DÉMOGBATIE PACIFIQUE ET DÉMOCRATIE MILITANTE
C'est-à-dire que, comme partout ailleurs, il y a en Pologne une démocratie idéale , passive et pacifique , qui ne voudrait supporter que les fraisde sa théorie, en face d'une démocratie pratique, militante et agissante, sur laquelle retombent ainsi non-seulement toutes les charges des applications, mais encore la double responsabilité d'une impuissance commune. A entendre parler les deux côtés de ce même parlement, on ne comprendrait pas de prime abord le sujet de leur débat. Tous les deux abhorrent l'étranger ; tous les deux appellent l'intervention du peuple dans l'affranchissement et dans le gouvernement de la patrie ; tous les deux aussi rattachent avec une égale piété leurs croyances patriotiques au- passé, au programme historique de la nation; tous les deux, enfin, quoique à un degré difterent, repoussent la royauté et toutes ses conséquences comme incompatibles avec ce génie national. Mais puisque ces de^x rameaux d'une même force s'accordent si bien à détester et à désirer les mêmes choses, pourquoi ne sont-ils pas encore parvenus à se confédérer dans une même révolte contre la domination étrangère?
C'est apparemment parce que, en prononçant les mots de la même façon, ils ne les entendent pas encore dé la même manière, et, à mesure que nous cherclions à nous expliquer, ce fatal malentendu va en grandissant sous les coups redoublés d'une tyrannie unanime, elle-, et tranchante comme l'acier d'une hache.
Ainsi, quand nos républicains propriétaires et indulgents parlent d'étrangers, ils ne comptent pour tels que ceux qui né se servent point de la langue des opprimés et portent l'uniforme officiel des oppresseurs. Alors les républicains rigides objectent vainement qu'à ce compte jamais ces étrangers-là ne se seraient trouvés en nombre suffisant pour asservir une nation entière, si beaucoup de ceux qui s'expriment en très bon polonais et ne portent aucune espèce
d^uniforme ne leur étaient venus, et surtout ne leur restaient en aide.
Quand nos républicains propriétaires et pacifiques en appellent au peuple, c'est toujours à ce peuple fantastique dés constitutions, dont raffranchissement, Téducation et la dotation ne coûteront rien à personne; puis, lorsqu'ils invoquent l'autorité du passé, c'est d'un passé équivalent au présent. Nous avons vu, en effet, qu'il y a en Pologne plusieurs passés qui ne se ressemblent pas du tout , et que, même dans (îhacun des meilleurs, il y a beaucoup de choses à prendre, beaucoup à laisser. Le passé dont la démocratie radicale et militante invoque le retour, mais sous bénéfice de complément et de promotion a la hauteur du xix« siècle, c'est le passé du xv* et du xvi* siècle. La démocratie pacifique et conservatrice, elle, se prononce pour le passé de ces réformes de 1791 et de 1807, dans lesquelles nous ne voyons, nous, que l'enregistrement, que la légalisation des résultats économiques des démembrements. Nous sommes donc souvent tentés de soupçonner que c'est pour garder et consolider à leur usage héréditaire ces fâcheux résultats, que nos émules de patriotisme refusent d'avancer. C^est ce qui nous chagrine et jette sans cesse des ombres sur notre contrat d'alliance.
Dans l'état actuel des choses, nos contradicteurs ont beau jeu de prétendre qu'après tout une nation aussi attardée n'est digne et capable que des dernières libertés dont elle se souvient. Ils trouvent donc que les constitutions du trois Mai et de Napoléon contiennent en germe toute la félicité TOcîale et toute la grandeur politique auxquelles nous puissions aspirer les uns et les autres; et qu'il n'y a qu'a rendre à ces codes de bonheur la parole et leur gendarmerie, pour restituer à l'empire polonais sa place légitime ^ans l'équilibre européen. En conséquence, tout en laissant ]a plus grande latitude aux franchises qu'il plaira au génie
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démocratique d'y deviner, ils condamnent toute tentative d'insurrection qui voudrait en forcer les oracles, et ils attendent patiemment justice des puissances qui n'ont point trempé dans le crime des partages. Nous avons déjà^expliqué, a propos des événements de 1848, combien il est difficile à la démocratie militante de répondre par des faits à ces arguments de Ponce-Pilate, dans le milieu européen où nDiis vivons à cette heure. Elle est donc réduite à en appeler à la raison et à l'avenir, en accélérant rexpérience de celui-ci eï le triomphe de celle-là par la persistance, ou, si Ton veut, par Timporlunité de ses avertissements. Malheureusement cela ne suffirait pas à guérir nos patriotes pacifiques de leurs mortelles illusions, et Ton dirait qu'ils ont besoin', pouî* leur salut temporel et éternel, de se faire rappeler sans cesse a l'impitoyable réalité par de nouvelles (Catastrophes.
Aussi bien, tout en se séparant avec une noble indignation de ces conservateurs de revenus et de servitude que les puissances copartageantes ont pris et ^graissent comme otages contre la démocratie militante, vainement ils s'éiïorcent d'en différer autrement que par leurs vertus de famille, par leijr morale privée, et par un penchant plus prononcé vers cette exhérédation par banqueroute, dont lia domination étrangère menace toutes les fortunes poloriaises en Pploçne. Ce parti, auquel aujourd'hui s'applique de préférence le nom de éachia^ autrefois revendiqué par Tordre équestre tout entier, ce parti met son patriotisme dans un louable attachement aiix mœurs, à la religion et à la langue nationales. A beaucoup des antiques vertus polonaises, telles queThospîtalité, la générosité et la bravoure personnelle, lesquelles ne seront jamais un anachronisme dans une république de laboureurs et de chevaliers, il a même trouvé moyen d'ajouter dans sa conduite des vertus d'étal et toutes mo*demés, telles que la résignation poussée jusqu'à l'opti-
misme, une prudence qui difTère peu de la neutralité et un certain savoir-faire industriel qui, dans d'autres circonstances politiques, retarderait peut-être d'une génération ou de deux sa complète démocratisation. Rien de tout cela malheureusement ne suffit plus à la situation. La slachta d'aujourd'hui, portion incolore de l'ordre équestre, se compose, en effet, ou de cette foule chaque jour croissante d'honorables faillis, de propriétaires in partibits^ dont le passif a débordé l'actif, et qui ne sont plus chez eux que les gérants d'autrui, ou bien d'intempestifs postulants à la propriété, qui ne veulent pas s'apercevoir que la domination étrangère a eu soin de rendre la possession du sol illusoire pour les patriotes, tandis qu'elle réserve toute autre richesse à ses souteneurs déclarés. Alors, se torturant l'esprit et la conscience pour mettre leur patriotisme public d'accord avec leurs patries privées, ces demi-révolutionnaires et demi-propriétaires appellent au secours de leur modération tous les arguments que semblent leur fournir tantôt les traditions nationales, tantôt les exemples contemporains de l'Occident ; mais, fatalement, ils ne sauraient emprunter pour le service de leur cause, aux premières, que ce qu'elles ont d'usé, et par conséquent de détestable, aux seconds, que ce qui les rend absolument incompatibles avec l'économie politique et sociale des nations slaves. * Ainsi, sous prétexte de fidélité aux traditions nationales, ils ne consultent que celles du xvni« siècle, lorsque toutes les magistratures démocratiques, ayant dégénéré en seigneuries de famille, la communauté des cultivateurs avait d'autant dégénéré en servage ; d'une autre part, admirateurs du bien-être occidental, ils l'invitent chez eux par de gauches essais d'industrie, ayant bien soin d'oublier par quel cataclysme préalable l'industrie est parvenue à détrôner la féodalité en Occident. Sur l'autorité du libéralisme français, ils prétendent à l'indépendance nationale et à la démocratie
LA DÉMOCRATIE PACIFIQUE ET LA DÉMOCRATIE MILITANTE. &0l
politique, en n'admettant que les réformes sociales qu'implique cette démocratie-là. Or, en Pologne, comme partout ailleurs, la démocratie purement politique non-seulement n'est applicable qu'à la classe déjà éclairée et propriétaire, mais, de fait, elle limite héréditairement à cette classe Téducation et la possession. En demandant la démocratie politique, mais point de démocratie économique dans des pays où le tiers-état, la propriété parcellaire et les mutations de la possession par l'industrialisme ne seront jamais que des fruits exotiques, qu'une sorte d'exposition de luxe et de curiosité, ce parti veut donc tout bonnement, sans en convenir, peut-être aussi sans s'en douter, l'itialiénabilité des seigneuries, c'est-à-dire la perpétuité du servage rural. Mais si c'est précisément ce qui a déjà tué une fois la république, comment le même dissolvant la ferait-il revivre? N'est-ce pas déjà pour avoir converti l'ordre équestre, représentation mobile et illimitée de la nation, en noblesse propriétaire et héréditaire ; n'esl><îe pas en faisant rétrograder l'économie slave du xviii» siècle, non pas vers sa propre et vigoureuse jeunesse, mais jusqu'aux sauvages plaids mérovingiens à'Anddot et de Paris, que les corrupteurs de la démocratie polonaise avaient démembré la société de cette république, avant que la royauté osât démembrer son honneur^ et l'étranger ses provinces? La démocratie seigneuriale et héréditaire, en Pologne, n'est donc pas moins condamnée au tribunal de l'avenir que la royauté et les partageurs étrangers ; et le parti qui voudrait encore militer pour elle, de quelque habiles et honorables individualités qu'il se composât, n'aurait plus qu'à s'effacer derrière ses deux complices.
On conçoit que, daùs un Etat où, pendant des siècles, la valeur et l'éloquence avaient été une industrie au moins aussi précieuse à la société que le travail, cette noblesse d'immixtion ait pu si longtemps dissimuler sa métamor-
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phoBe et nier ses usurpations économiques sous ses dehors phevalerescjues. Durant la lenlé décadence de la république, )es communes s'iiccoutumèrent ainsi à leurs seigneurs sans les reconnaître autrement^ et sous la simple présomption qu'ils étaient de père en fils de sang plus vermeil et d'intelligence plus hdrdie. Ce fut et} petit Timage exacte de la royauté polonaise qui, de droit élective et purement magistrale, avait été souvent , par tolérance, héréditaire et souveraine. Mais de cette jouissance coutqmière ou malentendue au droit indiscutable de propriété, au droit d'user et d'abuser^ comme on le conçoit dans les sociétés de tradition romaine ou dans celles d'origine féodale, il y a toute la dislance qui sépare l'histoire slave de l'histoire de l'Occident. 11 est évident que ce pacte, entre la vigilance qui défendait ou était censée défendre, et le travail qui nourrissait les communes, fut rompu de droit dès que, ne sachant plus défendre que le salaire d'un métier qu'elle n'exerçait plus, la noblesse, invalidée dans les domaines de tout le monde, i»'y mit en viager sous la garde d'une royauté vassale de l'étranger. Ses raisons et ses immunités de patriciat héréditaire n'avaient jamais clairement existé; l'excuse en dis()arut avec ses vertus militantes. Pour lui faire traverser la période des démembrements, l'étranger lui donna ime patente de prescription qu'aujourd'hui l'étranger dérobe à ses descendanis. A qiii , et de quoi se plaindraient ses mânes ?
Aucun esprit sérieux n'en inférera un péché originel pour les héritiers involontaires de cette situation. Certainement la génération actuelle des propriétaires a expié assez cruellement, et est prête à racheter assez noblétnent le marché de ses testataires, pour qu'oh lui en tienne compte dans l'estimation de son mérite. Les déférences sympathiques de ce qui reste du monde chrétien ne lui manqueront donc jamais ; mais ce ne sont plus malheureusement même les