D'abord elles n'avaient pas osé s'affranchir des charges dq dominium envers les corvéables, et, par cela seul, elles confessaient toujours les droits antérieurs et supérieurs de la commune; ensuite, se sentant fragiles et mal h l'aise, C'Omme tout ce qui vit de protection étrangère , elles évitaient de défendre moralement la légitimité de leur gain et se contentaient d'en jouir. Mais lorsque, au lieu de cette investiture précaire et odieuse, ils entendirent une charte réputée démocratique et progressive par excellence, confirmer leurs accaparements, que le libérateur lui-même transformait en patrimoine incontestable, les seigneurs purent bien s'estimer à tout jamais absous et canonisés. Si, en effet, l'invincible persistance des institutions autochthones n'y avait encore, et sans cesse, apporté quelque mystérie^ix obstacle, ce n'est que
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de ce moment que daterait l'installatioa de la véritable propriété dans la Pologne occidentale.
Quoi qu'il en soit, à partir de cette nouvelle liberté, le seigneur qui, auparavant n'était, ou du moins ne prétendait être que le dépositaire du dominium, à charge d'assurance envers la gmina, devint, sans conditions, propriétaire nonseulement du dominium, mais du vaste territoire corvéable qui s'y rattache, avec la faculté exorbitante d'expulser de ce dernier les kmietz, comme on renvoie les ouvriers d'une fabrique en Occident. Par cela même, le seigneur se voyait affranchi de toute obligation protectrice envers la commune qui se trouvait dissoute et remplacée par vue population de manœuvres, perchant sur bien d'autrui. « C'était, dit lautorité anonyme de Krysztopor, la liberté des oiseaux que l'on chasse d'un arbre à fruits sur un arbre sans fruits, ou d'un toit sur un autre. » — a C'était, dit Badeni, uteriiux paysans leurs fers avec leurs bottes. « C'était, dirons-nous en langage d'économie moderne : multiplier le servage slave par le prolétariat occidental, au profit de sinécures oisives et imméritées. 11 n'est donc pas étonnant que la propriété polonaise du MX* siècle ait si facilement renoncé à ses préjugés et accepté avec tant d'enthousiasme les réformes de la révolution française, traduites. par le Code Napoléon. Il ne lui en coûtait pas plus de se faire alors révolutionnaire et n«v poléonienne, qu'il ne lui en avait coûté, au xvui* siècle, de se faire philosophe et voltairienne. C'est le tout de s'entendre sur le rapport des mots aux choses, et sur la relation des réformes à ce qu'elles prétendent réformer.
Nous sommes loin de soupçonner, pour celsi, l'esprit latin d'aucune préméditation désorganisatriee en Pçlogne. L'Empereur, dont le Code en était, dans cette circonstance, la meilleure et la plus vigoureuse expression, (îrut sincèrement faire un cadeau de joyeux avènement à la
résurrection léchite, en lui prêtant ce procédé d'affranchis-
sèment et de puissance. Mais il y avait là une erreur de générosité, semblable au zèle inutile que déploie la philanthropie pour suppléer la justice, et que la science dépense à falsifier la nature.
Il ne faut pas perdre de vue que cette Constitution de 1807 avait surtout à réparer le système dénationalisateur de la Prusse, puisqu'elle ne s'appliquait qu'aux provinces qui, sous le nomdeGrandDuc/i^rfeFar5oi;te,venaientd'être arrachées à ce royaume. Or, sauf sa proclamation de liberté, elle ne faîsaitguère qu'aggraver ce systèmeà Tavantagede Taristocratie territoriale. Si, en effet, sa portée théorique ne se fût pas trouvée amortie par de salutaires traditions communales, si elle avait pu être exploitée longtemps et à la lettre par l'intérêt souverain des propriétaires , elle aurait , avec usure, abouti, dans toute la Lécho-Chrobatic, aux intentions de la réforme prussienne. Elle aurait artiené l'extinction graduelle du peuple autochthone, sous la concurrence avide des sousfermiers et des métayers allemands, comme dans certaines colonies, Tabolitionde l'esclavage a produit lé remplacement des nègres par les Chinois et les Lascars. P^ût-ce été bien la peine, vraiment, d'écarter la domination étrangère ? Heureusement que les coutumes patriarcales du pays, la routine patriotique, et l'horreur d'une dénationalisation par spéculation, empêchèrent les propriétaires de se prévaloir de cette liberté de déguerpir ^ que la législation française accordait aux possesseurs corvéables ; et, comme du moins cette licence ne gênait pas celle de les garder aux anciennes conditions, c'est presque universellement celle-ci qui fut choisie et par les propriétaires et par les corvéables, tout comme après les décrets de la diète de Quatre Ans.
La Constitution de 1815 ne changea rien d'essentiel aux dispositions économiques de celle de 1807, dans ce Royaume Constitutionnel que le congrès de Vienne détacha du Grand Duché de Varsovie. Cependant, à partir de cette époque,
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sans qu'aucune législation eût à s'en mêler, les progrès naturels de l'industrie modifièrent rapidement la forme des redevances rurales, aussi bien dans le Royaume que dans la part rendue par le congrès de Vienne a la Prusse.
Ce qui, dans toute l'Europe orientale, donne aux rap-^ ports entre grands propriétaires et petits eulttvateurs les apparences tlu servage de la glèbe ^ même là où le servage n'a aucune base historique, ce sont les corvées et la police inhérente à cet acquittement des fermages, non pas en écus, mais en journées de travail. Ce procédé de culture, appliqué jadis à l'association communale, n'était ni plus humiliant, ni moins ingénieux, ni plus attentatoire à la liberté individuelle, qu actuellement, dans l'Amérique du Nord, les défrichements agricoles ou les exploitations aurifères en commun. Il ne devint oppressif et avilissant pour les corvéables que lorsque lès seigneurs eurent personnifié en eux la gmina entière, et surtout lorsquela propriété irresponsable, occidentale, eut effacé tous les modes, tous les degrés et toutes les obiigationsde là possession slave, ir suffit cependant des moindres notions d'économie rurale pour comprendre que la grande propriété ne s'accommode des corvées de ses contribuables qu'à défaut de leurs écus. Partout où l'activité des échanges fournit au paysan de quoi se racheter perpétuellement du travail manuel, le plus superbe seigneur le traitera volontiers en pratique honnête et distinguée ; carie revenu des corvées exige une surveillance ruineuse, n'atteint jamais que son minimum, laisse au pro-i priétairé tous les embarras du trafic, «t en fait, à peu d exceptions près, un failli en tutelle de créanciers. Le ^out est de faire pousser les écus comme le blé ; ce qui est particu* lîèrement donné aux pays d'industrie multiple et aux sociétés commerçantes, sans que la monarchie du Ja république, Taristocratie ou la démocratie, la philosophie ou la dévotion y soient pour rien. ' -»
Nous avons vu que, grâce uniquement à celte faculté plus prononcée dans la Prusse Royale et dans la Grande Pologne que dans les autres régions de la république démembrée, le gouvernement prussien availdéjà, sans peine ni mérite, commencé à convertir les redevances manuelles en Uchinsch^ ou rente de fermage, dans toute retendue de sa part de butin . La constitution napoléonienne, conçue dans le même esprit, n'avait fait que développer cette mesure qui , vers i 825, se trouva appliquée à toute l'ancienne Prusse Royale et à toute la Posnanie, au grand profit des propriétaires. Elle parut d*abord également avantageuse pour la génération des kmietz qui, née sous cette étoile r^onnatrice et rachetée des corvées, ne songeait pas encore à discuter le taux de cette rançon perpétuelle et ne devinait pas où le réforma* tour voulait en venir.
Cç ne fut que la génération actuelle qui eut à payer le numéro tiré par sestestataires* Deux lèpres affreuses avaient envahi cette société réformée : la concurrence patentée de rétranger et Tinfôme prolétariat; deux libertés sans appd, sans providence et sans pitié, qui, en trente ans, germanisèrent un tiers du pays en surface et en profondeur, et coupèrent les deux autres tiers de barrières chaque jour plus infranchissables ! Pour la foule venue trop tard au cadastre de Tancienne gmina, plus de corvées, il est vrai, ni de têchimch non plus; mais aussi plus de famille sociale, plus de dominium tutélaire, plus de recours aux jubilés d'équité, plus rien sur le sol de cette patrie que les lettrés lui disent avoir été la sienne, sinon le capital des bêtes de somme distribué par le caprice, et disputé à son fier découragement par les vagabonds moins dégoûtés de TAUemagne. Mais ce qui rend surtout le prolétariat slave intolérable, c'est qu'il n'a qu'une seule pente d'entassement, à C9usede& traditions et de l'éducation uniquement agricoles des masses. Chassés de \eur zagroda^ les enfants des kmietz on des léchites restent
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toute leur vie des Adams qui cherchent , en se tordant les bras, la porte de leur paradis perdu. Ils serviront de bêche au plus affreux juif, archange impitoyable de la propriété qui en garde le seuil, plutôt que de le lui regagner en trafic ou en contrefaçon d'industrie. Aussi n*est-ce pas cet ingrat labeur dans les champs d'autrui que l'Allemand enlève au peuple de la Prusse-Occidentale et de la Posnanîe, mais cqs . métiers, quelques-uns utiles, la plupart superflus, fraudu* leux ou corrupteurs, qui, ruinant, dépeuplant les campagnes au profit des villes, faussent h valeur des produits et remplacent le travail nourricier par le brocantage et la mendicité. Seulement, lorsque le brocantage leur a donné de quoi, et que leur flair d'usurier leur a signalé un domaine en faillile, cette épave léchite est déclarée mûre à acheter et à coloniser par les Allemands. Qu'est-ce que les codes civils ou criminels peuvent redire à cela?
A son tour, la classe fermière, traitafnt la multitude déshéritée de populace communiste, a tous les soucis et toutes les transes de la propriété, sans Tanoblissement ni aucune des garanties que la possession d'une manse conférait au léchite dans la gmina polonaise. Le dominium ne lui doit plus rien en échange d'un tribut, dont l'amorlissement, légalement admis et même promis, est rendu presque impossible par la gêne toujours voisine de l'expropriation qui pèse sur ces insuffisantes hypothèques d'usure, d'impôts et de redevances. Le partage de pareilles taupinières entre successeurs ne serait que dérision ; aussi sonl-cc des espèces de majorais' couvés pour les prêteurs d'argent, après que deux ou trois générations d'aînés auront joué avec. L' Allemand, le Juif, le métis de Juif et d'Allemand, toujours Fritz croisé de Juias^ légataire définitif et universel des kmietz et des léchites ! Que deviennent les autres enfants du tenancier? Ceux-là n'ont pas la peine d'atteindre une troisième transmission ; il^ naissent, les fainéanlSi dans
l'ordre hospitalier du prolétariat, dansToubli d'héréditaire exhérédation et de perpétuel abrutissement, où déjà reposent les Vilses, les Lusacicns, les Poméranlens, les Prussiens, les Silésiens, au fin fond de la civilisation germanique, jusqu'à ce qu'un nouveau et irrévocable Grtinwald leur restitue leur antique barbarie.
Reste au centième des aulochttiones la grande propriété, jusqu'à ce que les héritages et les emprunts la rendent petite. I^n attendant, elle n'est plus comme autrefois une magistrature, ni comme |)lus tard une tyrannie; mais c'est une affaire, un procès en instances et en frais i)erpétuels par- .devant la justice allemande, la plus scrupuleuse, donc la plus chère et la moins claire des justices connues. Les quelques loisirs que cette propriété laisse à ses bénéficiaires ne peuvent guère être employés par eux qu'à méditer sur les périls de leur isolement des masses moins affairées, et sur •lés moyens de s'en rapprocher. Cela s'appelle « conspirer ' contre le gouvernement en faveur du communisme. » Cela ne renverse pas le gouvernement et fait rarement mourir les conspirateurs, même les mieux condamnes à mort ; mais cela fait vivre luxueusement les tribunaux, la police, les geôliers des casemates, une foule d'avocats libéraux, ardents défenseurs de la nationalité polonaise, les commissions de séquestre surtout, le tout aux frais de la propriété^ en accusation permanente. Nous connaissons, dans toute la Pologne prussienne, plus de propriétaires exemptés de la landwehr pour difformité, qu'il n'y en a d'échappés aux procès pour haute trahison. Il serait certainement très difficile den citer vingt, hors les renégats déclarés, qui n'aient pas passé en moyenne un sixième de leur vie sous les verrous, et n'aient point payé cet honneur d'un tiers de leur fortune, au profit de la justice et de la colonisation allemandes. Il est vrai que tout se fait en règle, sans trop de brutalité, et autrefois, sans que le prisonnier, tenu au secret
et ruiné d'avance , pût être condamné à une autre peine, tant qu'il n'était pas convenu hii-même de sa culpabilité. Depuis 1847, l'élargissenient du prévenu, par condamnation, est abandonné à la conviction chrétienne des jugesjurés. Dans l'un et l'autre cas, néanmoins, il a toujours fallu ou une mort de roi de Prusse, ou une révolution, pour arrêter les frais de Tinçarcératiôn, les frais de l'enquête, les frais de la procédure, les frais du séquestre, les frais de l'acquittement ou de la condamnation, ce qui, dit-on, coûte la même chose ; mais ce qui certainement coûte le plus cher, les frais qu'entraîne la promesse de ne plus recommencer. Cette dernière, en effet, ne sera valable sans frais, à la barre des tribunaux prussiens, que lorsque toutes les propriétés polonaises y auront passé, et que les geôliers, étant réduits à se cotiser pour nourrir, les conspirateurs, tout ce chantage deviendra la .plus mauvaise des industries allemandes. Alors la croisade millénaire deja Germanie .contre les PeauX'Rouges de l'Europe se reposera. Le droit teutonique aura prévalu sur le droit slave et effacé complètement la commune léchite, dans la portion de Slavie que les Tzars et l'Autriche ne se seront point adjugée, A moins qu'alors aussi, et par cette loi de réaction qui.confond les extrêmes, la décomposition même de la gmina polonaise ne ramène une synthèse de coalition entre les trois fragments de cet organisme, contre ses iniques dissecteurs. Déjà, en 18Ù8, à l'ej^trêmfe surprise de ces derniers, propriétaires rançonnés, censitaires obérés , et prolétaires n'ayant pas l'espoir de l'être, ont remis en fonds commun la seule. chose que le droit perfectionné ^e Magdebourg n'ait pas pu désagréger, pour élever dessus, en une seule barricade insurrectionnelle contre leurs dominateurs, tous les éléments (Je la guiina d'autrefois. Le jour où les trois Polognes ^e Gonfédéreront dans cette cojnmnpe unique, s'offrant pour àominium tutélaire à toutes les nationalités slaves, ou bien
leâ croisés aHemands se retireront poliment dans la leur, ou à croisade finie, succédera croisade qui commence.
L'infâme jacquerie de 1846 a parlé trop haut pour qu'il y ait nécessité d'y ajouter aucun commentaire sur le mérité des réformes joséphines en Galicie, au point de vue delà civilisation, de la morale et du patriotisme. Cependant beaucoup d'économistes utilitaires pourraient s'imaginer que ce déshonneur de l'hufnanité n'est pas tout à fait sans compensation, puisque du moins les florins prodigués par tête de propriétaire, a celte occasion, semblent prouver que le pays produit beaucoup plus de florins depuis que la gmina polonaise y est décomposée en fermes indépend^mtes du dominium et armées de massues contre ce dernier. Eh bien, ce serait encore un préjugé.
Nous savons déjù que cette dissection, opérée uniquement en vue d'exciter perpétuellement les paysans à la haine contre le dominium, n'avait ni allégé le fardeau des corvées, ni rendu, par conséquent, au cultivateur la conscience et les loisirs de sa propre industrie. Maintenant nous allons voir que, même l'affranchissement complet du kmietz, à regard du dominium, ne saurait amener, dans aucun pays slave , les résultats vantés que la propriété parcellaire a produite en France et en Allemagne. On sait, en effet, que, sous la pression du pétitionnement continuel des proprié* taires galiciens, et surtout sous celle de l'incalculable agitation de 1848, l'ombre de gouvernement qui parlait pour l'empire alors très problématique de Hasbourg-Lorraine, consentit à ce qu'il ne pouvait empêcher, et détacha enfin le paysan des jambes du propriétaire, en abolissant lescorvées.
Dans un grand nombre de localités, c'était, comme l'on dit, enfoncer une porte ouverte 5 car, depuis les massacres de 1846, il fallait se sentir singulièrement appuyé à Vienne pour n'avoir pas renoncé à tout travail gratuit de la part de ^s tenanciers. L'ébranlement de 1848 acl^evfi ^e décider
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les propriétaires à toutes les concessions réclamées par les cultivateurs, sauf règlement ultérieur de comptes, s'il était possible. Peut-être serait-il sorti de cette entente domestique une reconstitution de la gmina léchite sur des bases nouvelles, dans laquelle il y aurait eu à vivre, à travailler, et à s'anoblir pour tout le monde et pour toutes les facultés, sous l'empire d'une généreuse et commune indignation de toutes les classes nationales contre le machiavélisme autrichien; car, ainsi que nous avons eu déjà dix fois l'occasion de le remarquer, nulle réforme ne saurait être intelligible et valable pour le peuple, tant qu'elle n'aura pas été inscrite dans un bulletin d'insurrection et de victoire contre l'étranger. N'y eût-il pas assez d'Autrichiens, de Prussiens et de Russes en réalité, qu'il faudrait en inventer quelques-uns, afin d'avoir à les combattre toutes les fois que Ton voudra faire comprendre et goûter les antiques libertés de la patrie aux masses cjngourdies de la Pologne. C'est ce que, malheureusement, l'émigration, i^venue par surprise et pour un instant en Galicie, n'eut ni lé temps ni l'autorité de persuader aux patriotes sages et modérés de cette province. Pourtant deux années de remords, de déceptions et de misère vengeresse avaient à ce point déjà plié la sauvage multitude sous le pardon de ses victimes, qu'au milieu de ses tumultueux et ingouvernables attroupements, durant plu- , sieurs mois d'inquiète oisiveté, malgré toutes les instigations d'une police aussi habile que désespérée, on n'eut* plus à signaler, en 1848, dans toute l'étendue dé la Pologne autrichienne, une seule insulte, une seule menace de paysan à gentilhomme !
Rien ne prouve mieux combien la jacquerie de 1846 avait été artificielle, inconsciente, empruntée aux infernales machinations de Vienne, répulsive à cette nature auloch- Ihone qui, à deux années de là à peine, déchaînée diepuis Tèschen jusqu'à TschemoVitze, ne retrouve plus au service
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de son prétendu loyalisme un seul des couperets rouilles dans Iç sang de Tarnov, de Bocbiiia et de Podgorze. De combien peu de hardiesse, de combien peu de confiance dans les bons et vigoureux instincts du paysan chrobate s'en est-il fallu, pour qu'en 18&8 son repentir n'ait été élevé à la puissance d'une insurrection de 179/i contre ses suborneurs de 1846 ? A entendre l'émigration (et cette fois-ci on aurait trop mauvaise grâce de lui refuser voix au chapitre, puisqu'elle a, d'un bout à l'autre, traversé cette fosse aux lions avec le sang-froid et la sécurité de Daniel), il n'y a que les nerveuses défaillances du patriotisme propriétaire et convalescent qui aient empêché le patriotisn^e exproprié et bien portant de tenter cette fusion de tous les éléments nationaux dans une guerre d'indépendance.. Mais c'est un débat domestique encore pendant, et qu'une chevalerie, même errante, ne saurait résoudre contre l'avis des dames, des enfants, des vieillards et de la propriété.
L'émigration a donc préféré prendre les bombardements de Cracovie et de Lemberg pour le dernier mot de cette pénible conversation, et retourner une fois encore au désert, plutôt que d'ergoter avec des faiblesses aussi respectables. Mais aussitôt, le gouvernement autrichien, auquel l'on ne demande pas tant de délicatesse, récompensa les scrupules pacifiques de la propriété galicienne d'une façon que le plus radical communisme n'aurait pas imaginée. De la part d'un gouvernement qui poursuit avec tant d'acharnement toutes les traditions de l'économie polonaise comme entachées de cette détestable doctrine, supprimer les corvées dues au dominium, voulait dire apparemment les convertir en redevance pécuniaire, comme dans la Pologne prussienne ou dans le Royaume Constitutionnel ? Que si la gratiM^ impériale prétendait faire cadeau à ses verdetsde 1846 des incalculables richesses que représentent ces corvées^ c'était peut-être la liste civilç ou bien le budget de la
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maison de Habsbourg-Lorraine qui les rembours^ait à la propriété? Eh bien, pas du tout! Il parait, au contraire, que ni Tempereur, ni l'empire « ni les paysans dotés, ni personne, n*est débiteur des dominiums, dépouillés en faveur de celte largesse sans obligations et sans nuages. Les assignats ont été bien décriés par les publicistes allemandst encore en fallut-il aux paysans français pour acquérir oe que les paysans galiciens ont eu pour rien. Voilà huit ans, en effet , que les épaves de la propiriété galicienne flottent entre ce dilemne, sans pouvoir obtenir ni indemnité, ni réponse. Seulement, pour que toutes ces fortunes déchues n'aillent pas retrouver un nouveau lien de solidarité dans leur égale détresse , l'économie politique de Vienne a imaginé de faire des jaloux parmi les faillis, en leur distribuant quelques aumônes partielle^s, irrégulières, à des époques et dans des proportions indéterminées : prime offerte à Tintrigue et à la bassesse des solliciteurs, avis infligé à la ri)serve et à la fierté des patriotes.
Voilà donc ce que la propriété galicienne a gagné à avoir récusé, dans son procès de famille avec les paysans, l'arbitrage révolutionnaireet militant de l'émigration pour s'abandonner à l'arbitrage conservateur et pacifique des démembreurs. Quel'on ne croie pas au moins qu'il en soit résulté plus de concorde dans le camp des paysans, ni un surcroit de popularité pour le gouvernement autrichien ; car la n^inorité dotée ne sait aucun gré à l'empire d'un don qui n^est point sorti de ses coffres, et l'immense majorité qui n'a plus rien à ea attendre, commence à le haïr, lui et les favorisés, de toutes les forces de son exhérédation perpétuelle. Mais à cela, les Marches d'Osterreich sont capables de répondre qu'elle» n'ont été mises au monde ni pour établir le règne de la fraternité parmi les paysans chrobates et ruthéniens, ni pour en être aimées. Leur mission impériale, apostoliqiJd 6t. rottiainç eut 4$ dissoudre les sociétés ^)ave« par h
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division, donc de multiplier celle division à Vinfini. Or, on ne saurait nier que ces dotations parcellaires ont aussi profondément brouillé entre elles les diverses catégories de la plèbe agricole, qu'elles les ont toutes détachées du dominium. Il faudra une bien rude fournaise insurrectionnelle pour reforger et ressouder toutes ces parcelles de morceaux et en refaire une commune léchîte. Le reste ne regarde pas les démembreurs.
<}uanl aux résultats économiques de cette révolution sociale (car c*en est une, et la plus hardie dont jamais gou* vernemenf conservateur se soit passé le caprice), les voici : le tenancier, libéré du dominium sans conditions, ne veut plus lui louer son travail qu'à un prix que la ruine îles anciens propriétaires rend inacceptable. Stupéfié par une longue servitude, et isolé maintenant dans cet abrutissement, il rie remue plus que pour satisfaire à ses plus grossiers besoins personnels et pour payer le fisc qui a pris dans sa haine la place de Tancien seigneur. Mais le fisc, auquel il n*est pas aussi aisé de couper le cou, est en outre trop grand seigneur pour se contenter des sueurs qui suffisaient à l'autre; alors ce sera le Juif qui avancera la différence, jusqu'à ce que l'éphémère patrimoine des affranchis devienne sa proie, par moitié avec le fisc. Aussi bien, pardessus le luif, s'installera toujours la suzeraineté des mandataires de l'empire, dont le crucificateur de lésus, dans un État aussi sbrupuleusement catholique, ne saurait Jamais devenir que le fermier et le courtier, quelle que soit sa participation à l'oeuvre commune. On assure même que, pour arracher ^''avance aux luife le bénéfice de cette inévitable mutation, le gouvernement va prendre incessamment les anciens tenanciers en tutelle et leur imposer des administrateurs gérants. Tout coque nous pouvons souhaiter alors, c'est que ces postulants au seigneurat, refait et corrigé par |a bupeaucralie autrichienne, ne soient phis des Pploi^is*
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Reste, comme dans la Pologne prussienne, la multitude des prolétaires qui n*ont pas eu, ou n'auront pas eu la chance de se trouver établis tenanciers corvéables au temps de Szela. Avant la ruine de la grande propriété, image abusive et très déformée, mais encore reconnaissable de Tancienne gmina, la foule qni vient de se voir déshéritée subitement et en masse par cette dernière démolition, n'avait différé des tenanciers que par la nature de son salaire. Au lieu de lui être comptées en terre labourable , ses corvées lui étaient soldées, comme jadis au chalupnik et au vyrûbnikj partie en logement et jardin, partie en argent ou denrées* Son sort, assez misérable et sans promotion, mais toujours assuré, l'amenait à peu près au niveau des tenanciers, dont elle pouvait facilement prendre la place, parce qu'elle ne l'enviait pas. Un travail aussi élémentairement rétribué ne manquait jamais à personne, et s'il n'y avait pas de petits propriétaires, il n'y avait pas non plus d'affamés et de damnés héréditaires. D'une part, grossie de cette nuée d'employés des administrations domaniales, qui figuraient Tordre équestre de la société déchue, et que la banqueroute générale rejette aujourd'hui dans le prolétariat ; alimentée et perpétuée de l'autre par les indotables héritiers des menus propriétaires, que va devenir cette formidable nurititude?Se rabattra-t^elle sur le dominium, laissé aux grands propriétaires ? Mais tant qu'il restera réduit aux espérances d'indemnité que nous venons d'évaluer, n'est-il pas évident que ce que ce dominium désolé aurait de miçux à faire, ce serait de déposer son bilan ? Aussi le peu d'élus qu'il est encore capable d'employer ne sauraient-ils qu'augmenter l'envie et la détresse des appelés qu'il n'emploie pas. C'est donc une aussi pauvre ressource pour des millions de prolétaires que pour des centaines de faillis.
Yoilà donc la grande propriété abandonnée aux ronces, et la petite à l'usure. Quant à une industrie qui4)uisse créer
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une propriété irtoyenne, ce <|ui sérail le rêve consolateur des économistes de Técole occidentale, il y en existera toujours moins que dans aucune autre région de la Pologne. On sait que Tempire d'Autriche est un assemblage de pfovinceS'Oteliers qui ont chacune leur invariable spécialité; or, ni l'industrie, ni le commerce, ni même la colonisation allemande , ne sent les spécialités de la Galicie. Non pas que tous les aventuriers bannis pour maladresÉe des autres couronnes de l'empire n'y viennent refaire leur fortune et leur réputation bureaucratiques ; mais c'est une fortune dé fonctions et de cmcussiooâ; de geôles et de fisc, de douanes et de timbre, de délation et de gendarmerie, de greffe et de procédure, d'usure et d'agiotage, tout au plus, qui ronge la province jusqu'aux os des paysans, sans y introduire d'autre industrie que celle de 1846.
Ce mode de germanisation, par application permanente de fourmis et de sangsues, comme nous le disait un vieil employé bohème tombé en disgrâce, n'est toutefois qu'une torture externe qui ne peut prétendre aux résultats transformateurs que s'est proposés et que poursuit avec tatit de supériorité le système prussien. La société galicienne, saignée à blanc par ces ponctions germaniques, restera misérable, mais foncièrement polonaise, dans toute son étendue; ce qui, pour l'avenir, est une compensation à toutes ses plaies actuelles. Si donc une fatale séquestration géographique et les vues encore bien plus ftttales du cabinet de Vienne n'avaient pas condamné cette vaste et fertile région à une paralysie constitutive, peut-être le double prolétariat qui est sorti des décombres de l'ancienne commune ne rencontrerait-il pas ici, dans son passage de l'agriculture à l'industrie, cette concurrence patentée des intrus qui affame et désespère le prolétariat de la Pologne prussienne. Mais, soit qu'au fond l'Autriche n'ait jamais considéré cette possession transcarpathique que comme une éventuelle réserve
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de liquidation avec la Russie, soit qu'elle se garde de contrarier la prospérité et la prééminence de couronnes plus précieuses, elle a imposé à celle-ci deux spécialités exclusives de toute autre pf éoccupation : l'engrais de tous les employés que les autres administrations provinciales ont amaigris et cassés aux gages, puis la fourniture de la meilleure chair à canon de l'empire. A cela, et à la culture primitive près, toute industrie est interdite aux Galiciens avec une vigilance et on calcul dont voici un exemple remarquable :
Excepté les plus grossiers instruments aratoires, les ustensiles de première nécessité, et le sucre, dont la fabrication est soumise à un impôt plus direct, tout pï^oduit de manufacture galicienne doit être envoyé aux frais du fabricant à Vienne, pour y être timoré fort cher, avant d'entrer dans le commerce, c'est-à-dire avant de revenir en Galicie pour être vendu au marché des paysans, puisqu'il ne viendra à l'idée de personne que les déjections d'une pareille industrie aillent s'épancher ailleurs. Cet ingénieux impôt, provoqué surtout par le développement que menaçait de prendre, dans ce pays, la fabrication des étoffes communes, grâce au bas prix des matières premières et de la main-d'œuvre, en dit plus que les plufe laborieuses enquêtes économiques, et explique à lui seul toute la sollicitude du génie autrichien pour sa part de démembrement polonais. On devine que, ni la banqueroute des propriétaires, ni la marée du prolétariat, ne décideront cfe génie à lever la proscription décrétée à Vienne contre l'industrie galicienne. Bien au contraire, il lui faut, avant même qu'une génération lîouvelle et encore mieux dégradée arrive pour émietter le butin abandonné sans prévoyance ni justice à la génération de Szela, il faut aux aisances de sa police et à la satisfaction de ses rancunes implacables que tout ce territoire chrobato-ruthénien, jadis luxuriant de culture, eouvertdesplus populeuses et des plus prospères gminas de la
oSG DE u Nationalité polonaise.
Pologne, aujourd'hui plongé dansle communisme derusure, de la stérilité et du prolétariat* n'ait plus à offrir à ses maîtres que de fauves troupeaux de recrues, des grains et du bétail venus tout seuls sur des ruines, puis exactement de quoi rembourser aux Niemtsy leurs frais de domination.
Aussi bien, dans ce parallèle entre la destruction de la société léchite par les deux systèmes divers, mais équivalents, de la Prusse et de TAutriche, on ne saurait méconnaître un seul instant Taccomplissement des deux tâches d'émulation que se sont imposées depuis mille ans l'Allémagne du Nord et l'Allemagne du Sud, pour absorber toute la Slavie occidentale. Également fidèles a leur but commun, ces deux puissances ont chacune employé à l'atteindre les ressources différentes de leur économie. La Prusse, alimentée et soutenue par toute l'Allemagne du Nord, s'est proposée ou de substituer entièrement une société germanique à la société polonaise, ou bien d'annihiler celle-ci comme fonction intelligente et délibérante, en la repoussant graduellement, insensiblement, au niveau des bêtes de somme. N'ayant a son service qu'une minime partie de la race germanique, délayée, pour ainsi dire, dans une dizaine de nationalités hostiles, le génie autrichien, lui, n'a pu songer qu'à la superposer comme caste administrative et gouvernementale, a toutes les autres races, sans déplacer celles-ci. Il a donc renoncé à germaniser la Galicie, mais non pas à donner tout ce pays avec ses habitants, et ce que l'on pourra lui faire produire sans l'enrichir, en pâture â une armée de fonctionnaires, qui deviendront ses seigneurs, lorsque la race autochthone aura été refoulée tout entière dans l'animalité.
Et afin que le lecteur ne prenne pointées avertissements pour des hypothèses chimériques, nous l'invitons à voir un peu ce que ces deux puissances ont déjà fait des autres nationalités slaves, échues antérieurement à leur providence.
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Cet exaiï)6n le mettra à même de calculer sans notre secours le sortqu'elles destinent à la part de Slavie, dont la résistance avait seule, avant Tapparition de la Russie moderne, contrarié la germanisation de TEurope orientale. Ni la Prusse, ni TAutriche n'ont eu à changer leur programme slavephage dans son application contre la société polonaise. Toutes deux se sont attaquées avec le même acharnement à l'élément constituant, à la molécule organique de cette société : à la gmina qui, quelque gâtée et défigurée qu'elle eût été par la propriété seigneuriale, aurait pu toujours se redresser pour répondre, avec son antique vigueur, à l'appel de toute insurrection nationale. Seulement, les procédés du gouvernement prussien, secondés par l'avarice privée, ont pu, grâce à cette complicité, garder des. apparences de probité commerciale, dont le cynisme autrichien n'avait que faire. Au lieu donc de limer, de déchiqueter la gmina léchite, puis d'en remplacer petit à petit les fragments par la plus vilaine poussière dé l'Allemagne, l'Autriche a franchement, et d'un seul coup, ruiné les propriétaires au profit des premiers venus parmi les paysans , puis elle a chassé tout le reste au vent et à la pluie du prolétariat.
Quelle différence y a-t-il donc entré la méthode d'anéantissement constitutionnel qu'emploie aujourd'hui le cabinet de Berlin, dans sa part de Pologne, et la méthode adoptée autrefois par les croisades de l'Allemagne saxonne, pour mettre celle-ci sur les cartes officielles à la place des Slaves de l'Elbe, de ï'Oder et de tout le littoral baltique ? Moins de sang et de brutalité, dira-t-on ; d'accord, mais non pas moins de larmes et de sueur, de dédain et d'ironie, d'abaissement et d'extinction pour la race spoliée. N'est-ce pas aussi à l'aide, de leurs procédés galiciens d'aujourd'hui, mais sans différence de sang ni de brutalité de ce côté-ci, que les Marches d'Osterréich avaient déjà attelé au char de
leur fortune, à leurs charrues, puis à leurs canons, dès
9ft8 DE LA NATION AtlTÉ POLONAISE.
qu'elles en eyrent, les nations entières des Bohèmes et des Moraves, des lUyriens et des Croates, des Serbes el des Unlpiates ? La conscience du xix* siècle ne peut cependanl aclmettre la perpétuelle infaillibilité de ces procédés, transmis par riniïlnic orgueil du paganisme à l'hypocrite orgueil des Allemands^ et dont l'horreur a déjà fait pâlir dans le cq)|ir des masses polonaises la tyrannie au moins déclarée et consanguine tles Tsars. La Pnissiî et l'Autriche ne se laissent-elles pas aveugler parles commodités de la routine, en s'iniaginant qu'une nation trempée aux épreuves de Isi mission la plus extraordinaire et la plus persistante qu'ait co)i()nise le christianisme militant, se laissera réduire ai) mutisme des Obptrites et au communisme régimeplaire du Bannat, sans avoir au moins écrasé tous ses bourreaux les pns contre les autres, dans l'étreinte (('une convulsion suprême ?
Que si, de nos jours, la déchéance d'une race entière (\{\m le prolétariat, la soldatesque et la domesticité, était réellement imaginable, n'est-il pas manife^ste que, fortune pour fortune, et canons pour canons, celte nation de brutes et d(; déshérit(is s'attellerait plutôt à ceux de l'empereur panslavi(|ue qu'à ceux des empereurs germaniques ? Que si, au contraire, cette sacrilège dégradation c|e l'une des plu» nobles et des plus méritantes portions de l'humapité n'est que le. mauvais rêve d'une criminelle impuissance, quel ange vçngeur des Slaves a donc pu livrer ainsi les goflvernemenls de l'Allemagne à lu tentûtioq de coaliser contre eux toutes les couches- de la société polonaise, dans les mêmes intérèlt> et sur le même niveau d'insurrection ? Aussi bien, tant de déchéîinces eHacées déjà par tant de réhabilitations ont suflisanunont diinioptré que la nature léchiteest lro[) ascensionnelle, trop rebondissante, pour tomber (J'une seule chuU; au fond de la fosse que lui creusent de nos jours les économistes politiques de Vienne et de Berlin. Il y »eiJ
PÉAIODi; DES DlÈUEM9a^MÇI^TS«. ||S9
elle de mystérieuses et inépuisables ressources auxquelles, comme dirait Shakspéare, nul philosophe ne s'aviserait de songer. Qu'elle rencoptre donc, sur sa pente de perdition, une seule pierre^ un seul buisson auquel elle prisse s'af * rêter, et elle s'ep fera aussitôt une échelle de revanche, qui la reportera d'uq sçul essor au plus haut sommet de ses jm? prescriptibles destinées, malgré le génie inveptif des économistes allemands, malgré toute la vigilance des. gendarmes aljemapcls^ malgré toute la malice des légistes aUemai^cls.
Passons^, ^ la dernière phase des évolutions éconQ; miques de la Pologne russe.
Trop dur à dénationaliser, m\l parce qu'il est trop vaste pour que jamais dominateurs puissent biep l'étrein^re et le pénétrer, sojt parce que, (^ans sa défaite passagère, la r^ce léchite a conservé toute sa priorité d'ii>tellige(^pe sur les Mongolo-Mo^covites; le domaine des 16 million? de Polonais, sourpis depuis 1815 à la Russie, s'est laissé fQuler, saigner, déprimer à la surface, mais pon transformer, Py reste, l'originelle ideplité des deqx communes, russe et j)Qt lonaise, les a mutuellepiept pin^servées de destructiQq p^r contact, Mais, à côté de leur similitude «u pojnt de déport, voici l'énormp différence de leurs caractères ultérieurs.
La commune agricole russe d'aujourd'hui n'est^utre chose que lagrnina primitive des Slaves ellp-même, arçêtép net à sa naissance, et rendue complètement stationnaife depuis mille ans par un double écrasement de race? et d'aytocratie. Cette précieuse pétyiliçatioH fossile nous permet de converser directement avec nps fipcetres les plus reculés et de toucher du doigt le bprcpau économique de toute la race dont nous soinmes issus. Or, en écartant les seigneurs Scandinaves, mongols pu niétis, après avojr sôulpvç l'autpcratie qui les pressp contre la matièrp fondamentale (pe qui ppgl se faire sans enlever un atome de cette dernière), qu
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découvre inYariablement , dans chaque gmina russe, un microcosme de république communautaire, pourvue à son usage interne d*un gouvernement propre, par suffrage universel, mais tout cela à l'état d'enfance perpétuelle et d1nfaillibilité animale. C'est donc une vfaie famille d'insectes, sansrespoHsabiUté, sans progrès et sans mémoire, héréditairement industrieux dans l'infranchissable limite des besoins de leur espèce. Nous n'entrerons pas dans les détails de ce phalanstère primitif, sufBsamment explore par Haxthausen, TourgeniefT, nos amis Hertzen et SazonofT, nos compatriotes Krysztôpor, Goluchowski, Macieïowski , et tant d'autres économistes contemporains. Quiconque a un peu observé une ruche ou déterré une fourmilière, a compris toute la commune russe, sans crainte qu'un progrès quelconque la gâte, tant que l'entomologie tsarienne la tiendra sous sa cloche.
La commune léchite est la même chose, mais à laquelle, dès le^ lendemain de sa naissance, ont poussé des ailes, une âme, une conscience, et avec tous ces mstruments de la liberté et de la perfectibilité, toutes les douloureuses épreuves de la perfectibilité, tous les égarements de la liberté aussi. Dans ses alliances inquiètes avec le bien et le mal, dans ses croitsements facultatifs avec les institutions limitrophes, la gmina léchite a perdu, pour un observateur superficiel, tous $5es tlehors primitifs, et ne répond en langue slave qu'à une auscultation très attentive. Sa régénération consistera, sans nul doute, dans son dégagement de beaucoup de scories étrangères el dans le dénouement normal de sa destinée slave; car sa déchéance actuelle consiste visiblement dans la trop grande prépondérance des éléments féodaux, latins et germaniques, sur cette destinée. Sous Tanathème de cette chute, néanmoins, elle a acquis, à l'égard de la parfaite et stationnaire commune des Russes, toute la supériorité des anges qui ont failli, sur l'innocente béte qui
n'a pas pu pécher. A la vérité, quand la gmina polonaise veut, à travers toutes ses. déviations historiques, retrouver sa formule d'existence, il lui faut se rapproche!^ de ce mécanisme inaltérable et jumeau, qui a été le sien pendant tout le premier âge de ses dévelopipements ; mais, réciproquement, dès que la commune moscovite voudra sortir enfin de son immobilité, il faudra que, tout' en évitant les écueils explorés jiar les vicissitudes léchites, elle se fasse, par l'âme, la pensée et la liberté, aussi léchite que possible, car nulle autre âme, nulle autre pensée, et nulle autre liberté ne lui étant assimilables, nulle autre assimilation ne la relèvera de la posture dans laquelle elle se fajàrise.
Depuis 1815, la Pologne russe est restée partagée en deux zones économiques, que sépare la ligne du Niémen, de la Narev et du Bug, Dans la zone occidentale, qui a gardé à la fois tous ses caractères lécho-chrobales et toutes les empreintes de' la civilisation latine, domine toujours cette particularisation possessive de la terre qui, de tout temps, y a pondéré les tendances absorbantes de la propriété collective. Dans la zone orientale ou letto-ruthénienne, au contact plus ancien et plus immédiat de la Russie, la gmina a nécessairement rétrogradé vers cette communauté élémentaire et absolue des anciens Slaves qui, fatalement, ap« pelle le seigneur étranger, la servitude de la glèbe et la pétrification. Elle n'a pas perdu néanmoins toutes les facultés promotives, ascensionnelles et rayonnantes que lui avaient communiquées quatre siècles de régime polonais, de même que la conversion violente des gréco- latins au schisme pur n'y a frustré l'Église polonaise d'aucune chance de revanche à la première occasion insurrectionnelle. Lé caractère essentiel et précieux de cet ample pays, â tort d'ailleurs réputé mieux assimilé à la Russie que la Pologne de la Vistule, c'est d'exprimer avec une moyenne exactitude nop pas l'actualité, mais les espérances du patriotisme
th!i i)E LA NATIONALITÉ POLONAISE.
siavo-polonais ; c'est de n'être accessible à la civilisation et à la propagande économique de l'Occident qu'avec une circonspection salutaire^ et de n'incliner au latinisme que jiîsle assez pour ne pas se laisser emporter par les flots de la barbarie mongolo-byzantine.
C'est aussi dans cette vaste Letto-Rulhénic, dont l'agrégation A la Pologne avait fait de celle-ci Visthme de toute la presqu'île européenne^ que la commune anoblie, Yosada^ le zascîanek léchite s'est conserve avec le plus de ténacité envers et contre toiis les démembrements de la République. Réduits à la dernière indigence, à peine échappés à la servitude de la glèbe, sous le nom à'odinodvortzy^ ces chevaliers laboureurs fournissent aujourd'hui à la Russie celle foule de cadets ou de ïounkers , qui ont changé en quelque sorte le tempérament des armées tsariennes, en versant du sang latin dans leui^s veines. Ce seront donc ces gminas léchites (jui auront le plus contribué à transformer l'empire panslavi(jue en empire polonais, si jamais pareil empire il y a; ce sôrorlt elles aussi qui auront humanisé et affranchi la Moscovie, si la bienfaisante séi)aration de ces deux nationalités prévient à temps l'agglomération attilienne des Slaves.
Il faut être, u lu vérité, de l'endroit, du métier^ de la choscy pour comi)rendre à quelle profondeur et à quelles dislances la démocratie léchite a poussé ses racines dans (îcs quatre bassins du Niémen et de la Dwina, au nord, du Boh (ît du bniéper, au sud de la Letto-Ruthénie. Un observateur étranger distinguerait très difficilement l'économie i\ù ces provinces de celle des autres g^ouèermew de l'Empire. Sauf la langue, qui est, de la Baltique à la mer Noire, pour les lettrés 6t les demi-lettrés, le polonais, pour les paysans dil nord l'idiome lette, et pour ceux du centre et du midi le ruthenien, il semblerait que tous les caractères de cette société là ramèneril au niveau des autres domaines iinifor-'
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ntêment communistes et autocratiques du Tsar. AU fflit, le système des corvées y est devenif aussi général, et y semblé aiissi incurable qu'en Russie même. Lt production y étant ittitnense, mais toute en nature, en matières premières et séquestrées de l'Europe, elle passe tout entière par les mains rté la Russie, qui en dispose à son gré. 11 y a donc absence â peli près complète d'Industrie et de commerce local, et, de là, pour les propriétaires fonciers, qui ne demanderaient pas mieux, impossibilité de convertir les corvées en redevances pécuniaires. Ainsi, toute aisance, toute lumière, toitt sentltnent d'indépendance, et par conséquent loUté promotion sociale, y paraissent interdits aux masses agricoîes eti très grande majorité d'origine futhénienne, ce qui corttitilie de les tenir à distartce de la race lécbite oU mazoure. Ôh difait une séparation perpétuelle entre les dettx sociétés, aii profit de l'arbitrage tsarien. Pourtant tollt cola n'est que ti<!gatif, artificiel et passager comme la domination russe elle-tnême sur ce pays. Ce n'est qu'un barrage et un niô ■ ment d'arrêt dans le développement de ses destinées, iPviticibletnent définies par l'antique et volontaire fusion des deux nationalités. Que seulement le moindre affrarichissemenl laisscla commune ruthéniennè remonter de son propfe essor au niveau del'ancienne gmina léchite, et les deux sociétés se confondront aussitôt, comme avant cette guerre fratricide, si amèrement regrettée des vainqueurs, qui les disjoignit à la fin dn svn' siècle.
Aussi bien l'oligarchie territoriale, depuis deux générations écrasée et avilie sous le remords des trois démembrements de la république, a déjà donné de son repentir, en i83l, des preuves qui ont également étoimé les Russes et les Polonais. Nous pourrions citer beaucoup de ces chainbellans, écuyera, diplomates, généraux même, vendus en embt'yon par leurs aïeules et leurs mères â la cour di" Saint-Pétersbourg, qui ne demandent plus aujourd'hui à
Zkk DK LÀ NATIONALITÉ POLONAISE.
une insurrection nationale que deux chances de réussite sur trois, pour racheter leurs droits dans la sobre et périlleuse cité desLéchites, au prix de tout le nectar fatal dont l'apostasie héréditaire avait allaité leur enfance. Mais ce sera toujours le moins désiré de nos contingents ; car il y a plus, et mieux que cela. II y a cet ordre équestre qui, dans un pays de grande propriété, remplissant tout l'espace laissé entre les magnats et les serfs, reste par sa multitude et son éducation le ressort propulsif, la classe essentielle et caractéristique de tous ces pays. Or, cette menue noblesse, que ni le labour, ni aucun métier, pas m.ême la domesticité, ne font déroger, n'a absolument qu'un titre qui la distingue des serfs, et qu'elle transmet à sa pullulante postérité avec un soin d'avare : c'est son patriotisme léchite, c'est l'amour de la mère patrie, c'est le culte de l'idéale métropole qui jadis envoya ses ancêtres répandre l'Évangile de la fraternité militante parmi les Slaves de l'est. Que peut, contre cette religion de la mémoire, et de la parole donnée aux aïeux, l'oppression toute matérielle du tsarisme?
Aussi est-ce, contre toutes les probabilités communes, cette Pologne orientale qui a fourni le plus d'individualités saillantes à l'iiistoire posthume de la république. Comme certaines plantes qui n'atteignent toute leur taille et ne portent tous leurs fruits que dans les climats qui n'ont pas vu naître leur espèce, c'est sur le sol lette et ruthénien que la pensée léchite est allée tardivement épanouir ses éminences. Types de vertu civique, littérature monumentale, science infinie, poésie créatrice, toutes les expressions les plus sublimes et les plus délicates du patriotisme polonais ont, de nos jours, jailli de ces contrées et presque constamment des derniers rangs de l'ordre équestre» comme une protestation véhémente contre les doutes soulevés au sujet de la véritable nationalité de ces confins de l'Europe.
Nous avons déjà dit ailleurs qu'à partir du xiv* siècle, la
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Cosaquie trans-borysthenienne elle-même n'a plus de vie appréciable, d'histoire politique, religieuse et sociale que par ses organes polonais. Arrêté dans ses développements de tribu aux bords de la plus infime sociabilité, le Ruthène est encore de nos jours un hercule sourd, muet et aveugle, qui ne saurait faire un pas hors de sa gmina communiste et entomologique^ sans emprunter tous ses sens à la nature léchite. Jusque dans les emportements inspirés de ses plus légitimes révoltes contre la tyrannie oligarchique et jésuite des Polonais, l'infortuné se révoltait encore en polonais. C'est à rintelligence, aux formules confédératives^ à la tactique, aux arguments de la race léchile, que cette fonte brute, que ce salpêtre en terreau demandait sa pyrotechnie et ses pyrotechniciens. Depuis Bohdan Chmielnicki jusqu'à Mazeppa, tous les héros de la liberté cosaque sont des Léchites ; et qui de nous, soldats actuels de l'église souffrante et militante de la PolecKia^ n'aurait pas été dans les champs de Beresteczko, aux ordres du grand Bohdan, contre les jésuites et les oligarques de Jean Casimir? Mais, objecteront peut-être les démembreurs de la Pologne, la tutelle civilisatrice des Léchites sur la Letto-Ruthénie a été prescrite par les démembrements. Eh bien, c'est tout le contraire, car Reïtan,.Kosciuszko, Lélével (*), Mickiewicz, sont des Polonais lithuaniens; Niemcewicz est Polonais livonien; Pierre Wysocki, Czacki, Malczewski, Bohdan Zaleski,sont des Polonais ruthéniens. Dans cette lutte mémorable entre les classiques et les romantiques^ dit Maurice Mochnacki (la seule personnalité monumentale que, de nos jours, la Lechïa ait pu opposer à ces porteurs orientaux de l'épée ou de la pensée polonaise, ce qui est tout un), dans cette ardente polémique qui prépara Tinsurrection de 1830, Vilna et Krzemienielz eurent raison contre Varsovie, aux applau-
(<) Lëlével est né à Varsovie , mais toute son éducatiop s'est faite dans la Pologne letto-rutliénienoe.
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dissements de la patrie entière. Toîite la génération des patriotes actuels, dans quelque [îrovince de la Pologne qu'ils aient vu le jour, et qu'ils y aient mis les pieds ou non, a eu pour jardins d'Acadcmus les nlystérieuses forêts de la Vilïa et les savanes du Boh , tant cette vaste conquête de son expiation, de son amour et de sa parole est bien à elle !
Dans la Lécho-Chrobatie, le patriotisme est, pour ainsi dire, utie vertu de tfiénage, au langage énergique, mais diffus et un peu vulgaire. Il y trouve perpétuellement a sort service une multitude de ressources et de talents secondaires ; mais on dirait que les vieilles habitudes démocratiques y jalousent et y étouffent en germe, comme aux États- Unis, toutes les éminences individuelles. Dans la Pologne orientale, soit qu'elle emprunte quelque chose aux allures oligarchiques de la société, quand même elle fleurit au plus bas étage de celle-ci, soit qu'elle puise sa timide fierté dans son recueillement et dans des souffrances plus solitaires, cette vertu elle-même n'ose se montrer à la patrie que parée de sainteté ou de génie. C'est pourquoi elle y semble plus rare ; mais a-t-on compté conibien il a fallu qu'un pareil laboratoire ait ébauché de bons citoyens et 'de bons penseurs polonais dans l'intervalle d'un Kosciufezko à un Mickiewicz ?
Que manque-t-il donc à la Pologne letto-ruthénienne pour se redresser pluç formidable que la Lécho-Chrobatie elle-même contre seâ dominateurs ? Les masses mécani- (^jues, c'est-à-dire la moindre issue ouverte par une insurrection dans l'ordî^e équestre, pour y faire monter les paysans de cette région, les anoblir et les doter par bataillons entiers. C'est cette certitude, déduite des aspirations sociales du peuple lette et ruthénien, sinon de considérations stratégk{Ues, également dignes d'égards, qui, dans la guerre récente, désignait constamment Odessa et Riga pour bases
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Inévitables d'opérations à loute attaque sérieuse des puissances occidentales contre la Russie.
Après cette exploration un peu compliquée de la Pologne orientale, ce qu'il nous reste à dire sur le bassin de )a Vîstule est d'oindre purement économique, car Tunanime (Bt indomptable patriotisme du vieux foyer des Mazours, qiië Ton dppelle le ftoyaume de Pologne, ne fait doiite pout* personne. A ce point de vue, ce royaume de Polôgrie tient une sorte de milieu entrfe le système prussien et le système russe. Une activité industrielle toute polonaise, déployée de 1815 à 1830, y avait permis et favorisé, dès cette époque, la conversion des corvées manuelles eh rente de fernlage, dans le rayon des villes et des fabriques , mâts sans que ce hibde de possession fût préféré par les paysafls à la tutelle du dominium , laquelle continua dé prévaloir forcément dans toutes les campagnes éloignées des centrefe de corifimunicatîons et d'échange.
Laissée â l'estimalion naturelle, aux convenances locales, cettfe conversion facultative a eu surlaréglenientation prussienne detix grands avantages moraux ; c'est d'avoir épargné âU royaume de Pologne la plaie du prolétariat, pUis d*avoir réservé aux affranchissements nationaux tout le mérite du bien que le peuple en attend. Aussi, quoique sdhs éclat particulier, sans hisser ses fanaux de nationalité comme est obligée de le faire la Letto-Ruthénié pour tt'êtfB cas confondue dans lés ténèbres de l'empire tsarien, ce fourmillant bassin de la Vistulc est resté le cœur delà vitalité iéchite. Abandonné à sa puissance isolëi3, il ne secouera jamais la dommah^on de l'étranger; mais récipi^oquement, sans son impulsion capitale qui rayonne constamment jusqu'aux extrêmes confins de l'ancienne république, ces extrémités auraient, dès le deuxième partage, perdu Ife Bèniîhiëhl de leur originie, quelque affectation, qu'elle^ plissent misé â se dire toujours polonaises. Les dèuX grands
soulèvements de la nation, en lldli et en 1830, y ont trouvé leur palladium, leur citadelle et leur loi. C'est donc définitivement la force et Tesprit de ce vieux nid central des Mazours, qui paraissent devoir régler toujours l'élan insurrectionnel des autres provinces. En temps ordinaire, souterraincment écoulée et émoussée, cette initiative n'est commotivement sensible que dans les époques militantes. A ces moments de fiévreuse et populaire inspiration seulement, la Pologne et TEurope aperçoivent ce que veulent et ce que peuvent Varsovie, et derrière Varsovie la Pologne entière ; ce n'est aussi que pendant ces paroxysmes de souveraine sincérité, qu'il est loyal de mesurer, de consulter les tendances économiques et sociales de la république démembrée. Or, une remarque qui saute aux yeux, c'est que l'insurrection de 1830 n'est, sous ce rapport, qu'jine pantographie augmentée de celle de 1794. D'une part, même effacement, ou du moins même superfluité de toute législation écrite, et de l'autre même essor national de bat en haut. Deux sous-lieutenants, à peine lettrés, font cette révolution, que perdront deux princes d'une renommée européenne. En tant qu'il y a affranchissement des masses, c'est par la vieille formule toute symbolique, par l'armement des kmietz chevaliers et citoyens, sans autre inscription que celle de leurs noms sur les livrets des sergents-majors, sans autre distinction que leur noblesse de giberne ou d'étrier. Aussi bien, toute distinction était de trop, comme le cheval de Spartacus, si la patrie restait maîtresse du champ de bataille, pour en distribuer les moissons avec la gloire à tous ses affranchis. Et si la cité militante des kmietz succombe, excepté les (commissions d'enquête, personne ne se rappellera ce que la cite délibérantedes lettréset des propriétaires aura promis aux vaincus. Comme en 1795, Glowacki, ce preneur des canons de Raclavitze, qu'en vain avait gradé et décoré le dictateur, tous ceux
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d'entre vous, légataires du sol de Pologne, qui aurez échappé aux verges de Cronstadt et aux brouettes de Nertschinsk, vous retournerez aux corvées triplées par l'absence de ceux qui n'y auront pas échappé ! Est-ce aux marchés d'Odessa, aux greniers de Tempire et aux revenus de la propriété, à pâtir de vos révolutions?
Donc, comme en 1794 encore, toute la réforme sociale de 1831 se réduisait à savoir si la contre-révolution laisserait à un nombre suffisant de kmietz le temps d'être armés léchites pour renverser la domination étrangère. Or, même sourde et inquiète résistance de la propriété que du temps de Kosciuszko, à cette ascension sous- entendue du peuple dans les régions de l'ordre équestre et de la possession foncière ; même entente tacite de la contre-révolution économique avec l'ennemi extérieur pour comprimer cette promotion militante des massés, au risque de replonger la nation tout entière avec elles dans l'esclavage, C'est dans ce sens, apparemment, que toute insurrection nationale en Pologne y est aussi une révolution sociiîle; et c'est l'impossibilité physique, mathématique et morale de séparer même par la pensée ces deux affranchissements solidaires qui fait l^ que tout patriote polonais se trouve être très innocemment le plus radical démocrate et le plus complet révolutionnaire do la{ chrétienté; 2' que tout contre-révolutionnaire économique y est fatalement, et sans y réfléchir d^^vantage, lé plus précieux agent de la domination étrangère.
Tout le monde a plus oii moins reproché à la Diète polonaise de 18â0-1831 de n'avoir pas tlécrété Taffranchissemenf des paysans. Il faut s'entendre. Lorsque la démocratie nationale lui intentait ce procès, qui dure encore, et qui ne pourra être terminé que par une insurrection de dernière instance, elle savait ce qu'elle voulait dire; mai&il est à craindre que les philanthropes des autres pays n'aient pas compris toute la portée de leurs récriminations à ce
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syjet. En effet, s'il s'agissait d'avoir oit non décrété, U suppression de toutes les castes, lu liberté des culles et de I9 pensée, l'égalité aux yeux de la loi, l'admissibilité de tous à tous les emplois, le droit de suffrage et l'obligation de l'impôt proportionné au reveiui, tout ce qui fait, en un mot, la félicité constitutionnelle et civile des sociétés occidentales, la législation polonaise de 1831 n'aurait absolument rien à se reprocher; car elle a été aussi libéral^ ù cet égard, el l'aurait ^té bien plus encore, si cela avait pu faire plaisirà ses pommettanis, que les libérateurs de 1815, de 1807 elde 1791. Incapable de rien inventer, nuijs aussi incapable de disputer quoi que ce soit aux exigences de l 'insurrection, eette diète, transmise comme un simple greffe à unç situation imprévue par la constitution de 1815, et par des élections faites sous le régime russe, enregistra sans hésiter tput ce que les succès des armes nationales lui dictaient, c'esf-à-dire tout ce que la propriété qu'elle représentait se sentait forcée d'accorder aux insurgés. Ainsi, par exemple, la propriété foncièrei ayant à sqn corps défendant làclié 80,000 combattants, mais garde le resie pour des besoins antérieurs el supérieurs àtoule révolution, sa diète reconnut sans la moindre discussion une année de 80,000 coiiiballanls. Ces 80,000 combattants, se trouvant anoblis sous les armes, la diète décréta volontiers, pour ceux "IW survivraient et pour les familles de ceux qui périraient, uii subside équivalant à 80,000 manses léchites. 11 est certain qu'elle aurait promis avec tout autant de bonne,grùce (rois cent ou cinq cent mille dotations. pour trois cent ou cinq cent mille insurgés, voire même la possession solidaire du sol entier de h république, pour la nation confédérée en une immense colonie militaire. Malheureusement, ce n'était pas anx mandataires de la propriété foncière, mais à cette cpfltpieUantf elle-même de lâcher, de noijrrir et d'araier le ban et l'arrière-ban dç l'insurrection, peut-être jusqu'à ttaoqueroHle
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et fusion de toutes les patries privées, au profit de \a, patrie publique; car il ne pouvait guère en coûter moins pour vaincre l'iiivasiou étrangère et romeltrc la république sur pied.
C'est-à-dire qu'il eût fallu que la propriété pioderpe ret(d(t sa place à l'ancienne gmina; que les propriétaires redevinssent de simples et intègres administraleurs du dO' minium, et que ce duiniuiLiai reprit sa destination d'assurance communale. Il aurait fallu que, présents ou absents, travailleurs ou combattants, redevinssent tous également, comme autrefois, actionnaires, usufruitiers et cohéritiers de la cité agricole, mais rétribués en raison esacle des cbarges acceptées envers la communeei des sei'vices rendus à la Ratrie; puisque c'est cette faculté indéfiniment promytive de l'individu qui, en distinguant l'association léctiite 4e toutes les autres dans la Slavie, avait si longtemps préservé la République de ce coiumunisme asservi à l'étranger, UaoP lequel se sont pétrifiés les autres peuples de notre race, 1| aurait fallu, en un mut, que la force expansive de l'insurrection, c'est-à-dire de la souveraineté nationale, eût le Ipjsir et la bonne fortune de se dégager des entraves de la propriété, c'est-à-dire de la souveraineté patricienne, afin d'éinanciper les masses agricoles, sans aucune permission constitutionnelle. C'est à gagner ce temps de réveil, de ralliement et de réilexion nationale pour les multitudes, plutôt qu'à affriipchir le territoire lui-même, que servent rhabilclé et la persévérance stratégiques daps toute première vampagne d'une guerre d'insurrection. Rien qu'en se levant toutes, armées en bataille (c'est bien aussi la seule ciiosequ\in redoutait),eesmassesfussent rentrées en jouissancede toutes les f)icultés del'anlique communaulc lécliile, sans qu'auLiiiie législation parlementaire ail eu besoin de les en averiir. Qu'alors, lestfssui"^perpéluelsdelagminafussenldupreniier ou du dernier ban, à l'armée ou à la charrue, iéchUes^ kmietz
oumoloîtzy fleurs fonctions eussent été diverses, mais le fond de leur fortune aurait été le même, et leur sécurité possessive équivalente. 11 eût été aussi superflu qu'autrefois de garantir l'avenir des vétérans, des veuves et des orphelins; car cet avenir était tout garanti par la solidarité communale, par la prévoyance obligatoire du dominium , et surtout par les éléments reproductifs de gminas nouvelles qui dorment au sein de ces immenses domaines sous Tétouffoir de la propriété seigneuriale. Inutile alors de déplacer, de déclasser, de dévoyer personne ; inutile surtout de doter ceux qui ne se battraient pas, en exhérédant ceux qui se battraient, comme Vent fait inévitablement tout cadastre parcellaire des communes. Que seulement les propriétaires voulussent bien renlrerdansleursanciennes fonctions d'économes pu-^ blicsy que leurs agents retournassent à leurs places d'officiers communaux, pourvu que le tout fût confié à la garde de 800,000 fantassins, cavaliers et artilleurs chevronnés par la victoire, et, sans rien de ce qu'on appelle une rév<h lution sociale, la restauration sociale des Léchites se trouvait consommée et consolidée à perpétuité. Quant à l'expulsion des Russes, elle eût été ajoutée à cfette expulsion de toute gêne intérieure, en boni. Voilà ce que signifie l'affranchissement des paysans en Pologne et dans tous les pays slaves ; car nous avons vu que tous les autres modes imaginables d'émancipation et de dotation ont été accueillis, essayés, et sont même pratiqués sur la plus grande échelle, sans avoir jamais, ni nulle part, produit, à chaque réforme, autre chose pour les majorités agricoles qu'un esclavage moins tutélaire, mais non moins abrutissant.
Pourquoi donc ce souverain problème de la liberté polonaise n'a-t-ilpas été mieux résolu en 1831 qu'en 1794? N'y a-t-il eu de commises que des fautes techniques, et de manquées que des alliances extérieures ? Nous ne sommes pas de cet avis. En insurrection, comme dans toute entre-
ÉTAT PRÉSENT DE' LA PROPRIÉTÉ EN POLOGNE. âÔS
prise collective, l'esprit nieùt, la science dirige, la fortune aide, mais c'est le capital qui donne. Les détenteurs de la matière et des instruments de travail sont la providence responsable de l'industrie. Dans une guerre nationale, qui est aussi une industrie, seulement la plus sainte et la plus noble de toutes, c'est la propriété qui dispense la matière et les instruments de la victoire, surtout quand elle a, comme en Pologne, morcelé économiquement l'État, qui s'est vu ainsi dépouillé de tout avoir, et, par conséquent, de toufe responsabilité. C'était donc à cette présomptueuse propriété de réparer sang cesse les fautes de la stratégie et de la diplomatie, comme les capitalistes qui veulent réussir à tout prix paient, sans se rebuter, les malices du sort et les bévues des ingénieurs. Il s'agit seulement de savoir si lajHH)priété polonaise a jamais voulu d'une Pologne indépendante à tout prix. Or, la différence entre ce qu'efle a exposé rt ce qu'il aurait fallu qu'elle exposât pour cela, répond toute seule. C'est ce retour à l'économie démocratique de l'antique gmina, par la voie glorieuse, innocente et infaiUible d'un triomphe national, qui l'a refroidie. Exactement donc, comme en 1795, elle enraya son dévouement, protesta les lettres de change tirées sur eHe des champs de bataille, et rentra le combustible de l'insurrection en magasin.
Il est vï^i que cette fois-ci elle se retira des affaires publiques sana scandale, sans trahison notariée, sans ces abominables complots de Saint-Pétersbourg et de Targovitza, qui avaient amené le premier et le second partage; mais qu'importe, si son inertie et son droit de liquidation ont suffi pour désarmer tous ses associés?
Tel fut le rôle de la propriété polonaise en 1831 . Est-il bien certain que ce rôle ait été plus habile qu'il n'avait été brillant? C'est ce que la situation actuelle des propriétaires de la Pologne russe va noué expliquer, celle des propriétaires des Polognes prussienne et autrichienne étant déjà
^^|^ PE LA KATlOMàLITÉ POt<HiA»B.
eunnue. V^t afin que le patriotisme circonspect et modéré n'e^cipe pas de notre absrace sur les lieux pour récuser notre ayis, nous allons laisser la parole à ses propres enquêtes. Puisse ce tableau lamentable conclure tout seul à h (;estauration de la commune Jécbite, comme au seul moyen d'empêcher l'enterrement défiiûtif de lanatipnalité polonaise sous les ruines de toute espèce de propriété !
Déconcertée un instant par les événements de 18t8, la domination russe en Pologne songea, pour la première fou 4epuis dix-sept ans, à consulter l'opinion des propriétaires fonciers. Le maréchal Paszkiewics fit désigner, pour rap* porteur oflieieux de cette enquête, un ancien professeur de philosophie à l'Université polonaise de- Yilna, ton^ dans tQus les embarras de l'exploitation agricole, et qu'un o»vrage précédent venait de signaler à Tattentioa publique comme économiste aussi perspicace qu'il avait été autrefois penseur éloquent. Bien entendu que l'esprit politique du gros livre (') écrit sur une pareille invitation est détestable, et pour l'honneur du genre de patriotisme dont il exprime les lamentations, nous nous abstiendrons d'en traduire aucun passage étranger à la question écononuque et IBor^le. Mais, sous ce dernier rapport, c'est un docummit de la plus haute importance ^ car il^ révèle le conoours de tout ce que la Pologne russe paraît renfermer d'iutdligence égoïste et alarmée. C'est une récrimination mai déguisée contre les paysans, une apologie passionaée de la noUesse, et en somme un plaidoyer pour les propriétaires eontre la propriété. Voyons, en effet, ce que, de son propre aveu, cette irritable et inviolable propriété est devenue en passant du régime insurrectionnel sous la tutelle d'une tyrafinie oonservatrice, toute considération politique à part, a part
(1) Bozbior kve$tyi viosciat^km' v fQlsce i v Ro3$yif à Poaeo, année