RESUME GENERAL
Dans les chapitres précédents, nous nous sommes efforcé de donner un tableau exact de la masse du capital et des services qu'il rend à l'homme. Dans ce tableau, nous voyons l'homme se dresser au milieu d'un univers physique dont les événements affectent sa vie.Sur la plupart de ces événements, il ne saurait exercer ni sa puissance ni son choix ; ces événements constituent ce que l'on appelle son milieu naturel. Quant aux autres, il exerce sur eux son choix et sa puissance en étendant son empire sur une partie de l'univers physique et en lui imprimant de nouvelles formes pour l'adapter à ses besoins. Cette masse d'instruments consistera, d'abord, en des portions appropriées de la surface de la terre, en des constructions et des édifices attachés au sol, et en les objets mobiliers, ou « marchandises », que l'homme possède et qu'il entasse dans des édifices élevés sur la terre ; et, deuxièmement, en les personnes composant la population elle-même — car ces personnes, quoiqu'elles soient des détenteurs de la richesse, sont elles-mêmes des objets possédés.
Cette masse d'instruments sert à l'homme en tant que leur possession lui permet de modifier le courant des événe-
ment S historiques. Grâce à la terre et aux modifications qu'il lui fait subir, il peut augmenter et améliorer la croissance des végétaux et des animaux, de telle sorte que ces végétaux et ces animaux lui fournissent ses aliments et les matériaux nécessaires pour construire d'autres instruments. Grâce aux maisons et aux autres édifices, il peut défendre contre les éléments son propre corps et les richesses qu'il emmagasine dans ces édifices. Grâce aux machines, aux outils, et aux autres instruments de production, il lui est possible de façonner de nouveaux instruments qui viendront s'ajouter à son stock ou qui prendront la place de ceux qui sont usés ou détruits. Grâce aux produits finis qui servent à ses jouissances les plus immédiates, tels, par exemple, que les aliments, les vêtements, les livres, les objets de luxe, il lui est possible de consommer les objets pour lesquels est produite et conservée la masse entière de la richesse, à savoir, la satisfaction de ses désirs, que ceux-ci concernent les objets de nécessité, les objets de luxe, les objets d'agrément ou les amusements de la vie. C'est de cette façon et d'autres encore que le stock de richesse modifiera le cours des événements naturels de la vie d'une manière plus ou moins agréable pour le possesseur. Ces changements dans le cours historique des événements qui se produisent au moyen de la richesse constituent ce que l'on a appelé les services de la richesse.
Dans notre tableau, nous remarquons donc : 1^ un stock d'instruments existant à un moment précis, et 2*^ un courant de services dans le temps, affluant de ce stock de richesse. Le stock de richesse est appelé capital et son courant de services est appelé revenu. De ces deux concepts, celui de revenu est le plus important, car le capital n'existe que pour le revenu, et la propriété du capital n'a d'autre signification que la possession d'un revenu possible de ce capital. La division du revenu entre différents possesseurs constitue en réalité une division de possession du capital qui produit le revenu, et les parts indi-
viduelles constituent ce que l'on appelle des droits de propriété.
Il résulte clairement de ce qui précède que les droits de propriété et la richesse marchent côte à côte, et que l'un n'existe pas sans l'autre, le mot propriété signifiant simplement le partage de la richesse parmi les individus. Si nous rassemblons ces parts, nous obtenons la possession de toute la richesse. De la même manière, la valeur de la masse entière de richesse doit être considérée comme signifiant simplement la somme des valeurs des parts individuelles de cette possession. Si nous essayons d'obtenir ce total en additionnant les parts des individus, nous y parvenons en passant soigneusement en revue tout le « compte-capital ». Dans cet examen, nous nous apercevons qu'un grand nombre d'articles se présentent par couples — articles négatifs de propriété ou « passif » dans un compte, et articles positifs ou « passif )) dans un autre. En établissant ces couples on laissera comme somme finale de la valeur de la propriété la valeur du stock entier des instruments physiques.
Au sujet des services qui affluent du stock de capital, nous avons vu que la grande majorité consiste uniquement en « interactions » entre une catégorie de capital et une autre. Le rôle de la plupart des instruments de capital, c'est de transmettre quelque chose à d'autres instruments de capital. La grande masse du capital — terre, magasins, voies ferrées, machines, navires, etc., — existe soit pour transporter, c'est-à-dire pour changer la position de la richesse d'une place à l'autre, soit pour la « production », c'est-à-dire pour faire passer la richesse d'un état à un autre, soit, enfin, pour l'échange, c'est-à-dire pour la transmission mutuelle des droits à la richesse. Dans chacune de ces opérations, les instruments qui ont effectué le changement
sont considérés comme ayant rendu un service ; et, dans le compte-revenu, ces instruments sont crédités de la valeur de ces services ; tandis que les instruments qui reçoivent les services, et dont la position, ou condition, se trouve ainsi améliorée, sont dits avoir rendu un desservice et sont en même temps débités exactement du même article. Lorsque nous en venons ainsi à établir l'entier total du revenu, tous ces couples d'articles, ou « interactions», se neutralisent. Ces événements à double-face, ou interactions, constituent, dans l'inventaire effectif du revenu, la masse prépondérante des articles qui font partie du compte des hommes d'affaires. De ce fait, uni au fait que toute « opération commerciale » {transaction) est à double face, découle, comme nous l'avons vu, l'entière théorie de la tenue des livres en partie double.
De la masse entière des instruments agissant et réagissant les uns sur les autres, émerge finalement un revenu non compensé, ou revenu net, qui ne représente pas uniquement un transfert d'une catégorie à l'autre dans la masse, mais une contribution effective provenant de la masse au profit d'un homme, du possesseur. Ces éléments définitifs constituent son revenu réel. En dernière analyse, ils consistent uniquement en satisfactions subjectives, ou psychiques, c'est-à-dire en expériences désirables conscientes.
Mais ces expériences mentales désirables n'existent que grâce à certaines expériences non désirables, qui sont les efforts. Les efforts subjectifs que l'on fait en vue de satisfactions subjectives constituent les éléments nets ou non compensés de la dépense. Nous voyons ainsi que, côte à côte avec le courant de revenu objectif et de dépense ob-
jective, et comme résultat final de ce courant, il existe sa contre-partie subjective, savoir : le courant d'efforts et de satisfactions. De la même façon, il existe côte à côte avec la masse objective de capital, l'évaluation subjective que l'on fait de ce capital, c'est-à-dire ce que nous avons appelé sa désidérabilité ou son utilité. Si l'on donne aux efforts et aux satisfactions le nom de revenu subjectif, la désidérabilité, ou utilité, devrait être appelée capital subjectif. La même antithèse de temps s'applique au subjectif et à l'objectif ; la désidérabilité est un état d'esprit à un certain moment précis ; les efforts et les satisfactions sont des expériences pendant une certaine période de temps. La désidérabilité est, par rapport aux efforts et aux satisfactions anticipées, ce qu'est le capital objectif par rapport aux services anticipés. Nous voyons ainsi dans l'esprit d'un homme un microcosme du monde économique objectif, consistant en désirs, efforts et satisfactions, autant de choses qui correspondent respectivement dans le monde objectif au capital, à la dépense et au revenu.
Pour plus de commodité, nous avons employé le mot «biens ))(goorf5) pour désigner l'une quelconque des trois catégories, — richesse, propriété et services. Nous avons vu que deux biens quelconques peuvent toujours être comparés par rapport à la désidérabilité, et que si les accroissements marginaux des deux groupes sont également désirables, ces groupes ont une valeur équivalente. L'interéquivalence des biens dans ce sens peut se mesurer en exprimant tous les biens en termes d'un bien quelconque, comme, par exemple, en monnaie. Lorsque les divers biens sont ainsi convertis en un type commun, nous avons un sens nouveau tant du mot « capital » que du mot « revenu ». Le capital, au lieu de consister en une masse mélangée de richesse ou de droits
de propriété, est maintenant pris dans le sens de valeur-capital ; et le revenu, au lieu de consister en un courant mélangé de services, les uns définitifs, les autres intermédiaires, les uns objectifs et les autres subjectifs, consistera en un élément simple et homogène : la valeur-revenu.
Dans cet ouvrage, nous avons surtout porté notre attention sur le rapport qui existe entre le capital et le revenu pris dans le sens de valeur. Nous avons fait remarquer que le rapport entre le capital et le revenu, pris dans le sens de valeur diffère profondément du rapport qui existe entre le capital et le revenu lorsque l'un d'eux ou l'un et l'autre sont mesurés en leurs diverses unités individuelles. Lorsque le capital et la valeur sont mesurés comme « quantités », on peut dire que le capital produit du revenu ; mais lorsqu'ils sont mesurés en « valeurs », nous nous apercevons qu'il est nécessaire de renverser cette assertion et de dire que le revenu produit du capital. La valeur-capital est produite par la valeur-revenu au moyen d'un escompte et celui-ci s'obtient au moyen d'un taux d'intérêt, en ne perdant pas de vue ce fait, à savoir que le revenu futur est toujours plus ou moins sujet à l'élément de chance. Comme conséquence de ce rapport fondamental d'escompte, il résulte que la valeur du capital s'élève, à mesure que le revenu futur approche et que cette valeur baisse, lorsque l'échéance de ce revenu est atteinte ou dépassée. Elle s'élève ou s'abaisse avec chaque changement qui survient dans le taux d'intérêt en usage dans l'opération d'escompte, et aussi avec chaque changement qui survient dans l'évaluation de l'élément de chance. Si la baisse et la hausse alternative de la valeur du capital sont rythmiques et uniformes, le capital apparaîtra à un niveau constant, et, dans ce cas, le revenu sera considéré comme étant les bénéfices {earnings) du capital. Les bénéfices du capital constituent un niveau type {standard) auquel le revenu réel peut toujours être comparé. Si le revenu réel dépasse le revenu type, il y aura une dépréciation du capital, qui peut cependant être compensée en versant
l'excédent du revenu réel dans une autre caisse de capital que l'on appelle la caisse de dépréciation. Au contraire, si les bénéfices excèdent le revenu réel, l'excédent constituera des économies qui s'accumuleront pour s'ajouter au capital.
Pour définir en peu de mots la nature du capital et du revenu, nous pouvons dire que, dans l'univers matériel, les parties qui sont en tout temps sous l'empire de l'homme constituent sa richesse-capital ; leur possession constitue sa propriété-capital et leur valeur constitue sa valeur-capital. Mais le mot capital, pris dans chacun de ces sens, est employé pour désigner le revenu anticipé, revenu qui consiste en un courant de services ou de leur valeur. Si c'est la valeur que l'on a en vue, le rapport de causalité ne va pas du capital au revenu, mais du revenu au capital ; il ne va pas du présent au futur, mais du futur au présent. En d'autres termes, la valeur du capital est la valeur escomptée du revenu attendu. Les fluctuations de cette valeur capital seront, toute chance mise de côté, égales aux déviations du « revenu » par rapport aux « bénéfices » et réciproquement ; tandis que si l'on tient compte de la chance, il y aura en plus de ces fluctuations, d'autres fluctuations qui refléteront les changements successifs que l'on peut prévoir dans le revenu futur.
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