‹ De la nature humaineChapitre 14 sur 58 · L'AME ET LE €ORI>S · texte numérisé non relu

L'AME ET LE €ORI>S

ration une inûueuce que toute la vertu de Lucrèce, s*il faut en croire certains physiologistes, ne snfdrait pas à maîtriser. Un changement de milieu, un simple changement de température dans un même milieu, nioililleut souvent l'humeur et le cours des idées ; purliculièremeut chez les natures seasitives, parce que la délicatesse de leurs ner& met entre leur physique et leur moral des traits d'union plus délicats, plus vibrants: certains êtres même, nerveux jusqu'à la maladie, pensent et veulent dilléremment selon que le vent souille du nord ou du sud, de Test ou de l'ouest, q[u'ils sont couchés ou debout, seuls ou entourés; leurs nerfe les mènent, ils ressemlilent à des cochers qui seraient conduits et qui jamais ne sauraient d'avance où ils iront : effet exagéré de l'action du corps sur l'âme*

L'organe et la fonction sont toujours en relation. J'estime qu'eu s'est trompé en numérotant le cerveau, mais je ne puis croire qu'il n'existe point de rapports entre sa constitution moléculaire et sa structure, et les variétés que revêt l'esprit ohes les différents individus et dans les différentes espèces. J'ai souvent observé, par exemple, que d^ têtes bizarrement contbrmées renfermaient des idées bizarres; l'harmonie est la loi du vrai comme du beau : entre un crÀne bien conformé et un esprit bien feit, se pourrait-il qu'il n'y eôt aucune correspondance, de même qu'entre un caractère harmonieux et un corps bien équilibré? La conformation de notre cerveau agit sur notre manière de penser, la conformation de notre corps en général, et particulièrement la qualité de notre sang et de nos nerfs qui font notre tempérament, tiennent dans leur dépendance plus ou moins notre caractère et nos passions : le fait est indéniable. L'on n'en voit pas moins des esprits vigoureux dans des corps chétifo, des esprits sains en des corps malades ; une forte et

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droite raison domine «ouvent un corps débile ou contrefait. Mais la loi de corrélation eu ire le corps et l'âme ne peul éli e tOMjours éludée ; un état morbide d'un côté, s'il se prolonge, se ùli ioéidtablement sentir de Tautre au bout d'un oertain temps.

L'activité esi la meilleure hygiène pour le corps et pour l'âme, dont la commune i^le est le mouvement : circulation du sang et circulation des idées vont de pair. Toutefois, c'est seulement quand il s'unit à la raison que le mouvement est sain, l'homme doit agir, et non s'a^jiter ; il doit donner à ses forces un objet conforme à i'bumanité, et leur laisser, par des intervalles de repos convenablement ménagés^ le temps et le moyen de réparer leur dépense. L'inertie et le mouvement désordonné abrègent Texistence, la première en laissant s enrouiller les organes et les iaculLés, le second en les iatiguant; l'activité réglée seule les exerce et les renouvelle» elle est l'usage de la vie physique et de la vie morale. Entreprendre au delà de ses forces , c'est entreprendre contre elles ; appi'enons à connaître les nôtres afin de les bien employer. L'exercice du corps compense celui de la pensée et corrige ses excès. Les hommes qui sont aussi actifs decorps que d'esprit résistent au travail plus longtemps que les autres, et c'est pour cela sans doute que certaines professions, Lien qu'elles commandent une application soutenue de l'intelUgence, en ne cessant pas de tenir le corps en haleine, per« mettent néanmoins aux hommes qui les exercent de vieillir au sein de fatigues qui semblaient devoir les tuer avant l'âge. L'on voit un asses grand nombre de médecins devenir vieux, et cependant quel dur métier t mais c'est un métier ambulatoire. U faut igouter qu'il crée des diversions permanentes, fait passer l'esprit d'un objet à l'autre, et ne lui permet pas de cfoupir dans une seule idée ; l'idée fixe e^t inalsain^t

VAU% ET IiB QO^H

Yîll

L'homme, jusque dans les actes les plus corporels, met quelque chosede sou esprit. Du mélange de l'instinct sexuel qui appartient au corps, et du désir de la beauté qui appartient à l'Ame, xésuUe Tamour. L'homme wul a fidt de la nutrition un acte humain ; on n'a jamais vu les bêtes ee cmivierà uu festin, et relever la mastication par la sociabilité et le commerce des inteliigenoes. L'imagination est la faculté dans laquelle l'alliance du corps et de l'esprit apparaît le plus visiblement : imaginer c'est donner un corps à ridée, rimagination s'exprime par des images qui sont des corporisations de l'idée.

Chaque sens ouvre un échange partiouliw entre Tâme et les existences extérieures, un sens de pins nous donnerait un monde. L'oi L-ille nous donne celui des sons, l'œil celui des l'ornes et des couleurs, dont vivent l'art et la science. Les au* tres sons sont moins au service de l'esprit, plus au service du corps : demandes au gourmet ce que le goût lui procure de jouissances, au voluptueux ce que serait la volupté sans la tiuesse du toucher. Ëtpourtao^» l'âme est encore là, c'est elle qui perçoit et jouit par le corps, quelque aaservie qu'elle se montre alors à ses instincts ; mais elle n'y est que sous l'aspect do la vie animale et de la vie végétative, au-dessus desquelles elle s'élève par la pensée. L'âme est présente dans l'appétit du corps, que sans âme nous n'éprouverions pas^, elle est présente dans l'appétit de la justice; elle ne les coufoud pas néaumûius, je le répète, et ue se confouJ pa^

' L'appétit étant un état du corps et plus spécialement de l'estomac, qui se révèle à râme par la aeiisalioD. Tooie «aosatioii, 4a reste, n'est q^a» cela : «a tftatda eorpt' perga par l'àsis»

flO DB Là nature HOMAINE

en eux : daas l'an elle se ressent comme liée au corps, elle ressent le corps en soi, dans l'autre elle sent son propre génie, elle goûte sa propre loi et comme si* le corps n'existait pas Qui jamais cessera de dbtiiiguer la jouissance quo procure un bon morceau, ou un bon vin en contact avec notre palais, (j4 la sensation que nous devons à une phrase mélodique d(i Mozart, à un tableau du Gorrége, à une statue de Phidias! Jusque dans les affinités sexuelles, les jouissances qui sont dues à la viu' st; montrent plus idéales que celles que nous devons au contact; celles-ci inclinent à la bestialité et parfois la dépassent» car rien n'est Ijestial comme la l)éte humaine» lorsqu'elle raffine la bestialité et dans ses instincts dénature la nature. L'animal n'a qu'une remelle; c'est i'ceil, et l'œil humain, oià l'âme met son désir de beauté et d'harmonie, qui permet à l'homme de voir et de comprendre» non pas la femelle, mais la femme; tous les artistes amoureux de la forme ont vu la femme, ils l'ont créée par l'àme. La bête à la sensation corporelle n'ajoute rien qui vienne d'ailleurs, Entre rœil du mammifère et celui de Thonmie, la physlobgie ne découvre pas de différence : cependant l'homme ne voit pas comme le cheval, son œil véritable est son esprit, et c'est par lui cj^i'il voit eu bomme, en poète, eu artiste , en savant. L animal n'est devenu nulle part ni poêto, ni artiste, ni savant. La musique, la poésie» l'éloquence, ont pour truchement corporel Toreille; toutes trois sont des arts oratoires, en ce sens qu'elles veulent être entendues. La poésie est faite pour être lue à haute voix, ou plutôt récitée; Homère, les rhapsodes» au moyen âge les trouvères et les troubadours allaient débitant leurs « chants i» à travers les villes et les camjiagnes. Pourquoi appelle-t on chants des pj)ëraes, et les poètes des chanteurs, encore aujourd'hui où i'eucre, le papier et rimprimçri^ put envahi la

LAME KT LE CORPS <l -

poésie? Pourquoi le rbylhxue et la cadence sont ils de 1 essence de toute poésie, et, dans une certaine mesure, de tout

^li^,couis.' Pourquoi daus les arts delà forme, la sculpture, la peiuture, l'architecture, cherchons-nous la cadence dos lignes etrharmonie de» couleurs? Gela vient de ce quel àme de l'homme aime daus les choses ce qui est conforme à sa pi opre essence, l'harmonie, Tordre et la beauté ; cela vient de ce ciuu l'homme i»0îi6ède une âme où se reiléchit le divin.

Le corps et l'âme sont indissolublement unis dans la vie, ils se séparent dans la mort. Nous connaissons le sort des éléments corporels qui se divisent, et dont aucun n'est anéanti ; le sort de l'âme, nous ne le connait^soub pas, il se dérobe à nos yeux dans le mystère de l'éti-e universel.

L'âme quitte la face des mourants comme un rayon qui 8*éclipse. Quand elle a disparu, le corps reste immobile et glacé, son froid vous u:agne le cœur, un mystère a cessé : la vie; un autre apparaît, redoutable et sombre. Qui vient de regarder la face d'un mort n'a pas de sourire, sa gravité en garde l'empreinte, il s'est heurté au problème qui fige le sang et qui arrête tixcmcnt la pensée. L'illusion ne chante pas en lui ; toutelois eiie va le ressaisir et l'enti'ainer bientôt, car la méditation de la mort n'est pas faite pour les vivants, leur affaire est de vivre. « La chose du monde à laquelle un homme libre pense le moins, dit Spinosa, c'est la mort, et la sagesse n'est point la méditation de la mort, mais de la vie. » Toutefois : « ainsi que la roue d'un char, la vie tourne sur elle-même, et fùit, » dit Anacxéon. Gomment donc ne poâ penser à demain î

oa dë la Nature humaine

* Combien valent de ne pas mourir tout entiers?

Quand on s'est bien évertué à se prouver à soi-même qu*

l'âme ctant quelque chose ne peut devenir rien, on rnn coulre la triste pratique des hommes, et du sein de l'observation surgiti'objection inévitable : quelle présomption d'une vie meilleure» et quel titre à cette vie voit^on dans la plupart? Vous demandez s'il se peut que l'âme d'un Socrate, d'un Jésus, d'un Raphaël ou d'un Newton ne soit pas immortelle ? Je demande pourquoi l'âme de tant d'hommes voués an culte de la matière le serait? Qu'importe à Funivers et au progrès des choses qu'ils ne meurent pas tout entùrs; ils n'ont vécu d'ailleurs que de. ce qui meurt avec eux.

Quittons-nous une scène pour apparaître sur une autre; poussés de la naissance à la mort, de la mort à la naissance, allons-nous, comme quelques-uns le pensent, pérégrinant à travers l'immensité, et les âmes font-elles le tour de l'univers? On peut le rdver, qui le prouvera? Imaginera-t-on plutôt que les ftmes des hommes sont les parcelles de Tâme de l'humanité, les éléments desa substance invariable, queleurs évolutions s'accomplissent dans la sienne, et que la destinée des individus dépend de celle de l'espèce, à i 'amélioration on à la décadence de laquelle ils travaillent? Noble pensée ; mais ce(Â également, qui le prouvera?

La mort est te corollaire de la naissance ; des hommes

meurent pour luire place à d'autres qui nais^eat^ de» peuples

L'AME ET LE CORPS W aQciens s'effacent devant des peuples iiouvedux ; des sociétés déclinent et s'éteignent, auxquelles se substituent des . sociétés qui s'élèvent; les faunes et les flores se succèdent, tt les formations géologiques s*étagent sur des globes qui meurent et se remplacent à leur tour. La mort partout signifie : place à la vie, place au progrès. La mort et la naissance s'appellent; le dieu indien Siva, qui Tepiésente à la fois la destruction et la génération, est une juste image dn mouvement des êtres et des choses. Bn partie, nous naissons et nous mourons à chaque moment de notre exisLeiice; le développement n'est que la prédominance de la vie sur la mort, le déclin la prédominance sur la vie de la mort qui l'envahit, comme Tombre du soir envahit graduellement la lumière. Chacun a sou zonUh et son nadir.

A vingt ans la vie est surtout dans le cœur, à quarante elle est surtout dans la pensée et dans Taction. Elle commence dans l'enfant par la sensation, se continue dans la jeunesse par le sentiment, s'achève par l'intelligence dans Tâge mûi' : elle va se concentrant de plus en plus dans l'esprit. Telle e^t aussi sa marche dans l'espèce. Mais cette

évolution, nous n'en discernons ni le commencement ni la , fin. La source du fleuve de l'être est cachée dans l'invisil^e,

son embouchure se perd dans rinvisible; il sort du mystère, il y rentre. La naissance, la vie, la mort restent inexplicables, nous ne voyons que le flot qui passe, venant d'un abime pour aller vers un autre ; l'instant où il nous apparaît nous l'appelons naissance, celui où il disparait à nos regards nous l'appelons la mort; en savons-nous davantage sur la mort et sur la naissance ! Si nous comprenions Tune, nous connaîtrions l'autre, et nous aurions le mot de l'énigme universelle : l'en deçà nous ferait voir Tau delà. La mort et l'amour sont les phénomènes les plus profonds

et 166 crises les plus radicales de l'être : c'est dans les profondeurs de l'amour et de la mort <ju aiipaiait surtout le mystère où nous sommes plongés, le mystère de riuliui. Une pierre tombe dans l'eaa ; la surfiace est troublée, elle se ride ; autour du point où elle a disparu, se propagent des ondes qui, toujoui-s s'éloignaiit et s'allaiblissaiit, vont s'L'tcindi*e SOI" le rivage. L'onde a repris sou calme, pas un pli ne ilemeure ; le passant ne sait rien du trouble qu'elle vient de subir. Aind nous disparaissons, et souvent dans le cœur même de ceux qui croyaient ne nous oublier jamais. Disparaissons-nous de même au sein de l'être universel, ou bien revivons-nous en lui! En croirons-nous ce que nous dit Pindare, que a le corps de tous les hommes est abandonné à la mort, plus forte ; » mais qu'une a image de nous-mêmes demeure vivante, car elle seule vient des dieux, »

L'esprit de l'homme se jette sans cesse en avant : l'animal n'habite que le présent. Est-ce qu'il &ut voir dans cette ferveur d'avenir la prophétie d'une vie ultérieure pour les âmes qu'elle possède? Qui prouvera qu'il n'existe pas dans rhonune un fonds d'immortalité, une substance de vie inépuisable et qui ne fait que se transformer? Puis* qu'il a pu naître, ne peut-il renaître? A de certaines heures, lorsque nous sommes remués par le spectacle d'uu acte sublime et presque surhumain, frappés par quelque œuvre de génie , nous sentons tressaillir en nous des fibres que nous ne Boupçonnions pas. La musique nous ouvre en notre propre ôtre des régions inconnues, des profondeurs d'émotion qui vont bien au delà de ce que nous demande cette vie; et qu'estrce qu'un chef-d'œuvre musical, sinon nn milieu nouveau, un élément où pas* sagèreraent nous noub trouvons situ s ? L'âme alors se reconnaît à peine, elle sent que sa capacité d'être est

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