LA POLOGNE VIS* A-VIS DE L*OCCIDEMT
les do^rines rus$es vis-à-vis d'un monde quatre fois vieux comme la Russie, son magister en toute matière, son précurseur en toutes choses, aussi bien dans les domaines de l'intelligence que dans ceux du sentiment ? Ces doctrines ne peuvent être que négatives; mais c'est précisément ce qui les rend si dangereuses. L'idée russe, en effet, c'est le césarat mongolien du vieux monde, c'est-à-dire la négation, par absorption, de tous les droits de l'humanité. Une idée de cette force-là ne pourra prétendre à se faire accepter officiellement elle-même, que lorsqu'elle n'aura plus personne à consulter. Elle ne souhaite donc pas plus, qu'elle n'en est capable, de se faire aimer et désiref , se sentant d'une autre origine et d'une autre essence que tout ce qu'elle a à dénaturer pour pouvoir se l'assimiler. Elle a trop d'esprit pour s'affirmer : elle se contente de mettre ses propres haines et ses propres dédains au cœur des races dont elle oonvmte l'&me ; elle en fait des athées, et cela suffit à son
filllanctf, répugnera toujours. En Russie, où ce dogme d'extltation atisolutiste a été formulé par Jes émigrés royalistes, Tautorité peut fort bien être un principe , puisqu'elle y est tout , et , comme Tantithèse de Dieu, à la fois cause et fln de soi-même. Mais pour Tintelligence à jamais affranchie du monde occidental , quelles que soient les destinées maté* rielles et politiques de ce monde, Tautorité, n'importent ses procédés mécaniques, ne saurait plus y être que l'instrument involontaire d'un principe préexistant et supérieur. En cela aussi, le calque de la propagande nisso-demaistrienne sur celle des Jésuites est une méprise blessante pour If modèle ; car Taotorité papale n'a jamais prétendu être le principe de la catholicité, mais seulement son agent zélé et aveugle.
Les simples et vaillants sabreurs de notre camp nous reprocheront donc peut-être de signaler des périls imagfaiaires , ou tout au moins relégués dans des régions trop éloignées du sens populaire pour jamais y descendre. Eh bien, nous insisterons, et nos alarmes n'en seront que plus vives ; car une observation attentive des gestesdu tsarisme, depuis un quart de siècle, nous a enseigné que le fourbe a toujours eu soin de jeter le trouble et la disiraoïion dans les sommités de l'intelligence des nations, avant d^attaquer leurs masses. Belle consolation pour l'humaniié. de finir un jour par avoir raison de cet Arimane, après qu'il en aura fauché ou bestiaiisé les trois quarts !
ASO Dfi LA NATIONALITÉ POLONAISE.
apostolat. Comme Satan, le prince de la perdition, elle ne peut soumettre TOccident qu'en le faisant pécher lui-même, en rinspirant à abjurer et à détester ses lois de salut. C'est la raison pour laquelle en France, excepté quelques Érostrates, qui ne réussissent même pas à ce que les magistrats défendent de prononcer leur nom, personne ne s^est fait encore Tapôtre direct de Tidée tsarienne. Mais que de mauvais instincts, que d'envies ténébreuses, que d'apostasies mentales, que de lassitudes surtout se sont, à leur insu, mis aux gages de ce tentateur, en semant de seconde main ses calomnies contre tout ce qui lui fait obstacle !
. Heine raconte quelque part qu'un de ses amis, revenant d'un voyage en Laponie, déplorait amèrement la chute universelle des croyances. « Lors de mon avant-dernière visite chez ces braves gens, disait-il, iJs gardaient encore le culte de la lune; aujourd'hui, les malheureux s'en moquent! » La lune des masses françaises, c'a été longtemps la Pologne. Plus ce mélancolique failtôme importunait les hommes d'Etat, les esprits forts de la France, plus les multitudes naïvement héroïques de ce pays s'y intéressaient. Les apparitions de cette muette et inaccessible planète des nationalités en purgatoire, suspendue à l'insondable azur des cieux et passée à l'état de légende dans les généreuses superstitions de leur patriotisme , constituaient toute l'astrologie politique de ces multitudes. Ce n'est pas précisément la Pologne qu'elles vénéraient sous ce symbole, et c'est ce qui grandissait leur religion ; mais à la fois toutes les patries en souffrance, toutes les choses saintement déchues dans l'humanité ; tout ce qui, hors de la France, faisait à la France, depuis Waterloo, une clientèle de regrets et d'espérances fidèles.
Pendant longtemps la propagande russe, sans réplique sérieuse dans toute l'Allemagne, n'avait pu atteindre de ses sorcelleries les couches fondamentales de la société
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française. L'ignorance toute particulière et en quelque sorte artistique de ce peuple pour tout ce qui n'est pas encadré dans ses limites naturelles, avait favorisé à cet égard sa robuste innocence, et circonscrit dans les cercles cosmopolites de Paris les insinuations anti-polonaises des missionnaires du Tsar. Mais les impiétés de la difTamation et dé l'ingratitude, patiemment amoncelées dans ces antichambres de Saint-Pétersbourg contre un martyre sans voix et sans défense, n'attendaient qu'une échappée par n'importe quel ébranlement des classes inférieures pour y descendre en émanations d'autant plus pénétrantes que, dans la présomption de leurs sympathies, ces classes n'avaient jamais songea se prémunir contre de pareils revirements d'opinion.
A partir de 1849, année de triomphe suprême pour le tsarisme dans le vieux monde, pour la première fois depuis que Dieu avait placé ces deux nations jumelles aux deux pôles de la liberté chrétienne, la Pologne est devenue impopulaire en Occident. Nous disons en Occident, car qui dit la France, dit l'Occident, comme qui dit la Pologne, symbolise en sept lettres toutes les nationalités vaincues. Nous disons aussi la Pologne et non les Polonais, car ces derniers avaient été déjà très souvent impopulaires partout, sans aucun dommage pour la mission historique qui est dévolue à leur nationalité. Or, 'cette condamnation de l'anti-tsarisme sous le nom de Pologne, non plus seulement, comme pendant le règne écoulé de la bourgeoisie, par le juste-milieu lettré et bien élevé de la France, mais dans le cœur des masses françaises, fut la plus fatale abdication que la Sainte- Alliance ait pu surprendre de nos jours aux découragements de la Révolution. N'est-ce pas comme si, dans le camp opposé de l'humanité, le Tsar avait renié l'empereur d'Autriche pour favoriser l'établissement de la république en Hongrie?
Décliner sa responsabilité dans le procès solidaire des
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nglioiialilos curopceniHîis, c'était pour la France renoncera f^a raison dVîlro (lans l'avenir, cl se rendre inutile déjà dans le j)réscnl, non pas seule, [)uisqu'ii n'y a rien d'isolé dans Tarchitecture humanitaire , mais avec cet Occident tout entier dont elle supporte le colosse. Les nations ne sauraient pas plus (|ue les murs d'un monument , que les individus, cpie les planèt^îs elles-mêmes, rester impunément ^ la fois sujet et objel de leur existence, et sa chérir toutes seules à la façon dç Nantisse. Cette nécessité de dépenser son rayonnement en raison de sa puissance est tellement absolue pour toute chose dans la création, qu'un soleil, par exemple, qui [)réten(lrait soit à faire des économies de chaleur et de lumière pour ses vieux jours , comme la bourgeoisie de Louis-Philippe, soit a rôtir les autres planètes pour sa consonunation particulière, comme les maréchaux de l'Empire, soit a coritrefaire l'empire des ténèbres, comme la république de 18/18, aurait évidemment cessé d'exister. 11 ferait a ses dépens concurrence au néant, au chaos. En abandonnant donc les autres nationalités, sous piétexte que la Providence ne lui avait donné à garder que la sienne^ la France (îédait le cliam[) de bataille à l'idée russe (jui , ayant pour lout métier de les prendre et de ks étouffer^ trouva ainsi la plus dure moitié de sa besogne accomplie par $on antagoniste.
LaRussie, avons-nous déjAdil, n'avait pas besoin pourcela d'êlre. aimée de (jui (pie lîc lut ; il lui suffisait que la France abdiquât son droit de vigilaïKîo sur ce que les Tsars convoitent. Il lui importait seulement de fournir à la France des excuses dogmatiques d'cgoïsme et de reploiement sur ellemême ; de lui souffler : (jue chaque nation a été créée pour soi et pour rester chez soi^ d'oîi résulte que toute nationalité, une fois vaincue, devient insaisissable. aQuoi! la nation de Voltaire et de Napoléon, ignorer que la Pologne, laMoscQvie, la Bohème, la I|ongrie, l'Italie, l'Allemagne, ne sont
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plus pour iioln; sinledc luniu-res ol dis fusiou, que des superstitions provinciales aussi eriiieces, iiii^i absurdes r|iie te palriotismeliurponde ou Aquitain? Quelle rétrogradalion! a
C'est en caressant cette analogie surtout, que l'esprit russe réussit le mieux daiiK ses séductions sur cet esprit absorbant cfccniralisalourde la France mécaniipiequi, pour certains formalistes, donne à eelle-ci un air faux, mais assez singulier de parenté avec l'empire des Tsars. Or, une foi» convenu que la Pologne n'est qu'une Gascogne du Nord, ritalie qu'une façon de parler, la Hongrie qu'une pépinière de housards , l'Alluinagne i|u''in cliapitre d'Iiisloire universelle, la Russie et ses souteneurs ont accepté le combat sur tout autre terrain, avec tous les désavaHlages qu'il plaira à la supériorité de la France. de leur infliger. Pour le moindre petit Idasphcnic, Belzébuth se laissera fouetter jusqu'au sang ; |)Our un ^ros blasplièmc, i\ supprimera se-s chantiers de Nicolaïcfl'.
Voilà comment le génie de la France a abjuré mentalement entre les mains de son formidable suborneur. Alors plus ce génie a mécoiniu, renié, affligé, désespéré en 18/l8, les nations qui avaient foi en lui, plus aussi elles lui sont devenues iinporlunes, odieuses même, el à mesure qu'U s'enferrait davanlagc sur l'épée cachée du Tsar, plu» il ressentait de colère, non pas coi>lre le tsarisme, mais contre elles. Mais bientôt lui sont venus les étonnements de son inexplicable impuissance. D'où donc celle étrange inanité de la plus brillatile valeur, de la science la pluH raffinée, d'une richesse donnant quatre fois ce qu'on lui demandait, d'une afliancc en vain sollicitée depuis ta troisième croisade, d'un agamcmnonal retourné contre Agamcninon comme une batterie enlevée, de tout ce que le» désirs terrestres pouvaient réclamer de leurs fées asservies? Ah! superbes et |)rodigues hélépnles de l'Occident, vous n'avez seulement pas eu l'air île vous douter qu'avec les
bois déinonlés de vos fusils de rebut, en y mettant de gros clous au bout, les paysans de la Grande-Pologne auraient eu de quoi gagner trente et quelques batailles de Miloslav ; qu'avec la poudre éteinte contre les remparts de Sébastopol , une insurrection polonaise aurait flambé jour et nuit pendant cinq ans!
C'est qu'en France cette intelligence populaire, qui en dernière instance se réserve la révision de tous les procès, semble avoir perdu pour quelque temps, sous le souffle invisible de la propagande russe, son ingénuité sereine et hardie d'autrefois. L'Occident ne relèvera véritablement la tête que quand les multitudes françaises se remettront à croire à la lune et aux faucheurs d'Emilie Plater; à regretter la fraternité des bivouacs de Smolensk; à haïr bravement tous leurs ennemis de Leipsig; à aimer, sans chercher pourquoi , leurs vieux compagnons de défaites et de victoires. Le bon sens de la France ne recouvrera la vue et ne retrouvera les chemins, d'Auslerlitz et de Friedland que quand, après avoir trop longtemps illuminé avec bien des centaines de millions les réseaux ferrés de l'Autriche, il ne lui restera plus que quatre sous pour allumer sa vieille lanterne polonaise. Et ce n'est pas tout. Lorsque ces derniers quatre sous auront racheté l'âme de l'Occident des maléfices du Tsar et qu'enfin la France verra clair en Europe, il lui faudra chercher au bout des chemins d' Austerlilz et de Friedland d'autres traités que ceux de Presbourg et de Tilsitt; car dans ces batailles nouvelles, ce ne seront plus les territoires des nations, mais leur alliance, qui fera le butin du vainqueur.
La politique officielle qui se dit positive et traite les aspirations des nationalités d'utopie subversive, pèche autant par ignorance de l'histoire européenne, que par dépit contre le peu qu'elle en sait. Et que l'on ne nous prenne pas à cause de cette remarque pour des détracteurs systé-
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matiques de tout gouvernement ; car nous sommes de ceux qui pensent que le gouvernement de tout pays jouissant de son autonomie et du libre emploi de ses forces physiques, est toujours Timage à peu près exacte de ses commettants. C'est donc à Tobstination et à ce faux jugement collectif des nations occidentales tout entières qu'il convient d'attribuer rimpéritie de leur politique officielle vis-à-vis du reste de l'Europe.
Des deux grandes nations responsables de l'Occident, l'une est au moins excusable de négliger l'ethnographie continentale de l'Europe, par les énormes compensations qu'elle trouve à explorer le reste du globe. Mais comment, et en quoi, les Français se paieront-ils jamais tout ce qui a échappé depuis cinquante ans à leur influence la plus légitime, par suite de la séquestration volontaire de leur investigation et de leur savoir, à l'égard de tout ce qui dépasse le Rhin et les Alpes? Qui est-ce qui calculera de combien leur diplomatie, en cela mandataire scrupuleuse de la nation, a amoindri l'autorité , le rayonnement de ce magnifique empire au profit de la Russie, par son dédain vraiment chinois pour tout ce qui ne s'atTiche pas dans les salles de conférences et ne s'imprime pasdanslesalmanachsdeGotha?
Éblouis et gâtés par l'adoption de leur langue dans les chancelleries de l'Europe , les Français ne s'aperçoivent pas que cet honneur , autrefois si profitable à leur prépondérance absolue, est devenu depuis 1 815 dans la bouche de la Sainte-Alliance un moyen aussi infaillible d'apprendre loutce qui se passe chez eux, que de leur cacher tout ce qui se médite, se dit et se fait chez leurs voisins. N'était-ce pas cette langue-là particulièrement que Talleyrand avait en vue, lorsqu'il déclarait que la parole a été donnée aux diplomates \>6x}tT déguiser leur pensée? Et cet orgueil d'un patriotisme peu éclairé est tellement en France mi défaut populaire plutôt que gouvernemental , qu'un ambassadeur , chargé
d'aflnires ou consnl , qui voudrait, comme lord Redcliffe, descendre des régions fallacieuses où le perche son exéqtuitvT^ pour palper la véritable anatomie des États où il est accrédité, serait sans doute révoqué aux applaudissements de la France entière, comme compromettant la dignité de son pays. Il en résulte (jue depuis quarante ans, les plus habiles diplomates français n'ont jamais soupçonné que ce que les ennemis de la France ont bien voulu leur apprendre; que la France est devenue une maison de verre don! les voyageurs les plus distraits connaissent tous les détours, toutes les ressources, les moindres forces et les moindres faiblesses: que ses annales, sa géographie, son économie, sa statistique, ses [)rocédés militaires, industriels et tout le reste font office de sujet à dissection dans toutes les écoles de l'Europe ; tandis que ses plus illustres savants, à elle , aiment mieux nier 150 millions d'Européens et douze siècles de leur histoire, plutôt que de se décider à ap[)eler de pareilles gens par leurs vrais noms.
Dérobant ainsi à la seule |niissance qui pourrait s'opposer aux débordements de l'idée russe, la connaissance des périls que celle-ci com])orte, cette prévention des Français de ne regarder (\u'n ce que l'étranger leur montre dans leur miroir est devenue de nos jours la plus grande, et malheureusement peut-être la plus irréparable calamité du continent. C'est donc à nous, ses sentinelles perdues, de dire i cette immense et glorieuse puissance , ce que ni sa propre sagesse, ni ses amis les ennemis ne se soucient de lui avouer. Tant que, moyennant la consolation de se croire l'empire du Milieu, le [>euple français se laissera leurrer parles badigeonnages dont la di()lomatie entoure son jugement; tant que son intelligence ne sera ])as sortie par acclamation et en masse de toutes ces aberrations conventionnelles, il n'y a pas de génie gouvernemental, pas de fortune militaire non [)lns, qui soient ca[)ables de le sauver, lui et l'Europe, des
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pénitences de ses projiigés. Qnel([iiR (Itir ([ue paraisse cet tppfenlissage à sa fièrc nialurilé, il fiiiit absolument qu'Û avale la réalité ; qu'il <:esse de prendre les mots pour les choses, les États pour les nations, des poteaux pofir des frontières, des spoliations pobr des patrimoines, des polices pour des gouvernements, des Slaves pour des Allemands, la Russie pour la Slavic, la Pologne pour la Russie, l'humanité pour un simple bazar de tout cela. Il fant surtout que cette grandeur iricomp:trable, que cette prééminence universelle q(ie nulle nation ne disputerait à la France, si elle ne se bornait pas à en escompter les bénéfices, s' élèv(( encore d'un degré, jusqu'à l'oubli de soi-même, et sache attendre son salaire d'une gratitude vérifablement méritce. Tous les autres rapports de la France vis-à-vis dn monde et d'elle-même dérivent de cet acte encore attendu de contrition ; et voici ce qu'aurait dû confesser Napoléon à M . deNar* bonne, au lieu de dire ce qui l'a conduit A Sainte-Hélène ; « Les difficultés des guerres modernes sont toutes d'ordre moral ; il s'agit de se servir des principes spiritualîstes de la Révolution, sans en riérhaîncr le sensualisme et l'orgueil. Il s'agit de délivrer sans conquérir, de relever sans humilier, de soutenir sans contraindre ; il s'agit d'iirracher au panslavisme la Pologne et foutes lés nationalités orientales qu'elle représente, non pas pour les prendre en réquisition et se les partager entre libérateurs, mais pour achever et fermer à l'autre bout de l'Europe le temple du Janus chrétien, décrété et commencé à ce bout-cr , par les sages de 89. » ■ Or, purs Gallo-Romains , quant à leurs idées sociales, mais par leur' éducation politique tout aussi Hollandais, Suisses, Anglais, Américains, que Séquanais ou Girondins, ces sages crurent sans doute avoir décrété une architecliirc à la taille de toutes les nationalités, non pas d'une seiilr. L'espèce de Cartovingie qu'ébiuieha anaclirmtiqucmen! sur le XIV siècle la fanijiisie do leur exfVulcirr (estameutaiiT, cl
que la Sainte- Alliance n'eut qu'à reprendre et à appeler autrement pour la retourner contre l'existence des peuples, a dû singulièrement afQiger leurs mânes. La France moderne est donc tenue de dégager le plus tôt qu'elle pourra la parole de ses fondateurs, en ramenant ses devis internationaux à leurs dimensions primitives.
Car la France n'est pas et n'a jj^mais été<^eule dans la chrétienté, comme paraissent le croire fermement les disciples de la philosophie Dupin. Si ce philosophe utilitaire ne saurait justifier d'un seul de ses écus qui n'ait beaucoup germé dans la sueur et les larmes d'au moins quinze nations différentes, à plus forte raison les sages de la France et leurs plans, sont-ils issus de l'humanité entière, et appartiennent autant au genre humain qu'eau bailliage ou à la paroisse où fut enregistrée leur naissance. Les armées et les millions de la France, sa puissance et son bien-être même, sont, tout comme son génie , l'œuvre collective et indivise de toutes les nations semées sur les cendres du monde païen. Les unes ont protégé au loin l'élaboration de sa force; celles-ci lui ont donné en dépôt et usufruit leurs sciences, leurs arts, leur industrie, leurs procédés de victoire et de richesse et jusqu'à leur propre substance ; celleslà, leur sang, pour répandre avec cette libation les promesses de la liberté et de la vraie civilisation par toute la terre.
Ainsi abritée et nourrie pendant des siècles aux frais de l'âme et de la chair universelles, lorsque tout à coup et sur un geste de la Providence, elle apparut au monde entièrement refondue et rajeunie, cette nationalité élue venait simplement de résumer en elle la valeur de toutes les autres. Si l'on nous permettait d'emprunter une comparaison à l'histoire sociale de la Pologne, nous dirions qu'elle venait de se constituer ordre équestre de la chrétienté moderne, mais bien entendu , avec toutes les charges et la responsabilité de cette initiative tutélaire. Cette crise par laquelle
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le monde féodal creva un jour^ pour enfanter la démocratie occidentale grandie dans ses tlancs pendant mille années de métamorphoses successives , s'appelle la révolution fran-çaise^ du lieu où s'opéra la déchirure du passé mais ce n'est pas plus une conquête exclusivement française que le christianisme n'est la propriété des Juifs, le mahométisme celle des Arabes, et la réformation, le bien privé de la Saxe. C'est un arbre apporté en pépin par tous les vents du globe sur le sol béni de la France, mais qui n'appartient à personne et dont les fruits doivent être à tout le monde. La préposition de la France à la garde de ce trésor humanitaire fait qu'elle a pu rester debout au milieu de toutes les faillites qui l'entourent ; mais c'est ce qui fait aussi que, banquier des espérances universelles , elle doit toujours à ses clients l'intérêt composé de sa fortune, et ne saurait les abandonner à leurs spoliateurs , san& déposer bientôt son bilan entre les mains de la mort.
Du reste, si l'on veut obtenir une épreuve négative de ces vérités, on n'a qu'à examiner ce qui se passe dans le camp opposé de l'humanité. Le tsarisme, lui non plus, bien que né hors de la chrétienté et en haine d'elle , sans le secours et sous les malédictions de la majeure partie du genre humain, n'a pu ni surgir ni grandir dans l'isolement. C'est .en s'associant tout de suite à des puissances de sa propre nature qu'il a vaincu la liberté très loin autour de lui , abattu les nationalités , vases indispensables de celle* ci, et donné à son empire cette atmosphère, ce rayonnement incommensurable, dont ses limites géographiques ne sont que la pénombre. Où en serait donc la Russie tsarienne, si, contrefaisant la France, elle s'était mise au service des nationalités, au lieu de soutenir leurs meurtriers et leurs spoliateurs ? Si- contre nature , elle avait cultivé la liberté, la fraternité etla justice, au lieu decultiverl'amitiédes aristocraties etdesabsolutismes européens? Si, au lieu de compromettre
sa cause à la vie et à la mort dans celle de ses deux voisins germaniques, Catherine II avait prétendu défendre eonlre enx Tintégrité de la Pologne etlaRépubliqueFrançaise?Si,au lieu de coaliser en 181 3 toutes les n^onarchies européennes contre la France, Alexandre I" se les était partagées avec Napoléon ? Si , au lieu de donner asile à M , de M aistre et à ses doctrines, appui et protection aux Bourbons, le cabinet de Saint-Pétersbourg avait secondé les libéraux de l'Empire et delà Restauration ? Si, au lieu de marier ses grànds-ducs à des princesses allemandes, les tsarines leur avaient fait prendre épouses à Saint-Denis? Si, au lieu de marcher en 18âl sur Varsovie et en 1848 sur Budé, les armées Russes nous avaient aidés à affranchir la Lithuanié , puis à barricader Vienne et Berlin ? Si, là même où les esprits ordinaires cessent de comprendre de quoi elle se mêle , la Russie au lieu de soudoyer Montémolin , avait souscrit à l'emprunt Madoz. Ou bien enfin, si repue de la grandeur que lui avait faite Pierre le Grand, elle avait laissé monarchies et nationalités se débattre comme elles Tentendraient , contente pour son compte de boire sans se déranger du thé de cafavane et de chevaucher ses serfs, ce qui serait sa civilisation, son honnêteté, sa modération et sa sagesse à elle?
Le tsarisme n'a qu'une vertu : la fidélité; mais c'est la vertu qui brave toutes les autres. La fidélité, même au mal, est une force tellement invincible, que, depuis la création du monde, toutes les foudres du ciel se sont usées contre les portes de l'enfer, et n'ont poiht encore réussi à égratigncr l'immortalité de Satan. L'unique et parfait génte de la France consisterait à se concevoir comme l'exacte contradiction du génie tsarique dans l'humanité ; donc à combattre tout ce que le tsarisme soutient, et à soutenir tout ee que le tsarisme combat ; à tout sacrifier au rétablissement de la iarèane polonaise, puisque les Tsars sacrifient tout à son démembrement ; à se défier de la civilisation aile-
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mande, vu que les Tsars s'y confient; à revendiquer Tautonomie de chaque nationalilo européenne, le Tsar les livrant toutes à ses vassaux ; à chercher la guerre sur la Dvina et le Dnieper, quand elle voit que le Tsar Taccepte en Crimée et sous Cronstadt ; à opposer la sainte-alliance des peuples à la sainte-alliance des tapis verts, dès qu'elle s'aperçoit que ceux-ci sont de couleur russe. L'amour-propre du génie français objectera peut-être que ce n'est pas assez malin pour lui , et que les deux premiers sauvages qui se sont rencontrés sur les steppes de Gobi à la poursuite de la même bête, en savaient autant en diplomatie. Nous n'avons rien contre la malice, pourvu qu'elle ne dérange pas la raison. Le Tsar a bien la sienne, celle, par exemple, de faire accroire aux' hommes d'État de l'école Véron, que Hertzen travaille pour lui et Struve pour le roi de Prusse. Rien non plus n'empêcherait la France d'exercer sa fiftesse dans ses moments perdus ; mais ce n'est pas avec tout cela que Ton met Dieu de son côté le jour des grandes batailles. Or, depuis le morne silence de Dieu dans les profondeurs du monde, jusqu'il l'inquiétude des vermisseaux sous la racine des herbes, tout annonce l'approche du plus solennel de ces jours ; la France n'a donc plus le temps de faire de l'esprit contre le sens commun ; elle a tout »u plus celui de se dire résolument ceci :
« Quoi que je tente et dise, quelques humiliations que Je prodigue à ma mère, la Révolution, je ne réussirai jamais à me donner pour une marquise dans le monde de la Sainte- Alliance ou du tsarisme, lesquels me font de plus en plus reflet d'être exactement la même chose. Que si, aux implacables dédains de cette chose-là, j'ajoute le dépit des nationalités qui sont mon monde à moi , je me trouverai sous peu, comme en 181 &, trente-six millions contre cent cinquante. A la vérité, ce ne sera pas pour la première fois que la Providence m'aura mise à cette épreuve , et pour-
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tant je m'en suis tirée ; mais il y aurait aujourd'hui péril i me dissimuler que les temps sont bien changés et mes ardeurs extrêmement calmées. Cette puissance qu'en 1792 je portais seule condensée dans mon sein et qui me rendait incompressible, a lait explosion et s'est épanchée dans toutes les nationalités chrétiennes. Je ne suis plus maintenant que l'une d^s fonctions supérieures de la Liberté, et je n'aurai point de trop du concours de toutes les autres, pour ressaisir mon être et tenir tête à toutes les fonctions de la tyrannie enrégimentées sous le sceptre du tsarisme. »
o Ce qui m'en avertit, c'est l'insistance particulière de mes flatteurs à me proclamer le phénix de ces bois , à la condition de renoncer à mon fromage, pour chanter avec eux les louanges de la concorde et l'oubli des injures. Par je ne sais quelle coïncidence, c'est juste au moment où Nicolas étendait enfin la main sur Constantinople, que tous mes philosophes se sont remis à croire que les temps farouches de la guerre, du patriotisme et des barrières nationales étaient passés; que le globe, pelouse fleurie et transformée par mes talents en un temple d'amour et.de plaisirs, se refusait aux vieilles querelles et n'entendait pas se gercer de nouveau pour la résurrection des patries polonaise, hongroise, italienne, ni autres; que « l'ambition et la haine ayant seules une patrie » des puissances civilisées, comme la France et la Russie, terminaient leurs différends en justice de paix et ne luttaient plus qu'aux jeux olympiques de la bourse et de l'iridustrie; que si d'ailleurs la persuasion se trouvait insuffisante, il y avait toujours mieux que le canon et surtout que les résurrections, pour ramener le Tsar à la raison : c'était de lui débaucher ses alliés pour opposer à ses armées une coalition de paix universelle. Contre qui se battra-t-il, personne ne voulant se battre contre lui? «
» Sauf beaucoup de gymnastique meurtrière qui n'était encore ni la paix ni la guerre, j'ai essayé pendant deux
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années de vivre sur cette dernière précaution. A la fin , je me suis aperçu que pendant que je débauchais au Tsar ses alliés, ou croyais le faire, il ne se donnait pas la peine de me débaucher les miens, mais les supprimait ; et tandis que je m'évertuais à le .convertir au cosmopolitisme , il le pratiquait déjà en alignant toutes les nationalités abolies en une seule armée contre moi. Prenant au mot mon amour du repos , mon culte de Tindustrie, mon mépris pour les frontières , il s'arrange sans objection un empire sur mon programme, où m'est réservé un coin si je suis de parole, mais une Pologne, si je me dédié. Les cosmopolites me promettent pour compensation d'entendre bénir le prince des princes en français de chancellerie , depuis la pointe de Tarifa jusqu'à l'embouchure de la Kama. Je pourrai en outre échanger directement mes articles de Paris contre des martres zibelines et du goudron. La France ne sera plus qu'une province de T Ancien-Monde, mais tout Français jouira d'une patrie grande comme ce monde, et si M. de Lamartine (*)en est encore au jour delà pacification universelle, il ira sans passe-port, sans ambition et sans haine, présider
(^) La Révolution pacifique et cosmopolite a ea poar apôtres en France deux personnalités qui y ont exercé et y exercent encore une déplorable séduction : MM. de Lamartine et de Girardin ; le premier comme rhéteur, et le second comme sophiste (ces deux mots étant employés bien entendu dans le sens littéraire et antique de leur étymologie , nullement comme une vulgaire injure). L'un, ministre tout puissant, Pautre, tribun redouté de la révolution de Février, ont le mieux exprimé son inanité ; aussi serait-il impossible de dire ce quUls ont jamais voulu et aimé ; mais, en revanche, tout le monde sait ce qu'ils détestent. Ce sont inséparMement trois choses : la Guerre , la Pologne et la Logique; pourquoi précisément les seules trois choses que redoute la propagande de Saint-Pétersbourg? Peut-être les nombreux écrits de cette école Texpliqueront-ils nrieux au lecteur que n*oserait l'expliquer notre cœur ulcéré. Nous prions donc les juges de ne point s'arrêter aux dépositions de notre ressentiment, et de les contrôler attentivement par. les publications suivantes :
M. DE Lamartine. Trois mois au pouvoir ^ 2 vol., 18/ii8; la Révolu^ tion de iS/ltS ; Histoire de la Restauration ; Histoire de la Turquie ;
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le congrès de la paix à Saint-Pétersbourg. La Russie, elle aussi, ne sera plus qu'une |)rovince de F Ancien-Monde , mais tout tschinovnik sera le cousin de M. de Lamartine, et, grâce à cette égalité par équivalence , les généraux russes viendront présider les conseils de guerre et faire la police des Parisiens au ilom du tsar de l'Humanité. Cela me rappelle que c'est ainsi qu'après la suppression des frontières, Tabolition du patriotisme et la pacitication de Thumanité antique, Athènes recevait en échange de ses rhéteurs habiles à charmer les Romains, des proconsuls et des légions de la main des tsars de Rome. Si Périclès avait vécu au temps de Caligula ^ il n'aurait certainement pas dépensé son éloquence i\ glorifier des crétins morts pour une patrie d'une dimension aussi ridicule. »
» Ehbien, toute réflexion faite, je ne puis accepter l'échange que me propose l'école de mon fils Emile. Je crois à la fois plus honnête et plus sûr de laisser au Tsar ses alliés naturels et d'en revenir aux miens. On a beau m'effraverdela
laideur des morts qu'il mo faudra ressusciter, des frais de leur exhumation, de l'étendue de leurs exigences, des ennuis d'une pareille compagnie ; beaucoup plus laids, bien plus coûteux, plus mal appris encore me paraîtront-ils, si c'est le Tsar qui les ressuscite et me les envoie, comme en 18i/i, avecdes billetsde logement signés Mûffling et Saeken. Car ce que j'ai pu remarquer pendant la guerre qui vient de finir, c'est que tous ces milliers de squelettes polonais, de fantômes hongrois cl de farfadets italiens, dont ïyibeilledu Nord^ la Gazette de Milan et la Presse de la rue Montmartre tenaient tant à me dégoûter, n'étaient inanimés que
Histoire de la AtM^te, publiée» de 1853 à 1856 (admirer dansées deux derniers ouvrages Tantipatiiique ignorance de Tauleurausajet de la Pologne). M. DE GiBARDiM. Solutiou de la question d'Orient, série d'artidei dans la Presse de 1853, et brochure à part en 185A : la Grande-Paix,
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pour moi, laiidis tju'iU i>c puriaieiit uunmie des grenadiers et des chasseurs di- itruiiiièi'durcedaiisles l'anus des autre». Les squelettes pulunais, surtout ceux dits de Zylumir, de Podolie, de ^lîusk et de Varsovie iif ui'auraietit pas tué plus de canonniers duiis les tranchées de Scbastopol, s'ils avaient été vivants, et ils.m 'auraient gralificc d'une grande économie, rien rju'cn me dispensaut de répondre à leurs balles mortes. On a eu beau m'assurer aussi que la société des Autrichiens m'aurait été fort agréable ; je crois que je me serais accommodée autanldc celle des 100,000 fanlômes hongrois, 60,000 revenants italiens, et 300,000 ombres slaves qui, après m'avoir envoyé toute l'armée russe du Prutb sur les bras, ont re(,'u tant de congés pour les places de la Lombanlie. Quelqu'un m'insinue enfm que l'alliance delà Prusse sc['ait bien plus dii^nie de mes lumières que les faini' liarités de la démagogie européenne. Je ne sais pas précisément ce que l'on entend par là ; mais sans vouloir médire de la phdosopliie de Berlin, il me semble qu'autant vau* drait, pour mes lumières, la plus absurde superstition de toute nation allemande qui me laisserait passer jusqu'à Posen. Est-ce que les hommes d'État de la Pre£«e n'aui'aient pas pu trouver moyen d'arranger tout cela avec leurs confrères européens, sans demander Gibraltar à l'Angleterre? D'autres pacificateurs encore, ceux principalement de la Bourse et de l'Opéra, me rappellent que je ne suis plus la paysaime de Donremy ; que mes pieds délicats ne sont pas faits pour la sanglante boue des champs de bataille ; que mes beaux yeux ont commencé à se cerner d'une fatigue que j'aurais mieux fait de laisser tout entière aux rustres du Volga. Est-ce donc à dire que je n'aurais plusqu'ii melaisser entretenir par le plus courtois des Isarewitz ou par le plus riche des archiducs? Honnêtes compliments ! »
» Par les niàncs de Leipzig et de Waterloo ! j'ai encore plus d'un compte à régler avec la fortune avant de quitter
rÉglise militante et de me mettre en viager chez les congrès. N'ai-je pas toujours à conserver et à défendre, à l'égal de ma propre existence, le Décalogue descendu sur les douze tribus de la chrétienté, à travers les buissons ardents de ma révolution ? Si bien que je ne saurais abandonner le monde au culte des idoles, sans tomber moimême lapidée par ce sacrilège. Je ne puis et ne veux donc m'asseoir dans la terre promise de la paix, de la sagesse et de la liberté, qu'après avoir livré un suprême combat à range des ténèbres. J'ignore combien de temps doit durer la trêve qui vient de nous désarmer; mais quelle que soit l'heure fixée pour la dernière bataille des nations ^ cette révision des décrets surpris dans les champs de Leipzig aux distractions de la Providence n'admettra plus ni stratagèmes ni double sens. Il faudra bien que cette fois-ci chaque camp y vienne avec ses armes, ses alliés et ses couleurs tranchantes, à face découverte, afin que dorénavant, victorieux ou vaincus, les peuples n'aient plus à se disputer leurs places ni sur terre, ni dessous. A moi donc! tout ce qui veut le repos dans la liberté. Au Tsar, tout ce qui veut le repos dans la servitude, et feu ! des deux camps sur tout ce qui les sépare. »
Loin de nous la présomption de nous poser en confesseurs et en révélateurs des pensées intimes de la France. Nous croyons seulement que cette réponse présumée à tous les quakers, que le mal de la paix fait délirer sur les maux de la guerre, pourrait seule établir nettement l'identité dé cette nation magistrale au milieu de toutes les autres, parce que, seule, elle ratifierait comme universel le droit d'initiative qui lui incombe déjà historiquement dans le monde Latin. Il devient d'ailleurs aujourd'hui tellement nécessaire d'écarter toutes les méprises entre coalisés, que nous ne saurions trop de fois remettre nos idées au net à cet égard. Nous n'ignorons pas que les redites de la sincérité peuvent paraître
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fastidieuses; mais ne vaut-il pas mieux un peu d'ennui que les écueils dissimulés du silence et de la flatterie ?
Ne craignons donc pas de répéter que ce n'est pas seuletnent, que c'est même très peu l'étendue géographique et la puissance mécanique de la France qui constituent son invincible vitalHé ; car, à ce compte, il y a longtemps que les coalitions anratent pu l'effacer de la carte de l'Europe. Ce qui a permis jusqu'à présent à cette nation d'élite de survivre à tant de catastrophes environnantes, c'est son immense et double responsabilité historique visà-vis d'elle-même et vis-à-vis des autres nations ; c'est l'incarnation de certaine volonté -divine dans ce corps unanime et insécable de trente et tant de millions d'occiden- Uux. Mais de quelle volonté ? C'est là ce qui établit et défmit la nationalité française, indépendamment de toutes ses défaites comme de tous ses triomphes matériels.
Or cette révélation historique qui, à travers les âges, définit la nationaUté française, semble avoir eu à subir trois phases constituant la formule obligée -de son progt'ès. Ce swaient : la France féodale, oppression, mais en même temps conservation de la Gallo-Romanie ; depuis 1789, la France révolutionnaire, mais révolutionnaire cliez elle, dans les limites géographiques de la Gaule affranchie, et dans les limites sociales du droit romain; enfin la France annoncée au monde depuis 1830, comme devant répandre sur,toutes les nationalités souffrantes et militantes la rénovation de ce vieux testament qu'elle a encore gardé jusqu'en I8/18 dans ses flancs, mais qui, sous cette forme, n'était inleUiglble que pour la race latine, et se trouvait impuissant à accomplir les destinées finales de la France elle-mèmt!.
Que l'on nous permette d'emprunter, non pas nos arguments, ce qui serait une puérilité, mais quelques images seulement, à deux moments des révolutions humanitaires, qui ne sont pas sans analogie avec l'état actuel de la ctiré-
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ticiitc : à la rénovation du genre humain par le déluge, et à sa rénovation par la première venue du Messie.
A nous autres, du moins, qui, depuis un siècle, dans les transes de la vie ou de la mort, observons la France à distance, ce qui est le seul moyen de bien voir les grandes choses, sa knission nous a beaucoup fait Teffet de la mission de Tarche de Noé. Depuis le premier déluge des Barbares, ce vase central et solide de TOccident paraît avoir été spé-* cialement bâti, non pour créer lui-même un type particulier de l'humanité, mais pour sauver du monde antébarbare tout ce qui pouvait en être sauvé, et restituer les types de. ce monde à une vie nouvelle sur une terre rassérénée. Quant au SaintrËmpire romain, qui a prétendu disputer à la France ce labeur, ça n'a jamais été qu'une épave de pirate, trop occupée de son perpétuel naufrage pour jamais garder et porter quoi que ce fût.
De tout ce que la société grecque et romaine avait élaboré d'impérissable, la France prit deux couples pour les emporter dans les plis de ses municipes à travers les vagues de la barbarie et de la féodalité, jusqu a l'Ararat de nos jours. C'est là toute la première phase de la révolution fran* çaise, qui n'avait encore à enfanter aucune espèce nouvelle de justice ni de liberté^ mais seulement à dégager du patriciat la justice et la liberté païennes^ pour les accommoda* à une autre sociabilité, et les déi)oser dans les régions modernes, à travers les cataclysmes épuisés du moyen âge. Si bien que le produit sommaire de cette première évolution, le Code civil, n'est que le droit romain pour louê. Pour amener ce dépôt à bon port à travers les siècles, la France a revêtu tous les déguisements de ces temps, ce qui fait qu'il est permis de ne pas être d'accord sur les caractères psychologiques de sa nationalité ; mais en jetant un regard en arrière, des hauteurs où elle semble enfin immobile, il est facile d'apercevoir aujourd'hui qu'elle ne
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s'est servi de la royauté, du catholicisme et mênie de la conquête, que dans les vues sublimes de son mandat, et que, dans l'intime profondeur de ses instincts, elle h'a jamais é\6 préoccupée que d'élargir la justice et. la liberté antiques à la taille d'une humanité affranchie. Il en résulte pour beïlucoup d'esprits hardis la conviction que, par exemple, le triomphe de la civilisation ibéro-arabe du viii* siècle sur la barbarie austrasienne, loin de modifier* les allures historiques de rOccident, les aurait plutôt accélérées ;. tant les formules de la vérité leur paraissent indifférentes du christianisme étemel du genre humain, pourvu que les vases appelés nationalités, dans lesquels s'opèrent ces' mystères, soient assez solides pour les recueillir. Jusqu'au xix* siècle, la France seule dans l'Occident s'était montrée de cette force-là, et c'est pourquoi toutes les nations du couchant se sont confiées à elle. Mais ce n'était pas tout, pour une arche para-diluvienne, d'aborder avec les germes de l'averiir universel ; elle avait encore à les décharger et à les distribuer sur le globe lavé et reverdi . Or, c'est à cette deuooième étape que la France nous semble avoir faussé complètement ses promesses; car, à peine sauvée elle-même, elle oublia tout ce qu'elle recelait à autrui, et s'échoua gaiement sur sa montagne pour vivre de sa précieuse cargaison, tant qu'il y en aurait. Après elle, un second déluge. La main sûr la conscience, est-ce 4)ien là ce qui avait été convenu entre le Créateur de l'humanité et le spirituel patriarche?
En d'autres termes : la vieille France féodalement monarchique avait dépensé en 1789, jusqu'à la dernière, toutes ses raisons, et, par conséquent, toutes ses facultés d'être. Mais comme toutes les sociétés occidentales se trouvaient
providentiellement composées de deux couches ethnologiques, la seconde accomplissant impassiblement ses évolutions civilisatrices sous la pourriture opaque de la première,
celle-là sortit toute faite, toute vigoureuse de son étui use, au grand étonnement et à la consternation plus grande encore de la diplomatie qui jamais ne regarde qu'aux étuis.
Bien entendu que ce rajeunissement n'avait pas été accordé a la seule société française. 11 s'était accompli pour toutes les nations d'origine romano et germano-féodales, puisqu'il résultait de leur concours immémorial et inséparable, sans qu'il fût possible de déterminer quel était l'apport particulier de chacune d'elles à cette métamorphose générale de rOccident. Si les phénomènes n'en ont été complètement visibles et palpables qu'en France, c'est parce que ce n'est que sur cet extrême promontoire du continent européen qu'ont pu se tasser statirpiement, et s'asseoir avec une admirable perpétuité, tous les enfantements successifs de la fécondité occidentale. Mais que resterait-il aux droits et à la légitimité de la révolution française, si les legs, les traditions, les exemples, les procédés des révolutions italiques, ibériques, niderlandaises, suisses, luthériennes, britanniques, anglo-américaine leur étaient ôtés ?
C'est en France donc que toutes les nations cohéritières fédérées du monde romain ont porté leurs pontes pour les faire éclore à la chaleur particulière de ce pays, devenu ainsi non pas V empire^ comme l'avait mal compris Napoléon, mais le foyer cofnmun de la rénovation occidentale. Aussi la puissance de la France moderne dépend-elle entièrement de son intelligence à accepter et à exercer cette magistrature maternelle, sans en rien détourber à son profit matériel y sâns se laisser tenter par des malversations qui équivaudraient à son suicide. Voilà pourquoi toutes les fois qu'elle se laisse distraire de ses obligations internationales, soit par de vulgaires convoitises, soit par des mésalliances, l'abandon des peuples l'avertit qu'elle fait fausse route et la ramène à coups de défaites sur sa chaise curule, malgré l'excès de ses ressources physiques,
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malgré la valeur gymnastique de ses légions, malgré toute rhabiieté empirique de ses gonvernements. C'est qu'alors toutes les nations de rOccidenl lui disputent et lui réclament la part de vie qu'elle leur avait empruntée, et que, réduite ainsi à sa substance intrinsèque, k France oiTicielle, ce que les congrès consentent à appeler la France, n'est plus que l'un des grands États géométriquement taillés par ces derniers dîins les chairs mortes de l'humanité. Alors, comme toutes les somptueuses machines de cette fabrique, elle consomme el ne produit rien. Comme organisme, si organisme il y a, ce n'est plus qu'une couveuse infidèle s'engraissant des œufs que le monde lui avait confiés, sans en tirer autre chose pour elle-même qu^un surcroît accablant de poids et d'obésité. Dans ces lortgues phases de léthargie sensuelle, la France se croirait à tort plus intéressante que la Russie, la Prusse ou l'Autriche, et ses prétentions à jouir néanmoins, pendant ces vacances, des honneurs de sa magistrature internationale, ne provoque parmi ses confédérés qu'un silence plein d'angoisses.
Nous disons plein (J'angoisses , non pas d'indifférence ou de dédain, parce que tellement indispensable est devcYjuc depuis 1789 la prééminence morale de la France en Occident , et par l'Occident dans le camp des vrais chrétiens tout entier , que sa ruine équivaudrait à la dissolution de toutes les nationalités européennes ; exactement , comme en dépit de tous leurs griefs contre le tsarisme, les confédérés de la Sainte-Alliance ne sauraient amoindrir leur suzerain, sans se détruire eux-mêmes. Le jeu que la France se fait de son iilgrate et stérile importance no peut donc pas délier les nationalités à son égard ; car les mal*heureuses n'y trouveraient que la rageuse consolation du Japonais qui se coupole ventre pour se venger des insultes de son supérieur; mais elles ont acquis par cela même sur ce superbe olympe un droit perpétuel de pétition et de
remontrances, dont elles ne sauraient user avec trop d'énergie. Le redoutable amottr-propre de la France s'étant arrangé de façon à n'entendre jamais chez lui qu'une moitié de la vérité , et toujours celle qui ne lui est plus bonne à rien, il est indispensable au salut de tous ses confédérés que le complément de cette vérité lui vienne sans relâche et sans trêve du dehors. A moins décela, nous tomberons tous un beau jour avec la France, asphyxiés sur nos encensoirs.
Cette terrible nation est douée d'ailleurs de repentirs périodiquement explosifs, qui, ayant éclaté jusqu'à présent î\ peu près tous les quinze ans, ne faisaient qu'induire chaque génération nouvelle en une erreur qui n'avait jamais le temps de se reconnaître. Tous les clients -de la France, cherchant dans ces fusées autre chose qu'un signal de présence et d'encouragement, leur attribuant une portée qu'elles n'avaient pas, prenaient l'ordre de combattre pour la victoire elle-même, et se dispensaient du reste. Us auraient dû être pourtant avertis, au temps que cela durait et se répétait, que passé trois jours, la France rentrerait infailliblement dans sa coquille d'État, prendrait l'écho de ses propres paroles pour des injures, et se repentirait pendant quinze nouvelles années de son repentir de soixantedouze heures. Cercle vicieux de méprises, qui, jusqu'à présent, a toujours placé le jcamp de la Révolution dans des conditions désavantageuses a l'égard des passions beaucoup mieux disciplinées de la Sainte-AUiance.
Il existe bien une école révolutionnaire qui, lasse de tant d'expériences, voudrait que les nationalités, prenant désormais les explosions de Paris pour ce qu'elles valent réellement, ne comptassent plus chacune que sur elles-mêmes. C'est malheureuseipenlun conseil plus facile à donner qu'à suivre ; car c'est comme si dans le camp opposé, les rois de Naples, de Prusse on de Sardaigne avaient essayé chacun séparément d'amener Louis XVIII à Paris, sans avoir consulté
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là-degBus le cabinet de Saint-Pétersbourg. Non, très raalheureusement pour les nationalités vaincues dont la patience est à bout : jusqu'à ce que la Révolution soit entièrement effacée du continent européen par le tsarisme, la France , quoi que Ton fasse, restera le laboratoire, l'arsenal et le moteur-né de toute la fédération Latine d'abord ; puis aussi de l'Allemagne occidentale, faute d'un jugement' propre quelconque chez les Allemands ; puis enfin de tout ce qui gravite autour de l'idée polonaise dans la Slavie, par l'invincible attraction qu'à son tour la France exerce sur la Pologne. S'il convient donc à la France de méconnaître sa mission libératrice , nulle révolution italienne, ibérique, helvétique, belge, batave, franconnienne , lotharingienne ni slave n'y suppléera; car en souscrivant sur la fin du siècle dernier à l'initiative de Paris, toutes ces nationalités lui ont laissé leur pouvoir exécutif en otage, et n ont gardé contre cette arbitraire métropole que le recours d'un contrôle posthume. Responsable de tant de nobles et sainles existences, la France ne peut raisonnablement s'étonner de leur immixtion mentale dans ses affaires; dépositaire inamovible de leur salut et de leur immortalité, c'est bien le moin$ qu'elle leur explique pourquoi elle les çauve et les immortalise, si modérément. Il n'y a pas de déshonneur pour la force à être juste , et nous n'avons jamais pu comprendre l'orgueil d'une grande nation dans la bouche de M. de Lamartine, répondant avant le 15 mai 1848 aux sollicitations d'une députation de Polonais en faveur de leur pays : « Que la France n'était pas encore tombée assez bas, pour subir la pression de gens sans patrie, » c'est-à-dire , crûment et en prose, qu'elle était trop riche pour payer ses dettes. Nous aimons mieux les explications suivantes , et qui s'échappent de la conscience collective des Français, toutes les fois qu'ils sont d'humeur à rendre leurs comptes de tuteur. Dans ces moments désirés , plus modeste et plus
polie que M. de Lamartine, la France répond, sans sefâcher, aux lamentables récriminations de ses ouailles : que ce n'est pas elle qui a arrangé la carte de l'Europe en 1815. Que méconnue par toutes les nationalités occidentales de 1792 à 1795, très mal secondée par elles en 1798 et 1799, elle en a été complètement abandonnée en 1813, et que c'est pour sauver malgré elles au moins le principe de leur future existence , qu'elle s'est vue forcée d'entrer en 1815 dans le concert des absolutismes vainqueurs. Que, malgré toutes ses velléités d'affranchissement depuis quarante ans, et contrairement à beaucoup d'apparences, pliée jusqu'à l'heure qu'il est sous le faix de cette deuxième guerre puniquCy elle ne s'est pas encore trouvée une seule fois en mesure sérieuse d'en prendre sa revanche. Or, tant que les traités de Vienne pèseront sur sa destinée , tout ce qui lui reste, dans l'ordre physique comme dans l'ordre moral , sera absorbé par les soucis de sa propre sécurité; si bien qu'elle n'aura ni matière ni pensée à mettre au service d 'autrui.
Au fond , cette explication n'est encore qu'une pétition de principe; puisque, en sa qualité de puissance initiatrice, quelque courbée qu'elle soit sous les souvenirs de 1815, la France n'a à attendre de revanche pour elle et ses alliés que de sa propre résolution. Mais ce système d'excuses nous donne du moins la raison véritable des langueurs de l'Occidertt, et confirme d'une manière éclatante ce que nous avons dit sur la solidarité de toutes les causes humanitaires , quelque variés et distants que soient leurs terrains respectifs.
C'est-à-dire que tant que l'Occident, s'isolant de l'Est de l'Europe, cherchera à résoudre en lui-même et par luimême le problème de sa fédération internationale, il s'immobilisera dans un procès domestique dont l'immuable concorde des réactions orientales fera constamment son
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prx)fit. Tant que la France, unique pivot de rOccident, ne se sera pas assuré une puissante succursale au milieu du monde Slave , elle aura nécessairement a supporter seule la pression boiteuse de tous les absolutismes réunis, et pétrifiée elle-même à ce métier de cariatide, elle voudra changer en pierres tout ce qui l'entoure. Dans cet état de gène insupportable, non-seulement elle s'abstiendra de bouger elle*même de peur de casser sous l'ébranlement de sa charge, mais elle défendra de respirer à toutes les nationalités qu'elle arc-boute, sous prétexte que leur moindre grimace pourrait la faire rire , et déranger son incroyable équilibre.
C'est là a la fois le secret et la justification de cette colossale paralysie, que chaque génération nouvelle de la France essaie en vain de secouer par des convulsions locales, jusqu'à ce que, une seconde France surgissant dans l'autre foyer de l'ellipse européenne, la première reprenne son aplomb et toutes les deux puissent soulever le monde chrétien en même temps par ses deux bouts. C'est ce coup de main à l'autre extrémité de son fardeau que, sous le nom de Pologne^ réclame dans toutes ses détresses lucides, le peuple' archimède de l'Occident. Quand il cesse d'appeler ce compagnon, c'est qu'il renonce à porter plus loin son avenir.
Autre aspect du même problème. Notre continent étant devenu trop étroit pour exprimer toutes ses divisions en surface, laquelle ne porte plus qu'une moitié des antagonismes européens, chaque puissance s'est en outre étagée en deux camps hostiles; de sorte que l'Est et l'Ouest de l'Europe ont chacun la moitié de leur contingent prisonnier de leur adversaire. Mais alors il est évident qu'en s'enfermant en lui-même, sans pouvoir obliger le tsarisme à la réciprocité, l'Occident se réduit volontairement à lutter un contre trois. Le tsarisme pèse en effet sur l'Occident ,
non-seulement par sa propre masse , puis par celle des nationalités orientales que l'Occident lui abandonne, mais, troisièmement encore, par toutes les affinités réactionnaires qu'il n'a garde de laisser chômer sous la main à la fois dédaigneuse et énervée de la Révolution. A pareille attaque, il n'y aurait qu'un remède : ce serait de faire , non pas la même chose que le Tsar, mais l'équivalent, en soulevant les nationalités orientales sous lui , et en surattelant leurs forces à celles de l'Occident, pour rompre la Sainte- Alliance de bas en haut. Mais si l'on considère que d'une part ces nationalitésorientales sont toutes, sansexception, enchaînées à la défaite et à la servitude polonaises, et de l'autre, que toutes les nationalités occidentales ont passé leur procuration de victoire et d'affranchissement à la France , il &ut toujours en revenir à cette conclusion manifeste jusqu'à la banalité , que sous peine d'une soumission plus ou moins prochaine de l'Europe entière à l'agaraemnonat de Saint- Pétersbourg , la France n'a , et jusqu'à complète réussite n'aura jamais qu'une seule chose à faire dans les deux domaines de la politique extérieure et de la stratégie : c'est d'insurger au plutôt la Pologne contre le tsarisme et contre tout ce qui y tient ou s'en suit.
C'est lei sentiment traditionnel et national qu'ont les Polonais de ce souci perpétuel de la France au sujet de leur pays, qui \e\jir rend si difficile toute rancune contre les infidélités, même les plus prolongées, de leur inévitable alliée. Plus la France, dans ses phases réactionnaires, s'obstine à se passer d'une insurrection polonaise, plus elle convient du prix qu'elle y attache; mieux donc elle fait comprendre aux Polonais le poids de leur épée dans la balance des destinées occidentales , plus elle les rend insouciants des colères par lesquelles qn voudrait se venger de la grandeur de leur cause. Ils savent trop bien qu'à moins d'un renversement absurde des lois fondamentales de la
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nature f. France et Pologne resteront mathématiquement coexistantes, comme les deux extrémités de la même ligne ou les deux côtés du même, angle. Or, que ces deux points et ces deux adjacentes s'adressent des compliments ou des duretés, il n'en sera ni plus ni moins de leur relation, et il faudra bien toujours qu'ils se manifestent ou disparaissent ensemble. La France tout entière de son côté, qu'elle soit de bonne ou de mauvaise humeur, sent avec plus ou moins déplaisir que la Pologne n'est pas une fantaisie, un épisode de la pensée occidentale, mais son bon sens même, c'est-àdire ce qui ne se discute pas.
La réaction française a donc beau tâcher de se persuader qu'il n'y a plus de nationalité polonaise , et les panslavistes polonais, qu'il n'existe plus dUniliative française , ils ne font les uns et les autres que se donner réciproquement la preuve du contraire , comme quelqu'un qui déclarerait de sa propre voix aux visiteurs qu'il n'est pas à la maison. Car il faut bien que la France et la Pologne sachent toutes les deux cçci : C'est que le jour où réellement il n existera plus de nationalité polonaise , il n'y aura pas non plus de Français.libre6 de le dire ; et que réciproquement, le jour où il n'y aura plus d'initiative française par le monde ^ il n'y aura pas davantage de Polonais pour le savoir. Voilà comment en dépit de toutes les fluctuations de la mode et de l'opinion, la restauration de la Pologne s'imposera sans cesse à la conscience de la France, comme suprême préoccupation extérreure, jusqu'à ce que la Providence ait décidé entre l'équilibre universel et le tsarat universel.
Troisième et dernier aspect des relations internationales de la France avec tout ce que la Sainte-Alliance voudrait soustraire à son attraction. Aspect de ce que l'on appelle sa révoltUion écmomique et sociale, par rapport aux autres nationalités européennes.
Nous avons posé en principe que le génie de la natio-
nalité française consiste dans rappropriation de là civilisation romaine aux progrès de in Latinité moderne. N'est-ce pas avoir rempli pour lout TOecident les fonctions civilisatrices que nous avons vu exercer à la nationalité léchite dans la Slavie, et ne serait-ce pas là le secret intime de la sympathie plus forte et plus haute que les congrès , qui unit ces deux pôles du même fil électrique, par-dessus leur tête?
Nous pensons qu'il en est ainsi dans la question générale, abstraction faite du temps et de l'espace. Mais la révolution occidentaleet la révolution orientale del'Europe, ayant chacune mécaniquement des évolutions très différentes à opérer pour parvenir au même but, il y a des moments historiques où la nationalité polonaise et la nationalité française ne s'entendent plus. Ce sont ces longues et fréquentes heures de malentendu que saisit le panslavisme pour révolter la. nationalité polonaise contre l'esprit français, et la politique officielle, pour exciter l'esprit français contre la nationalité polonaise. Essayons, une fois encore, d'élucider historiquement ce débat.
La nationalité polonaise, avons-nous dit, est la promotion de la démocratie rudimentaire des Slaves à la civilisa^ tion latine ; mais en entendant par civilisation l'élévation d'un peuplç entier, indivis, à la faculté de s'ennoblir et de se gouverner lui-même, comme une seule cité. Ce n'est donc que le côté politique de la civilisation antique que l'esprit polonais a accepté, en repoussant, outre l'esclavage, tout le droit social des Romains, comme incompatible avec le droit fondamental de la commune slave.
Cette résistance des Léchites à l'une des faces de la civilisation latine ou romaine, dont ils ont agréé l'autre face, a été vaincue, il est vrai ; mais au prix de l'existence même de leur république, ce qui fait du moins l'éloge de leur défiance.
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La nationalité moderne des Français n'a pas eu à acquérir la civilisation romaine , mais seulement à la retirer de dessous Tavalanche de ses conquérants ; car elle procède en ligne directe de cette civilisation, qu'elle a portée plus ou moins engourdie dans ses bras , à travers tous ses accablements sous le joug de la féodalité. Mais cette descendance indélébile du-monde romain fait qu'excepté l'esclavage, usé déjà par le paganisme lui-même, la France de 1789 a inséparablement hérité de toutes les traditions de son origine; donc aussi, et surtout, de ce droit impitoyable et tout patricien de la propriété irresponsable, héréditaire qui, à défaut d'esclavage, implique l'héréditaire damnation du prolétariat.
Ce droit social, que la féodalité n'avait eu qu'à approprier au régime des castes conquérantes , pour en faire la plus dure tyrannie qui ait jamais pesé sur le monde, a été, après mille années de lutte, retourné enfin par la descendance spirituelle, sinon charnelle, des municipes galloromains contre la féodalité, et transféré des castes aux familles. C'était prodigieusement élargir le patriciat antique, mais nullement Tabolir; de sorte qu'en dépit du préjugé universel, cette première phase de la révolution française n'aurait encore été, au point de vue social, que la restauration la pllis conservatrice du droit païen , qui ait jamais triomphé des âges et de la prescription.
Nous n'en faisons pas un reproche à c^tte première phase de la révolution française, qui n'avait pu évidemment aboutir à autre chose, dans les limites et dans les traditions de la Gallo-Romanie affranchie des Barbares. Aussi bien, jusqu'à nos jours, il n'y avait eu que trois sortes de droit connues en économie sociale : le droit primordial ou communautaire des peuples autochthones à l^état d'indépendance ; le droit de la civilisation païenne ou du patriciat héréditaire , tacitement accepté par les sociétés chré-
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tiennes, malgré les protestations des hérésies ; enfin, le droit féodal, asservissement du premier par le second. En reprenant le dessus sur ce dernier, leTiersËtat de la France, continuateur, vengeur et légataire fidèle des municipes anté-féodaux , ne pouvait pas falsifier le programme millénaire d'une héroïque persistance, en faveur de ce droit primordial des peuples autochthones qui, pour tout l'Occident, avait, de temps immémorial, disparu sous la civilisation romaine. Tout ce qu'il avait à accomplir à cette première étape de transformation , c'était d'arracher à la hiérarchie féodale l'instrunlent de domination sociale que cette biériarchie avait trouvé dans les ruines de l'empire romain, pour en armer la puissance politique de la France moderne. Voilà comment le Gode civil de la révolution française, enregistré par la main de Napoléon, est romain en principe, féodal par transmission, et passionnément anticommunautaire, ce qui est démontré par les effets de son intervention dans l'économie slave.
C'est bien. Seulement jusque-là, la révolution française n'aurait été qu'une revanche rétrospective de races, de droit et de police sociale, revanche restreinte au vase galloromain de l'humanité , aux assises de l'empire d'Occident tout au plus. Eût-ce bien été la peine de déranger le genre humain d'un bout du globe à l'autre, pour rétablir si tard le règne des compilations de Tribonien, précisément sur la moitié soustraite à l'empire de Justinien? La révolution française n'aurait-elle pas pu laisser tranquilles, surtout les sociétés qui n'avaient jamais eu à échapper au règne de ces compilations? Doute grave, qui tourmente profondément la conscience de cette nation magistrale depuis le jour où elle a abattu la féodalité : doute de patriotisme supérieur et d'immortalité, qu'en vain le patriotisme officiel et galloromain attribue à la turbulence des imaginations.
N'est^il pas bien plus digne de la magistrature que s'at-