bushels
100 bushels
Il 4. 410 bushels
Dans la première colonne sont les diverses quantités de richesse mesurées chacune au moyen de son unité spéciale ; dans la seconde sont les prix de ces unités en blé ; tandis que dans la dernière colonne sont leurs valeurs mesurées aussi en termes de blé. La première colonne et la dernière représentent deux façons différentes de mesurer la richesse. Les statistiques de richesse telles que celles qui sont publiées mensuellement par le Département du Commerce donnent habituellement à la fois des « quantités » et des « valeurs ». Pour les traduire de l'une en l'autre, nous avons toujours besoin d'un prix comme moyen terme.
Il importe beaucoup de ne pas confondre ces trois colonnes entre elles. La quantité de viande de bœuf est une chose qui diffère totalement de sa valeur et chacune de ces deux choses est différente du prix. La quantité se mesure en livres de viande de bœuf, sa valeur se mesure en bushels de blé et son prix en bushels par livri\ Ces trois grandeurs ont toutes des « dimensions » différentes. La quantité et la valeur sont l'une et l'autre simplement des grandeurs physiques. La » valeur » telle qu'elle est expliquée ici n'est pas une grandeur subjective dans l'esprit de l'homme, mas une grandeur purement objective, comme la valeur en monnaie^ ou la valeur en blé. Cette valeur a, bien entendu, des causes subjectives, mais de celles-ci nous n'avons pas encore à nous occuper (1).
La mensuration de la richesse en « valeur » offre ce grand avantage sur sa mensuration en •( quantité », qu'elle ramène les nom.breuses sortes de richesse à une sorte unique. Tous les articles de la troisième colonne de l'inventaire sont ainsi exprimés en une unité commune, le bushel. Par conséquent, nous pouvons totaliser cette colonne et obte-
(1) On trouvera dans l'Appendice au Chap. I § 1, un exposé plus complet des dimensions de la quantité, du prix et de la valeur de la richesse.
nir un total simple, à savoir 14.410 bushels ; mais la totalisatior^ de la première colonne est impossible, parce que des souliers, des livres de viande, des maisons et des bushels de blé sont des choses incommensurables. Nous apercevons ici une des plus importantes fonctions de la monnaie ; elle ramène à l'uniformité la diversité de mesure.
Mais, quoique cette réduction à une commune mesure soit avantageuse en pratique, ce serait, naturellement, une grande méprise que de supposer que cette réduction nous donne ce qui peut être appelé « la véritable mesure de la richesse y. « La valeur de la richesse » est une phrase incomplète ; pour parler exactement, nous devrions dire : '■ la valeur de la richesse en termes d'or )>, ou en termes de quelque autre objet particulier. Nous ne pouvons donc pas nous servir de telles valeurs pour comparer différents groupes de richesse, excepté sous certaines conditions et dans une certaine mesure. La comparaison entre les valeursrichesse de rAmérique et de l'Angleterre, de l'ancienne Rome et de Tltalie moderne, de Carnegie et de Crésus nous donnera des résultats différents selon le type de valeur que l'on emploiera.
Nous avons vu comment se mesurent les trois grandeurs — quantité, prix et valeur de la richesse. Cette mensuration est, en fait, une opération très inexacte. Le degré d'exactitude atteint est exagéré dans l'esprit de la plupart des gens, sans en excepter les hommes d'affaires. Dans la mensuration des quantités de richesse, il existe deux sources d'erreur, car chaque mesure contient, comme nous l'avons vu, deux éléments : ime unité de mesure qui peut être inexacte et un nombre ou rapport entre la quantité à mesurer et l'unité, nombre qui peut, lui aussi, être inexact. De nos jours, la première source d'erreur est éliminée en
fait. Nos unités de poids et de mesura sont unifiées par la loi, et une livre poids, en Californie, est égale à une livre poids dans le Connecticut, à un millième près. La principale source d'erreur ne réside donc pas dans F unité, mais dans le rapport de la richesse à cette unité. Dans le commerce de détail, cette erreur atteint cinq pour cent ou môme davantage. Les transactions en gros sont plus exactes. Une grande entreprise manufacturière de Syracuse vendait ses mesures en poids de soude caustique par charge de wagon rapportée à la mesure adoptée par ses clients et les résultats concordaient à un cinquième d'unité pour cent sur deux lots de cinquante wagons. 11 est probable que le plus grand degré d'exactitude qui ait jamais été obtenu en matière de mesures commerciales a lieu sur les balances de monnayage {Mint soales) employées par les Etats-Unis à Philadelphie et à San-Francisco. L'exactitude de ces balances est à un dix-millionnième près.
Lorsque nous passons des quantités de richesse aux valeurs, nous introduisons encore une troisième source d'erreur, qui se trouve dans le facteur prix par lequel nous multiplions. Cela est surtout vrai lorsque le prix est purement un prix de « prisée ». Le prix d'une vente effective constitue un fait absolu et ne peut être taxé d'inexactitude ; mais le prix auquel nous estimons qu'une chose se vendrait sous certaines conditions déterminées est toujours incertain. Lorsqu'il s'agit d'articles de marché, c'est-à-dire d'objets mis régulièrement en vente sur un marché, un marchand peut souvent faire une évaluation exacte à un pour cent près. Les biens immobiliers {real estate), dans certaines parties d'une cité où les ventes sont actives, peuvent souvent être évalués exactement à cinq ou dix pour cent près : mais, dans les parties « mortes » ou hors du mouvement de certaines villes, où les ventes sont rares, l'évaluation se réduit à une pure conjecture par à peu près. De plus, lorsqu'il s'agit de districts ruraux, tandis que, dans les parties colonisées de Tlowa et du Texas,
les propriétés agricoles (farms) peuvent être évaluées à dix ou quinze pour cent près, dans les régions arriérées, une évaluation faite par expert est souvent inexacte de plus de cinquante pour cent. En fait, dans certains cas où l'on peut difficilement se représenter une vente de l'objet, :î ne saurait, en quelque sorte, être question de prisée. Estimer la valeur de Yellowstone Park est chose impossible, à moins que nous ne tolérions une marge de plusieurs centaines pour cent. C'est dans des limites analogues que nous nous mouvons lorsque nous essayons d'évaluer des êtres humains libres. Nous pouvons souvent fixer une limite moins étendue, mais il est rare que nous puissions en établir une supérieure. Les évaluations peuvent varier énormément selon le point de vue. C'est ainsi que l'on dit parfois : « Si je pouvais acheter monsieur un tel à mon estimation et le revendre à la sienne, je deviendrais bientôt riche. » On aurait tort, cependant, de conclure, comme le font certains auteurs, que, parce que nous ne pouvons en faire une évaluation exacte, les jardins publics ou les hommes libres ne sauraient être considérés comme de la richesse. Lorsque les esclaves du Sud devinrent des hommes libres, ils cessèrent d'être évalués comme richesse. Il en est quelquefois résulté une certaine confusion pour nos statistiques de recensements. Le Maniijactnrers'' Rerord de Baltimore publia récemment des chiffres indiquant une baisse très sensible dans les évaluations de richesse imposable faites dans le Sud après la guerre et on en concluait que la richesse avait considérablement décru. Mais une large part de ce prétendu décroissement provenait uniquement de ce que la propriété des esclaves avait passé de leurs maîtres à euxmêmes, ce qui avait amené leur omission dans les statistiques.
Divers auteurs, depuis Petty jusqu'à Engel et à Nicholson, ont essayé de déterminer la valeur des êtres humains. Le professeur Nicholson estime approximativement que la nation anglaise vaut au moins cinq fois l'autre richesse
existant en Angleterre (1). Il est évident que de semblables calculs ont plutôt une valeur théorique qu'une valeur pratique. Ils sont aussi nécessairement inexacts, et ils impliquent toujours une certaine supposition particulière en ce qui touche le but de l'évaluation. On voudra, par exemple, indiquer soit le pouvoir de gain de la population, soit la valeur des hommes pour eux-mêmes ou pour d'autres.
(1) Economie Journal, mars 1891, p. 95.
La définition que nous avons donnée de la richesse dans le chapitre qui précède restreint sa signification à des objets matériels concrets. Mais les économistes ont aussi à s'occuper des services abstraits, des utilités et des droits de propriété. Ceux-ci. comme la richesse matérielle, sont achetés et vendus et, en fait, ils sont souvent regardés comme une sorte de richesse « immatérielle » ou « incorporelle ». Il est cependant aussi inutile qu'imprécis de comprendre ces éléments dans la catégorie générale de richesse. Ils ne constituent pas de la richesse, quoiqu'ils se rattachent étroitement à la richesse. Il résulte de la définition donnée plus haut que la richesse a deux attributs : elle doit être matérielle et elle doit être possédée. Sa matérialité a fait l'objet du chapitre qui précède ; sa possession {ownership) sera l'objet de celui-ci.
Mais que veut-on dire lorsque Ton dit que Ton possède la richesse ? Nous répondons : Posséder la richesse, c'est avoir le droit d'en faire usage. Un tel droit est désigné sous le nom de propriété ou, plus explicitement, droit de propriété. Posséder un pain ou en avoir la propriété ou en être pro-
priétaire ne signifie ni plus ni moins qu'avoir le droit de le manger, ou de le vendre, ou d'en faire tout autre emploi en vue de satisfaire un désir. Posséder un vêtement, c'est avoir le droit de le porter. Posséder une voiture, c'est avoir le droit de la conduire ou de l'utiliser de toute autre façon tant qu'elle dure. Posséder une parcelle de terre, c'est avoir le droit d'en faire usage à perpétuité. Le concept de propriété — « le droit de faire usage de la richesse » — est plus complètement exprimé par la phrase : « Le droit aux usagés de la richesse. » Dans cette phrase, nous avons affaire à deux idées nouvelles — droits et usages — chacune desquelles demande à être traité? séparément.
Il importe, tout d abord, de bien saisir quelle est la nature des usages ou des services de la richesse. Les services d'un instrument de richesse, ce sont les changements désirables effectués (ou les changements non désirables empêchés) au moyen de cet instrument. Par exemple, les services d'un métier à tisser consistent à transformer le fil en drap, c'est-à-dire en ce que l'on appelle tissage. De même, une charrue accomplit le service de transformer le sol d'une certaine manière : un briqueteur a pour service de changer la position des briques. Une digue ou un fossé ont pour service d'empêcher l'eau de submerger le sol ; une clôture, d'empêcher le bétail de vaguer ; un collier, de jeter des feux ou de refléter la lumière et, par cela même, de satisfaire l'amour de la beauté ou la vanité de la personne qui le possède.
Lorsque des services sont donnés comme des événements désirables, cela signifie qu'ils sont désirés par le propriétaire ou les propriétaires, et non pas nécessairement par chacun ou même par quelqu'autre. Il peut même arriver que ces événements soient nettement désagréables pour
d'autres. Un sifflet d'usine peut constituer un ennui pour tout le monde, sauf pour le propriétaire de l'usine.
Sous ce rapport, il est important de faire une distinction entre les usages ou les événements désirables et l'utilité ou la désidérabilité de ces événements. Le service désirable est une chose ; il est, en général, objectif. D'un autre côté, la désidérabilité du service est une qualité et elle est purement subjective. Elle est un sentiment touchant les événements et non les événements eux-mêmes. Dans le présent chapitre, nous n'avons pas à nous occuper de la désidérabilité et elle fera l'objet du chapitre suivant.
Chaque sorte de service se mesure en sa propre unité. Parfois, il se mesure par un nombre^ c'est-à-dire en comptant simplement les actes en lesquels consiste le service spécifié, comme c'est le cas, par exemple, pour les coups de piston d'une machine à imprimer ; parfois aussi, le service se mesure par le temps, comme c'est le cas pour le travailleur à la journée ; d'autres fois, enfin, la mesure des services est exprimée en termes d'imités de richesse affectées par ces services, comme dans le cas de ce que l'on appelle l'ouvrage à la pièce. Les services d'un mineur se mesurent à la quantité de charbon extrait ; ceux d'un planteur, au nombre d'acres plantés, et ceux d'une machine à filer au nombre de yards (O^^Qlô) filés. Comme la richesse, les services sont susceptibles d'échange et, par conséquent, ont un prix. La quantité d'un service multipliée par son prix donne sa valeur. Si on les réduit en valeur d'après un type commun, tous les services deviennent commensurables entre eux et avec la richesse.
Le contraire d'un service est un desservice {disservice). Celui-ci est un changement non désirable effectué (ou un changement désirable empêché) au moyen de la richesse. Par exemple, une locomotive rend des desservices en consommant du charbon ; une propriété agricole, en exigeant des engrais et du travail ; une usine, en entraînant des fraisé, de main-d'œuvre. Les dosservices, comme les services s^.
mesurent en quantité au moyen d'unités spéciales et
deviennent commensurables en valeur par réduction à un type commun.
Maintenant que nous avons vu ce que l'on entend par services de la richesse, nous allons nous demander ce que l'on entend par droit à ces services. Le mot « droit » est un terme de jurisprudence et, par lui, l'économique prend contact avec toute la matière des rapports légaux et coutumiers ; mais, pour le but que nous nous proposons présentement, il n'est pas nécessaire que nous nous avancions dans cette direction. Le droit d'une personne aux usages d'un article de richesse peut être défini comme étant la liberté, sous la sanction de la loi et de la société, de jouir des services de cet article.
Les jurisconsultes font une distinction entre les droits de propriété et les droits personnels ; mais, pour l'économiste, tous les droits sont des droits de propriété. La distinction entre le droit de propriété et les droits personnels n'existe qu'en tant que nous ramenons la signification du mot richesse au sens le plus étroit de ses deux définitions, c'est-à-dire en tant que nous en excluons les êtres humains libres. Ceci nous montre qu'il est conforme à la logique d'adopter la définition la plus large de la richesse, définition qui comprend les êtres humains, même lorsqu'ils sont libres, et d'adopter également pour le droit de propriété une définition assez large pour comprendre tous les droits connus en jurisprudence. Cela étant dit, il suit que tout droit est un droit de propriété. On ne saurait se représenter des droits qui ne soient pas des droits d'obtenir des usages de la richesse, que celle-ci soit des personnes ou des choses, et d'en jouir. Même le « droit à la vie, à la liberté et à la
poursuite du bonheur - est simplement le droit pour quelqu'un à certains usages de sa propre personne. Les droits d'un mari sur sa femme et d'une femme sur son mari, et les droits réciproques qui existent entre les parents et les enfants, aussi bien que d'autres droits in personam. sont des droits {daims) sur la communauté en général (1). Ordinairement, ces droits ne sont pas appelés droits de propriété, tout comme les personnes ne sont pas ordinairement désignées sous le nom de richesse, et, pour une raison analogue, ils ne sont pas dans le commerce. Lorsque des femmes étaient achetées et vendues, elles étaient regardées comme de la richesse, et les droits du mari comme des droits de propriété. Aujourd'hui, ce sont là deux choses qui ne sont plus dans 'e commerce et qui, par conséquent, sont en dehors des termes et des idées du commerce. Il n'est peut- j être pas absolument nécessaire que l'économiste s'applique à les y faire rentrer : l'économiste, comme l'homme d'affaires, s'intéresse surtout à ce qui est vendable. Mais, en construisant sa définition, il trouve difficile, sinon impossible, de restreindre les mots « richesse » et « droits de propriété » à des objets échangeables sans que la simplicité et la logique en souffrent et sans en exclure certains objets, tels que les jardins publics et les anciennes substitutions anglaises qui. quoique n'étant jamais vendus, seraient appelés respectivement, même par les hommes d'affaires, richesse et droits de propriété. C'est pourquoi, dans ce livre, nous préférons construire nos définitions de manière à y faire entrer de semblables éléments, alors même qu'il n'y aurait pas lieu d'y revenir plus loin. En général, il vaut mieux faire entrer trop que trop peu dans les définitions et. au moins dans le cas qui nous occupe, ce qui s'y trouvera de superflu nous intéressera rarement et ne nous embarrassera jamais.
(1) Cf. T. E. HoLLAND, Jurisprudence. Macmillan, 1898, pp. 50, 80, . 87, 90, 128.
Les droits de propriété consistent donc en des droits aux usages ou aux services de la richesse. Mais les services que nous possédons sont toujours et nécessairement des services futurs ; les services passés ont péri. De plus, puisque tous les événements futurs sont incertains, nous sommes toujours contraints de tenir compte de l'élément de chance. Par suite, une définition rigoureusement complète d'un droit de propriété devrait être formulée comme il suit : Un droit de propriété est le droit à la chance d'obtenir tous les services futurs, ou quelques-uns d'entre eux, d'un ou plusieurs articles de richesse.
Le droit de propriété est mesurable, tout comme sont mesurables la richesse et les services, dans sa propre unité particulière. D'ordinaire, il se mesure « par nombre -, c'est-à-dire en comptant le nombre des droits de même nature. Ainsi, cent parts d'actions de priorité, dans une Compagnie particulière, représentent la quantité (amount) de ce droit particulier de propriété. Les concepts de transmission, d'échange, de prix et de valeur s'appliquent au droit de propriété aussi bien qu'à la richesse et aux services. Il est vrai de dire que, de même qu'un échange de richesse n'est qu'un échange déguisé de services, de même, un échange de services n'est qu'un échange déguisé du droit qui s'y rapporte, c'est-à-dire du droit de propriété. Il suit de là que l'échange du droit de propriété constitue la forme finale de l'échange et comprand toutes les autres formes quelles qu'elles soient.
Richesse et droit de propriété sont donc des termes corrélatifs. La richesse est l'objet concret possédé ; la propriété est le droit abstrait de possession. Les deux concepts s'impliquent mutuellement. Il ne saurait y avoir de richesse sans droits de propriété s'y appliquant, ni
droits de propriété sans richesse à laquelle ils s'appliquent. En fait, la proposition d'après laquelle le droit de propriété et la richesse sont coextensifs, résulte des définitions de la richesse et du droit de propriété telles que nous les avons adoptées. Mais on peut tout de suite nous objecter que. dans le monde concret réel auquel ces définitions étaient destinées, la correspondance entre ce qui est connu comme étant la richesse et la propriété n'est plus vraie. Cependant, un examen approfondi suffira pour écarter cette objection.
Quelquefois, la richesse et les droits de propriété sont si étroitement associés qu'ils se confondent, de telle façon que, à moins que l'on ne se livre à un examen attentif, on ne soupçonnerait jamais l'existence des deux concepts séparés. Cela est surtout vrai dans le cas de la « propriété libre » {fee simple), où l'on parle d'une parcelle de terre comme d'une « parcelle de propriété ». En pratique, il ne saurait guère être fait d'objections à un usage populaire de ce genre, mais, même dans ce cas. une rigoureuse exactitude exige que l'on fasse une distinction entre les deux idées. Nous nous souviendrons mieux de faire la distinction si nous employons l'expression complète « droit de propriété ». D'un autre côté, nous nous heurtons à la difficulté contraire. Ici, le danger consiste à séparer tellement les concepts de richesse et de propriété qu'on les considère comme indépendants, au lieu de les considérer comme interdépendants. Lorsque des actions de chemins de fer sont vendues dans Wall-Street, celui qui les place est porté à considérer ces actions comme entièrement détachées de toute richesse concrète. Il n'est guère probable qu'il ait vu ou qu'il voit jamais les rails d'acier, les wagons et les locomotives qui servent de base à ces actions, et il est évident que le seul objet concret dont il a vraisemblablement une conscience distincte, c'est le papier du titre lui-même. Mais il est clair que ce certificat de papier ne constitue pas lui-même la propriété, mais en est unique-
ment le témoignage et que, pour constituer une propriété, les action?; impliquent un chemin de fer réel (richesse) qui leur sert de base.
Que toute richesse implique un droit de propriété, c'est là ce qui ne saurait être nié par personne, et que tous les droits de propriété impliquent à leur base de la richesse, c'est ce qui n'est pas moins évident. Mais là n'est pas la question. En fait, quelques-unes des plus dangereuses illusions qui affUgent le monde des affaires, y compris la plupart des sophismes relatifs au crédit, proviennent de la difficulté de reconnaître la richesse qui se dissimule derrière la propriété sous quelques-unes de ses formes élevées.
Afin de ne pas consacrer trop de place à ce sujet, le meilleur procédé sera de faire connaître les types des principales formes de propriété, et de spécifier, dans chaque cas, ce qui sert de base à ce droit. C'est ce que nous faisons au moyen du tableau qui se trouve aux pages 34 et 35, tableau qui spécifie également les services impliqués et (là où ils existent) les titres ou écrits qui servent à prouver le droit de propriété.
Il est probable que quatre-vingt-dix pour cent de la propriété réelle, dans les Etats-Unis, sont compris dans ce Hqui est désigné sous les noms de propriété libre, droits de société, actions, obligations, billets et droits de bail {Lease \Rights). Dans tous ces cas, l'existence de la richesse réelle [qui se cache sous ces différentes choses est parfaitement Iconnue et admise. En pratique, donc, la proposition que lia richesse et la propriété sont coextensives est déjà établie.
Parmi les autres cas, quelques-uns paraissent un peu obscurs à première vue, mais ils peuvent être rapidement élucidés pourvu que nous ayons présents à l'esprit quelques principes généraux.
Le premier principe qui doit nous guider, c'est que, étant donné un droit particulier de propriété, nous devons tout d'abord chercher à découvrir les avantages {benefits) ou « services » assurés par ce droit, et ensuite les moyens physiques au moyen desquels ces services sont obtenus. Ces moyens ne peuvent pas toujours être identifiés avec la « cause » de ces services. Par exemple, des biens immobiliers {real estate) avec une bonne exposition au midi sont surtout désirés à cause de la lumière solaire qu'ils reçoivent. Le soleil peut être appelé la cause de la lumière solaire, mais le sol est le moyen pratique d'obtenir cette lumière. Posséder ou ne pas posséder le sol, c'est obtenir ou ne pas obtenir la lumière solaire qui s'y joint. C'est le sol qui met les rayons du soleil à la disposition de son propriétaire. D'un autre côté, lorsqu'une lampe nous donne sa lumière, elle est non seulement moyen, mais aussi cause.
En suivant cette idée que la richesse est simplement le moyen et non nécessairement la cause, il nous sera possible de mieux comprendre quelques-uns des articles du tableau. Nous voyons clairement ce qui se cache sous un privilège d'un chemin de fer urbain, ou sous le privilège i du réseau souterrain de la Cité de New- York. Ce privilège doit être la richesse au moyen de laquelle le transport peut avoir lieu. Les rues dont le chemin de fer a le, droit de se servir constituent le moyen nécessaire de ses services de transport. La possession des rues implique la possession du droit de les employer pour le transport, et, lorsque ce droit est donné ou vendu, comme lorsque le privilège est concédé, cet acte constitue un abandon partiel de la propriété des rues.
Considérons aussi le cas d'une promesse. Les moyens physiques d'accomplir une promesse sont évidemment la
personne qui a fait la promesse et la richesse que cette personne peut ou veut employer à cet objet. Ainsi, une dette ou obligation assurée par une hypothèque {mort gage) est originairement un droit sur le débiteur, que celui-ci peut satisfaire au moyen de ses bénéfices (earnings) ou de sa richesse générale. Mais ce droit offre ce grand avantage sur d'autres formes de dette, à savoir qu'il est aussi un droit contingent sur une portion spécifique de la richesse du débiteur, portion qui peut être prise en payement même contre sa volonté, si, de quelque autre façon, le débiteur ne fait pas honneur à sa promesse. Ici, le moyen de réaliser le droit prouvé par l'obligation comprend la personne du débiteur, sa richesse générale, et la part spécifique de cette richesse frappée par Thypothèque. D'un autre côté, une « redevance de travail » est principalement un droit sur la personne du travailleur, car elle doit être le moyen d'accomplir le travail requis. Dans les districts ruraux, les agriculteurs sont souvent tenus à l'égard du Comté de fournir pour les routes une certaine quantité de prestations d'hommes et de chevaux. Le droit à ce travail constitue une espèce de propriété appartenant au Comté. Un exemple encore plus frappant, c'est lorsque le travail ou les services à fournir ont un caractère personnel ou artistique, tel que le chant d'une Patti ou le jeu d'une Sarah BernJiardt, car tandis que quelqu'un qui bâtit en briques à la suite d"un contrat peut raisonnablement accomplir son obligation en fournissant un autre maçon également habile, aucun auditoire attiré par l'une ou l'autre de ces artistes n'accepterait en échange de son prix d'entrée l'exécution d'un remplaçant, quel que fût d'ailleurs le talent de ce dernier. Ce droit aux services d'une personne particulière, en tant qu'il se distingue du droit à des services d'un caractère particulier, donne lieu en justice à bien des espèces curieuses. De même un billet personnel est, dans une large mesure un droit sur la personne du tireur, quoiqu'il soit aussi un droit sur son autre richesse. En effet, à la fois l'homme lui-même et
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sa richesse externe sont les moyens d'assurer la valeur de la promesse et finalement le payement de la dette. Un autre cas, c'est celui d'une « convention de faire » {factoris agreement) ou de toute autre promesse par laquelle une maison de commerce ou une personne convient de s'abstenir de certains actes, tels que la vente en concurrence avec le stipulant. Il y a quelques années, une somme importante fut offerte à un manufacturier des environs de New Haven s'il consentait à fermer ses usines. Celui-ci accepta l'offre, pour son avantage et pour celui de ses anciens rivaux, quoique au détriment du public. Dans ce cas, le contrat qu'il passa avec ses rivaux constitua pour eux une sorte de propriété. La richesse au moyen de laquelle fut garantie sa promesse était évidemment sa propre personne et aussi son matériel, tandis que le service fourni n'était autre chose que l'inactivité de l'un et de l'autre.
La clientèle {good wt//) est une forme de propriété moins assurée, quoique encore non dépourvue de valeur. Il y a quelques années un des plus grands journaux des États- Unis fut vendu. La propriété du journal comprenait outro les presses, les caractères, les machines, les édifices, etc.. les abonnements dus et les réabonnements. Un abonnement dû est une dette qui constitue un engagement virtuel de l'abonné et un milher de ces engagements constitue dans l'ensemble une valeur considérable. On désigne sous le nom de clientèle quelque chose qui est très analogue, à savoir le quasi-engagement des abonnés à continuer à payer aussi longtemps que le service du journal leur sera continué et qu'ils en seront satisfaits. Ces quasi-engagegements constituent aussi un droit de propriété, puisqu'ils équivalent presque à une convention signée des abonnés et qui serait ainsi conçue : « Nous nous engageons par les présentes à payer la somme annuelle de 8 8 à la Compagnie éditrice pourvu qu'elle continue à nous faire le service de son journal et que nous soyons satisfaits de ce dernier, et cela tant que durera cet état de choses. » La clientèle est donc
uniquement le droit à une promesse tacite, large et contingente de soutien et de clientèle, sans obligation. La maison de commerce qui possède une clientèle est propriétaire d'un certain droit précaire, mais non sans valeur, sur ses clients, à savoir la chance de voir se continuer leur clientèle. Les personnes de ces abonnés et leur autre richesse, voilà ce qui sert de base au droit de propriété, parce que ce sont les moyens en vue des services désirés auxquels ces droits s'appliquent. Bien entendu, la chance d'obtenir ces services est bien moindre qu'elle ne serait, si les services étaient spécifiquement promis ; mais la chance, grande ou petite, est impliquée dans tous les droits de propriété.
C'est ainsi encore que la « pratique » d'un tailleur ou le « client » d'un médecin est simplement le droit à la chance d'une clientèle future.
Un privilège dans le sens de privilège de monopole concédé par un État est chose entièrement différente d'un privilège de chemin de fer urbain. L'objet du monopole, c'est d'empêcher certains actes de certaines personnes. Le moyen d'atteindre ce but, ce sont, en dernière analyse, les personnes qui sont contraintes de s'abstenir et la richesse mise hors de la concurrence.
Nous pouvons considérer de même un droit de propriété littéraire. Reprenant l'exemple du trust du papier, dont une partie de la propriété consistait en la promesse d'un fabricant de papier de ne pas faire de concurrence, nous pouvons regarder la propriété littéraire comme le droit à une semblable abstention de concurrence ou à une limitation. Il fut un temps où un éditeur anglais devait obtenir d'un éditeur américain la promesse de ne pas « contrefaire » (pirate) ses livres. C'aurait été pour les éditeurs de V Encyclopœdia Britannica une propriété de grande valeur s'ils avaient pu empêcher la contrefaçon de cet ouvrage en Amérique. L'interdiction a lieu actuellement au moyen de la législation relative à la propriété littéraire internationale. La richesse qui sert de base à ce
droit de propriété, c'est la richesse qui, si elle était employée dans la direction spécifiée, entrerait en compétition avec le possesseur de la propriété. Elle consiste principalement en les personnes et les outillages d'éditeurs concurrents possibles ; et peu importe que leur inactivité — leur non compétition — soit acquise par un paiement en argent ou exigée par l'intervention de l'État.
Nous pouvons résoudre de la même manière le problème du papier-monnaie à cours forcé (irredeemahle paper jnoney). Là où ce papier existe sous sa forme pure, sans promesse ni intention de rachat final par l'État qui l'a émis, il équivaut à un prêt forcé, ou plutôt à une levée de contributions. Il est semblable à un chèque que l'État tirerait sur le public, chèque que chaque particulier serait tenu d'encaisser. C'est un ordre d'abandonner sur simple demande une certaine quantité des biens de la communauté. D'ordinaire le gouvernement se sert du papiermonnaie pour obtenir des munitions ou des provisions de guerre. Les marchands qui donnent ces marchandises sont forcés d'accepter du papier-monnaie en échange, et il leur est permis de s'indemniser eux-mêmes en passant ces ordres à d'autres. De cette façon, les gens sont amenés à se faire illusion et à croire qu'en réalité personne ne perd, mais que la perte est perpétuellement rejetée sur d'autres. La perte est déplacée, mais elle n'en existe pas moins. En effe , du moment qu'une certaine quantité de fournitures a été enlevée au public par l'État, il est clair que le public a souffert une grande perte, bien que cette perte puisse être distribuée par voie de ! oulement. De sorte que le papiermonnaie constitue un droit sur la richesse générale de la communauté. Bien entendu, il est rare que ce papier continue à ne pouvoir être remboursé, et lorsqu'il devient remboursable il change de caractère ; car lorsque l'État assume l'obligation qu'implique ce papier, ce papier se transforme en un droit spécial sur l'or de l'État et sur son autre richesse.
Un droit de propriété qui est à peu près aussi vague, c'est le pouvoir de l'État de lever des impôts, c'est à-dire le pouvoir de prendre aux individus autant de services ou de produits de leur richesse que l'exige le bien public. La réduction de la valeur de la richesse individuelle de la communauté est d'autant plus grande que la taxe est plus lourde. On n'ignore pas que la nationalisation de la terre, telle que Henry George la proposait, signifie uniquement une augmentation de l'impôt jusqu'à ce que toute la valeur de la terre ait été absorbée par lui. C'est donc prendre à l'individu tous les services ou profits de sa richesse terrienne au bénéfice du public, ne lui laissant que la coquille vide de sa propriété nominale. Ce cas est analogue à celui d'une personne ou d'une communauté qui a hypothéqué si lourdement sa richesse que la valeur des services de cette dernière est entièrement absorbée par le paiement des intérêts, de telle sorte qu'il ne reste rien au débiteur pour racheter son gage. Le même principe s'applique à tous les impôts, même lorsqu'ils ne sont pas poussés jusqu'à cette extrême limite.
Ce que l'on ne doit pas perdre de vue lorsqu'il s'agit de déterminer les diverses formes obscures du droit de propriété, c'est le fait qu'un droit dé propriété est souvent enveloppé par un autre droit de propriété. Par exemple, une usine est possédée sous forme d'actions (shares) ; une compagnie de chemin de fer possède quelques unes de ces actions ; une banque possède quelques actions du chemin de fer ; et John Smith possède des actions de la banque. Il est évident que John Smith a des droits sur la richesse que constitue l'usine, quoique sa propriété ne s'y rattache que de très loin et à travers plusieurs couches intermédiaires du droit de propriété.
Un exemple très commun d'une semblable relation secondaire entre la richesse et la propriété s'offre à nous lorsque la propriété est tenue en fidéicommis. D'après la loi commune (common law), le fidéicommissaire (trustée) est le propriétaire légal ; mais le droit d'équité admet que le bénéficiaire est le véritable propriétaire. Il a un droit contre le fidéicommissaire et celui-ci détient le droit à la richesse contre le reste du monde. De sorte que le bénéficiaire doit exercer ses droits par l'intermédiaire des droits du fidéicommissaire.
Un autre exemple frappant, c'est celui d'un droit sur un Etat, comme est une obligation d'Etat. Ce droit constitue en réalité un droit contre la communauté, car l'État n'est en somme qu'un intermédiaire entre l'obligataire et la richesse publique qui est frappée d'impôts pour donner satisfaction aux droits de l'obligataire. L'État ne possède de droit de propriété que pour le public dont il est en quelque sorte le fidéicommissaire. La Commune de Boston est détenue par la Cité de Boston, mais en réalité, elle est possédée par les citoyens, qui en sont les véritables bénéficiaires. Chaque individu, en tant qu'il a le droit d'en jouir, est un propriétaire partiel.
C'est ainsi qu'il n'est pas rare que, entre un droit de propriété et la richesse qui lui sert de base, il existe plusieurs couches de propriété. Un homme qui possède un billet de banque étranger ordinaire a un droit sur la propriété de la banque. Mais la propriété de la banque consiste, pour la plus grande partie, non en richesse tangible, mais en billets à ordre et autres droits sur des commerçants. Ces billets représentent une part de droit dans la richesse (y compris les personnes) de la communauté ; par conséquent, le porteur d'un billet de banque possède, tout à fait inconsciemment sans doute, un droit sur les tissus, les marchandises d'épicerie et autres richesses des commerçants, toutes choses qui garantissent les dettes de ces commerçants à l'égard de la banque.
Lorsqu'il .s'agit de billets de banque des États-Unis, le porteur possède aussi un droit alternatif sur les obligations d'État et par suite sur la richesse imposable qui sert de garantie à ces obligations. Ce serait une erreur de consisidérer un billet de banque comme représentant simplement de la monnaie. Cela est vrai pour les Bons du Trésor (Gold certificates), car il existe dans le Trésor des États-Unis autant de dollars en or qu'il y a de bons en circulation. D'un autre côté, un billet de banque est garanti non seulement par la réserve métallique de la banque, mais encore par l'autre propriété ou « actif » (assets) que la banque change ou transforme constamment en argent comptant. C'est ainsi, par exemple que la Banque d'Angleterre avait pour 60.000.000 £ de billets à une date donnée et seulement 43.000.000 £ d'or dans ses caves. Mais le déficit apparent de 17.000.000 £ était représenté par des titres (securities), c'est-à-dire par une autre propriété détenue par la Banque.
Ce que l'on doit encore ne pas perdre de vue, c'est que la corrélation qui existe entre la richesse est une corrélation contemporaine ; c'est-à-dire que les droits de propriété existants sont des droits à l'usage de la richesse existante, de telle sorte que la richesse existante est la base des droits de propriété existants. Il semble à première vue que le « crédit » constitue une exception, car le crédit est un droit présent à un paiement futur. Mais il est impossible d'avoir, par rapport à une richesse future, un droit qui ne soit pas en même temps un droit par rapport à une richesse présente, tel que, par exemple, les moyens de s'assurer cette richesse future. Le droit au blé de l'année prochaine est un droit par rapport à la propriété agricole existante, par rapport à celui qui la cultive ifarmer), ou par rapport à l'outillage agricole. Le droit de
recevoir une table ou une chaise qui n'est pas encore faite, c'est le droit à la personne actuelle du menuisier, à ses outils et à son autre richesse, toutes choses qui sont les moyens par lesquels doit nous être assurée cette table ou cette chaise. Posséder un billet qui viendra à échéance l'année suivante, c'est avoir un droit partiel à la personne ou à tout autre « actif » du débiteur, et ce billet perd toute sa valeur aussitôt que le débiteur cesse d'être « solvable ». Les tribunaux ne restreignent pas pour le débiteur le droit de disposer de ses biens jusqu'à l'échéance du billet. Il peut gaspiller ses biens et même se suicider. Mais cette destruction des moyens présents d'assurer le paiement futur du billet entraîne avec elle la dépréciation ou l'anéantissement de la valeur du billet. On ne saurait posséder présentement une marchandise future ou un bénéfice futur que comme droit à certaines choses maintenant existantes qui sont nécessaires à leur production. Nous ne pouvons posséder des biens de l'année prochaine qui seraient suspendus au milieu des airs, pas plus que nous ne pouvons faire voler un cerf-volant sans une corde. Il doit toujours y avoir un moyen de gouverner l'avenir. Donc, le crédit, comme tout autre droit de propriété, constitue un droit partiel sur de la richesse existante.
Et, non seulement chaque droit à un bénéfice futur est un droit sur une richesse présente, mais en sens inverse, chaque droit sur une richesse présente est un droit à un bénéfice futur. Avoir des droits sur les « choses futures » n'est donc pas un cas exceptionnel, mais constitue la règle générale. Comme nous l'avons déjà vu, toute richesse n'est autre chose que les moyens existants en vue de services futurs, et toute propriété n'est autre chose que les droits actuels à quelques-uns de ces services futurs. Ce n'est que par les services futurs que la richesse et la propriété sont entièrement rehées l'une à l'autre. Dans la suite des idées, nous trouvons d'abord la richesse présente ; ensuite, les services futurs ; enfin, les droits présents à ces services
futurs et par conséquent à la richesse présente qui les fournit. La propriété est donc toujours un droit à la chance d'un bénéfice futur. Elle regarde à la fois le présent et l'avenir. Nous insistons ici sur ce fait que la propriété constitue toujours un intérêt dans les moyens présents qui servent à l'acquérir. La propriété sur rien n'est rien. Ce principe s'applique même au cas extrême de clientèle (good will). Nous avons vu que la clientèle est la propriété d'une chance de continuation de clientèle (continued patronage). La clientèle future peut dans certains cas comprendre celle de personnes qui ne sont pas encore nées ; mais la route qui conduit à leur clientèle doit passer par la génération présente. Les personnes et les choses existantes doivent toujours constituer les moyens d'obtenir des bénéfices attendus dans l'avenir.
Une quatrième considération, c'est que dans le cas de possession partielle de richesse, l'ensemble de tous les droits partiels constitue la propriété totale. Nous pouvons nous représenter tous les articles de richesse comme donnant naissance au courant de services qui s'étend au loin dans l'avenir. Ces services sont divisés de différente manière entre des possesseurs distincts ; ils sont divisés quelquefois transversalement, d'autres fois longitudinalement et d'autres fois enfin des portions déterminées de ces services sont séparées définitivement. La propriété totale de la richesse est tout simplement l'ensemble des droits au courant entier des services futurs. Bien entendu, il peut se faire que le caractère et l'étendue de ce courant de services diffèrent selon les différentes façons dont sa propriété se trouve morcelée. Néanmoins, ce fait n'infirme pas le principe qui veut que la propriété totale soit la réunion de tous les droits partiels.
Dans le langage courant les droits secondaires à la richesse ne sont pas ordinairement honorés du nom de droits de propriété. Ainsi, le droit du tenancier à l'habitation qu'il occupe se distingue nettement du droit du propriétaire. Cependant la loi considère une tenure à bail comme un droit réel (estate) sur la terre, et lorsque le propriétaire de la terre désire vendre et transmettre un titre de propriété libre de toute charge, il se voit dans la nécessité d'éteindre tous les baux existants, ou droits à des services futurs, souvent à grands frais. Tout récemment, le New- York Reform Club vendit sa tenure à bail d'un édifice pour le prix de 25.000 S, parce que l'acquéreur ne pouvait f)as attendre l'expiration du bail. La propriété totale comprend toujours la propriété du tenancier.
De même, la valeur totale d'une richesse concrète est la valeur totale des droits de propriété qui reposent sur elle. L'étroite corrélation qui existe entre la richesse et la propriété nous fournit une nouvelle méthode d'évaluation de la richesse, et cette méthode consiste à évaluer les droits de propriété relatifs à cette richesse. En fait, nous disposons ici d'un autre moyen d'évaluer la richesse, outre les divers moyens que nous avons déjà donnés au chapitre i. Une' semblable évaluation peut indiquer non ce que tout l'article de richesse se vendrait en bloc, mais la somme des valeurs des droits partiels relatifs à cet article lorsque ces droits sont évalués sur la base de petites ventes individuelles. C'est ainsi que la valeur d'une voie ferrée, fonctionnant dans des conditions normales, s'obtient en faisant la somme des valeurs de ses actions et obligations. Il est rare que les chemins de fer soient vendus dans leur ensemble, mais leurs actions et obligations sont constamment sur le marché et elles sont souvent le seul moyen d'établir une évaluation.
Il est vrai que, dans ces circonstances, le prix en Bourse du capital ne constitue pas une base suffisante pour juger ce que serait la valeur de la voie ferrée si elle était vendue
dans son ensemble. Il faudrait y ajouter la valeur de « direction ». Mais on se rendrait compte de cette dernière valeur en ajoutant à la valeur les actions qui assurent cette direction. La « Direction » (Conlrol) est le pouvoir, émanant d'une majorité de suffrages, d'obtenir de la ligne des services qu'il ne serait pas possible d'obtenir sans une telle possession de majorité. Le bénéfice additionnel ainsi obtenu peut être illicite, comme, par exemple, lorsque ceux qui ont la direction se votent des salaires considérables. Mais que ce bénéfice soit licite ou qu'il soit illicite, le pouvoir de faire que la ligne réponde mieux aux intérêts de quelqu'un affecte souvent profondément la valeur des actions. L'action du Chicago, Burlington et Quincy Raiiroad était cotée à 132 % , lorsqu'un certain capitaliste se décida à l'acheter. Sachant qu'il lui serait à peu près impossible d'acquérir toutes les actions par les moyens ordinaires, il offrit de prendre tout ce qui lui serait offert, pourvu que ce fût plus de la moitié et de donner 200 % en obligations quatre pour cent pour chaque action de 100 S — offre qui fut acceptée par la plupart des actionnaires. L'acceptation fit hausser tout d'un coup de cinquante pour cent la valeur en Bourse des actions et améliora même la valeur des obligations ; de sorte que la valeur de l'entreprise, vendue virtuellement en totalité, était de beaucoup supérieure à la valeur des actions et des obligations avant l'ouverture des négociations. L'évaluation de la ligne sera donc très différente selon qu'elle sera sous la direction d'un intérêt particulier ou selon que sa propriété sera largement disséminée, ou encore selon le but que l'on se propose en procédant à cette évaluation (1). Mais, dans chacun de ces exemples, la valeur de la voie ferrée est la somme des valeurs de toute la masse des droits qui existent sur elle.
(1) L'exposé le plus complet de l'évaluation des chemins de fer est celui qui est contenu dans le Bulletin 21 : The Commercial Valuatwn of Railway Operating Property. Recensement des Etats-Unis, 1905.
Si Ton ne perd pas de vue les explications qui ont été données, il ne saurait guère y avoir de difficulté à retrouver la richesse qui sert de base à chaque droit de propriété ; de sorte que nous pouvons donner notre adhésion au principe que la richesse et la propriété sont coextensives. On ne saurait se dispenser d'admettre cette vérité comme « fait général », alors même qu'il serait nécessaire de ne pas l'admettre comme « vérité nécessaire ». Mais si l'on adopte les définitions que nous avons données de la richesse et de la propriété, cela devient aussi une vérité nécessaire.
Maintenant que nous venons de voir ce qu'est la propriété, nous pouvons procéder à un classement des droits de propriété. Ils se divisent en deux classes principales : les droits complets et les droits partiels. Un droit complet, ou pratiquement complet, ou propriété « libre » (fee simple), à un article de richesse, est un droit à tous les avantages que l'on peut retirer de cet article ; un droit partiel est un droit à une partie de ces avantages. Les droits partiels sont les seuls dont l'examen donne lieu à des difficultés.
Les services d'un article de richesse peuvent être répartis de différentes façons entre différents possesseurs partiels. S'ils sont divisés longitudinalement quant au temps, les droits des différents coposesseurs sont semblables. Les principaux exemples nous sont fournis par les droits des associés et des actionnaires, et par les droits moins bien définis des membres individuels d'un cercle (club), d'une famille ou d'une commune sur la propriété et sur tous les droits de la communauté, et enfin par les droits aux différentes sortes d'usages, comme c'est le cas, par exemple, lorsqu'une personne possède le droit de cultiver une parcelle de terre, qu'une autre possède le droit d'exploiter les mines qui se trouvent dans le sous-sol et qu'une troisième
possède le droit do pêche dans les cours d'eau qui traversent cette parcelle.
Si les services sont divisés transversalement quant au temps, une personne a droit à tous les services jusqu'à une certaine date, et une autre a tous les droits à partir de cette date. La première personne est désignée sous le nom de tenancier et la seconde sous le nom de propriétaire (landlord).
Si les services sont limités à la fois quant au temps et quant à leur quantité ou valeur, nous avons encore un autre groupe de droits de propriété. Ces diverses classes et d'autres encore sont réunies dans ce tableau :
Complets (propriété libre)
,' Droits en commun.
A des services coupés \ Droits à différents usufruits, longitudinalement ) Droits des associés.
[ Actions des Compagnies anonymes.
' Bail.
A des services coupés ) Réversion, transversalement ] Brevet d'invention et propriété littéf raire.
Ui
Oh
Droits à des portions définies de services
Promesses
Ordres
Obligations.
Billets privés.
Billets de banque.
Dépôts en banque.
' Chèques, traites, lettres \ de change.
/ Papier-monnaie à cours y forcé.
Droits secondaires v Clientèle, et indéterminés ' Pouvoir de lever des impôts.
Puisque richesse et propriété sont réciproquement l'envers Tune de l'autre, il est aussi exact de dire que l'économie politique est la «science de la propriété «, que de dire qu'elle est « la science de la richesse ». Si nous étudions les conditions économiques d'un pays tout entier, nous préférons fixer notre attention sur la richesse, nous inquiétant beaucoup moins de savoir de quelle façon est répartie la possession de cette richesse. Nous nous intéressons alors à la superficie des champs de blé, à l'étendue des mines de charbon, des chemins de fer, des fabriques et des biens de famille (homesteads), plutôt qu'à leurs possesseurs. D'un autre côté, si nous étudions la « distribution de la richesse » — la condition des individus ou des classes — c'est sur la propriété que nous avons besoin de fixer notre attention. L'idée de richesse se trouve donc associée au bien-être de la communauté en général, tandis que l'idée de propriété est associée au bien-être des différents individus que comprend la communauté.
Mais on se demandera peut-être pourquoi nous insistons tant sur le principe que la richesse et la propriété sont coextensives. On peut concéder que la plupart des principes d'économie politique ne sont nullement affectés par le fait que ce principe est ou n'est pas admis comme rigoureusement exact. Sa seule utilité consiste à nous permettre de mieux disposer nos idées. Actuellement, il parait se produire dans l'esprit populaire une certaine confusion des concepts de richesse, de propriété, des titres de propriété (certificatcs oj property)^ de services et d'utilité, toutes choses qui doivent être soigneusement distinguées les unes des autres. C'est ainsi que nul ne peut comprendre à fond les problèmes relatifs, par exemple, à la monnaie, sans faire une soigneuse distinction entre les trois éléments
auxquels s'applique indifféremment le terme << monnaie ». Il y a la monnaiie-richesse, telle qu'un aigle d'or {gold-eagle) ; la monnaie- propriété, telle que le droit d'un porteur de greenbacks ; et des titres- jnonnaie, tels que le papier des « greenbacks » eux-mêmes. Si le fait que la richesse et la propriété sont coextensives était plus généralement connu et admis, il en résulterait des conséquences très pratiques et très salutaires. On mettrait ainsi fin aux projets extravagants d'accroître la circulation monétaire, projets qui se fondent sur cette idée que la richesse peut être augmentée simplement en multipliant les titres à cette richesse ; et les atrocités habituelles de la double taxe, par exemple, sur la propriété agricole et sur les hypothèques, ou sur les chemins de fer et sur les actions de chemins de fer, seraient ainsi évitées.
Si nous ne perdons pas de vue les distinctions établies dans ce chapitre et dans celui qui précède, nous verrons qu'il n'y a aucun avantage, mais qu'il y a, au contraire, de grands inconvénients à comprendre dans la richesse des éléments « immatériels». La «richesse immatérielle» est, en fait, de ces épouvantails qui ont fortement contribué à troubler la simplicité des rapports économiques. Une consultation d'un homme de loi ou un soin donné par un médecin ne constituent pas une « richesse immatérielle ; ce sont, comme nous l'avons vu, simplement des services de richesse (richesse humaine, dans ce cas). Les « propriétés et les pouvoirs de la nature » ne sont pas de la richesse, mais, comme nous l'avons montré dans le chapitre qui précède, des attributs de la terre, et ils n'entrent dans la science économique que pour caractériser cette sorte particulière de richesse. 11 serait tout aussi inexact de les considérer comme une richesse s' ajoutant à la terre, qu'il le serait de considérer l'élasticité du caoutchouc comme une richesse s'ajoutant au caoutchouc. De même, des chevaux rapides constituent une richesse, mais non leur rapidité ; des hommes probes, sages, habiles et sains, sont de la richesse,
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mais non leur probité, leur sagesse, leur habileté ou leur santé. La plus grande partie du mystère qui entoure le commerce de banque provient de ce que, pour les esprits ordinaires, le crédit est quelque chose « d'enflé » (inflated) sans base tangible. Un simple coup d'oeil jeté sur un bilan de banque suffirait à éclaircir ce fait, à savoir que derrière tout droit sur la banque se trouve quelque chose qui garantit ce droit. Si ce quelque chose se trouve être soimême un droit sur une autre banque ou sur une personne, derrière ce quelque chose se trouve à son tour une certaine base, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on arrive enfin à quelque instrument concret.
Une autre erreur très répandue, c'est de croire que la « richesse consiste en utilité ». Si cela était vrai, la loi d'utilité décroissante, c'est-à-dire la loi d'après laquelle des accroissements égaux de richesse ont des accroissements toujours décroissants d'utilité, serait une contradiction dans les termes.
Plaider les circonstances atténuantes de ce fait en disant que l'usage public est le seul coupable, c'est, en quelque sorte, essayer de justifier en physique la confusion de la, masse avec la densité ou de la vitesse et de l'accélération ou encore de la force et de l'énergie, en se fondant sur ce, que l'homme ordinaire ne fait pas de distinction entre ces choses. Le véritable moyen d'éviter les grandes erreurs, dans une science, c'est d'éviter les petites erreurs dès le, commencement. C'est ce à quoi l'on n'arrive qu'en portant toute son attention sur les distinctions élémentaires.