‹ De la nature du capital et du revenuChapitre 12 sur 42 · METHODE DES COUPLES · texte numérisé non relu

METHODE DES COUPLES

Résidence 70 . 000 S

Effets personnels 20 . 000 S

Exploitation agricole 50.000 S

Chemins de fer 50.000 S

L'apparence de l'inventaire du capital est ainsi changée. En premier lieu, les articles concernant les droits de propriété qui s'y trouvent comprenaient une portion des droits; maintenant ils ne se composent que de droits de propriété complets. Les articles consistent encore, strictement par-

lant, uniquement en droits de propriété : — le droit à la résidence, le droit à l'exploitation agricole, etc. Mais, puisque le droit complet à un article quelconque de richesse ne peut être mieux exprimé qu'en termes de l'article de richesse lui-même, au lieu de la longue phrase, « le droit à une résidence », nous pouvons simplement employer le mot « résidence ». La propriété ne cache plus la richesse sous elle, et l'inventaire qui était appelé auparavant inventaire de capital-/)ro/)rié/é, est donc maintenant un inventaire de capital-rtc^e55e.

C'est inévitablement à ce résultat que l'on arrive si l'on combine les comptes-capital, pourvu que nous en combinions une assez grande partie pour fournir, pour chaque article du passif, sa contre-partie en actif, et, pour chaque article de l'actif, sa contre-partie en passif. L'actif qui n'a pas de contre-partie constitue ce que nous avons appelé des droits complets à la richesse, ou « propriétés libres » (fee simples) ; ceux qui ont une contre-partie sont les droits partiels à la richesse. La raison en est que chaque article de richesse concrète doit être regardé comme possédé en « propriété libre » par qiielqii' un ., même si nous avons à créer pour cela une personne morale comme mannequin. De là il suit que chaque droit partiel à cette richesse apparaîtra nécessairement comme passif sur le côté opposé du compte de cette personne, et aussi comme actif sur le compte de quelque autre personne. Ainsi, si deux frères possèdent une exploitation agricole par égales parts, la propriété agricole dans son ensemble sera regardée comme étant possédée par la personne sociale appelée « Smith Frères » (Smith Brothers). Le bilan de cette personne morale comprendra comme actif l'exploitation agricole et comme passif le « demi-intérêt indivis > de chaque frère, et ces mêmes articles entrent comme actif dans le compte individuel des frères.

Pour établir des sommations complètes de capital, il est donc nécessaire d'y introduire un grand nombre de per-

sonnes morales, car bien souvent ce ne sont que les personnes morales qui détiennent les droits complets des articles de richesse. Par exemple, les locomotives et les stations de chemins de fer sont possédées par des corporations et non par des individus. En fait, ces personnes morales — sociétés, corporations, trusts, municipalités, associations, et autres groupes analogues sont formées dans l'intention expresse de détenir de vastes aggrégations de richesse concrète et d'émietter leur propriété parmi un grand nombre de personnes réelles.

Si, donc, nous supposons un bilan établi de façon à comprendre le monde entier des personnes réelles et des personnes morales, avec des articles pour chacune d'elles pour chaque actif et pour chaque passif, en y comprenant même les jardins publics et les rues, les meubles domestiques, les personnes elles-mêmes et les autres possessions que d'ordinaire on ne fait pas entrer en compte, il est évident que nous obtiendrons, par la méthode des balances, un compte complet de la distribution de la valeur-capital parmi des personnes réelles ; et, par la méthode des couples, une liste complète des articles de richesse effective ainsi possédés. Sur cette liste, il n'y aura ni actions, ni obligations, ni hypothèques, ni billets, ni aucun autre droit partiel, mais uniquement de la terre, des édifices ou autres améliorations foncières, des marchandises et des personnes réelles. En d'autres termes, nous retrouvons de nouveau la proposition du chapitre m, à savoir que la richesse git sous la propriété et lui correspond.

Parmi les autres droits partiels concernant la richesse réelle, nous trouvons ce que l'on désigne sous le nom de « crédit », On a longuement discuté sur la nature du crédit. On s'est demandé si le crédit doit être regardé comme une

« portion de capital >'. On a soutenu que, au point de vue du marchand, le crédit est du capital parce qu'il permet à un homme d'affaires d'étendre ses affaires. Dans cette opinion, il est un capital, quoiqu'il soit un capital emprunté. Mac Leod place expressément le crédit dans la catégorie du capital. Le professeur J. Shield Nicholson dit que le crédit est une sorte de capital de revenu (l),mais que « rigoureusement et si l'on ne prend que le capital matériel (productif), celui-ci comprendrait un double compte des mêmes éléments ». Nous avons vu dans notre examen du comptecapital comment on parvient à éviter ce double compte. La portion du prétendu capital d'un individu, lorsque cette portion est empruntée, ne devrait nullement être portée sur ses livres comme étant son capital, puisqu'elle n'est que la manifestation de ce fait, à savoir que le capital total de la communauté qu'il possède en partie, est aussi possédé en partie par d'autres. D'ailleurs, le phénomène du crédit ne signifie ni plus ni moins qu'une forme spécifique de possession divise de richesse. Le crédit permet simplement à un homme, d'une manière temporaire, d'administrer plus de richesse ou de propriété qu'il n'en possède, c'est-à-dire une certaine portion de la richesse ou de la propriété des autres. Cela est dû généralement à l'opinion qu'il peut s'en servir d'une manière plus avantageuse que propriétaire réel luimême.

C'est donc une erreur capitale de regarder le crédit comme augmentant le capital de tout le montant de ce crédit. Indirectement, le crédit peut aboutir à un accroissement de capital, en stimulant le commerce et la production et en confiant l'administration du capital à des mains habiles et en donnant à sa propriété la forme la plus efficace ; mais le montant d'un accroissement de capital qui est ainsi produit indirectement n'a aucun rapport avec le montant du crédit lui-même. Si le capital est accru, le crédit ne consti-

(1) Palgrave, Dictionary of Political Ecoiwmy, voL I p. 45.2.

tue pas l'augmentation, mais il représente purement et simplement une propriété partielle dans le total définitif, après que tous les accroissements ont été ajoutés.

La grande confusion qui règne dans la législation et dans les écrits pourrait être évitée, si les deux méthodes de totaliser le capital étaient distinguées l'une de l'autre et si leurs relations mutuelles étaient reconnues. En matière d'impôts, les deux méthodes sont souvent confondues. Un des principaux problèmes d'une taxation réellement efficace, c'est de savoir de quelle manière on parvient à imposer toute la propriété une fois et aucune propriété plus d'une fois. Il existe deux solutions : l'une consiste à taxer le montant possédé par chaque personne réelle sur une liste qui exprime la méthode des balances ; dans cette méthode on recherche les propriétaires réels ou les propriétaires partiels de la richesse. L'autre consiste à taxer la richesse concrète effective sur une liste établie selon la méthode des couples ; dans cette méthode on recherche la richesse réelle possédée. Actuellement les deux méthodes sont souvent confondues. Les législateurs ne s'aperçoivent pas assez souvent que, d'après la première méthode, ou méthode du propriétaire (owner-method), les corporations ne devraient pas être imposées, car elles ne sont pas de véritables propriétaires ; et que, d'après la deuxième, ou méthode-richesse (wealth-method)^ les obligations, les actions, et les autres droits partiels à la richesse ne devraient pas être imposés, car ils sont suffisamment atteints, lorsque sont imposés les chemins de fer effectifs et l'autre richesse que ces titres représentent.

On ne prétend pas, bien entendu, qu'un système complet d'impôts puisse être élaboré simplement en choisissant une des deux formes d'impôt que nous venons d'indiquer. Nous voulons seulement montrer ici que la distinction entre

ces deux formes devrait être observée et que là, où l'une d'elle est appliquée, l'autre ne saurait être appliquée sans que l'impôt porte deux fois sur la même chose.

L'absence de distinction claire entre la méthode des balances et celle des couples se révèle sous la forme de statistiques fallacieuses du capital. Il a été dressé des statistiques de capital des chemins de fer dans lesquelles la valeur de toute la propriété des chemins de fer est obtenue en additionnant l'actif des chemins de fer, sans tenir compte du fait qu'une grande partie de cet actif consiste en actions et en obligations d'autres chemins de fer.

Nous devons donc distinguer soigneusement les deux méthodes pour la sommation du capital : — l'une, la méthode des balances, qui montre le capital comme possédé par différents individus, et l'autre, la méthode des couples, qui montre le capital comme consistant en différents instruments concrets. L'une se réfère au possesseur, l'autre à la chose possédée. Elles n'entrent pas en conflit, mais elles présentent les mêmes faits sous différents aspects.

D E Ll X 1 1 : ^I E l> A R T I E I e Revenu

Le revenu a déjà été défini comme un afflux (flow) durant une certaine période de temps, et non pas, comme le capital, comme un fonds (fund) à un certain moment précis, et il a été en outre défini comme consistant en services abstraits, et non, comme le capital, en richesse concrète (concrète wealth). Le revenu d'un instrument quelconque est donc l'afflux des services rendus par cet instrument. Le revenu d'une communauté est l'afflux total des services de tous les instruments de cette communauté. Le revenu d'un individu est l'afflux total des services qui lui sont fournis par sa propriété. Avant d'essayer d'étudier avec soin ou même de justifier cette définition, nous devons examiner les concepts erronés qui ont actuellement cours au sujet du revenu. Le présent chapitre sera consacré tout entieç à cet examen.

On n'exagère rien en disant que, de nos jours, l'opinion économique sur cette importante matière est déplorablement confuse et pleine de contradiction. Bien des écrivains négligent d'établir une définition, quelle qu'elle soit d'ailleurs, soit qu'ils trouvent la tâche trop ardue, soit que le concept leur paraisse trop clair pour avoir besoin d'être défini. Et ceux qui cherchent résolument à atteindre un concept fécond du revenu n'y réussissent pas facilement ; et il arrive fréquemment que des auteurs avouent leur mécontentement au sujet des résultats atteints. ^

Les définitions que l'on donne sont, en général, vaguesjl) 1 Leurs auteurs, qui sont souvent des hommes capables et distingués, et qui ont une conscience claire des difficultés inhérentes à cette matière, semblent vouloir se réfugier dans une phraséologie obscure et ambiguë (2). Si on ne sentait pas instinctivement qu'il y a un concept précis du revenu, les échecs répétés que l'on a dû subir lorsqu'il s'est agi de formuler ce concept, nous auraient amenés à conclure qu'on ne saurait donner de ce concept une définition exacte et rigoureuse, et que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est encore de renoncer à cette recherche comme à une chose futile. Kleinwaechter, qui écrivit un livre spécialement consacré à ce sujet, prend résolument cette détermination. Il affirme qu'il n'existe pas de concept utile du revenu (3). Son idée est que, à l'origine, les marchands

(1) Pour connaître tout un groupe de définitions contradictoires, voir l'appendice au chap. vu, § 1.

(2) Par exemple, F. -Y. Edgeworth, ddiTisle Dictionary of Political Econoniy de Palgrave (art. : Incoine, vol. II, p. 374) : « Le revenu peut être défini comme la richesse, mesurée en monnaie, qui est à la disposition d'un individu ou d'une communauté par chaque année ou par chaque autre unité de temps. » (Les mots soulignés l'ont été par l'auteur du présent livre). Cette formule est adoptée par N.-G. PiERSON, Principles of Economies, Londres (Macmillan), 1902, p. 76.

(3) Das Einkommen und seine Verteilung, Leipzig, 1896, p. 11.

essayaient de se rendre compte de leurs transactions en comptant l'argent qu'ils recevaient et celui qu'ils déboursaient, et que, à la suite de cela, prit naissance la notion « fallacieuse » (illusory) que la situation économique complète d'un individu ou d'une maison de commerce pouvait être exprimée par un calcul de ce genre. Il fait remarquer qu'on ne pouvait obtenir un état complet en notant purement et simplement les entrées et les sorties de monnaie, mais que cet état devrait comprendre également les entrées et les sorties de toute autre sorte de richesse (1). Une mention complète, affirme-t-il, peut seule embrasser tout ce domaine. Ce que l'on désigne sous le nom de statistique de revenu, soutient-il encore, n'est tout simplement qu'un pis-aller, lorsqu'il s'agit de tenir un compte de ce genre (2).

Mais pourquoi nierait-on la possibilité d'un concept du revenu en se basant sur ce qu'il ne nous donne pas une idée « complète » de la situation économique d'un individu? Si l'on s'attache au même motif, on peut aussi nier la possibilité d'un concept du capital.

Une bonne définition doit toujours remplir deux conditions : elle doit être utile à l'analyse scientifique, et elle doit être d'accord avec l'usage populaire et instinctif. Nous allons voir que les définitions que Ton donne habituellement du revenu pèchent j)ar écart de l'une de ces conditions ou même de toutes les deux. Beaucoup négligent de se livrer à uii" analyse scientifique et commettent^ l'erreur de compter deux Jois la même chose ; d'autres confondent le revenu et le capital, en même temps que presque tous négli^ent^de se mettre en harmonie avec l'usage

(1) Dos Einkommen und seine Verteilung, p. 14.

(2) L'auteur du présent ouvrage a lui-même, à un certain moment, exprimé de semblables doutes (Economie Journal, décembre 1896, pp. 553, 554). Les conclusions exposées ici ont été atteintes à l'aide des critiques de Cannan et d'EncEwoRTH. Ces critiques ont d'abord été esquissées dans Sensés of Capital {Economie Journal, juin 1897) et dans The Rôle of Capital in Economie Theory [Economie Journal, décembre 1897).

populaire en faisant du revenu une chose plus grande ou plus^ petite que ne Fjxige le^plus simple bon sens.

Gomme la plupart des notions familières, la notion de revenu semble, à celui qui n'est pas initié, assez claire pour se passer de définition. Mais les pièges que l'on ne voit pas sont par là même les plus dangereux. Nous allons en indiquer quelques-uns, en critiquant non pas les définitions spécifiques de certains auteurs, mais les concepts généraux <ie revenu que le lecteur a sans doate acquis d'une manière plus ou moins inconsciente.

Parmi les concepts de revenu, le plus répandu est celui de« revenu-monnaie » (mojiey-incomej.he « revenu-monnaie» d'un homme d'affaires signifie pour lui les recettes en monnaie de son commerce, moins les dépenses en monnaie néces7 saires pour les obtenir. Lorsqu'on l'applique à des affaires commerciales, ce concept est à peu près exact, et, en fait, il coïncide, dans un cas spécial, avec le concept de revenu que nous avons adopté ; car les services que le capital d'un homme d'affaires lui fournit habituellement consistent exclusivement à lui procurer de la monnaie, et les desservices qu'il lui cause consistent à lui prendre de la monnaie. Ainsi la valeur nette de ses services pour lui, ou différence entre la valeur des services et celle des desservices, est simplemenl Ja différence entre la monnaie qui lui est apportée et la monnaie qui lui est enlevée par son commerce.

Mais, tandis que le concept de « revenu-monnaie » est <îorrect en tant qu'il en est ainsi, il est cepeiidant loin d'épui- ser le concept complet de revenu^ Dès que nous sortons du ■domaine commercial, nous nous trouvons en présence de I cas où les recettes-monnaie (money-receipts) ne sont évi- -demment qu'une partie de toutes les recettes et où les dé- ' penses-monnaie (money-costs) ne sont qu'une partie de

toutes les dépenses. Dans les communautés primitives, et même dans les communautés organisées sur un grand pied, le revenu d'un grand nombre de personnes consiste en partie en acquisitions de biens autres que la monnaie. Le clergyman reçoit, outre son salaire, l'usage d'une cure ; et les domestiques reçoivent, en outre de leurs gages, le logement et la nourriture. De plus, de nombreux biens considérés comme constituant un revenu, ne sont nullement acquis par voie d'échange, mais produits par l'individu lui-même. Il est ordinairement admis que le revenu d'un agriculteur comprend non seulement l'argent qu'il gagne par vente et ,^ par échange, mais ce qu'il obtient « en nature », — c'est-à- * J ' dire les produits de sa terre consommés par sa propre famille.

Sur l'autre page du grand livre se trouvent bien des dépenses qui ne se présentent pas sous forme de monnaie ; ce sont, par exemple, les dépenses de marchandises et de travail dans l'œuvre d'acquisition. Les récoltes de l'agriculteur lui coûtent du travail aussi bien que des salaires. De plus, il peut ne pas payer en argent ses semences et ses engrais, mais, à la place, employer pour ceux-ci certains produits de sa terre.

En même temps que l'existence reconnue de recettes et de dépenses non monétaires constitue en elle-même une preuve suffisante de l'inexactitude de l'idée de revenumonnaie, on objecte que le revenu-monnaie lui-même existe, en tant qu'il a une existence, uniquement pour acheter d'autres biens. Les gages du travailleur ne sont pas ses « gages réels », mais le moyen de les obtenir. Il transforme, ses gages-monnaie^^ ahrnents^ vêtements,^ habitation et autres usages. Ceux-ci, et non l' argent qui les^acliète^congr tituent son revenu réel. Si nous admettons cela, nous sommes conduits du revenu-monnaie à un autre concept très commun dans la littérature économique, mais encore incomplet, à savoir, le « revenu réel » (real-income).

Le « revenu réel » a été défini de diverses façons, et^ comme revenu en général, il n'est souvent pas défini du tout. En tant qu'il a un sens admis et reconnu, peut-être peut-il être exprimé par les mots « marchandises et services dont on peut jouir ». Ce concept est certainement plus juste que celui de revenu-monnaie ; car îT comprend les élémenTs supplémentaires qui manquent sous la désignation de revenu-monnaie, tels que l'usage d'une cure pour le clergyman, le logement et la nourriture d'un domestique, et les produits destinés à la propre consommation de l'agriculteur. Ce concept est aussi moins superficiel que celui de revenu-monnaie, car on y reconnaît que la monnaie n'est qu'un intermédiaire, et on cherche à découvrir les éléments réels en vue desquels existe ce revenu-monnaie.

Mais cette définition est erronée sur deux points particuliers : d'abord, au lieu de faire consister le revenu sim-^ plement et logiquement en un seul élément, à savoir, les services, on essaye d'y faire entrer, avec cet élément, un élément totalement impropre, celui de marchandises ; et^ en second lieu, cette définition se restreint elle-même auxL^ éléments dont on peut jouir (enjouable) ; car, quoique les éléments dont on peut jouir soient, en dernière analyse, le revenu final d'une société ou d'un individu, le fait qu'ils le sont devrait constituer la fin et non le commencement de nos raisonnements. Passons donc en revue ces deux erreursen les prenant dajis leur ordre.

Que les deux éléments — « marchandises » et « services ^ — constituent un composé hétérogène, c'est ce qui résulte évidemment du fait que l'un est de la richesse concrète, tandis que l'autre n'est qu'un usage abstrait de cette richesse. Pour réaliser l'homogénéité, nous pourrions exclure entièrement les usages et confiner ( le revenu « dans des marchandises concrètes ; ou encore, nous pourrions ex-

dure totalement les marchandises et restreindre le terme aux seuls usages. Cette dernière alternative, qui est la solution proposée dans le présent ouvrage, ne semble pas s'être présentée à l'esprit de ceux qui ont écrit sur cette matière. La première alternative est tout à fait inacceptable et elle a été rejetée instinctivement. Au lieu de l'une ou l'autre de ces alternatives, la marche qui a été effectivement suivie, a été le pis-aller éclectique qui consiste à y comprendre certaines marchandises et les services ou usages des autres, et même quelquefois les marchandises et les usages de ces mêmes marchandises. Le choix des marchandises que l'on doit y comprendre est tombé d'ordinaire sur les variétés les moins durables, telles que les aliments, le combustible et le vêtement, tandis que les objets dont on y a compris l'usage ont été les instruments •durables, tels que les maisons d'habitation. Lorsqu'il s'agit de types intermédiaires, tels que les voitures, le mobilier et les instruments de musique, aucune règle fixe n'a, semble-t-il, été observée. Quelques économistes sont portés à considérer un piano nouvellement acquis comme une portion de revenu réel, d'autres sont portés à considérer la musique qui vient de ce piano comme le revenu réel, tandis que d'autres encore considèrent, selon toute apparence, à la fois le piano et sa musique comme du revenu réel. Evidemment un tel assemblage disparate d'éléments choisis arbitrairement est incapable de nous fournir une théorie du revenu qui soit à la fois appropriée, solide et logique.

La seule véritable méthode à notre point de vue, c'est de regarder uniformément comme revenu le service d'une habitation pour son propriétaire (abri ou loyer en argent) le service d'un piano" (musique) et le service des aliments

(nourriture) ; et d'exclure également, d'une manière tout •aussi uniforme, de la catégorie du revenu l'habitation, le piano et même les aliments. Toutea ces choses sont du ca^i- ■taï et non du revenuj et à l'instant même où nous faisons entrer cette richesse concrète dans la catégorie du revenu^ nous commençons par là-même à confondre le capital etj^e revenu. La maison nouvellement achetée ou nouvellement construiten^st^as un élément du revenu, mais un élément du^ capital. Le revenu jiejait son a^g^^arition qu'ensuite, dans les gerviceg^^te la maison fournit à son propriétgire — dansJVabri qu'elle lui procure pendant les années suivantes, ou dans le lover en monnaie ^u'iLen retire. De la même manière, le piano nouvellement acquis et la miche de pain ne sont pas un revenu, mais un capital. Leur revenu vient plus tard sous forme de musique et de nourriture.

On n'a jamais expliqué pourquoi le pain qui dure peu de temps doit être traité autrement que l'habitation qui dure longtemps. L'usage du pain est tout aussi distinct du pain que l'usage de la maison est distinct de la maison. La diiïérence entre le cas du pain et celui de la maison est purement une différence de degré. Les usages du pain suivent son acquisition d'une manière presque instantanée, tandis que les usages de l'habitation ne sont complètement épuisés que de longues années après que l'habitation a été acquise. De cette différence au point de vue du temps provient une différence correspondante au point de vue de la valeur. La valeur de l'usage du pain est pratiquement identique à la valeur du pain. Un homme consentira à payer aujourd'hui dix cents pour un pain, s'il croit que son usage (consommation) demain vaudra dix cents. Cependant la valeur de l'habitation sera moindre que la valeur des usages qu'on en attend, étant donné que ces usages se prolongent dans un avenir très reculé. Si l'on s'attend à ce que la maison dure cinquante ans, et que l'abri qu'elle fournit vaille LOOO $ par an, ces 50.000 $ d'abri ne vaudront nullement 50.000 $ d'avance, mais seulement peut-être 15.000 |.

Cette valeur « capitalisée » des usages qu'on attend de la maison sera la valeur de la maison. En un mot, le pain et ses usages sont, en fait, contemporains et égaux en valeur, tandis que la maison et ses usages diffèrent considérablement dans l'une et l'autre de ces circonstances. Par conséquent, les économistes n'ont pas cru qu'il valût la peine d'établir une distinction entre le pain et ses usages ; tandis qu'ils ne pouvaient guère se dispenser d'en établir une entre la maison et ses usages.

Mais en matière scientifique, les distinctions sont inexorables et leur violation se paye toujours. On peut dire en toute vérité que si les économistes avaient été assez scrupuleux pour distinguer un pain de ses usages, ils auraient évité la plus grande partie de l'obseurité qui a pendant si longtemps enveloppé la théorie du revenu. Ayant une fois choisi comme élément du revenu les aliments, au lieu de choisir leur usage, les économistes ont continué à agir de même, lorsqu'il s'est agi de vêtements et d'autres marchandises de peu de durée. Naturellemnt, ils n'ont pas su à quel moment ils devaient cesser d'appeler l'instrument concret un revenu et où ils devaient commencer au contraire à appeler son usage un revenu. Dans leur hésitation, ils ont quelquefois fini par y comprendre les deux. En agissant ainsi, ils ont commis l'erreur de compter deux fois la même chose. Ils n'échappent à cette erreur que dans le cas où il s'agit d'instruments de très longue durée, tels que la maison, et d'instruments de très courte durée, tels que le pain. Que la maison ne soit pas un revenu, c'est ce qui est trop évident pour qu'on puisse la regarder comme étant un revenu, et, quant au pain, un de ses deux éléments — son usage — est complètement laissé de côté. Mais on sent très bien que des types intermédiaires, comme le piano, ont autant de droit à être appelés un revenu, lorsqu'ils sont acquis, que le pain, et on sent aussi que leurs services ont autant de droits à être appelés revenu qu'en ont les services de la maison. Tous les deux par conséquent sont regardés

comme un revenu. Mais un piano estimé 500 $ est ainsi estimé, parce que cette somme est la valeur capitalisée des usages futurs qu'on en attend, qui sont, par exemple, de 600 S répartis sur toute la durée de l'instrument. Par conséquent, si, lorsque le piano vient d'être acheté, il est porté comme revenu jusqu'à concurrence de 500 $ et que, ensuite, plus tard, les services subséquents qu'il rend à son propriétaire soient aussi comptés comme revenu jusqu'à concurrence de 600 $, il est clair que la même chose aura été comptée deux fois (quoique successivement).

Cependant cette erreur, sous une forme ou sous une autre, est fréquemment commise: C'est effectivement de cette manière que Cannan (1) et d'autres économistes regardent les « épargnes » comme revenu durant l'année pendant laquelle elles ont été amassées, quoique l'intérêt de ces épargnes soit compté comme revenu durant les années suivantes. La nature de cette erreur apparaîtra, dès que nous passerons de la monnaie à d'autres instruments. Si un homme épargne de l'argent et achète une automobile, c'est évidemment compter deux fois la même chose que d'appeler l'automobile ainsi acquise « revenu réel » et de comprendre ensuite ses usages subséquents dans le revenu réel des années suivantes. La durée de l'instrument importe peu : il y a toujours double emploi à comprendre dans le revenu l'instrument et ses usages. Les épargnes peuvent être placées en terre ou en friandises. Le seul revenu véritable consiste en l'usage de la terre ou des friandises. Y joindre encore la valeur de la terre ou celle des friandises, c'est compter comme revenu la capitalisation de ce même revenu.

(1) Elementary Political Economy, Londres, 1888, pp. 58, 59. L'erreur qui consiste à comprendre les épargnes dans le revenu sera traitée tout au long au chap. xiv. Le lecteur qui est d'avis que les épargnes doivent être regardées comme du revenu est prié de suspendre son jugement jusqu'à ce qu'il ait fini de lire le chap. xiv.

Des économistes ont vu plus ou moins clairement le piège du double emploi (double counting)^ mais ils n'en ont pas vu la cause. Ils ont donc essayé de l'éviter, non en excluant toutes les marchandises du concept de revenu et en restreignant ce concept aux services, mais en excluant spécifiquement du revenu certains groupes de marchandises. Naturellement, ils se sont trouvés embarrassés, lorsqu'il s'est agi de formuler un principe logique et satisfaisant pour justifier cette exclusion. Quelques-uns d'entre eux se bornent à dire que toutes les acquisitions « considérables )) et « non habituelles » ne doivent pas être comprises dans le revenu et que, seules, les marchandises qui viennent en la possession de l'homme sous forme d'un courant « régulier » doivent être désignées sous le nom de revenu. Ce pis-aller a été en faveur surtout parmi les économistes allemands. Il est certain qu'il a l'avantage d'exclure du revenu certains éléments évidemment impropres, tels que les legs et les dons d'une valeur considérable. Il est clair que lorsqu'un millionnaire dont il a été beaucoup parlé dans ces derniers temps, hérita de soixantedix millions, cette somme ne constitua pas son revenu pour l'année dans le cours de laquelle il la reçut, mais qu'elle constitua uniquement le principal ou capital dont il retira un revenu pendant les années suivantes. Mais la raison pour laquelle cette fortune ainsi soudainement acquise ne saurait être désignée sous le nom de revenu n'est ni dans l'étendue de cette fortune, ni dans le fait de sa soudaineté, mais uniquement dans le fait qu'elle consiste en droits à une richesse concrète, — usines, navires, chemins de fer, et maisons d'habitation. Toutes ces choses ne sont en aucun cas du revenu, mais elles fournissent du revenu au moyen de leurs usages futurs. II est oiseux de dire que le

revenu est « régulier », puisque nous savons tous qu'il est irrégulier.

Une autre tentative qui se rapproche beaucoup de la précédente et qui est faite en vue d'éviter les difficultés du double emploi et de la confusion du capital et du revenu consiste à spécifier non pas que le revenu doit d'une façon vague être « régulier », mais qu'il doit avoir pour particularité de ne pas altérer le capital qui le fournit (1). Une telle définition a le mérite de rattacher le revenu au capital comme à sa source, mais elle ne fait q^^e transporter le prétendu attribut d'uniformité du revenu luimême au capital qui lui a donné naissance. En fait, il est rare que le revenu afflue (fiows) uniformément ou que le <>apital reste à un niveau ooaistant. Vouloir qu'une semblable uniformité constitu-e nécessairem'ent une marque distinctive du revenu, c'est définir non le revenu irrégulier qui existe en réalité, mais un type idéal, créé tout exprès pour servir de terme de -comparaison. On ne saurait nier que Ile mot « revenu » est parfois employé pour désigner un type idéal de ce genre, au lieu 4e désigner 1« revenu réel ; et nous-même nous suivrons cet usage en tant que nous désignerons un semblable idéal sous le nom de « revenu type » (standard income). Le point sur lequel no'BïS insisterons, c'est qu'un tel revenu typ-e n'est i^-as «t ne doit pas être confondu avec le revenu réel qu'un homme retire de son eapital. Le revenu type est simplement le revenu qu'il obtiendrait, s'il voulait conserver son capital sans altération et sans augmentation. Si un homme a fait emploi de son capital sous la forme d'une maison qui lui rapporte une rente, cette rente réelle, moins les dépensess réelles pour les réparations, les impôts, etc., représente ie revenu de eette maison, alors même que la maison aurait diminué de valeur. Ce revenu idéal, ou revenu type,

(1) Cette spécification est le caractère distinctif de Hermann, de ScHMOLLER et d'un grand nombre d'autres auteurs. Cpr. Kleiîs'- WAE'CErTER, Dos Einkommen uud seine Verteilung, pp. 22-2'3.

qu€ produirait la maison sans dépréciation, sera quelquefois moins élevé que le revenu réel, la différence étant représentée par c^ que Ton appelle amortissement.

Ce n'est pas ici le lieu de discuter la question relative à l'amortissement, ni les rapports qui existent entre le revenu type et le revenu réel. Ces matières seront examinées tout au long au chapitre xiv. Nous nous occupons maintenant du revenu réel et non du revenu idéal ; quant à l'usage populaire, il accepte l'emploi du mot « revenu » dans un seas tout aussi Lien que dans l'autre, quoique ce soit habituellement avec Lien peu d'intelligent discernement entre les deux. Par exemple, une annuité viagère d'une compagnie d'assurance, ou une pension d'un gouvernement sont universellement regardés comme un « revenu ». Cependant ce revenu empiète sur le capital qui le produit, le dévorant année par année, jusqu'à ce que, à la fin de la période fixée, il l'ait entièrement épuisé. Supposons que l'annuité soit de 1.000 S par an pendant vingt ans. Si l'on suppute l'intérêt à cÎTiq pour cent, une telle annuité vaut, d'après les tables deealcul, 12.462 $.. C'est-à-dire que le rentier pourrait vendre son annuité, sur la base d'un intérêt à cinq pour cent, pour 12.462 $ en argent comptant. Mais ces 12.462 $, s'ils étaient placés à cinq pour cent, rapporteraient, sans entamer le capital, non pas 1000 $ par an, mais seulement >623.$ 10 cents. Si donc il obtient 1.000 $, il empiète sur son capital, pendant la première année, de 376 $ 90 cents. Cependant, nous considérons ce rentier, et cela à juste titre, comme ayant un revenu i^rai annuel de 1.000 $.

S'il était vrai que le revenu ne peut jamais empiéter s,ur le capital, nous ne pourrions pas considérer les salaires d'un travailleur comme un revenu, sans en avoir déduit tout d'ai)ord une prime (premium), ou fonds d'amortissement (sinking jiind), suffisante pour assurer la continuation de ce revenu après la disparition du travailleur par suite de son décès. Si le rentier ou le travailleur devaient effectwement mettire de côté une pareille somme aanuelie

136 DEUXiÈiME PARTIE. — LE REVENU

pour conserver intacte la valeur du capital, il serait parfaitement juste de considérer comme revenu la somme nette et non la somme brute. Le rentier de 1000 S qui verse annuellement 376 $ 90 cents au fonds d'amortissement, ne touche annuellement que 623 S 10 cents, et non 1.000 $, comme revenu, et le travailleur qui paye une prime d'assurance réduit son revenu de toute la valeur de cette prime. Il y a certainement une différence entre le cas où ces fonds d'amortissement >), ou « primes » sont effectivement mis de côté, et le cas où ils sont simplement calculés. Calculer ce que l'on devrait épargner afin de conserver le capital, n'est pas du tout épargner, et une définition du revenu qui est basée sur un calcul idéal, au lieu d'être basée sur un payement réel, est inexacte dans cette même mesure.

Nous venons de voir à quel point la funeste inclusion de la richesse concrète à côté de services abstraits comme partie du revenu a fait tomber les économistes dans deux erreurs : l'.une est la confusion du capital avec le revenu, et l'autre est l'erreur du double emploi. Nous allons maintenant considérer l'autre méprise dans le concept ordinairëdu revenu réel, à savoir, la méprise due à l'inutile restrictjorj. introduite par le terme « dont on peut jouir » (enjoyahle). Le revenu réel, nous l'avons dit, consiste en « marchandises et services dont on peut jouir ». Nous avons ainsi réussi, dans une large mesure, à éliminer de cette formule les « marchandises » ; nous allons maintenant poursuivre en faisant voir que nous pouvons aussi^liminer les mois. « dont on pejut jouir » et.il nous restera alors la formule réduite à sa plus simple expression : Le revenu consiste en services.

Il est hors de doute que, lorsque^ious assemblons tous les éléments qui vont constituer le revenu total d'une com-

munauté ou d'un individu, et que nous déduisons tous les éléments négatifs, ou dépenses (outgoesj, nous constatons qu'il ne reste alors que les seuls services dont on peut jouir. Mais les divers éléments qui sont ainsi associés — le revenu des usines, des mines, des exploitations agricoles, et des autres instruments ou groupes d'instruments — ne conj; sistent pa5 tous en services dont on peut jouir^a plupart d'entre eux consistent en services intermédiaires, qui préparent les services dont on peut jouir. Quant à savoir comment ces services intermédiaires disparaissent de la sommation finale, c'est ce qui formera le sujet d'un chapitre ultérieur. Pour le moment, nous ne nous occupons qu'à faire voir que tout concept adéquat du revenu doit faire une place à ces services intermédiaires, c'est-à-dire au revenu produit par une usine ou par une banque aussi bien qu'à celui qui est produit par une maison d'habitation ou par un yacht de plaisance. Nous avons déjà eu l'occasion de mqn^ trer l'inexactitude du concept de revenu qui restreint le revenu à la production en monnaie ; il nous faut maintenant montrer l'inexactitude du concept qui est à l'extrême opposé et qui ne tient nullement compte du revenu en^ monnaie. Ayant trouvé que le a revenu en monnaie » est insuffisant pour le but qu'ils se proposent, les économistes ont eu l'idée du « revenu réel ». Mais en faisant consister le revenu réel en éléments « dont on peut jouir », ils ont exclu parlà-même entièrement le revenu en monnaie. Quelquesuns d'entre eux conservent, d'une manière plus ou moins avouée, les deux concepts, mais ils ne montrent pas comment on peut les coordonner, ni comment on peut les comprendre tous les deux sous un concept de revenu plus général. Dans leur esprit, les deux concepts paraissent être totalement disjoints, si ce n'est que, d'une manière partielle et incomplète, ils regardent le revenu réel comme étant celui pour lequel est dépensé le revenu en monnaie.

Les concepts ordinaires de revenu ont le défaut de n'être pas conformes à un plan de quelque consistance, quel qu'il soit. En conséquence, parmi d'autres distinctions inutiles, se trouvent celles qui ont été établies entre le revenu social et le revenu individuel.

On désigne b.abituellernen^sousJ^e nom de revenu social le « produit net » de la société, et on entend par là nûJi la différence nette entre les^rvioes^t les desservices, mais aussi les marchandises. Aucune méthode véritablement con^ séquente de compter ce produit net n'a été exposée. Il est cld'w qui' nous ne pouvons pas y comprendre tousJes^pjDOduit^ Quelques-uas ne sont, d'une manière trop évidente^ que du capital nouveau, comme les chemins de fer nouvellement construits, les navires à vapeur, les tunnels, les ponts et les édifices, et ils ne sauraient être^omptés^en général dans la catégorie du revenu sociaJL ^'autres produits -doir vent être omispour éviter le doul)le emploi dans^nctre calcul. Si nous devions y comprendre la récolite de blé de l'agriculteur, la farine du meunier et le pain du boulanger, nous compterions ainsi la même chose trois fois — une fois pour chacune des trois manipulations successives. Certains économistes ont cherché à éviter cette répétition soit en excluant la production et la consommation de la matière première, soit, si celles-ci y sont comprises, en n'y comprenant pas la valeur entière du produit fini, mais seulement l'augmentation de valeur de la matière première.

« Nous devons avoir soin de ne pas compter la même chose deux foiSu .Si nous avons compté tun tapis pour, toute sa valeur, nous avons déjà compté la valeur du fil et du travail qui ont été employés à le faire et il ne faut pas les compter de nouveau. Mais, si le tapis est nettoyé par des domestiques ou par le dégraisseur, la valeur du travail dépensé à le nettoyer doit être comptée séparément, car, autre-

naent, les résultais de ce travail seraient totalement omis dans l'iaven taire des marchandises et des utilités récemment produites qui constituent le revenu réel du pays (1). »

Ces réserves sont parfaitement justifiées ; mais elles ne nous fournissent aucun moyen général d'éviter le double emploi. Par exemple, le combustible et le travail doiventils être déduits de la même façon que la matière première? Quelques auteurs sont allés jusqu'à prétendre que, de même que le coût de la nourriture des animaux de travail doit être déduite delà valeur du travail qu'ils font, de même le coût de l'entretien des travailleurs doit être déduit de la valeur de leur produit (2). Si cette manière de voir était exacte, il semblerait que le travailleur ne pourrait en aucune façon participer à la distribution du revenu social, puisque tout ce qui lui en revient est déduit !

Une question analogue se pose en ce qui concerne les déductions dans le cas souvent cité où une profession est plus désagréable ou plus fatigante qu'une autre. Faut-il ■opérer une déduction dans le revenu du bourreau, par exemple, pour que son revenu net devienne égal au revenu net d^une profession plus enviable ?

"Lorsque le revenu social est désigné sous le nom de

« produit ne^ )>. la même question se pose, que nous avons déjà rencontrée au sujet du revenu individuel, à savoir si Pon entend par « produit » la richesse concrète ou les seryices^^^uj.'une et^l'autredejces choses. Dans notre théorie nous optons pour les services, mais dans les concepts habituels on adoptela richesse, ou à la fois la richesse et les services. •Conformément à ces concepts, une partie du revenu de la société consiste en richesse nouvelle, telle que les usines,

(1) Majishall, Principes d'économie politique (trad. franc, de MM. Sauvaire-Jourdan et Bouyssy, Paris,, 1907-1909, vol. I, p. 198).

(2) V. « Report of Committee on a Common Measure of Value in Direct Taxation », Report of British A^soaiation for Advancement of Science, 1878, p. 2*20.

les navires et les maisons d'habitation, tandis que les services de ces créations nouvelles figurent comme revenu dans les années suivantes. Nous avons déjà fait observer que compter une nouvelle maison d'habitation ou un nouveau piano comme revenu dans l'année en cours, et s'en servir comme revenu pendant les années suivantes, constitue une sorte de double emploi, aussi bien qu'une confusion du capital et du revenu. L'une et l'autre de ces erreurs se trouve répétée dans tout concept de revenu social qui comprend à la fois des additions à la richesse du monde et le revenu que cette même richesse produit dans la suite.

Dès qu'on s'est engagé dans un mauvais chemin, il arrive presque inévitablement qu'on s'égare de plus en plus à mesure que l'on avance. Des économistes, ayant choisi comme point de départ une idée fausse du revenu, se sont naturelle- m ment aperçus que cette idée cadrait si mal avec le but qu'ils'^ se proposaient que, dans chaque problème auquel il sessayaient d'en faire l'application, une interprétation- spéciale ou une certaine modification devenaient nécessaires, jusqu'à ce que, au lieu de n'avoir affaire qu'à un seul concept, ils avaient affaire à tout un assortiment de concepts (1), Ils se sont vus forcés non seulement de dissocier le revenumonnaie et le revenu réel, mais encore de dissocier le revenu de l'individu et le revenu de la société. Lorsqu'il sera entendu que l'entière et seule contribution au courant de revenu que peut produire un instrument donné consiste en les services que rend cet instrument, on se rendra compte que tous les moyens subsidiaires de revenu ne sont autre chose que des revenus d'instruments particuliers ou de

(1) Le lecteur qui tient à les étudier en détail trouvera toute unecollection de définitions dans l'appendice au chap. vu.

groupes d'instruments. Si l'instrument en question est une voiture de maître, les services qu'il fournit, comme événements désirables pour le propriétaire, consistent à le transporter d'un lieu à un autre. Ces services constituent le revenu primaire ou naturel. Si l'instrument est une voiture publique, les services qu'il fournit, comme événements désirables pour son propriétaire consistent en le payement des transports. Ces services constituent un revenu-monnaie. Si le groupe d'instruments est l'entier groupe d'instruments constituant l'entier capital d'une communauté, le total net de leurs services et desservices est l'entier revenu de la communauté. Ce revenu est un revenu social. Si le groupe est l'entière propriété d'un individu — les droits complets ou partiels qu'il possède dans ces instruments, — le total net des services et desservices auxquels il a ainsi droit constitue son revenu. Ce revenu est un revenu individuel.

En matière scientifique, la pierre de touche d'une définition, c'est son adaptabilité à l'analyse. Si on les soumet à cette épreuve, aucun des concepts de revenu qui ont cours et que nous avons passés en revue ne peut être regardé comme adéquat. En effet, nous avons vu qu'ils donnent lieu à une confusion du capital et du revenu et à un double emploi. Une épreuve secondaire, c'est qu'une bonne définition du revenu devrait aussi s'adapter aux vagues notions de revenu que nous trouvons toutes faites dans le monde des affaires et de la comptabilité, ou plutôt devrait donner un contour parfaitement déterminé à ces mêmes notions.

En ce qui concerne notre concept de revenu, comme consistant uniquement en services, nous allons nous efforcer de montrer qu'il comprend le concept de « revenumonnaie » du teneur de livres du commerce ; qu'il a môme

(1) Il ne faut jamais perdre de vue que le revenu n'est pas la monnaie elle-même, qui est une marchandise concrète, mais ce que procure la monnaie, c'est-à-dire un service abstrait.

extension que les notions populaires de revenu, contenant tout ce que ces notions contiennent et excluant tout ce qu'elles excluent ; qu'il laisse place à l'usage de calculer les fonds d'amortissement (sinking fimds) et qu'il justifie l'expression « vivre au delà de son revenu » ; qu'il évite automatiquement le double emploi et sans qu'il soit besoin d'exercer son jugement dans chaque cas spéeiat ; qu'il fait du capital et du revenu deux choses strictement corrélatives, mais qui ne courent jamais le risque d'être confondues ; et enfin, ce qui n'est pas le moindre avantage, qu'il se prête immédiatement à l'analyse économique et qu'il sert de fondement à une théorie de l'intérêt.

Le concept de revenu que nous allons élaborer est semblable à plusieurs autres qui ont déjà été mis eii avant par d'^autres auteurs. Il est à peu près identique à celui de Edwin Cannan (1), il est en harmonie avec ce que le professeur Marshall (2) appelle 1' « usage » (iisance) de la richesse et avec les concepts psychologiques de revenu dans Economies du Président Hadley (3), dans Economie Principles du professeur Flux (4), et dans Principles of Economies du professeur Fetter (5). Enfin elle est en harmonie plus étroite qu'on serait porté à le supposer à première vue avec la signification étymologique et populaire du mot revenu. Le revenu d'une source quelconque est ce qui provient de cette source. Le revenu d'un capital est ce que ce capital rapporte à son propriétaire, quelle que soit la forme du bénéfice rapporté. Si le capital sert à rapporter.de l'argent, le

(1) Cpr. History of the Theory of Production and Distribution ; Elementary Political Economy et What is Capital? {Economie Journal, 1897).

f2) Cpr. Principes d'économie politique (trad. franc, déjà citée, vol. I, p. 149). Une partie de ee passage est cité dans l'appendice, au chap. vu. Cpr. aussi Carver, Distribution of Wealth (New- York, Macmillan, 1904), p. 123.

{3) Chap. I.

revenu est du « revenu-monnaie ». S'il sert à donner des récoltes ou produits, comme une exploitation agricole qu'on fait valoir soi-même, le revenu est d'une autre forme. S'il sert à procurer des avantages dont on peut jouir, comme le fait une maison d'habitation, le revenu apparaît encore sous une forme différente. Mais, dans tous les cas, le fait essentiel, c'est que le capital exécute le service — accomplisse quelque chose que l'on désire.

Comme dans cet usage le revenu comprend tout le revenu-monnaie, on ne saurait prétendre que ce même usage est en conflit avec l'usage commercial. Ceux qui ne réfléchissent pas pourraient objecter qu'en comprenant des éléments non monétaires, il comprend trop : mais un grand nombre d'éléments non monétaires — quelquefois tous — produits par le capital sont reconnus comme revenu par des économistes, aussi bien d'ailleurs que par les hommes d'affaires qui ont étudié cette matière avec soin. Un homme d'affaires qui avait acheté un yacht' faisait remarquer : « C'est là un bon placement et je touche mes dividendes chaque samedi dans l'après-midi, quand je m'en sers pour faire une promenade. >> Et l'auteur n'a jamais eu de difficulté à convaincre d'autres hommes d'affaires de la légitimité d'un tel usage. En fait, si l'on n'avait en vue une jouissance, le revenu-monnaie lui-même n'aurait ni existence ni sens. Une maison d'habitation ne pourrait jamais rapporter une rente en monnaie au propriétaire, si elle ne fournissait pas aussi un abri au locataire, et même au point de vue du propriétaire la réception de la monnaie n'intervient que comme intermédiaire pour le payement de sa propre rente et des autres dépenses de la vie, en d'autres termes, la monnaie n'intervient que pour assurer son revenu dont il peut jouir.

Le revenu est donc un concept très général. Il consiste en services rendus par le capital. Nous avons vu que sous le mot revenu sont compris plusieurs concepts spéciaux : revenu social, revenu individuel, revenu en monnaie, revenu

naturel et revenu dont on peut jouir. Nous verrons bientôt que le revenu net de la société ou d'un individu consiste entièrement en revenu dont on peut jouir. Cela provient de ce que les éléments de revenu qui ne procurent aucune jouissance, comme, par exemple, le revenu-monnaie, sont tous exactement compensés par des articles équivalents de dépense. Mais les éléments dont on ne peut pas jouir font néanmoins partie du grand total, et, en fait, ils en représentent la plus large part. Le revenu-monnaie dans, la comptabilité ordinaire, forme la masse de tout véritable inventaire du revenu ; mais on ne saurait en saisir la signification avant de tenir compte de sa contre-partie en ■dépense (outgo)., ni, en fait, avant d'avoir fixé son attention sur un tableau complet de tous les éléments de revenu. C'est ce tableau que nous allons mettre sous les yeux du lecteur dans les trois chapitres qui suivent.

COMPTE-REVENU

Le revenu de notre capital est donc simplement ce que ce capital produit pour nous. Il importe peu que ce qu'il produit soit de la monnaie ou toute autre chose ; l'afflux de ses services est son revenu. Ces services de richesse, commue nous l'avons expliqué précédemment, consistent en des événements désirables qui se produisent au moyen de cette richesse ou en des événements non désirables empêchés par cette même richesse.

Les services existent en infinie variété. Tout travail accompli par des êtres humains, toutes les opérations de l'in- .dustrie, toutes les transactions du commerce sont des services, et font partie du compte revenu. Une vue à vol d'oiseau de cette planète toujours affairée nous montrerait la richesse — biens immobiliers, marchandises et êtres humains — travaillant sans cesse à accomplir des services. La terre, les hommes et les instruments sont en train de changer la terre, les semences et le bétail vivant en grains, viande, bois de charpente et acier. Les machines des usines sont en train de transformer la matière première en farine, en meubles, en draps et en outils. Dans les demeures privées, nous trouvons les services de la cuisine, du chauffage, du blanchissage et du logement. L'agriculture, les mines, le transport et le commerce sont tout simplement des noms

que nous donnons au groupe des services accomplis par la terre, la mine, le chemin de fer et le capital commercial.

Un desservice est un service négatif. C'est un événement non désirable occasionné, ou un événement désirable empêché, par un article de richesse. Un afflux de desservices ou revenu négatif est appelé débours fout go). Peu importe que la dépense occasionnée par un article consiste à priver de monnaie le propriétaire ou en tout a-utre mal. Si le débours est effectué sous forme de numéraire, il porte le nom de dépense ; s'il est effectué sous forme de travail humain, il est appelé coût (cost), c'est-à-dire travail, peine, dépense sacrifices de toute nature.

Il est rare qu'un instrument fournisse des services sans impliquer quelques dessers- ices. Une maison d'habitation, par exemple, non seulement fournit des services appelés logement (sheîter), mais elle occasionne aussi des desservices sous forme de travail (ou dépense) de restauration, peinture, nettoyage, entretien, assurances et impôts. Tout . événement désagréable occasionné par cette maison est un desservice, exactement comme tout événement agréable est un service. De même, en même temps qu'un cheval de selle accomplit des ser\aces en procurant à son propriétaire une promenade quotidienne, il accomplit des desservices en étant gardé à l'écurie, nourri et ferré. Un agriculteur . obtient des services de sa terre, lorsqu'elle lui donne des récoltes ; mais pour obtenir des services, il faut qu"il emploie des engrais, des semences, du travail, et des dépenses pour cette terre. Un chemin de fer accomplit un vaste service de transport, véhiculant des voyageurs et des marchandises, mais il exige une prodigieuse quantité de charbon, de provisions et de travail pour assurer sa marche.

Les desservices ne sont pas essentiels à ludée de richesse ; il arrive parfois qu'un article de richesse fournit des services sans aucun desservice. Lorsque les desservices existent, ils sont ordinairement contrebalancés, dans l'estimation du propriétaire, par une attente de services (pros-

pectwe services). Aussitôt que les desservices d'un article de richesse l'emportent, dans l'estimation de son propriétaire, sur les services, il est regardé comme « donnant plus de peine qu'il ne vaut « ; il est laissé de côté et il cesse d'être de la richesse. Et en même temps de tels articles de richesse,- si on les considère comme susceptibles d'une certaine possession, constituent une sorte de richesse d'utilité négative. — Jevons appelle ces articles des « incommodités » (discommodities). Ces mêmes articles n'ont jamais une grande importance et ne méritent aucune attention spéciale. Les principaux exemples de semblables articles sont les issues des animaux (garhage), les cendres, les ordures (sewage), les charognes, les détritus et les objets gâtés.

Nous avons déjà fait observer que les services et les desservices, comme la richesse, se mesurent de deux façons — en quantité et en valeur — et que la quantité de chaque service se mesure au moyen de son unité spéciale. La quan-» tité des services d'un jardinier se mesure souvent par le nombre d'heures de travail ; les services d'un moulin à vent servant à élever l'eau se mesure par le nombre de gallons ainsi puisés. Les quantités de services (ou de desser- I vices) sont donc, comme les instruments de richesse, très hétérogènes et il est impossible de les réunir en un simple total. Pour obtenir une masse homogène de valeur, il faut multiplier la quantité de services (ou de desservices) par leurs divers prix.

Revenu et dépense sont donc, comme le capital, employés dans deux sens : services-revenu (aussi bien que desservices-dépense) et valeur-revenu (aussi bien que valeurdépense). Désormais, lorsque les termes « revenu » ou « dépense >) seront employés seuls, le sens de valeur sera sousentendu.

La valeur de tout service ou desservice individuel constitue un élément de revenu ou de dépense. La valeur de tous les services provenant d'un article de richesse pendant une certaine période, c'est-à-dire la somme de tous

les éléments de revenu, porte le nom de revenu brut (gross income). L'excédent du revenu brut sur la dépense, en d'autres termes, la somme algébrique ou nette de tous les éléments de revenu et de dépense constitue le revenu net (net income). Si au lieu d'un excédent, il y a un déficit, ce déficit est appelé dépense nette (net outgo). Le revenu net a, tant en pratique qu'en théorie, une importance beaucoup plus grande, que le revenu brut. Le revenu brut peut souvent se mesurer de plus d'une façon selon que les éléments qui le composent sont considérés avec ou sans les compensations qui les accompagnent ; mais la somme appelée revenu net sera la même dans l'un et l'autre cas.

. Le revenu (ou dépense) implique toujours : 1^ un capital comme source et 2^ un propriétaire du capital comme bénéficiaire. Le revenu que M. Smith retire de son exploitation agricole implique que l'exploitation agricole produit le revenu et que ^I. Smith le reçoit. Dans ce livre, nous devons considérer le revenu principalement dans ses rapports avec le capital qui le produit, au lieu de le considérer dans ses rapports avec le propriétaire qui le reçoit (1). Ce double aspect du revenu est exprimé, en comptabilité, en

(1) Les termes « revenu » et « dépense » ne sont pas des plus heureux, puisque, étymologiquement, ils éveillent l'idée d'un rapport avec le propriétaire Smith, plutôt que de leur source, l'exploitation agricole. Le revenu de Smith est le « rendement » {outcome) ou « produit » [yield) de l'exploitation (en allemand, -Cwt-o g:). De même, lorsque l'agriculteur emploie des engrais sur sa terre, ces engrais, sa dépense (ou^go) sont la recette ( mgo) de l'exploitation. Mais, quoique nous devions nous occuper longuement du revenu et de la dépense dans leur rapport avec le capital, comme avec leur source, et que nous puissions, par conséquent, employer les mots rendement et recette, il paraît préférable, à cause de l'usage, de conserver les termes usuels, « revenu » et a dépense >;.

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