MISÈRES ET CONTKADICTK'NS
de l'océan. Combien de fois la création elle-même, prise de convulsion ou de colère, n'a-t^lle pas passé Téponge sur ses 0uvraj;es, noyé, enseveli ou consumé le patient labeur de milliers et peut-être de millions de siècles? Se vengeait-elle? Honteuse de ses exploits, a-t-elle voulu se dérober à ellemême de trop imparfaits ouvrages? Je ne sais, mais il est certain que la poussière d'où l'iiomme est sorti est faite do débris, que le sol sur lequel il s'est aHermi est un ossuaire de mondes superposés. Lui-même, entassant générations sur générations comme des degrés, c'est sur la destruction qu'il s'est élevé : à son tour, il disparaîtra — inachevé.
Rien ne iiuira, rieu ne s'achèvera jamais. Quehjnes êtres privilégiés se montrent de distance en distance, et leur supériorité n'est que relative à la médiocrité générale , leur destin plus favorable une apparence de lumière qui se joue dans la nuit et dans la conlusiou, au milieu de lavortcuieut per|)étuel et de la perpétuelle misèi'e.
. . . Denn aUes was ent»teht iat W0rth das es eu grande g«hl, . 0*10111 besaerwir'adasiiiebtseolttttodet.
Très*peu d'hommes mûrissent; beaucoup moins que do
fruits aux arbres, que dVjiis dans les blés. L'espèce humaine produit un déchet énorme, et ce qu'elle cultive le plus mal jusqu'à présent, c'est elle-même. La nature est une gaspilleuse; que de forces perdues, jetées au vent! Mais que lui importe? cela ne la regarde pas : l'humanité ne concerne que l'homme.
* ... Car tout ee qui wAt
Mirilr ilf prrir.
Mieux vaudrait donc que rien ne devint.
n DE LA NATOBE HUMAINE
Ea toutes choses le point de maturité est diiticiie à atteindre, encore plus difficile à saUir. £t poortaot, oomme la dit Shakspeare : ripneu w o/l, la maturité est tout. L'homme pourrit toujours, il ne fleurit presque jamais. On voit des enfants qui naissent vieux au sein d'une société vieillie, et des vieillards qui restent enfants dans une société au berceau.
Descendez dans votre cœur, fouillez votre pensée, rappelez vos souvenirs : combien de choses qui n'ont pas vécu, combien aussi, mais plus rares, éternel et pénétrant regret 1 que nous n'avons pas su cueillir à propos, et qui, dépassant la maturité, se sont flétries ou corrompues sous nos yeux en nous accusant. Trop tùtl trop tardl stérile refrain de toute vie.
La natuEB a voulu que l'homme naquit, se développât, et
que de la maturité à la vieillesse il descendit lentement vers la mort. Conildon d'hommes cejieiidant vieillissent? La nature a voulu que la mère nourrit sou enfant. Coinbieu est-il de mères qui puissent nourrir leurs enfants t La nature a voulu que l'homme vécût pour le progrès de son esprit et de son cœur. Combien d'hommes voit-on que les nécessités de la vie matérielle n'absorhent pas dans le souci presqu'unique de la nourriture et de Tabri? C'est la nature de l'homme de vivre humainement ; c*est la condition humaine qu'aucun homme ne vive huiiiaiuemeut, et par quelque côté ne sorte de la nature humaine.
Les hommes pour exister s'attachent à une profession. Or, quelle est la profession qui ne £ragmente l'homme et ne le jette d'un seul côté, cultivant quelque chose de lui à Texclusion du reste, et tendant à créer ainsi une monstruosité? Le manœuvre ne cultive que ses muscles, l'artisan que ses doigts; l'avocat ne cultive que sa langue, le monde à ses
L;iyiu^oa by GoOglc
MISÈRES ET G02ITRADICTION9 t3
yeux est le temple de la chicane, il n'y a puiu* lui que des procès; le médecia ne voit dans l'homme que le malade, la terre est à ses yeux un hôpital et une clinique; le lettré se raffine et se subtilise, il s'écarte du bon sens et de la moyenne des choses; le savant vit tout entier du cerveau, il ir habite, que sa science ; le mondain vit hors de lui, s'éparpille, se fùit, et tandis que le philosophe et le penseur restent trop confinés en eux-mêmes, il n'est jamais chez lui. Que dire du soldat, du niariu, de l'ouvrier? du marchand qui n'aligne que des chitrres, de i'iudustriel qui ne ^occupe que de produits? du poète qui vit trop haut, parce que la plupart vivent trop bas?
Le principe organisateur de l'univers semble s'être partout proposé une chose qu'il ne réussit nulle part à réaliser entièrement. Est-ce que Dieu, s'il existe, ne serait pas tout-puissant; est-ce que Dieu, s'il existe et s'il est toutpuissant, ne serait pas juste ?
La destinée prend-elle jamais mesure sur la force de nos épaules pour j charger ses fardeaux 1 Non, sur des épaulos débiles elle met un poids écrasant, elle en met de légers sur des épaules robustes. A la fortune aveugle les hommes ajoutant leur aveuglement, la vie ressemblera un colinmaillard od c'est grande merveill i quand les circonstances trouvent leurs hommes , plus 'grande merveille encore lorsque les hommes reucoatrant les circonstances qu'il leur faut.
Le dessein de la nature, son plan (si la nature en possède) sont en tous sens mutilés, amoindris et faussés : tous les êtres en souffrent; mais l'homme en souffre doublement,
car il interroge la nature qui ne lui répond pas : aux tortures de sou cœur, aux tourments de sa chair, se joignent les angoisses de son esprit. 11 est trois fois misérable.
tt DE LA NATURE UUMAhNË
VU
Le docteur Hufeland, dans un livre sur « Tart de prolonger la vie,» cite un Écossais qui vécut cent quatre-vingt-cinq ans.
11 y a des hommes, en revanche, qui meurent en naissant; ils ont à peine respiré qu'ils expirent : on ne pouvait exister moins.
Quelques-uns nagent dans le superflu, d'autres^ ne possèdent pas le nécessaire.
Un Jésus, un Vincent de Paul se donneut au genre humain, et le monde renferme des égoïstes qui, pour se satisfaire, sacrifieraient le genre humain. Cependant, quelque distance qu'il y ait entre eux , l'humanité la reniiilit : Jésus n'est pas un dieu , Laceuaire n'est pas un démou et Néron n'est pas une l>rute.
L'intelligence d'un Newton, le génie d'un Homère, d'un Raphaël ou d'un Beethowen illuminent les siècles; la stérilité d'esprit de nomhre d'hommes est si grande, qu'ils ne pensent que par autrui, et pour ainsi dire ne pensent pas.
Entre le sauvage qui vit dans les bois et le civilisé de Londres ou de Pans, il y a des siècles de progrès accomplis : et cependant, ils habitent le même globe et sont contemporains.
Dans Fespace et d^s le temps, en haut, en bas, dans les idées, dans les destinées, dans les caractères, entre les contemporains et les générations successives, (jnels contrastes et quels écarts nous propose l'humaine condition i
L'inégalité nous poursuit jusque dans la mort. Les uns sou£&<ent le martyre et traversent un enfer avant de mou* rii*, d'autres uu se doutent pas qu'ils meureut.
mSÈReS ET CONTRADICTIONS tS
Je vois des hommes, où est l'homme ? Faut-il le chercher dau8 la médiocrité qu'habite la moyenne, le faut*il prendre dans sa plus grande élévation et le mesurer à l'échelle du génie? Ne le prenons exclusivcmeul ni dans la médiocrité ni dans le génie; prenons-le partout où il est, dans le génie et dans la médiocrité, sans excepter le crime et la bestialité. Saisissons-le surtout dans oe contraste qui est commun à tons les hommes :
I/homme partout veut être heureux; l'homme uulle part n'est heureux.
Est-ce la nature qui lui manque, est-ce lui qui manque à la nature? Ils se manquent l'un à l'autre ; leurs imperfections en se rencontrant ne peuvent former un ensemble pai'fait. C'est à la médiocrité que la réalité manque le moins; elle n'a pas besoin de renoncer beaucoup pour être de niveau avec elle. Des êtres parfaits poun*aient être par* faitement heuroux : l'homme inipaiiail aspire au bonheur, parce qu'il est imparfait, et parce qu'il est imparfait il ne peut le rencontrer. La vie est donc une énigme dont le bonheur n'est pas le mot. Si ce n'est le bonheur , est-ce le progrès? Mais la perfection et le Loiiheur sont une même chose, tout accroissement de bonheur est un progrès accompli. Ainsi la question renaît : Si l'homme n'est pas fait pour le bonheur, pou i quoi le cherche-t-il? S'il est fait pour le bonhfur, pouin{uoi n'est-il pas heureux ? S'il ne doit jamais trouver le bonheur et qu'il soit condamné à le chercher toujours, qu'est-il, sinon un quiproquo de la créa-^ tion, un imbroglio de choses contraires et contradictoires T Si la vie ne le rend pas plus intelli^'eul et iiicilleiir, à quoi bon la vie? Ët je ne sache pas qu'elle le rende meilleur en général. Elle augmente son intelligence, mais cet accroissemont iie tourne pas le plus souvent au profit de son cœur;
as Dfi LA NATURE HUMAINB
il sert à perfectionner eon égoisme. Perfectioijuûr Tégolsme,
serait-ce la fin do la vie?
C'est pour la conscience humaine une nécessité de penser que le progrès est le but de la vie, Tôtre moral ne réussit pas à séparer le bonheur et le progrès. Cependant, que nous enseigne la réalité? Elle nous montre la mullitudo dévorée par le souci de Texisteuce physique ; des géuératiqns entières pour lesquelles le temps et le lieu de leur avènement furent un obstacle aussi constant qu'invincible à leur progrès. Un grand ilombre s'enlbaceiit dans le biea-êtro, s'y épaississent ou s'y dessèchent; ils mailquent aux circonstances, qui se dérobent à d'auti'es qui sauraient en profiter. Une très-faible minorité se trouve placée à la fois dans les coiidilioiis exléiieiires et, personnelles favorables au développement; de ce très-petit nombre encore faut-il déduire ceux qu'une mort prématurée interrompt dans leur ouvrage. La vie, à la prendre dans sa vérité, manquerait donc son but neuf fois sur dix , si l'éducation individuelle est son but : c'est-à-dire que la vie n'aurait pjis de sens, qu'elle serait insemée neuf fois sur dix — ou que ni le progrès ni le bonheur ne sont le mot de la vie.
On dit que Tindividu a sa destinée dans l'espèce. .Mais Tespèce u'est-elle pas composée d'individus, et vit-elle ailleurs que dans les houmies qui la composent? Chacun tour à tour manquant à sa destinée, ou manquant de destinée, l'espèce n'en peut avoir aucune. Oà est d'ailleurs la conscience, où l'âme de l'espèce, sinon dans ceux qui la l'e présentent à chaque époque, en chaque lieu ? Et ceux-là ne sont que des individus. Un jour d'ailleurs, il n'y aura plus ni terre ni genre humain. Où sera Thommei où seront les hommes j et ^ouiquoi auront-ils vécu ?
l'idéal HUXAIlf «
t LlHHBBe eomill 4a*n mI nfiénMt. n «i ém
■lièrable, puisqu'il le copnJi; mail il est Un fvaiid^ riiHB'U eottitU qu'il Ml oiiènhle. »
Nous avons accusé le côté misérable de rhomme, mais la condition humaine ne se dessine Téritablement que dans
ropposilioii dej oiiibre et de la lumière : eu pleine lumière de félicité, en pleines ténèbres de malheur, nous ne Taperce* TOUS pas bien ; elle réside entre deui, dans l'alternadTe des . biens et des maux, et qui ne l'observerait que d'un seul cùlé la verrait eu Ijor^^ue. Ni l'idéal ni le réel n'auront lo dernier mot tant que durera l'homme, qui restera ce qu'il est, un amalgame de choses nobles et ignol)les, grandes et mesquines, élevées et basses, libres et serviles. Diderot pré* tend que le cœur humain est tour à tour un sanctuaire et un cloaque. Lequel d'eutre uous voudrait être connu toujours tel qu'il est, se découvrir sans voiles dans sa nudité morale, à tout instant de sa vie î La honte de nous-mêmes est souvent le seul refuge de nos meilleui-s instincts. Un homme, parmi les plus humains, disait qu'eu vieillissant sa tolérance augmentait, parce qu'il ne voyait guère commettre de faute qu'il n'eût lui-môme commise; ^ui vieillira sans ei) dire autant?
D£ LA HATDRB HUMAIMB
L'idéal est la piolestatioii de l'esprU. 11 s'iusarge contre las tyrannies, les incapacités, les limites ou les iusuûisances de la matière, et sa révolte prouve qu'il n'est pas la matière ; son humiliation, lorsqu'il succombe, le prouve encore mieux. Non pas que l'esprit et la matière doivent être opposés daus un dualisme systématique : ils ne sont pas des adversairesnés, ils s'unissent dans la vie ; mais leur alliance peut se rom{)ic. au lieu de concourir à la mOiue tin, ils peuvent se contredire, et cela démontre sulUbaoïmeut qu'ils ne sont pas « identiques»
L'esprit n'appartient en propre k aucun homme, il est en tous la puissance de perleciibilité et le besoin de perfection, lise donne carrière dans la science, dans l'industrie, dans les arts, dans la politique ; et partout il se révèle de même par une victoire sur le chaos et sur l'inertie. Son essence . est l'ordre et le^ progrès, qui se manifestent dans la nature comme dans l'homme, parce que l'esprit est dans la nature et dans l'homme, et que c'est le même esprit qui les anime.
L'homme doit à l'esprit tout ce qu'il est, il lui doit tout ce
qu'il fait; ses œuvres sont des idées réalisées.
Regardez cet orgueilleux qui passe, gouilé de son importance ; il habite un grain de poussière sur lequel il occupe un imperceptible point; il est si peu, qu'on a peine à concevoir qu'il soit. Mais cet autre , pensif et reoueilli , a compris et calculé le mouvement des cieux : il est plus grand que l'immensité, car les astres gravitent et n'en savent rien, c Quand l'univers l'écraserait^ Thomme serait encore plus
L^IDÉAL HUMAIK 19
noble que ce qui le tue, parce (ju'il sait qu'il meurt, et l'avantage que Tuniversa sur lui, i'univei's a'eu sait riea. Ainsi toute notre dignité consiste dans la pensée ^. i» Gelui-ci n'est point nu génie, et le monde ne connaîtra pas son nom; cependant, il vient d'accomplir un acle de justice, il vaut l'univers;^ il vaut mieux : il a vaincu les attiactions de l'égolsme. Au fond de sa conscience brille une lumière plus pure que celle du soleil, un rayon réchaufle son cœur qui est plus divin que tous ceux du printemps et de l'été ; il est supérieur à la terre, aux astres innombrables, de toute la hauteur qui sépare l'univers moral de Tunivers matériel.
La nature et l'histoire nous enseignent la guerre, la force, rinii|uit43. Mais en notre âme s'élève une voix contre la force, contre la guerre et contre l'iniquité. Les hommes entrevoient la justice» la lumière, la paix qu'ils ne pratiquent pas ; ils sont capables de se mépriser et d*avoir horreur de ce qu*ils ont lait. Ce qu'ils accomplissent ne les met pas très-haut, ce qu'ils rêvent d'accomplir les soustrait à toute mesure. Si la matière résiste à l'esprit dans la réalité, l'esprit triomphe de la matière dans Tidéal. « L'homme ue burait pas la créature la plus noitic tic la terre s'il n'était pas trop noble pour elle, » a dit Gœtho. Il a dit également que «c celui qui n'est pas préparé au désespoir n'est pas prôt pour la vie. »
Le besoin d'idéal est l'esprit même. 11 tourmente plus que les autres les nobles âmes; il croit dans l'homme avec rhumanité, c'est une marque bien évidente qu'il en est le fond. Le génie l'éprouve à sa plus haute puissance, les
peuples et les races les mieux doués sont ceux qui cherchent le plus ardemment la beauté, la justice et la raison,
> Pascal,
c'ébt-à-dire les victoires de l'esprit. Leur idéal, qui est plus grand, les fait supérieurs.
L'humanité par son désir d'idéal non-flealement surpasse la moyenne des hommes, non-seulement elle surpasse lës plus grands hoiiiiiies, mais elle se surpasse elle-même. Tant qu'elle durera, quelque progrès qu'elle accomplisse, quels que soient les génies qu'elle produise, elle regardera audessus d'eux et d'elle-même. Limité par le milieu qui Ton- ▼îronne et par sa propre nature, l'homme est circonscrit; il existe, vit et se dévelop[)e dans le relatif, il dépend de ses organes, qui dépendent de la planète qu'il habite. 11 n'est qu'un atome animé de Tespace et du temps; et pourtant il rêve l'absolu, il tend vers l'impossible, il s'élance dans l'infini : un instinct est en lui qui le pousse au delà de la condition qui lui est faite.
Tous les hommes sacriGent à Tidéal. L'idéal varie , il change avec les individus, les nations, les sociétés, avec les lieux et les siècles; il se fourvoie en d'étranges erreurs, eu des superstitions informes, barbares ou puériles : il naît partout où réside Thomme, et fût-ce sous l'aspect le plus grossier, il atteste que la réalité nulle part ne lui suffît.
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En toutes nos facultés pénètre sa llamme. Dans la curiosité, si humble qu'elle se montre d'abord, s'agite un besoin de connaître qui, une fois allumé, se peut s'éteindre que dans la mort ou dans la science parfaite. Le besoin de jus- Uce ne peut périr dans la conscience humaine tant que subsiste une seule iniquité : il veut la justice absolue. La volonté humaine, au lieu de s'amoindrir à mesure que sa paissanco