‹ De la nationalité polonaise dans l'équilibre européenChapitre 62 sur 80 · LA DÉMOCRATIE COMME CONDITION D*1NTÉ6R1TÉ · texte numérisé non relu

LA DÉMOCRATIE COMME CONDITION D*1NTÉ6R1TÉ

sine quâ non d'existence pour la Pologne : c'est la considération de son intégrité.

Nous avons vu que la Pologne n*est que l'agrégation volontaire et mutuelle des trois grandes tribus slaves qui ont échappé, pendant le moyen âge, à la domination mongole et germanique, et par là au tearisme et à la féodalité. Or, ces trois tribus des Lécho-Ghrobates, des Lithuaniens et des Ruthènes, dont la fusion consiitaeh république de Pologne^ n'ont pu et ne pourront vivre ensemble que dans une parfaite égalité de conditions sociales ; à preuve la désastreuse mais légitime protestation des Ruthènes contre la domination domestique que les Lithuaniens et les Léchites prétendirent s'arroger sur eux au xvn« siècle. La défaite des Ruthènes, loin de légitimer cette prééminence, l'a rendue à jamais odieuse aux patriotes polonais, et assurément plus funeste que ne l'eût été le délrônement de Jean Casimir par Chmielnicki, puisqu'elle amena l'émigration des Cosaques ruthéniens ea Russie, et les haines vengeresses de tout ce peuple, contre ses tristes vainqueurs. Tout le sud-est de la Pologne devint alors la proie de seigneur^Jntrus qui, en réduisant les paysans en servitude, y rétablirent cette dif^ férence de conditions politiques et sociales, de culte, sinon de religion, et d'idiome, sinon de langue, que la sagesse démocratique des deux siècles précédents avait déjà presque effacée entre les trois régions de la république. Aujourd'hui les propriétaires de ces pays (Volynie, PodoJie H Ukraine cis-borysténienne), avec toute leur clientèle domestique et administrative, sont purement polonais ; mais le peuple ruthénien, tout en détestant la tyrannie russe, ne peut lui préférer de beaucoup l'aristocratie léchite et lithuanienne qui s'est assise sur les ruines de son patrimoine et de sa liberté. Si cette grande tribu avait encore des sommités sociales autochthones^ elle tendrait à constituer une nationalité à part, intermédiaire entre la Pologne et la Moa-

covie; mais toutes celles qu'elle avait sécrétées avant son agrégation s*étant fondues dans l'ordre équestre de la république, elle en est restée dépouillée à ce point que c'est à la république elle-même qu'elle a été forcée d'emprunter tous ses tribuns de révolte contre elle.

Formant ainsi un peuple entier d'expropriés et d'illettrés, expression à la fois la plus lamentable et la plus vigoureuse de tout le peuple de Pologne, ces six millions de Ruthènes, incapables de se constituer séparément , sont réduits à choisir entre la Russie et la Pologne. Nul doute qu'ils se prononceront pour celle de ces deux attractions, qui leur rendra une patrie véritable en les réhabilitant. Quand même les Polonais parviendraient à les naltiraliser de force, sans rétablir dans ces provinces la démocratie économique et politique que sous-entend l'ancien pacte d'union, la Russie, quels que soient alors son régime et son affaiblissement, y trouverait une tentation et un moyen d'agitation perpétuelle contre sa rivale,, à peine convalescente des efforts de sa restauration. En outre, robli{!:ation fatale de défendre coi immense territoire, sans lerpiel la Pologne ne répondrait plus à aucune de ses nécessites internationales, c'est-à-dire ne serait plus la Pologne:, imprimerait à l'État entier des fiHures patriotiquement aristocratiques et envahissantes qui ne tarderaient pas à en faire de nouveau et à jamais la pAture de tous ses envieux. Patricierme dans ce tiers de la Pologne, quelle idée aurait l'économie sociale de se faire plébéienne dans les deux autres tiers ? Alors l'aristocra* tie dont est morte une première fois cette république, retrouvant de nouveau sa funeste excuse, on verrait, comme au xvn« siècle, ce mal nécessaire couvrir tous les maux inutiles^ et les autres provinces traînées à cette plaie locale, jusqu'à rechute incurable de la nation entière.

Cet embarras ruthénien est le seul qui cause de sérieuses inmiMim au patriotisme des Polonais ; d'abord parce que

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c'est leur unique remords vraiment mérité, ensuite parce que c'est la seule difficulté que le joug niveleur des démembrements n'ait point simplifiée, mais ait au contraire aggravée. En effet, clans cette région asservie par les réactions oligarchiques du xvu* siècle, el entin littéralement vendue à la Russie par les magnats confédérés à Targovitza, en 1702, rétendue et Tinamovibilité des seigneuries polonaises les assure contre toute mutation, tant qu'elles se confieront à la suzeraineté tzarienne. Ces seigneuries n'ont pas pu mieux qu'ailleurs^ en Pologne^ se grouper en véritable féodalité; mais en s'assimilant simplement aux seigneuries russes, elles n'en constituent pas moins une tyrannie sociale et économique qui, à chaque secousse nationale , les indicfue aux fureurs du peuple opprimé , et, par cela même, les inféode davantage à la domination du Tsar»

A pareil souci, il faut absolument up remède préventif et radical, sons peine de remettre en question tous les autres termes du problème polonais, même les plus clairs. Si par mauvaise humeur contre le radicalisme, par bouderie, par bon ton, on a le malheur, dans ce procès, de laisser juge et partie l'aristocratie déguisée en avocat de la propriété, on retombe indubitablement dans la jacquerie de 1768 et dans l'abîme de Targovilza; on rejette de nouveau un tiers ensanglanté et flétri de la Pologne dans les bras de la Russie, pour rendre ce qui en. restera tout aussi impuissant, tout aussi giênant pour la fédération européenne que cela l'était i^us la scie des démembreurs. Mais si, au contraire, on a la sage hardiesse d'attaquer l'opération par son côtd. le plus épineux, en redémocratisant immédiatement la Ra-^ thénie, le reste ira tout seul. Ces épines, d'ailleurs, ne tiennent qu'aux ûoijpables préjugés dont les propriétaires de ce pays se sont fiait m argument de conservation, sous I9 dé^onorante e^us,e de l'autocratie tsarienn/s. Le régime

/jOS DE LA HlTiOMALITÉ POLONAISE.

démocratique n'attentera ni à leur prééminence intellectuelle, ni à leurs moyens anoblis d'existence ; car les services de leurs lumières ne s'en trouveront que plus indispensables à l'administration et à l'éducayon d'une société qui, n'étant qu'une nuance inférieure de la société polonaise, se sentira longtemps encore obligée de les accepter pour ses aînés, ses initiateurs et son aile. La démocratie n'y abolira donc que cet odieux caractère seigneurial de la propriété foncière, sous lequel une race entière étouffe, s'abrutit, et, après avoir perdu tout patriotisme, ne garde plus d'énergie que pour les stériles atrocités de la guerre sociale, La véhémente fidélité des Cosaques ruthéniens à la république, avant les iniquités de celle-ci à leur égard, et, plus tard, ta confiance aveugle de ces malheureux dans tout Léehile qui voulait bien se donner la peine de commander leurs séditions, prouvent doublement que ce peuple n'a jamais désiré d'autre patrie, et qu'il n'y a d'autre barrière entre lui et les Polonais que les torts de ceux-ci. Réparer ces torts , en restituant aux Ruthènes l'éconcwnie démocratique qui Leur a été ravie par le régime seigneurial, c'est assurer à jamais l'intégrité de la Pologne et rétracta le seul mensonge sérieux qui discrédite sa mission chrétienne et civilisatrice dans la Slavie.

Tout cela constate qu'en Pologne, à l'heure qu'il est, en fait d'opinions légitimes et applicables, hors de l'assi^ivissement complet qui dispense les Polonais d'en professer aucune, une seule peut triompher : celle qui délie les tlestinées providentielles du pays, celle qui lui rend toutes les forces que ses démembreurs lui avaient enlevées et qui, par là, garantit au monde ta dette de sa restauration. Le dernier mot de la nationalité polonaise est donc le même que le premier de ses annales :gmino'vladnost,c'esir n-rlire la démocratie, mais la démocratie se servant, pour tniverser sa crise de réédificatidn, de tous les échafau-

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