TROISIEME PARTIE
CAPITAL ET REVENU
certain. Alors, si le montant du dividende est connu, juste' au moment d'être distribué, les actions (y compris le droit au dividende imminent), augmenteront brusquement de valeur. Après que le dividende aura été payé, ces actions descendront et leur valeur augmentera de nouveau lentement jusqu'à l'approche du prochain dividende. Cela nous donne la raison du fait qui a quelquefois été observé, à sa-
ai
Fig. 12
voir que la valeur d'un capital à dividende demeure à peu près constante. Normalement, son cours sera à peu près tel qu'il est représenté dans la fig. 12. La valeur-capital n'augmente que lentement de A jusqu'à B, point où, grâce à la déclaration d'un dividende, elle monte brusquement à C, et à la suite de la distribution du dividende à D, elle descend jusqu'à E, et ainsi de suite indéfiniment. Si nous négligeons les fluctuations qui se produisent entre les déclarations de dividendes et les distributions, le cours des actions restera relativement horizontal, comme l'indiquent les lignes AB, EF, IJ.
L'introduction de l'élément de chance n'affecte pasconsidérablement la tenue des hvres,si ce n'est en troublant un peu la correspondance entre le compte-capital et le compte-revenu. Cet effet est le résultat des simples changements introduits dans la grandeur des articles du capital. Lorsque la révision de la valeur-capital est due à une nouvelle estimation du revenu futur, comme après un incendie.
un naufrage, ou tout autre fléau, le résultat immédiat est simplement de réduire (ou peut-être d'augmenter) la valeur de l'actif. Le comptable doit « baisser » (write down) (ou hausser) l'actif, et, par suite, réduire aussi la balance de l'autre côté du livre, côté appelé profits indivis ou profits et pertes. Mais le compte-revenu n'est affecté que lorsque la nouvelle prévision de l'avenir peut conduire à de nouvelles dépenses pour une reconstruction ou pour un revenu nouA^eau.
Les hommes d'affaires s'efforcent non seulement d'évaluer les risques qu'ils peuvent avoir à affronter et d'y adapter leurs comptes, mais ils s'efforcent aussi d'éviter entièrement ces risques. Cela dépend de l'existence du facteur de prudence. Là où le coefficient de prudence est anormal, jusqu'à confiner à l'imprudence, les risques ne sont pas évités, mais ils sont expressément recherchés et les phénomènes du jeu et de la spéculation inconsidérée en sont le résultat. Mais chez la grande majorité des hommes il existe une salutaire crainte des risques, et, par conséquent, une tendance à les éviter ou à les atténuer.
Il existe cinq façons principales d'atténuer les risques, savoir :
1. — En augmentant les garanties pour l'exécution des contrats ;
2. — En augmentant les sûretés contre les pertes qui surviennent ;
3. — En augmentant la prévoyance et par là même, en diminuant les risques ;
4. — Par l'assurance, c'est-à-dire, en consolidant les risques ;
5. — En faisant passer les risques dans les mains d'une classe spéciale de spéculateurs.
Ces diverses façons seront examinées dans leur ordre.
La possession de la richesse-capital implique nécessairement le risque, puisque le revenu qui en provient peut simplement être évalué, — mais n'est jamais prévu exactement. Mais il est possible, au moyen d'une division de la possession du capital-richesse, pour une classe de déten-teurs de propriété, d'assumer le fardeau des risques et de garantir à une autre classe un revenu fixe. C'est là la raison primordiale de la division des titres en deux grandes classes appelées actions et obligations. Dans toute vaste entreprise, les actionnaires assument les risques, et, cela faisant, ils garantissent aux obligataires un revenu fixe. Comme nous l'avons fait remarquer dans un précédent chapitre, le stock de capital fait office de tampon entre le passif et l'actif, ce qui revient à dire qu'il garantit un revenu fixe ^ux créanciers. Le président Halley a mis en lumière ce fait qu'un obligataire « commue » le revenu précaire d'une entreprise en une annuité fixe et que le système grâce auquel une classe reçoit un « intérêt » et une autre des « profits », a son origine dans le désir qu'a une classe d'éviter les risques et dans le consentement d'une autre classe à assumer ces mêmes risques (1).
Néanmoins, les rapports généraux entre le créancier et le débiteur entraînent nécessairement avec eux une certaine quantité de risques pour le créancier. Ce risque peut être réduit au moyen du dépôt d'un titre collatéral ou d'un endossement (2), comme dans le cas d'une banque de prêts
(1) Mais le « taux de commutation » n'est pas un taux d'intérêt, puisque le rapport de commutation est nécessairement un rapport entre deux revenus, le revenu des actionnaires et celui des obligataires, tandis que le taux d'intérêt est un rapport du revenu au capital.
(2) L'influence de l'endossement dans la réduction du risque est plus grande qu'on ne croirait à première vue. Ainsi, s'il y a une chance
ou d'escompte ; au moyen d'une hypothèque sur des immeubles, ou occasionnellement sur des meubles (chattels) ; au moyen de réglementations légales, comme lorsqu'il s'agit de billets de banques nationales, et par tout autre procédé.
La méthode des garanties est, en réalité, une méthode de déplacer les risques plutôt qu'une méthode de les éviter, La deuxième méthode cherche à atténuer le risque au moyen de sûretés spéciales. Certains articles de richesse existent, en fait, simplement en vue de parer à des éventualités soudaines et non prévues. Cela est vrai, par exemple, des engins contre l'incendie, des appareils extincteurs d'incendie, des appareils de sûreté sur les chemins de fer, des soupapes de sûreté et autres dispositions relatives aux instruments et machines à vapeur, signaux d'alarmes contre les voleurs, caves de sûreté pour dépôts, etc. Dans une large mesure, cette préservation des risques s'applique à tout stock de richesse. Dans une boulangerie, le pain y est d'ordinaire plus que suffisant pour les besoins certains, afin de parer à des besoins incertains, et lorsque les sources d'offre sont très éloignées, il faut que ces approvisionnements de comestibles soient considérables. Cela est surtout vrai lorsqu'il s'agit des armées. De
sur cent pour que le signataire d'un billet manque à son engagement, et s'il y a une chance semblable pour son endosseur, ces deux risques étant tous les deux indépendants, la chance que la banque perdra est le produit des deux, c'est-à-dire une chance sur dix mille. C'est pour cela que le papier commercial à deux signatures constitue ordinairement un titre sûr, pourvu, bien entendu, que les signatures soient celles d'hommes d'affaires solvables, ceux qui ont une haute « cote » (rating) à l'agence Bradstreet ou dans toute autre agence commerciale modèle.
FiaiiER. 2-2
même, une fabrique aura ordinairement un stock important en réserve, tant de matière première que de produits finis, afin de faire face aux demandes inattendues. De la même manière, les agioteurs, les marchands en gros et les détaillants ont soin d'avoir un stock suffisant de marchandises pour faire face non seulement aux demandes prévues, mais encore aux demandes non prévues de leurs clients. La fonction des spéculateurs en grains ou en toute autre marchandise, consiste en grande partie à conserver le stock d'une communauté comme sauvegarde contre une disette future. Presque tout ce que l'on appelle la réserve d'une banque est employé comme fonds de siàreté pour faire face aux demandes imprévues des détenteurs de billets et des dépositaires, et, en particulier, pour faire face à un « mouvement » (run) spécial. Ces réser^^es demeurent souvent aussi, oisives qu'un extincteur d'incendie pendant des années ou même des dizaines d'années, avant que sonne Pheure où elles deviennent nécessaires. On dit qu'à la Banque d'Angleterre, il existe des barres de métaux précieux qui restent là inutilisées depuis deux siècles. Une grande partie du numéraire transporté par un individu ordinaire est tout à fait analogue à une réserve de banque, puisqu'on l'a pour faire face à des éventualités spéciales. Certains individus gardent même, dans une poche séparée, une pièce d'or spéciale de peur que quelques jours ils ne soient «à la rue » (stranded). On peut dire que cette fonction de l'argent de poche de faire face aux risques, est la principale compensation pour ce que l'on appelle la « perte d'intérêt )' sur l'argent ainsi transporté. La commodité et la sécurité provenant du fait d'avoir une offre suffisante, constituent une espèce de revenu remplaçant le revenu qui pourrait être gagné si la somme était placée. Les mêmes principes, tirés du point de Aiie d'un individu, s'appliquent aux dépôts de banque, de même qu'à la masse de monnaie en circulation.
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La troisième méthode d'atténuer les risques, c'est d'augmenter la connaissance. On vient de voir que le risque n'est autre chose qu'une expression d'ignorance, et qu'il diminue avec le progrès de la science. On peut dire que le prin- « cipal progrès actuellement accompli au point de vue industriel consiste à lever le voile qui cache l'avenir. Les innombrables journaux commerciaux, présentement en usage, ont leur raison d'être spéciale, en ce qu'ils permettent à leurs lecteurs de mieux prévoir l'avenir, en leur fournissant des données relatives aux conditions présentes et passées, comme aussi en les instruisant sur les rapports de cause à effet. Les rapports officiels sur les récoltes, les écoles techniques et les collèges d'agriculture, tendent tous dans la même direction. Tandis qu'autrefois le chercheur de mines ne pouvait que faire de grossières conjectures sur le minerai que l'on pouvait espérer et sur la durée et le coût exigés pour son extraction, le diplômé des Ecoles des Mines est maintenant capable, à raison de ses connaissances géologiques et métallurgiques, de donner à ces prévisions un certain degré d'exactitude scientifique. Et, tandis que, jusqu'à ces derniers temps, l'agriculture était une des occupations les plus incertaines, elle est aujourd'hui — grâce à l'agriculture scientifique moderne — presque, sinon tout à fait, aussi susceptible de prédiction que l'industrie ou le commerce.
Nous arrivons maintenant à ce moyen important d'éviter et de déplacer le risque, que l'on appelle assurance. L'assurance implique la compensation d'un risque par un autre, c'est-à-dire la consolidation d'un grand nombre de chances
grâce auxquelles une certitude relative est, pour ainsi dire, extraite de Tineertitude. Pour faire comprendre cette idée, supposons que 10.000 maisons du même genre soient trop éloignées les unes des autres pour pouvoir être détruites par le même incendie, et supposons que ces maisons vaudraient en moyenne 10.000 $ chacune, s'il n'y avait pas de risque d'incendie ; en d'autres termes, supposons que 10.000 S représentent la valeur capitalisée des services à rendre par chaque maison, en admettant que chaque maison aille jusqu'au bout de sa vie naturelle. La valeur du nombre total des maisons serait alors de 100.000.000 S. Cette dernière valeur est Ja « valeur sans risque ». Elle est la valeur capitalisée du revenu que les 10.000 maisons rapporteraient, s'il ne survenait aucune perte à la suite d'incendie. Si l'intérêt est au taux de 5 pour cent, Icrevenu qui se trouva ainsi capitalisé est de 5.000.000 $ par an. Si nous supposons maintenant que le risque annuel d'incendie est d'une chance sur 200, il y aura annuellement environ 50 maisons qui seront incendiées. Calculant la valeur ainsi anéantie d'après la moyenne de 10.000 S pour chaque maison, il y aura chaque année une perte de 500.000 S occasionnée par l'incendie. Nous devons maintenant déduire cette somme des 5.000.000 S qui auraient été le revenu, s'il n'y avait pas eu d'incendie. Il nous reste 4.500.000 $, dont la capitalisation n'est que de 90.000.000 S. En d'autres termes, la propriété totale des 10.000 maisons vaut en « valeur mathématique » 90.000.000 S au lieu de 100.000.000 S, la réduction résultant de la prévision d'incendie. Si nous supposons que toutes ces maisons sont la propriété d'une seule corporation, cette valeur mathématique de 90.000.000 S pourrait aussi être la valeur réelle, car une semblable corporation pourrait compter, à peu près comme une certitude, un nombre de 50 maisons incendiées annuellement. Chaque maison vaudrait alors, en moyenne, 9.000 S. Mais si une telle maison individuelle était possédée par une personne individuelle, cette valeur ma-
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thématique ne représenterait pas sa « valeur commer ciale », à cause de l'élément de prudence. Supposons que le coefficient de prudence soit de 7/9 ; dans ce cas, la maison vaudrait 7.000 ^. En d'autres termes, nous avons 10.000 S comme valeur sans risque de la maison ; 9.000 $ comme valeur mathématique et 7.000 $ comme valeur commerciale réelle, en admettant que, pour le moment, il n'y ait pas d'assurance. Or, si le propriétaire d'une telle maison peut établir l'assurance sur une base purement mathématique du risque, qui, comme nous l'avons vu, est de 1 et demi pour cent, et, par suite, s'il ne doit payer que 50 S par an, en considération de quoi la valeur de sa maison lui sera restituée si elle est détruite par un incendie, il est évident qu'il a fait un bon placement ; car il est dès maintenant, certain d'avoir une maison, même si un incendie se produit, et, au lieu du risque d'incendie, il a simplement à payer sa prime annuelle de 50 |, somme dont la valeur capitalisée est 1.000 $. Par conséquent, sa maison vaut 10.000- - 1.000 $ = 9.000 $ (1).
Un semblable taux d'assurance, cependant, étant basé sur les primes mathématiques ou « pures », ne donnerait aucun bénéfice aux compagnies directrices. Mais, même une assurance plus élevée laisserait à l'assuré une grande marge de valeur-capital sauvegardée. Si nous supposons un <( forcement » (Joading) tel, que la prime d'assurance soit non de 50 $, mais de 100 $, on arriverait, par un semblable raisonnement, à montrer que la valeur de la maison, lorsqu'elle est assurée, serait, pour le propriétaire, de 8.000 $ au lieu de 7.000. Tant que le forcement n'est pas suffisant pour absorber toute la marge entre 7.000 $ et 9.000 S, il sera avantageux de s'assurer.
Entre ce cas d'un homme possédant une maison individuelle, où l'élément de prudence aurait une grande in-
(1) Pour un exposé mathématique, v. Appendice au chap. xvi, §3.
fluence, et le cas où 10.000 maisons sont possédées par la même corporation, où l'élément de prudence est presque entièrement absent, il existe d'innombrables cas intermédiaires. Plus est considérable le nombre des maisons possédées par un individu ou par une corporation, et moins l'assurance devient profitable. Pour exprimer cette idée dans le langage des hommes d'affaires, les divers risques s'assurent les uns les autres. Ainsi, la Nortli German Lloyd Company trouve avantageux de ne pas assurer ses navires contre les sinistres de mer, parce que cette Compagnie a une flotte si nombreuse que leurs pertes, durant une certaine période de temps, peuvent être évaluées à peu près d'avance.
Un des effets que l'assurance produit sur l'individu, c'est de rendre constant le revenu de sa propriété. Le possesseur de la maison en question recevrait, s'il n'était pas assuré, un revenu net annuel, après avoir paré à la dépréciation, de 5 pour cent sur 10.000 S ou 500 S par an jusqu'à ce que la maison soit brûlée, après quoi il ne recevrait rien ; tandis que s'il s'assure, il recevra ces 500 $ de revenu, moins sa prime, jusqu'à la date de l'incendie, et après cette date le revenu de l'indemnité qui lui sera payée par la Compagnie,
Les mêmes principes s'appliquent aux autres formes d'assurance, comme l'assurance maritime, qui, en consolidant dans une Compagnie d'assurance le risque d'un grand nombre de navires, ramène pour l'individu les périls de mer eux-mêmes à une certitude et à une régularité relatives ; ou comme une assurance de chaudière à vapeur, qui traite d'une manière analogue les risques d'explosion ; ou encore comme l'assurance des glaces, l'assurance contre es cambrioleurs, l'assurance du bétail, l'assurance contre
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la grêle et les cyclones, l'assurance de fidélité, l'assurance contre les accidents, l'assurance contre l'insolvabilité des patrons, et, surtout, l'assurance sur la vie (i). Cette forme d'assurance, comme les autres formes, tend à rendre constant le revenu du bénéficiaire. Si une femme s'assure sur la vie de son mari, cela a pour conséquence que, quoique ce que son mari lui donne pendant sa vie se trouve de ce fait un peu diminué, son revenu ne cessera pas brusquement à la mort de son mari. Ici comme ailleurs, la tendance de l'assurance, c'est de faire sortir la régularité de l'irrégularité, la certitude relative de l'incertitude ; et là où, sous la forme de contrats d'assurance, il se produit mi résultat opposé, il ne s'agit pas d'une véritable assurance, mais d'un contrat qui tend à devenir une convention de jeu. Ainsi, si une personne s'assure sur la vie d'une autre personne, vie à laquelle elle n'a aucun intérêt pécuniaire, elle ne fait que jouer purement et simplement sur la vie de cette personne. H y a quelques années, il se produisait, dans le Michigan, un abus de ce genre appelé « assurance sur le cimetière » (graveyard Insurance). Des spéculateurs, sous prétexte de s'assurer sur la vie de personnes âgées, c'est-à-dire de parier sur leur mort, se livraient à des manœuvres non seulement répréhensibles comme jeu, mais concertées pour conduire au crime. Les mêmes considérations s'appliquent à l'assurance contre l'incendie, lorsqu'une personne assure un édifice à la conservation duquel elle n'est pas personnellement intéressée, ou assure, pour une valeur exagérée, un édifice où elle a des intérêts (2). Le domaine auquel peut s'appliquer l'assurance est toujours limité ; mais il s'étend constamment à mesure que . les hommes d'affaires apprennent à asseoir les risques de toute nature sur une base statistique et à leur appliquer
(1) V. Appendice au chap. xvi, § 4.
(2) Pour ce qui concerne les effets moraux de l'assurance, voir A. C. Campbell; de Putnam, Insurance and Crime, 1902.
le calcul des probabilités. Actuellement, l'actif total des seules Compagnies d'assurance sur la vie, aux États-Unis, s'élève à environ 3.000.00Û.000 $.
Lorsque les risques ne peuvent pas se ramener à une base statistique, et, par conséquent, lorsqu'on ne peut pas s'assurer contre ces risques, on a souvent recours au procédé qui consiste à faire passer les risques entre les mains de ceux qui consentent à les assumer. De telles personnes sont des spéculateurs. D'ordinaire, un spéculateur est une personne chez qui le facteur de prudence est moins prononcé que chez l'individu ordinaire. Dans les cas extrêmes, il tend à devenir un simple joueur. Cependant, la distinction entre un spéculateur et un joueur est ordinairement assez bien marquée. Un joueur cherche et crée des risques qu'il n'est pas nécessaire d'assumer, tandis que le spéculateur est un homme qui consent purement et simplement à assumer des risques commerciaux qui doivent inévitablement tomber quelque part. Un spéculateur est aussi, d'ordinaire, préparé à ses opérations par des connaissances spéciales, de sorte que, pour lui, grâce à sa prévoyance supérieure, le risque est au commencement moindre qu'il ne serait pour d'autres. Le préjugé aveugle contre la spéculation, préjugé auquel on se heurte si souvent, dépasse la mesure. En effet, s'il n'y avait pas de spéculateurs, les mêmes risques auraient été supportés par ceux qui sont le moins propres à les supporter. Les principaux maux de la spéculation proviennent de la participation du grand public, qui manque de connaissances spéciales et qui aborde le marché dans un pur esprit de jeu. Non seulement ces spéculateurs non préparés souffrent des funestes conséquences du jeu. mais ils amènent des conséquences désastreuses pour le public qui participe à ces spéculations.
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en causant des fluctuations factices dans la valeur des produits ou de la propriété sur lesquels ils spéculent.
Les maux de la spéculation sont particulièrement intenses lorsque, comme cela arrive pour le public des spéculateurs, les prévisions ne sont pas faites d'une manière indépendante. S'il était vrai que chaque spéculateur individuel ait une manière de voir indépendante de toute autre quant au cours futur des événements, les erreurs de certains d'entre eux seraient probablement compensées par celles des autres. Mais, en fait, les méprises du troupeau commun se commettent ordinairement dans la même direction. Comme des moutons, ils suivent tous le même guide. La facilité avec laquelle ils se laissent conduire apparaît clairement dans l'effet produit en Bourse, en 1904, lorsque Thomas Lawson fit paraître dans les journaux des annonces épouvantails pour engager le public à vendre certains titres.
Une des principales causes des crises, des paniques, des affolements (r?77Z5) vers lesbanques, etc., c'est que les risques ne sont pas calculés d'une manière indépendante, mais sont une simple affaire d'imitation. Une crise est un moment de liquidation générale et forcée (1). En d'autres termes, elle diffère de toute autre période en deux points, à savoir, que les liquidations sont plus nombreuses et qu'elles sont, pour la plupart, imposées aux débiteurs par les créanciers à la suite de faillite ou de menaces de faillite. Ni l'une ni l'autre de ces conditions ne pourraient exister s'il n'y avait eu à l'origine une fausse prévision de l'avenir. Créanciers et débiteurs doivent, les uns et les autrees, avoir mal prévu les événements, lorsque leur malencontreuses conventions furent faites. Une crise est, par suite, le châtiment encouru lorsqu'on découvre une erreur générale antérieure dans la prédiction. Une telle erreur peut être due à la coïncidence d'un certain nombre de méprises individuelles ; mais^
(1) V. JuGLAR, Des Crises commerciales, Paris, 2*^ éd., 1889, chap. i.
presque toujours, elle est due au manque d'indépendance, — au principe d'imitation. L'erreur, quelle qu'elle soit, lorsqu'elle est commise par une personne influente, est semblable à une infection ; elle est contractée par des centaines d'autres personnes et transmise à des milliers. Une grande foule de placeurs facilement conduits, cherchant avidement des « iu.jaux)){straight tips) capables de donner immédiatement la richesse, commettent leurs méprises en commun, et, lorsque cette méprise est désastreuse, ils cherchent en masse à s'échapper. Une irruption subite de tous les passagers sur un seul côté du bac ne manquera pas de produire un « faux côté )) {list) dans la position du bateau et quelquefois le fera chavirer, quoique le mouvement indépendant des passagers individuels n'eût probablement jamais provoqué un désastre. C'est ainsi donc que la réalisation générale d'un danger non prévu de la part du public des placeurs peut submerger la puissance du crédit et, avec elle, ceux qu'eUe a jusqu'ici fait vivre tout le temps en sécurité. En un mot, une crise générale est par rapport aux faillites individuelles, ce qu'une conflagration générale est par rapport à des incendies individuels. La clef de l'étude de ces crises ou de ces conflagrations, c'est l'existence, à la place de hasards indépendants, de hasards interdépendants. En tant qu'il s'agit d'incendies, le principe d'indépendance est nettement admis par tous ceux qui s'occupent d'assurance contre l'incendie, et c'est pour cela que chaque compagnie s'efforce de conserver ses propres risques d'incendie indépendants de chaque autre risque d'incendie, en ayant soin de n'avoir pas trop de risques dans la même localité ; mais en tant qu'il s'agit des crises, le principe n'a pas été encore suffisamment recommandé par ceux qui étudient l'histoire économique.
Le même principe s'applique au phénomène de l'affolement vers une banque {ran on a bank). Les opinions relatives à la solvabilité d'une banque ne se forment pas d'une manière indépendante, mais d'une manière interdépendante.
CHAP. XVI. — L ELEMENT DE RISQUE o4/
Il y a un an ou guère plus, les journaux racontèrent qu'un agent de police et une foule de personnes étaient réunis sur les degrés de l'une des caisses d'épargne Wilkes-Barre pour s'abriter contre la pluie, deux déposants hongrois qui se trouvaient à passer en conclurent immédiatement que la banque avait été attaquée par des cambrioleurs, et ils continuèrent à circuler en répandant cette nouvelle sensationnelle parmi la colonie hongroise ; le résultat fut que lorsque la banque ouvrit ses guichets pour ses opérations, une foule de déposants y firent irruption.
Nous voyons donc que là où la spéculation est irhitative, elle est dangereuse à la fois pour ceux qui s'y engagent et pour le public. D'un autre côté, là où la spéculation est basée sur des connaissances indépendantes, son utilité est en général énorme. Elle agit à la fois en réduisant le risque grâce à l'utilisation des connaissances des spéculateurs, et aussi en faisant passer le risque de ceux qui manquent de ces connaissances à ceux qui les possèdent. La conséquence en est que la propriété normalement spéculative gravitera dans les mains de ceux qui sont le plus aptes à conjecturer son véritable revenu.
La production moderne a reçu le nom de production de la spéculation-capitaliste {capitalistic-speculation production), à cause de ce fait qu'elle est dirigée par des « capitaines d'industrie » {captains of industry) qui sont tout particulièrement propres à la fois à prévoir et à façonner l'avenir dans les sphères spéciales où ils opèrent. Les industries de transport et les industries manufacturières sont particulièrement sous la direction d'une classe instruite et dressée en vue de la spéculation, classe dont la fonction est d'assumer pour elle-même les principaux risques et de permettre au placeur ordinaire, qui est moins bien armé, de coopérer comme simple « prêteur » ou comme associé commanditaire [silent partner). Néanmoins, il arrive souvent qu'ils trahissent la confismce que l'on a placée en eux et qu'ils continuent à faire porter le fardeau du risque sur ceux qu'ils prétendent protéger
Dans le domaine spécial plus habituellement connu comme domaine « spéculatif « — c'est-à-dire celui dans lequel on tâche de prévoir les prix dans les Bourses les plus importantes — nous rencontrons une classe similaire qui a reçu des connaissances spéciales. Ces spéculateurs sont des « haussiers » {biills^ litt. taureaux) ou des u baissiers » {bears, litt. ours) ; c'est-à-dire qu'ils spéculent à la hausse ou à la baisse. Ceux qui croient que le blé ou tout autre article est appelé à augmenter de valeur et, par suite, à donner plus que le « taux d'intérêt « ne s'en dessaisiront pas. ou, s'ils n'en possècent pas, ils en achèteront ou obtiendront une option sur ce blé. Une telle option est connue sous le nom de « levée des primes » {call), et elle est exercée ultérieurement à un prix fixé d'avance et considéré comme bas. D'un autre côté, ceux qui croient que les prix baisseront vendront les quantités qu'ils détiennent présentement, ou qu'ils peuvent vendre « court » (^Aor/), consentant à fournir ces quantités à une époque ultérieure à un prix fixé, qu'ils considèrent comme haut. Un tel contrat de vente est souvent fait sous forme d'option, et dans ce cas il est connu sous le nom d' (( abandon de prime » (put).
Pour faire voir de quelle façon de semblables contrats déplacent les risques, il suffira de quelques exemples. On demanda à un entrepreneur de construction qui s'était engagé dans une vaste entreprise s'il n'assumait pas des risques considérables étant donné qu'il ne pouvait pas prévoir le coût de la construction. II répondit : « Non, je ne m'expose à aucun risque, si ce n'est sur le « travail ». D'après mes contrats, on doit me fournir tous les matériaux au moment voulu, à des prix fixés d'avance. )> Ceux qui faisaient ces contrats assumaient donc le risque de la fluctuation du prix
des matériaux spéciaux dont il s'agissait, exonérant l'entrepreneur de la nécessité de s'informer des conditions spéciales de l'achat, de la pierre, des briques, des bois de charpente, etc., et lui permettant de faire une offre plus rigoureuse pour l'entreprise, puisque l'élément de prudence devenait moins nécessaire. Bien entendu, le public profite de ce déplacement des risques sous forme de réduction du coût de construction. Des résultats analogues suivent la plupart des autres ventes « fermes ». De même, il n'est pas nécessaire qu'un manufacturier de laine ait un stock aussi important, s'il peut établir un contrat aux termes duquel quelqu'un consentira à lui vendre ferme ou à lui fournir la laine à des prix déterminés et à des dates données. Il peut, sans crainte, employer son stock actuel, ayant la certitude que, lorsque ce stock sera épuisé, il pourra recevoir un nouvel approvisionnement (1). Faute d'un semblable contrat, il se verrait dans la nécessité d'avoir un vaste et inutile stock.
Une bonne méthode pour déplacer les risques, c'est la double spéculation [hedging] par laquelle un marchand qui, par exemple, transporte du blé, peut être exonéré du risque provenant d'un changement de prix. Il achète du blé dans l'Ouest, se proposant de le transporter à New-York et de le vendre là "h un prix assez élevé pour couvrir son coût de transport et avoir un petit bénéfice. A la suite d'une baisse soudaine du prix, il risquerait de voir absorber tous ses bénéfices, comme d'un autre côté, il pourrait, à la suite d'une hausse des prix, réaliser un bénéfice plus que normal. Mais, étant d'un caractère peu hasardeux, il préfère un moyenterme — un petit profit qui est sûr, plutôt que des chances de gain et de perte. C'est pour cela qu'il fait une « double spéculation » {he hedges). Il opère sur une place de spéculation, sachant que cette place suivra les fluctuations du marché de New-York, et là il spécule à la baisse ou vend « ferme )>, Dans le cas où le prix de New-York baisse, ce qu'il perd sur
(1) Cpr^ Hadley, Economies, Putnam, 1896, p. 106.
le blé qu'il a transporté, il le gagne par sa spéculation de vente ferme. Au contraire si les prix montent, ce qu'il gagne sur le blé qu'il a transporté, il le perd sur son opération de spéculation. En d'autres termes, il parie, pour ainsi dire, des deux côtés à la fois, et, par conséquent, il élimine tout risque, de telle sorte qu'il n'obtient que son profit normal, sa commission, ou son pourcentage sur le blé effectivement manipulé, ayant, en effet, fait passer la charge du risque de spéculation sur les spéculateurs auxquels il a vendu ferme (1). L'effet de la double spéculation sur ceux qui s'y engagent, comme les marchands de blé, c'est évidemment de leur permettre d'opérer avec une petite marge de profit. En conséquence, le public bénéficie delà baisse des prix. Cette position ressemble donc à celle du constructeur et du manufacturier en laine. La vente ferme,en liant l'avenir au passé, permet au spécialiste de garantir au grand public une série prévue d'événements. L'effet bienfaisant qui en résulte pour le public, par la suppression des stocks et des réserves inutiles, par la production d'une direction plus intelligente des entreprises, et par l'encouragement à l'accumulation grâce à la certitude plus grande de ses bénéfices futurs, est à la fois évidente et considérable. Les risques constituent un des plus funestes maux économiques, et tout ce qui peut aider à les affronter — que ce soit des garanties, des protections, la prévoyance, l'assurance ou la spéculation légitime — représente un grand bien pour l'humanité.
(1) Cpr. Henri, C. Emery. Spéculations on Stock and Produce Exchanges of the United States, {Publications of American Economie Association). Pour le développement de la spéculation-assurance en Angleterre, v. L. R. Higgins, The Put and Call, Londres, Effingham Wilson, 1902.
QLATRIK^IE PARTIE
RÉSUMÉ DE LA TROISIÈME PARTIE (CHAP. XI-XVl) AU MOYEN DE DIAGRAMMES
Nous avons achevé notre étude des rapports entre la valeur-capital et la valeur-revenu et nous pouvons maintenant nous mettre à les résumer brièvement. Au commencement de la Troisième Partie, nous avons dit que le revenu de la richesse-capital consiste en tout service que cette richesse accomplit pour l'homme ; que le capital et le revenu peuvent l'un et l'autre être mesurés soit en quantités spécifiques de leurs unités respectives, soit en valeur ; et que, par conséquent, il existe quatre rapports entre lé revenu et le capital, savoir : 1^ la productivité physique du capital ; 2^ la productivité-valeur ; 3^ le rendement physique, et 4° le rendement-valeur. Nous avons pris pour sujet spécial le rendement-valeur, — le rapport entre la valeur-revenu et la valeur-capital.
Nous avons vu que la valeur de la richesse-capital est la valeur escomptée du revenu qu'on en attend. Le rapport entre la valeur du revenu et la valeur du capital a été indiquée par des diagrammes. Le revenu était représenté par une série de lignes verticales comme dans la figure 13 (a, a , a ', «" ), les distances horizontales entre ces lignes représen-
tant des intervalles de temps. Il fut alors possible de représenter, par anticipation, la valeur-capital de ce revenu, en supposant que l'on pouvait compter avec certitude sur ce même revenu. Cette représentation nous donna la courbe du capital, courbe brisée ou dentée AB. Sur cette courbe, chaque chute verticale est égale à l'article correspondant de revenu placé au-dessous d'elle, et les points intermédiaires sont reliés par les courbes d'escompte ; de sorte que la valeur-capital totale au moment C est représentée par la hauteur BC.
Mais il n'est pas nécessaire de s'attacher à cette représentation séparée du capital et du revenu respectivement, puisque la courbe du capital AB seule contient dans ses dents verticales tout ce qui est nécessaire pour indiquer les payements de revenu. Et, dans le présent chapitre, les principales propositions qui se rapportent au capital et au revenu seront réexposées à l'aide de représentations géométriques, dont cette courbe de capital AB reste le type.
Fig. 13
En premier lieu, une semblable courbe nous fait voir que la valeur d'un capital est la valeur escomptée du revenu attendu. Dans la figure 14, les diverses courbes d'escompte employées dans les diagrammes précédents sont toutes prolongées jusqu'à la rencontre de CB. Les parties en lesquelles CB se trouve ainsi divisée b, b\ h'\ b" , re-
CHAP. XVII. — RÉSUMÉ DE LA III<^ PARTIE
Fie. 14
présenteront respectivement les valeurs présentes des articles de revenu a, a, a", a . Il est facile de le prouver en s'appuyant sur la nature des courbes d'escompte. Ce diagramme nous montre, en second lieu, (en le prolongeant chron ol og i q u e m e n t) que la valeur-capital s'élève et s'abaisse alternativement, s'élevant par avance à l'approche du revenu, et s'abaissant lorsque les termes de ce revenu sont, comme les coupons, successsivement détachés du capital. Cette hausse et cette baisse alternatives de la courbe de capital peuvent être égales l'une à Pautre, et cela indique alors que le revenu est un revenu « type » ; ou bien encore la hausse et la baisse peuvent être plus grandes l'une que rautre,et cela indique respectivement que le revenu est au-dessus ou au-dessous du revenu type.
Si un payement de revenu est négatif, — en d'autres termes, si ce n'est pas, strictement parlant, du revenu mais de la dépense — il nous suffira de renverser la direction de l'une des dents, comme dans la figure 15. Dans ce cas la valeur-capital est tout simplement la valeur escomptée du revenu futur, moins celle de la dépense.
Comme nous l'avons vu, si nous reprenons l'histoire entière d'une courbe de capital en remontant du dernier payement de revenu jusqu'au commencement du placement ou