‹ De la nationalité polonaise dans l'équilibre européenChapitre 57 sur 80 · DE LA DICTATURE EN POLOGNE. S · texte numérisé non relu

DE LA DICTATURE EN POLOGNE. S

le seul peuple de' ce pays, celui des campagnes, dans Tesclàvage économique où l'avait plongé la corruption de la commune slave en propriété nobiliaire, pour n'affranchir que, ou bien un peuple imaginaire, ou bien ce peuplé étranger des rares villes de la Pologne, que ses immunités de Magdeboufff avaient déjà depuis longtemps beaucoup mieux, beaucoup trop affranchi. On eût dit une de ces amnisties autrichiennes qui ne portent que sur des catégories impossibles de proscrits. Et comme cette révolution chimérique rie fut décrétée par les constituants de 1791 qu'à la veille d'une catastrophe qui empêcha même d'en expérimenter les bienfaits, il n'en est resté que ce qui n'avait pas besoin d'être expérimenté : une permutation de fortunes privées entre ravant-dèrnièrie et la dernière aristocratie, c'est-à-dire entre les seigneurs nés de la décadence et les seigneurs nés du démembrement de la République. Il est vrai que, pour consoler la Pologne de son existence, cette constituante offrit son tombeau pour trône héréditafre à la dynastie de Saxe; c'est là à la fois la plus antique et la plus vivante origine de la royauté légitime dans ce pays.

Il n'est donc pas étonnant que, dans -aucune tentative de résurrection, à partir de ce testament^ la nation n'ait eu recours à la royauté. Dès l'insurrection de 1794, cette fausse image disparaît derrière là réalité dictatoriale du natschelnik^ comme les rois fainéants derrière les maires du palais. Sous l'Empire, la Pologne devint un camp négligé, une faible marche impériale^ de marche puissante qu'elle aurait pu faire; mais quant à son grand-duc saxon, c'est tout au plus si elle en soupçonna l'existence, et le lui eût-on changé en congrès contre un roi, qu'elle ne s'en serait pas inquiétée davantage. A défaut de sa démocratie normale, le seul gouvernement que la Pologne ait pu subir avec unefière et enthousiaste docilité, c'a été l'empire européen de Napoléon ; parce que cette espèôe de Messianide à

cheval, ne préjugeant rien contre la constitution à venir des Polonais, aurait pu, si elle §*était mieux comprise ellemême, leur restituer, en attendant, le drapeau et l'épée, l'anneau et la crosse de la liberté militante. La Pologne ^ccept^ donc et adopta cet empereur latin pour sien, con^me elle avait reconnu et accepté les pai)es latins. C'est ainsi que, passant par^dessus les trônes inintelligibles pour lui de Saint- Pétersbourg, de Vienne et de Berlin, le paysan de la Vistule ne veut àyojr affaire qu'à la maternelle et charmante royaylé de l^ yierge de Czenstochowa. Un empereur européen, un pape de la chrétienté, une reine-mère trônantdans les cieux, tout cela peut séduire la volontaire et véhémente fidélité des Polonais , parce que rien de tout cela n'exige d'eux une aliénçition de principes et n'offense le fond de leur ^mino-vladnost. Aussi, si quelque chose a prouvé l'insuffisance de la missiop napoléonienne dans l'humanité, ce sont Jes ombrages vulgaires qui ont empêché ce messie incomplet d'enfler toutes les voiles de la Pologne. Est-ce que janfïais un véritable envoyé de la Providence . a eu peur d'armer Iq liberté? Est-ce que Moïsp, est-ce qu'Alaric, estp^ que Mahomet, est-ce que Grégoire VU, est-ce que Jean Ziska, est-ce que Gustave-Adolphe se sont déliés des flammes, des châtiments et des peuples que rÉternel leur commandait de déchaîner contre le mal ? Les beaux élus, vengeurs et fléaux de pieu, que cela aurait faits, s'ils n'avaient permis à leurs Polognes qu'un « bout de diète, » en vue d'un recrutement sage pt modéré!

Plutôt que d'abdiquer à perpétuité entre les mains d'une dynastie, d'accepter une fiction augsi absente de sa mémoire, aussi antipathique à sa nature que l'est la monsirchie féodale ou parlementaire, la Pologne ferait comme toutes les démocraties trahies par la Providence : elle noierait son chagrin dans Tivresse d'une irrévocable servitude, en se donnant au pren^ier Cé§ar étranger qui poiirrait la chevaii-

DE LA DICTATURE EN POLOGNE. 39i

cher. Mais tant que luit sur spn deuil un rayon d'espoir ^ dans toutes les intermîttenc s de sa léthargie , à chaque explosion lucide de sa pensée et de son libre arbitre, c'e,3t traditionnellement et instinctivement dan§ la dictature, re^ mède familier aux républiques en péril, qu'elle cherche spf^ réveil et son salut. Que si ce spécifique ne la ren^et pas tout de suite pur pied, c'est que les temps de son expiatioq ne sont pas accomplis, et que tout aufre régime l'y remettrait moins encore.

Voyez, quinze pns après cette période iippériale,*qui ne fut pour la Pologne qu'une dictature hésitante et maladroitp, éclate l'insurrection de t830; c'est encore la dictature qui y est immédiatement et unanimement acclamée. Les quelques honteuses et timides recommandations qu'y mendia le royalisme furent étouffées par le souvenir encore palpitant de cette royauté de malheur qui , pqnsignée dans ]a solitude de Lazienki pendant l'assaut de Praga, çn tremblant priait Dieu pour le succès des armes de sa tsaripe. Après cela, ce n'est pas la Cauledu républicanisme polonais, si la période impériale , jalouse de sa succession comn^p ime marâtre, avait comprimé et retenu tous les esprits de cetfe génération dans cet état d'enfance stationnaire qui assure les régences inamovibles. Il devaij résulter de cette , éducation médicéenne que , dans toute une société très éclairée et pleine d'autres ressources, il ne se trouva pas p ce moment une seule intelligence assez hardie, asse;& surp d'elle-même pour saisir ce bâton dictatorial, que jadis le premier acclamé des confédérations maniait comme tout paysan polonais dompte un cheval et manie la lance. Ni Chlopicki, dictateur légal, ni Skrzynecki. dictateur de fait, ni Krukowiecki, dictateur d'occasion, tous élèves de lia gymnastique impériale se succédant au gouvernail, ne pouvaient plus rien comprendre au génie traditionnel de leuf pays. Ils cherchèrent donc tous un appui en dehors dp pet

instinct, ne voyant pas, les égarés, qu'en dehorâ des principes qui ont fait naître et qui, par conséquent ^ font vivre un peuple, il n'y a que les principes qui le font mourir. Néanmoins la prévoyance nationale se garda bien de con« fondre l'institution avec les fâcheuses personnalités qui Tavaient rendue stérile ; à ce point que les premiers vagissements que la renaissance démocratique put faire entendre à CracoVie, en IS&Q, furent encore un appel a la dic« tature.

Est-ce à dire que l'ancienne royauté des Polonais ne soit qu'une encombrante anomalie dans leur histoire? Nullement, puisque toute fonction nationale qui dure des siècles a nécessairement ses sérieuses raisons d'être, et ne devient encombrante que lorsqu'elle prétend survivre à ces raisons. Donc, tant qu'il y eut ce que Ton appelle une noblesse polonaise, c'ést-à-dire une élite équestre de citoyens suppléant les infirmes de volohté, de fortune et d'intelligence dans les assemblées publiques et sur les champs de bataille, il se trouva aussi, pour la représenter vis-à-vis de l'étranger, une magistrature élective de droit, héréditaire de fait jusqu'en 1572, portant par bienséance internationale le masque des autreii monarchies européennes, mais qui n'était pas plus une monarchie, que les assemblées équestres de cette république n'étaient une noblesse féodale. Et lorsque cette noblesse, pure fonction historique, après s'être annihilée elle-même en abusant de son mandat, de toutes ses prérogatives ainsi usurpées, n'eut plus conservé que la jouissance du sol et du travail de ses commettants, la royauté polonaise perdit sa baise, à moins de se transformer en providence de crédit foncier. Aujourd'hui, en effet, qu'un gentilhomme polonais est un simple propriétaire généralement en faillite et triple tributaire des banques agricoles, des Juifs de la bourgade dont il se dit le seigneur, et du gouvernement étranger auquel il a aliéné ses droits politiques, sa seule

Page 1