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CHAPITRE PREMIER

Le mot « richesse » est employé dans ce livre pour signifier des objets matériels possédés en propriété par des êtres humains. Conformément à cette définition, un objet, pour constituer une richesse, doit remplir deux conditions : il doit être matériel et il doit être possédé en propriété {owned). Quelques auteurs ajoutent une troisième condition, à savoir que cet objet doit être utile. Mais, quoique l'utilité soit indubitablement un attribut essentiel de la richesse, elle n'en est pas un attribut distinctif, puisqu'elle est impliquée dans l'attribut d'appropriation et, par suite, ce mot fait double emploi dans une définition. D'autres économistes, comme Cannan, tout en spécifiant que, pour constituer une richesse un objet doit être utile, ne disent pas que cet objet doit être possédé. Ces mêmes auteurs définissent donc la richesse comme constituée par des« objets matériels utiles ». Cependant, cette définition est trop compréhensive. La pluie, le vent, les nuages, le Gulf Stream, les corps célestes— en parti-

«*ulier, le soleil, qui fournit la majeure partie de notre lumière, (le notre chaleur et de notre énergie — sont tous des objets utiles, mais ils ne sont pas des objets de propriété, et, par suite, ne sauraient constituer de la richesse dans le sens ordinaire de ce mot. D'autres auteurs encore soutiennent qu'un objet, pour constituer de la richesse, doit être «« échangeable ». Mais une telle restriction exclurait les parcs d'artillerie, les maisons du Parlement {Hoiises of Parliatneiit), le Temple de la Paix de La Haye et une grande quantité d'autres richesses laissées en fidéicommis {t?'iisîeed) c'est-à-dire, en fait, toute richesse qui est tombée en main-morte. Quoiqu'il soit essentiel que la richesse soit possédée, il n'est pas essentiel qu'elle change continuellement de possesseur. De plus, de nombreux auteurs, comme, par exemple, Mac Leod, omettent totalement le qualificatif « matériel », afin de faire une place à une certaine « richesse immatérielle », telles que les actions commerciales, les obligations et autres droits de propriété, ainsi qu'aux services humains ou autres. Propriété et services sont, il est vrai, inséparables de la richesse, tout comme la richesse ne saurait être séparée d'eux, mais ils ne constituent pas de la richesse. Désigner par un seul terme tous ces divers objets, c'est, en quelque sorte, les compter trois fois, Ui> chemin de fer, une action de chemin de fer et un voyage en chemin de fer ne constituent pas trois articles de richesse distincts • ils constituent respectivement de la richesse, un titre pour cette richesse et un service de cette richesse. Enfin, quelques économistes, comme, par exemple, Tuttle, se sont efforcés d'écarter entièrement les objets concrets. Ils soutiennent que le mot « richesse » s'applique non aux objets concrets, mais à la valeur de ces objets. On peut faire valoir bien des raisons à l'appui de cette opinion. Mais, comme la question est surtout une question de mots, c'est-à-dire une question par laquelle on ne se propose pas de trouver une idée adéquate, mais de trouver un mot adéquat à une certaine idée, il

ne parait pas être avantageux de se départir de l'usage qui a jusqu'ici prévalu parmi les économistes.

La richesse comprend donc toutes les parties do l'univers matériel que l'humanité s'est appropriées. Elle nç comprend ni le soleil, ni la lune, ni les étoiles, parce que nul homme ne les possède. Elle ne sort pas de notre petite planète et n'en comprend que certaines parties, à savoir : les portions de la surface terrestre qui ont été appropriées et les objets qui s'y rencontrent. Il n'est pas nécessaire que l'appropriation soit complète ; elle n'est souvent que partielle et tend à un but particulier, comme c'est le cas pour les bancs de Terre-Neuve, qui ne sont appropriés que dans ce sens, à savoir : que les pêcheurs de certaines nations ont le droit de pêcher le poisson dans leur voisinage, tandis que leurs eaux sont, pour tout le reste, ouvertes à tous les autres hommes. En fait, on peut sç demander s'il existe des objets qui soient possédés d'une manière si complète que leur possesseur puisse en faire; usage sans tenir compte des désirs des autres. Par appropriation d'un objet, on entend par conséquent ce degré d'appropriation auquel cet objet est soumis.

Tout objet simple de richesse est appelé article de richesse, item de richesse ou instrument. Le mot « instrument » est peut-être le plus exact. Il semble avoir été employé pour la première fois par John Rae en 1834 (1).

On peut distinguer diverses classes de richesse. La richesse qui consiste en la surface terrestre est appelée terre ; toutes les constructions fixes qui s'y trouvent portent lo nom d'améliorations terrestres {land improvemenls) et les deux ensemble constituent la richesse immobilière, biens immewi/e^(rea/e.ç;aiÉ'). Quant àlarichesse mobilière (àl'excep-

( 1 ) New Principles of Political Economy, ouvrage réimprimé tout récemment sousle titre de Sociological Theory of Ca/3 î«a/,Macmillan, 1905.

tion de l'homme), nous la désignerons sous le nom de marchandises {conunodities). Un troisième groupe comprend les êtres humains — non seulement les esclaves possédés par d'autres êtres humains, mais encore les hommes libres qui sont leurs propres maîtres.

Il est vrai que les hommes libres ne sont pas ordinairement comptés comme richesse et, à vrai dire, ils constuent, pour diverses raisons, une forme très spéciale de richesse. La première de ces raisons, c'est qu'ils ne sont pas, comme la richesse ordinaire, achetés et vendus ; la seconde, c'est que le possesseur donne à sa propre importance une valeur aussi élevée que n'importe quel autre ; et c'est aussi parce que le possesseur et la chose possédée ne constituent dans ce cas qu'une seule et même chose. Cependant, les êtres humains sont, comme l'autre richesse, des objets « matériels » et « possédés ». Ces deux attributs, et d'autres qui en dépendent, justifient l'introduction de l'homme parmi les richesses (1). Mais, afin de nous conformer, autant que possible, à l'usage populaire, nous donnerons la définition supplémentaire suivante : Sous le nom de richesse (dans son sens le plus étroit), nous entendons des objets matériels possédés par l" homme et externes par rapport au possesseur. Il est évident que cette définition comprend les esclaves, mais non les hommes libres. Mais c'est là une définition d'une application plus difficile que la définition plus large que nous avons donnée en premier lieu, car elle nous oblige à séparer en classes arbitraires les personnes qui tiennent le milieu entre les hommes libres et les esclaves, tels que les vassaux, les indentured servants., les apprentis à long terme et les nègres attachés à l'agriculture (m peonage). Un homme tenu de servir trente ans se distingue à peine d'un esclave et, si le terme de son service est assez long et

(1) Parmi les écrivains qui ont fait entrer l'homme dans la catégorie des richesses, il faut nommer Davenant, Petty, Canard, Say, Me Culloch, Roscher, Wittstein, Walras, Engel, Weiss, Dargun, Ofner, Nicholson et Pareto.

l'autorité assez absolue, la distinction n'a plus sa raison d'être. D'un autre côté, plus la durée du service est courte et plus la condition de l'assujetti se rapproche de la liberté. En fait, dans la société moderne, la plupart des ouvriers sont « loués », c'est-à-dire obligés par contrat, dans une certaine mesure et pour un certain temps, alors même que ce ne serait que pour une heure, et dans la mesure où ils sont tenus, ils ne sont pas libres. En un mot, il existe différents degrés de liberté et différents degrés d'esclavage entre lesquels il n'est pas facile de tracer une ligne de démarcation bien nette.

Nous avons déterminé deux concepts qui peuvent être désignés comme « la richesse dans son sens le plus général » et « la richesse dans son sens le plus étroit )>. Il importe de ne pas les confondre. D'ordinaire, lorsqu'on se sert du simple mot « richesse », il s'agit du premier concept, et tous les jugements qui seront tenus pour vrais à l'égard de ce concept plus large seront nécessairement applicables au concept moins étendu. Toutes les fois que nous aurons à nous occuper exclusivement de ce dernier, nous pourrons toujours le désigner par ces mots : « La richesse dans son sens le plus étroit ».

On peut admettre plusieurs classifications de la richesse : l'une paraissant plus opportune qu'une autre, selon le but que l'on se propose. Le tableau synoptique de la possession ne repose sur aucun critérium logique ; il est tout simplement destiné à nous montrer les principaux groupes entre lesquels la richesse, telle qu'elle existe en réalité, se répartit naturellement. Nous avons à peine besoin de dire que les diverses classes ne sont pas toujours absolument distinctes. Comme toutes les classes de choses concrètes, elles empiètent l'une sur l'autre. C'est pourquoi cette classification n'a d'autre avantage que celui de nous procurer une vue à vol d'oiseau de la science économique. En fait, il est rare qu'une classification d'objets concrets ait une grande importance dans une étude scientifique. Ce n'est

pas au moyen d'une classification, mais au moyen d'une analyse que l'on résout les problèmes scientifiques (1).

ce I

ce ;

Terrain de production

Terre

Voies de transport

Terrain de culture.

Terrain de pâturage.

Terrain boisé.

Terrain minier.

Terrain de chasse.

Pêcheries.

Chemin de fer.

Routes.

Voies de navigation.

Parcs.

Améhorations '

Terrain de construction. Édifices.

Améliorations sur les \

Au-dessus du sol.

Sous-sol.

Surface du sol.

Construction de ponts.

Peu importantes.

\ Minérales.

Matières ) . . ,

< Agricoles.

premières / ,, . . .

'^ [ Manufacturées.

Comme destinés à être biûlés.

l Comme destinés à être mangés

Consomptibles

ou bus.

1 Comme étant consommés d'une autre façon.

roduits ;

Inventions mécaniques.

finis ]

Animaux.

1 « Numéraire. »

Durables

Vêtements et joaillerie. J Meubles et oeuvres d'art.

Livres.

Objets de moindre valeur.

Esclaves, ommes libres.

(1) Cpr. l'article de l'auteur du présent livre Wliat is Capital ?, dans Economie Journal, décembre 1896, p. 516 : et Précédents for Defining Capital, dans Quarterly Journal oj Economies, mars 1904.

Notre définition de la richesse comprend deux attributs : la richesse est matérielle et elle est possédée en propriété. Ces deux attributs, matérialité et possession en propriété, demandent à être examinés séparément. Le reste de ce chapitre sera consacré au premier attribut.

Un résultat à la fois important et utile de la matérialité de la richesse, c'est qu'elle nous fournit une base pour mesurer physiquement la richesse. 11 y a différentes sortes de richesse et chaque sorte est mesurée au moyen de sa propre unité physique. Ces unités nous sont venues de différentes sources et sont très diverses, mais, en dernière analyse, toutes sont arbitraires.

Bien des sortes de richesse sont mesurées par des unitéspoids (weight-units). Tels sont le charbon, le fer, la viande, et, en fait, la plupart des « marchandises ». Chaque unité consiste en le poids d'un certain fragment de matière qui, pour la commodité, est adopté comme étalon (standard). Par exemple, la livre anglaise {english pound) est tout simplement un morceau de platine conservé à Londres et désigné arbitrai; ement sous le nom de livre.

Bien des objets ne sont pas aussi commodément mesurés par des unités-poids que par des unités-espace., c'est-à-dire par des unités de volume, de surface ou de longueur. C'est ainsi que, pour le volume, le lait se mesure par quarts, le blé par bushels, le bois par cordes et le gaz par pieds cubes ; en ce qui concerne les surfaces, nous avons le bois scié, qui est vendu au pied carré, et la terre, qui se vend à l'acre ; en ce qui concerne la longueur, nous avons les cordages, le fil métallique, les rubans et le drap, qui se mesurent en pieds et en yards. Toutes ces unités de jongueur, de surface et de volume sont également tout à fait conventionnelles et arbitraires. La définition du yard anglais, j)ar exemple, est une ligne imaginaire tirée entre deux petits

points sur des chevilles d'or placées sur une certaine baguette de bronze à Londres.

De nombreux objets existent en unités plus ou moins déterminées et il suffit de les compter : tels sont, par exemple, les œufs ou les oranges, qui se mesurent par douzaines. De même, le papier à écrire est évalué par mains (fjiiire) ; les crayons et les écrous se comptent par grosses. Dans ces divers cas, nous disons que l'objet est mesuré par nombre. Mais le « nombre » n'est en aucune façon spécial à ce dernier cas. Toute mensuration implique à la fois un nombre abstrait et une unité concrète, comme « dix écrous » , (( six œufs ». ou « quatre livres de sucre cristallisé ».

Ce dernier exemple nous montre que, lorsqu'il s'agit de spécifier complètement l'unité d'une certaine sorte de richesse, il est nécessaire d'énumérer ses attributs particuliers ou, tout au moins, un assez grand nombre d'entre eux, pour distinguer cette unité des autres sortes de richesse avec lesquelles on risquerait de la confondre. C'est ainsi qu'il est souvent nécessaire de spécifier quel « degré » ou « marque » (brand) on désigne, comme « degré A », « marque Aigle », charbon « Lackawanna ». Parfois, la sorte spéciale est indiquée par une marque de fabrique {trade mark) ou marque de corporation (hallmark). C'est de cette façon que les attributs des sortes particulières de richesse sont considérées par la science économique et non, comme certains auteurs l'ont supposé à tort, séparément comme une sorte de richesse « immatérielle ». La « fertilité » de la terre ne doit pas être comptée comme richesse en dehors de la terre elle-même ; c'est la « terre fertile » qui est la richesse. L'cc habileté » d'un mécanicien n'est pas une richesse qui vient s'ajouter à l'homme luimême ; c'est le « mécanicien habile » qui doit être rangé dans la catégorie de la richesse.

Bien entendu, le nombre qui exprime la mesure de la richesse peut être une unité, comme, par exemple, « une

habitation ». Parfois, il n'existe qu'un objet de cette sorte particulière. Il n'y a qu'un Battery Park, qu'un Buckitigham Palace, qu'un diamant Koh-i-noor ou qu'un papyrus Rhynd. Les commerçants appellent ces objets des « objets uniques )>. Strictement parlant, chaque objet pourrait être qualifié d'unique, puisque même deux grains de blé ne sont pas exactement semblables'; mais, en pratique, nous omettons les différences insignifiantes et nous regardons les objets approximativement semblables comme homogènes.

Ainsi, chaque sorte individuelle de richesse peut être mesurée au moyen de sa propre unité spéciale — livres, gallons, yards ; mais, dans la plupart des cas, il est plus important de mesurer la valeur de la richesse, et cela peut être fait en dollars et en cents, en livres-monnaie et en shillings, en francs et en centimes, et ainsi de suite. Ce mode de mensuration constitue une espèce de mensuration physique, mais il implique le principe de ^échange. Le mot « valeur » a été entouré de tant de mystère que nous ne saurions prendre trop de soins pour obtenir sur ce sujet des idées simples et correctes. Dans l'explication qui va suivre, le concept de valeur est donné comme dépendant de celui de prix ; celui de prix, à son tour, dépendra de celui d'échange, et enfin celui d'échange dépendra de celui de transmission.

On dit qu'un objet de richesse est transmis (transferred), lorsqu'il change de propriétaire. Il faut faire observer qu'un semblable changement n'implique pas nécessairement un changement de place. D'ordinaire, la transmission d un objet imphque changement dans sa position. L'achat de thé ou de sucre est suivi de la livraison de ces objets à travers le comptoir par le marchand au client. Mais, dans bien des cas, ce changement de position ne se produit

pas, et il est même impossible lorsqu'il s'agit de biens immeubles {real estate). Cette distinction ent e le changement de propriété et le changement de position n'est pas toujours présente à l'esprit. C'est ainsi, par exemple, que l'on dit parfois que les exportations et les importations doivent se balancer d'une certaine façon. Mais si, par « objets exportés » {exports), nous entendons des objets qui son' envoyés hors du pays et par « objets importés » {imports) ceux qui entrent dans le pays, la proposition ne sera pas exacte. Lorsque, il y a quelques années, des Anglais achetèrent des brasseries américaines, il est évident que ces objets ne furent pas exportés, bien qu'ils fussent transmis à des possesseurs étrangers.

La transmission peut être volontaire ou involontaire. Des exemples de transmission involontaire de richesse, ce sont les transmissions effectuées soit par la force ou la fraude des individus, comme dans le vol, le brigandage, le détournement, etc., soit par la force du Gouvernement, comme lorsqu'il s'agit des impôts, des amendes judiciaires, etc. Mais, pour le moment, nous ne nous occuperons que des transmissions volontaires.

Les transmissions volontaires sont de deux sortes : les transmissions unilatérales {one-sided transfers), c'està-dire les dons et les legs, et les transmissions réciproques ou échanges, qui sont les plus importantes pour la science économique.

Echange de richesse signifie donc transmission mutuelle . et (volontaire de richesse entre deux propriétaires, chaque transmission étant effectuée en considération de Vautre. Si l'une des deux quantités de richesse échangées est divisée par l'autre, le quotient est appelé le prix de cette dernière. Ainsi, lorsque trois hushels de blé sont vendus pour deux dollars d'or, le prix du blé est de. deux tiers de dollar par , bushel et le prix de l'or est de un bushel et demi de blé par ^ dollar. De nos jours, l'un des deux objets est habituellement de la monnaie, mais cette condition n'est pas essen- ,

tielle et, aux époques primitives, ce fait était loin d'être commun. Lorsque l'échange est un échange de monnaie pour un autre échange de richesse, il est appelé achat (par rapport à la personne qui donne l'argent) et ç'ente (par rapport à la personne qui reçoit l'argent).

Pour qu'il y ait un prix, il n'est pas nécessaire que l'échange en question ait effectivemmt lieu. Cet échange peut n'être qu'un échange projeté. Un agent pour la venté des propriétés a souvent un « prix de demande » {asking price), c'est-à-dire un prix auquel il essaye de vendre, prix qui, habituellement, est supérieur au prix d'une vente réalisée. De même, il existe souvent un « prix d'offre » {bidding price) qui, d'ordinaire, est inférieur au prix d'une vente réalisée. Le prix de vente se trouve donc généralement fixé entre les prix tout d'abord offerts et demandés. Mais il arrive parfois que l'offrant refuse d'augmenter son offre et que le vendeur refuse d'abaisser son prix de demande. Dans ce cas, la vente n'a pas lieu et les seuls prix sont le prix offert et le prix demandé. Les journaux commerciaux donnent, pour un grand nombre de marchandises, le prix de vente s'il y a eu vente ; s'il n'y a pas eu vente, ils donnent le prix offert et le prix demandé ou, si les deux prix n'existent pas, celui des deux qui existe.

Lorsqu'il n'y a pas vente, et surtout s'il n'y a ni prix offert ni prix demandé, il n'est pas aussi facile de répondre à la question : Qu'est-ce que le prix? On a alors recours à une '( estimation > {a ppr aisément) ou prisée {appraisal), qui est tout simplement une conjecture plus ou moins perspicace touchant le prix que l'objet pourrait ou devrait atteindre. Faire des évaluations ou des conjectures de prix offre souvent de très grandes difficultés dans la pratique. Ce procédé est cependant forcément employé par l'Etat

lorsqu'il établit des impôts et des droits de douane et lorsqu'il grève la terre. Il est employé par les Compagnies d'assurance dans le règlement des indemnités et dans l'évaluation des pertes ; par les marchands dans leurs inventaires et autres états ; comme aussi par les statisticiens et par beaucoup d'autres. En fait, certaines gens gagnent leur vie simplement en évaluant de la richesse à laquelle, pour un motif ou un autre, il convient de donner un prix. Il est évident que la prisée sera très différente selon le but que l'on se propose. Parfois, nous avons besoin de connaître le prix auquel un objet peut être vendu dans une vente forcée immédiate ; parfois, quel prix cet objet pourrait atteindre si l'on avait un délai raisonnable pour la vente ; parfois encore, quel prix le propriétaire consentirait probablement à accepter ; d'autres fois, enfin, quel prix un acheteur possible consentirait probablement à donner Tous ces prix d'estimation peuvent être différents. Un portrait de famille peut avoir une valeur inestimable pour le propriétaire, mais il pourrait ne rapporter presque rien s'il était effectivement vendu. Le propriétaire s'efforcerait de l'estimer à très haut prix s'il désirait l'assurer contre l'incendie ; mais, s'il voulait emprunter de l'argent sur ce portrait, l'évaluation serait sans doute très peu élevée, car le prêteur sur gage {pawnbroker) le considérerait comme étant presque sans valeur.

Donc, dans l'estimation que Ton fait dans la pratique, nous rencontrons de nombreuses difficultés, dues en partie à l'ignorance du caractère et de la condition des parties intéressées et en partie aussi à la diversité des intérêts que doit sauvegarder la prisée. Mais, quelles que soient les difficultés et les incertitudes de la détermination du prix ou des prix d'un objet, ce prix ou ces prix existent effectivement sans incertitude. L'incertitude provient entièrement de ce que l'on ne parvient pas à spécifier suffisamment les conditions dans lesquelles l'échange doit avoir lieu. Si nous parvenions à spécifier d'une manière assez

détaillée les conditions de l'échange projeté, ses termes seraient tout à fait déterminés ; mais, quant à savoir s'il est ou non possible de conjecturer ces termes avec exactitude, c'est là une toute autre question.

Ayant ainsi obtenu le prix d'une sorte quelconque de richesse, nous pouvons calculer la valeur d'une quantité donnée de cette richesse sans qu'il soit absolument nécessaire de supposer que cette quantité particulière est échangée. On trouve la valeur d'une quantité donnée de richesse en multipliant la quantité par le prix. Ainsi, si le prix du blé est de deux tiers de dollar le bushel, un lot consistant en 3.000 bushels aura une valeur de : 3.000 x 2 /3 $ ou 2.000 S. En d'autres termes, la valeur d'une certaine quantité d'une sorte de richesse est la quantité d'une certaine autre sorte contre laquelle elle serait échangée, si la quantité totale était échangée au prix fixé pour cette dernière. Il n'est pas nécessaire que l'échange qui fixe le prix soit l'échange des 3.000 bushels particuliers que nous évaluons en ce moment ; un autre échange, par exemple, celui de 300 bushels pour 200 $, peut tout aussi bien fixer le prix. C'est là une des raisons pour lesquelles il est préférable d'expliquer d'abord le prix et ensuite la valeur.

La définition que nous avons donnée de la valeur, en s'appliquant, comme elle le fait, à un ensemble de richesse au lieu de l'unité, s'écarte quelque peu de l'usage économique ; mais elle est strictement conforme à l'usage des hommes d'affaires et à celui des praticiens en statistique. En général, les économistes n'ont pas jugé nécessaire d'établir une distinction entre le pouvoir d'achat de l'unité et celui de l'ensemble, mais ils ont employé le terme « valeur » indifféremment pour désigner les deux. A d'autres égards

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aussi, l'usage suivi par eux s'est trouvé quelque peu différent de celui que nous suivons ici. Quelques-uns d'entre eux ont restreint le mot « prix » à une désignation de monnaie, c'est-à-dire à ce qui est appelé prix en monnaie {money price), et ils se sont servis du mot « valeur » pour désigner le pouvoir d'achat en « marchandises » {goods). D'autres se sont servis du mot « prix » pour indiquer combien se vend un objet (prix de marché) et ils se sont servis du mot « valeur » pour indiquer combien il devrait se vendre (prix d'évaluation ou prix normal). D'autres, à leur tour, ont fait usage du mot « prix » dans le sens employé dans ce livre, mais ils ont fait usage du mot « valeur » pour désigner le cas que l'on fait d'un objet ( « utilité marginale » ou « valeur subjective ») ( marginal utility or subjective value). Pour nos définitions de la valeur et du prix, il nous parait préférable de nous conformer aussi étroitement que possible à l'usage du commerce, qui, constamment et instinctivement, emploie le mot « prix » pour l'unité et le mot « valeur « pour l'ensemble.

La différence entre la quantité, le prix et la valeur de la richesse apparaît clairement dans un « inventaire » tel que le suivant :

Souliers

Viande de bœuf v Maison d'habita-

tio.i

Quantité

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