LA POLOGNE TIS-A-VIS DE L*AMÉRIQUË DU NORD
tombeau de la Pologne, attendent son affranchis?ement à régal de leur propre résurrection, on ne saurait encore y voir que le plus légitime des égoïsmes. Mais à moinjç de nous compter pour acquit quelques gouttes de sang tombées par hasard sur le marbre de tes palais renversés en barricades, en expiation de tout le sang italien et espagnol répandu par nos aveugles pères, que dois-tu aux Polonais, noble épave de la Beauté et du Génie latins? Rien^, absolument, et c'est peut-être pourquoi tu les aimes et les appelles, comme les naufragés aiment et appellent la terre inconnue qui ne leur a rien prêté. Phénomène bien bizarre et bien absurde pour la diplomatie, sans doute, que ce courant électrique entre deux patriotismes qui, mis en croix dos à dos, aux deux extrémités de l'Europe, ne se toucheront jamais, et qui, à travers les brouillards opaques et jaloux de l'Allemagne, ne se verront pas même, comme se voient naufragés et rive étrangère. Mais aussi quel aveu de cécité pour la politique ofllcielle, en présence de la politique des nationalités ! Quelle distance entre les frontières faites à la Pologne par ses démembreurs et celles que lui confèrent l'amour, la foi et l'espérance des peuples ! Combien de puissances vivantes et qui se croient éternelles, donneraient volontiers leur présent pour Tavenir de pareils crucifiés !
Restent encore à concevoir les rapports d'une restauration polonaise avec un monde entièrement étranger à sa nature physique. La Pologne est essentiellement continentale, comme sa cavalerie. Les armes polonaises n'ont guère traversé les mers qu'une fois, à bord des navires français, pour n'en plus revenir. Mais à cause de cela même, et comme par une sorte de paradoxe, l'alliance de la Pologne est d'une valeur incalculable pour les deux plus grandes puissances maritimes du globe. Pour l'Amérique, c'est la seule grandeur ancienne qui n'ait rien à débattre et tout à partager
ave(5 les grandeurs nouvelles ; c'est le seul fond en Europe sur lequel Tancre delà démocratie transatlantique ne puisse jamais déraper, et un pont d'introduction triomphale dans toutes les profondeurs du vieux continent. Jusqu'à la résurrection de la Pologne et de ce qui s'ensuit , rAmérique restera sans cesse exilée dans l'immensité solitaire de sa jeunesse et de sa liberté, ne tenant à l'antique famille humaine que par un bout de racine accroché au bout d'une île. Chaque effort qu'elle tentera pour se rattacher plus largement à cette Europe, sans les sucs de laquelle les plus vastes prospérités ne sont qu'insipides prodiges de serreehaude, chacun de ces efforts lui sera marchandé au prix de quelque abjuration parles démembreurs de la Pologne, contre lesquels ses colères navales ne peuvent rien. Le besoin chaque jour plus impérieuxqu'elleéprouvededésallérer sa fièvre de croissance aux sources vives de notre monde, l'expose donc aux plus humiliantes mésalliances, tant que ces sources resteront gardées par les naïades que nous savons.
Nulle société n'est plus pressée et plus inquiète d'échapper à la précoce dissolution dont la menace Tanarchie de l'avarice et de l'individualisme. Cette moitié du globe promise par la génération de Franklin et de Washington aux consolations del'Ancien-Monde, arrive à la conscience de ne pouvoir en rester plus longtemps l'exutoire. Antée, fils de Neptune et de la Terre antique, se rejette sur le sein de sa mère, pour ne pas être enlevé dans le vide et déchiré par la force brutale qu'il a provoquée en combat mortel. La diplomatie européenne, se riant de la mythologie, n'y voit que l'ingérance d'un orgueil de parvenus dans un ménage qui ne les regarde pas; mais les nationalités expertes y devinent un remords de piété filiale, que leur aînesse accueille avec une ardente sympathie. Cependant pour mettre d'accord sa religion avec sa puissance, ce qui est
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une condition essentielle de sa nature, la démocratie américaine alfcnd avec une frémissante impatience Tavénement, parmi ses aînés, d'une fédération de libertés qui corresponde à ses organes. C'est-à-dire que, bien plus qu'à toute autre nation, il lui faut une Pologne qui vienne décomposer et transformer la Sainte-Alliance de 1815 en toute autre chose.
Les fonctions d'une Pologne indépendante, par rapport à l'Angleterre, sont plus matérielles, ce qui a fait croire longtemps aux échangeurs et manipulateurs de matière pure que ces fonctions pourraient être facilement et avantageusement remplies par n'importe quelle masse continentale. IlafalluàrAngleterrepasser par tous les mécomptes de ces derniers temps pour se convaincre de l'énorme dif» férence de valeur, même politique et économique, qu'il peut y avoir entre masses du même poids, selon qu'elles sont douées d'une âme propre ou non, et qu'elles servent à la vie ou seulement au supplice de l'humanité.
Déjà, il est vrai, quoique uniquement guidée par ses instincts mécaniques, l'Angleterre paraissait avoir fortement soupçonné cette différence au congrès de Vienne, lorsqu'elle chargea lord Castlereagh d'arracher le plus de Pologne qu'il pourrait à ses démembreurs. Mais une fois interrompue dans ses revendications par l'incident des Cent- Jours, qui de nouveau précipita l'Europe continentale sous la suzeraineté du Tsar, elle renonça tout à fait à ce meilleur point d'appui et d'attache au continent, pour en chercher d'entièrement illusoires parmi des obligés qui, à peine dégagés de ses subsides contre la France, devaient nécessairement la mettre à la porte de leurs affaires, comme un traitant et un usurier. En économie, les calculs établis par l'industrie gigantesque et affamée de la Grande-Bretagne sur ia chute du blocus napoléonien furent vite déçus, soit par la concurrence, soit par le monopole des manu-
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factures continentales ; de façon que ce blocus reparut contre elle sous des formes plus polies, mais beaucoup plus inquiétantes en même temps, puisque cette nouvelle exclusion devenait à la fois permanente et inattaquable. Kn politique, la Pologne n'existant plus, tout dévolu d'alliance continentale se trouva restreint pour l'Angleterre entre deux erreurs, car il loi était interdit même d'en essaver une troisième, en dissimulant son antagonisme déjà trop flagrant contre la Russie. Balançant donc pendant quarante ans entre les bonnes grâces également menteuses de l'Autriche et de la Prusse, cette diplomatie tant renommée arriva simplement à faire bannir et les produits et l'influence de son pays de presque tout le continent européen, livré ainsi sans conteste à la suprématie du Tsar. Est-il nécessaire de démontrer qu'il eût élé impossible, même aux plus mauvais diplomates, d'aboutir à un résultat semblable, avec une Pologne appuyée aux deux mers orientales de l'Europe et dissolvant sans cesse la conjuration de tous les absolutismes et de tous les monopoles du continent ? Car c'est précisément le caractère des puissances véritablement nécessaires et bienfaisantes, de rendre dans tous rapports avec elles l'habileté inutile, et nuls les avantages de la spéculation.
Malheureusement le peuple britannique semble historiquement organisé pour vivre dans Téclipse éternelle de ses relations internationales. Tout entier à ses soucis économiques et à la surveillance de ses libertés constitutionnelles, il n'avait jusqu'à ces derniers jours, ni compris, ni demandé à comprendre les raisons externes de sa force ou de sa faiblesse. 11 s'est déchargé de ce soin sur une aristocratie qui , sous prétexte de lui tenir ses rangs ouverts, n'a fait que lui soutirer, pour les annihiler en soi, toutes les sommités de son intelligence et de son patriotisme. Il n'a fallu rien moins que les désastres grossiers et palpables de la guerre actuelle, pour expliquer aux
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Anglais que leur aristocratie est un astre éteint qui ne sert plus absolument qu'à leur intercepter la lumière; mais savoir qu'il fait nuit n'est pas la même chose que voir clair, et longtemps encore probablement la politique populaire de ce pays se réduira aux sophismes de sa vieille cécité.
Ainsi, tout patriote anglais s'est incurablement laissé persuader que pour un empire qui enlace le globe entier de son réseau colonial et de son invincible pavillon , le continent européen n'est plus qu'une terre quelconque, ne valant pas la peine d'être disputée aux Cosaques, et dont le littoral tout au plus mérite les honneurs de quelques stations navales. D'après ce préjugé, la Russie ne devait être surveillée et contenue qu'en Asie et à Constanfinople, ce qui rendait presque désirables ses épanchements au centre de l'Europe , puisque ceux-ci la distrayaient d'autant de ses convoitises orientales. Quant à craindre que cette distraction ne dégénérât en conquêtes sérieuses, '<c'était pure folie, la France et l'Allemagne n'élant que trop disposées à se mettre en travers. » Ce qui paraissait irriter bien davantage la méfiance routinière des Anglais, c'étaient les velléités coloniales et navales de la France ; c'était l'acharnement de cette ressuscitée à se cramponner aux stériles et ruineux rivages de l'Afrique; c'étaient ses explorations, et, à l'occasion, ses occupations militaires dans toutes les eaux de l' Angleterre ; c'étaient ces formidables
progrès de sa marine d'Etat que n'expliquaient guère ni son piètre commerce transatlantique et méditerranéen , ni les nécessités essentiellement conlinentales de sa vigilance. Que l'on ajoute à cela la croissance parallèle des deux ambitions maritimes de l'Amérique et'de la Russie, et Ton se figurera facilement les préoccupations qui, depuis la chute de Napoléon, durent absorber cet empire neplunéen.
Il fajut convenir que les taquines prétentions de la France à courir après la domination des mers, tandis qu'elle se
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laissait complaisamment soutirer par la Russie son légitime et véritable empire d'influence roulinenlale, étaient bien faites pour excuser la politique également mauvaise de son ancienne rivale. Tous les préjugés de Napoléon à l'égard de cette dernière s'étaient nécessairement réveillés avec la révolution de Juillet, mais dans le rapport de cette époque i l'époque impériale ; dans le rapport de la garde nationale à la vieille garde, et de Tindemnité Prilchard au blocus continental. L'on ne se détestait plus assez pour se canonner, mais l'on ne concevait pas encore que l'on eilt h faire ensemble autre chose.
Par quelle présomption le gouvernement de Juillet espérait-il se réserver au besoin l'appui de la Grande-Bretagne contre la Sainte-Alliance, quand lui-même, dont la démolition de celle-ci était la spécialité et qui n'avait rien de plus directement obligatoire, lâchait la Pologne pour l'Algérie? N'était-ce pas déclarer assez ouvertement que désormais la France se faisant des Alpes , du Rhin et de la Belgique une muraille de la Chine, abandonnait tout ce qui vit au delà à la suzeraineté tsarienne, sous condition de ne pas être dérangée dans ses essais de revanche contre l'Angleterre? Qu'après cela, le cabinet de SaintrJames ait témoigné encore plus de répugnance que les ministres de Louis-Philippe à soutenir les insurrections polonaises ; que l'Angleterre se soit commise en 1840 avec la Sainte- Alliance, dans la question d'Orient; qu'en 18i8, lord Palmerston n'ait pas été plus empressé que M. de Lamartine à décomposer TAutriche, à républicaniser l'Allemagne et A dépoloniser la Russie, tout cela est assurément très regret* table aujourd'hui pour la liberté du continent, bien plus regrettable encore pour l'honneur et les finances de la nation britannique. Mais il n'y a pas un seul de ces remords qui ne retombe en premier lieu sur l'incorrigible politique de la France, et autant vaudrait, dans la critique de la