DIEU DANS LE CŒUR
rhumanité, progressif, générateur et destracteur des reli- ^ ioQ8. Ce sens du divin , puisqu'il est conforme à l'humanité,
ne peut être que conforme à la loi qui la soutient. L'humanité serait tranquille si, comme on le lui conseilie, elle r^ nonçait au besoin d'infini qui la tourmente, car Thumanité n'existerait plus. Sa perfectibilité résultant de son désir de perfection, supprimer celui-ci, ce serait détruiie celle-là. La nature de Thomme est la perfectibilité. . Sommes-nous de fugitifs fantômes qui marchent, à travers des mirages, d'un rien à un autre rien? Le progrès est le signe , l'évidence, la foi de l'esprit : In hoc signo vinces. Se peul-il qu'il ti'ompe les âmes dont il s'est emparé? Se peut-il qu'il ne soit en elles qu'on mensonge, qu'elles se mentent à ellesmêmes, et que le principe universel se démente dans leur foi : qu'elles se sentent à ce point remplies de l'être, et qu'elles ne soient cependant que des outres gonflées du vide universel? Soit : c'est une illusion que notre ibi au progrès, une illusion que notre espérance, et Dieu se pax^ jure dans notre cœur ; mais alors quelle chose au monde est plus grande, plus forte et plus etlicace que cette illusion — et quelle réalité la vaudra jamais! £lle porte le monde
moral, qui croule avec la justice. La justice n'est pas si le progrès est un mensonge.
Si la foi venait à être démontrée, il n'y aurait plus de foi. La foi est un crédit que le cceur et la raison font à Dieu; elle s'appelle confiance. On n'a pas. besoin de croire ce que l'on sait; croire en Dieu, c'est croire en la justice. Le martyre de Pascal a été de n'avoir pu réduire la raison par le cœur, ni le cœur par la raison. C'est un supplicié du doute qui a voulu d'abord s'ailermir en la raison, et qui la trouvant rebelle à sa croyance, a fini par croire contre la raison. Après avoir dit avec saint Augustin « que la raison ne se soumettrait jamais,
m DB LA NATDBE UUMAIMB
si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre » — eu d'autres termes, que la raison ne se soumettra jamais qu'A la raison — il a termiué le martyrologe de sa pensée par ces lamentables paroles, en recommandant d'aller à la messe et de prendre de l'eau bénite : « Naturellement, cela vous fera croire et vous abùLira. » C'est qu'il faut s'abêtir en effet pour croire des choses hôtes; cela n'est pas nécessaire lorsqu'il s'agit d'en croire que la raison enseigne aussi bien que le cœur, et qu'au lieu de se jeter dans l'ab» surde par craiute du doute, l'on s'allV'i mit sur cette vérité : qu'un instinct général de l'humanité, alors même qu'on n'en saurait déterminer Tolyet, ne peut tendant être sans objet, ai la raison elle-même ne l'est pas. Mais il faut le dire, le doute essentiel de Pascal porte plus haut que les mystères de r£^ise cathoUque dans lesquels il s'est entravé et hua* lement perdu; il est né, en son essor primitif, du contraste saisissant de la réalité et de nos désirs, de l'opposition qui existe entre les choses telles que nous les voyous dans le cercle où nous sommes enfermés , et le besoin que nous avons d'un ordre évident, d'une puissance de raison irréira* gablemeni manifestée dans l'univm.
« La nature, dit ce tragique penseur, ne souiïre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyais 'zien qui marquât une divinité , je me détermi* lierais A n'en rien croire. Si je voyais partout las marques d'un créateur, je reposerais on paix dans la foi. Mais, voyant trop pour nier, et trop pour m'assurer, je suis dana un état A plaindre, et où j'ai soubaitécent £ois que, si un DieuL soutient la nature, elle le marquAS sans équivoque ; et que, si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait ; qu'elle dit tout OU rien, ahn que je visse quel parti je dois suivre. »
DlËU DANS LK COBUa U3
Ici, Pascal a parié pour Tesprit hvmain. Mais le catholique qui était en lui ne croyant pas à la raison dans l'homme, il ne pouvait Tal&rmer dans la nature en dépit de ce qu'on y voit d'injuste et de choquant : il lui fallait une révélation par le miracle. De nos conjectures sur Dieu et sur l'âme, aucune n'est démontrable, aucune n'est matière de science. Ge|>eadant, le fait qu'elles proclament, je le répète, n*est pas une conjecture. L'aspiration vers la félicité et la perfection a subsisté soUs les idées passagères que nous nous sommes iàites de l'immortalité et de Dieu; die les a précé !ées, elle leur survit, et loin de diminuer à mesure que meurent les religions, elle a grandi et s'est fortifiée dans l'hu* manité par le progrès religieux, en vertu duquel naissent et succombent les religions. Il &ut accepter cela au nom de l'expérience, au nom de la science, au nom de rhisloirc. Au nom de la raison, il faut admettre que le sentiment religieux est fondé en raison puisqu'il est donné avec l'homnie; et que, par suite, toutes les eolutioiis dont il a ibunii le prétexte fàssentelles radicalement iausses, elles ne le seraient qu^au regard d'une solution que nous ne connaissons pas , mais qui no condamnerait celles de notre imagination que parce qu'elle répondrait mieux aux lok mêmes de la raison et de la jus* tice. Nous n'allons donc pas au delà de la raison, nous lui obéissons au contraire en affirmant que la fin des choses doit nécessairement correspondre à leur principe, et que le principe et la fin, qui sont le mystère universel, doivent se rencontrer en Pieu. L'accord du coeur et de la raisea, du senLiiiient et de la réflexion triomphe sur ce point. Nous en savons assez pour ne pas désespérer ; nous en savons ivop peu pour proscrire auçuue croyance que ne r^ettent ^ la raison et la justice,
m DB LA NATURE BUHAINB
La religion et la philosophie ont même objet, elles sout de souche différente; celle-ci veut satisfàire la laison, cellfr* Jà le cœur. Qui met d'accord sou ocBur avec sa raûon les unit en soi, sa religion devient philosophique en même temps que sa philosophie devient religieuse; l'hoiiune religieux doit se rattacher au di?in par le cœur, par la conscieace et par l'esprit; il doit, selon Ténergique parole de Sdiiller» sentir le Dieu qu'il pense. Si la religion comniunce par le désir, elle s'achève dans la pensée et. dans 1 acte. Le mysti* dsme est inaotif, il est oisif et stérile, parce qu'il vient plus de l'imagination que du cœur; c'est la fentaisie individaelle qu'il satisfait, de là sa souplesse, ses métamorphoses, et sa subtilité qui lui permet de s accommoder de tout. Mais le cœur n'est iécond qu'avec la raison» et l'homme humainement leligieuï, celui qui, met sa religion dans l'humanité et l'humanité dans sa religion , est le seul qui puisse toujours rendre compte aux autres de sa croyance, parce qu'il a commencé par s'en rendre compte À lui-même.
L'homme est un poôte qui porte, gravé dans son cœur, le désir du bonheur et de la perfection, comme un vers mystérieux dont il serait condamné à chercher la rime de progrès eu progrès. La réalité ne rimant nulle part avec le désir idéal, que fiait le poôte? il rime d'imagination le mieux qu'il peut, 'et crée les religions ; est>ce à dire que le désir de l'idéal soit sans objet, et qu'il ne rime pas en Dieu avec la loi de l'ugniverselle raisou t Ce serait persuader à Thomme qu'il est sans ol^at lui-même, ou que la zéalitéest parfaite. 11 nese laisse» pas oonvainoKe, et répondra auzoptimisies avec Voltaire :
L*nniv«n venu démaut» et votre propn coor Grat fût d« votre «prit % réfuté r«rT«if,
DIKU DANS LE CCKUH
Notre idée de Dieu cadie mal avec ce que nous savons dt* la natuie, de l'histoire» de la société et de nous-mêmes. G est une clef qui ne semble pas s'adapter à la scfrrure, une hypothèse qui ue s'ajuste pas aux phénomènes. Mais la foi est une aveugle volontaire qui ferme les yeux sur le dehors pour contempler au fond de notre âme son lêve de la suprême félicité.
C'est du dedans qu'est née la notion de Dieu conçu eomme la justice et la perfection même. La religion, de plus en plus, abandonnant les phénomènes extérieurs, s'est coucea** tiée et ramassée dans le cœur pour y déifier l'idéal. C'est 1^ que l^espérance , retranchée comme en une citadelle , repousse les doutps et les objections qui l'assiègent du dehors. C'est entre le dehors qui nous crie misère, et le dedans qui nous crie justice, c'est entie la nature et la conscience, entr» le cœur et la fatalité que se livre le combat invisible, celui de Jacob avec l'ange. Qui supprimera jamais l'un des deux advei-saires; qui imposera silence à la raison constatant les déceptions de la réalité ; qui empêchera la ilamme de l'espérance de monter, malgré tout, du milieu des ruines, du chagrin, des déceptions, du désespoir, des deuils irréparables, vers le père invisible, vers la perfection rêvée t 11 est aussi chimérique de prétendre l'éteindre dans le cœur humain, qu'il le serait de vouloir chasser du monde la gravitation. Des hommes désespéreront, l'homme ne désespérera pas.
Je ne sais d'où je viens, je ne sais où je vais. Mais dans cette nuit qui m'enveloppe, je saisis un point lumineux ; dans cette discordance, dans ce tourbillonnement de joiee
et de souffrances, de destins, d'intérêts, de passions et d'erleurs, j'entends une voix qui couvre Unîtes les clameurs :
126 i)£ LA MATURI UUMAINÉ
Cherche le vrd, aime le heau, me dit-elle, attache ta volonté
à la justice. Cette loi m'est connue, bien que son principe m'échappe. £lle est, et par elle je suis un être moral et liltfe; par elle seule je Buit un homme. A cette voix qui parle au fond de mon cœur, un écho répond dans mon esprit : Ce qui te commande la justice, dit l'écho, quoi qpie ce puisse être, ne peut être contraire à la justice. Si tu dois la justice à Dieu, Dieu te doit la justice : la justice est Dieu.
LB8 YAHIÊT^S BEUaiEQSBS — LB GHBISZUKISMB BT Ii'HUlfANITft
— Welclie Religion Icb bclenne^Kpine ton allen. Die du uûr ocouestl— Uad w^rum keine ? Aos BflUllIflb (SCOILLER.)
L'histoire des religions esl celle de l'idéal. L'homme ne pouvant comprendre Dieu essaie de rimagioer; mais il në peat rimaginer sans se le fignrer, et se le figorer ankrement que sous sa propre ligurc idéalisée, soit morale, soit physique : il est donc condamné à raothropomorphisme.
L'anthropomorphisme r^igieux commence par la peraonnification des phénomènes naturels, auxquels l'homme prête, son Ame qu'il ignore, il finit par la personnification des énergies morales inhérentes à sa conscience. Quand le cycle de ranthropomorphisme est parcouru, il n'y a plus qu'un pas à faire, et c^est d'en sortir en rejetant toute per* sonnificalion, soit des forces naturelles, soit des forces morales; de reconnaître que les degrés de l'anthropomorphisme correspondent à des progrès de Tidéal, mais qu'ils ne sau* raient atteindre l'infini, impossible à saisir en dehors des lois générales de l'univers, à ressentir ailleurs que dans le désir de Tiafim lui-même, et dans l'effort vers la perfection
lus DE LA NATUftB HOMAtlftt
qu'il détermine en notre âme. L'anthropomorphisme religieux a débuté par Tadoratiou d'une pierre grossièrement taillée; il s'achève au fond du temple intérieur où l'homme
culpte l'idéal : Dieu était sorti de l'homme, il y rentre.
Les religions ont vécu d'anthropomorphisme et de milade ; le miracle tend à disparaitte définitivement de notre idée de la nature, Fanthropomorphisme de notre notion de Dieu. Dieu, poursuivi d'hypothèse en hypothèse, a fini par se déroher à nos yeux dans le mystère du premier principe; mais à mesure qu'il s'y est enfoncé davantage, et qu'il nous a caché plus profondément son essence, il nous est apparu plus visiljlcment dans l'ordre physique, et dans l'ordre moral, dont la conscience humaine est l'interprète en même temps que le dépositaire sur notre glohe : les codes sacrés qui naguère la jugeaient du haut du miracle, aujourd'hui sont jugés par elle; restée debout sur leurs ruines, elle s'affirme en condamnant leurs rrroius.
Xcuophane' disait que si leshœulset les chevaux savaient peindre, ils feraient des dieux qui auraient figure de hœufs ou de chevaux; Montesquieu pense que les triangles ne pourraient imaginer qu'un Dieu Iriani^uhiire. Si Dieu fît l'homme à son image, l'homme, selon Voltaire, le lui a bien lendtt. Le désir et l'imagination font les dieux. L'imaginalion a régi l'eniànce de l'homme et sa jeunesse; elle a par* tout semé les mythologies, elle n'a fait nulle part plus Lelle récolte qu'en Grèce.
La Grèce fut l'adolescence de Thumanité. Sa mythologie, oà l'humanité se retrouva^ n'est pas fsiusse, elle est fictive : elle ne ment ni à la nature ni à l'homme, elle les revêt de poésie. La fiction pure ne peut alimenter les âmes, en quelque lieu, en quelque temps que ce soit. Dans leur admirable transpafisnoe , les mythes grecs laissent par-*
LES VARiÉTl^^S KELIGIEUSES 439
tout voir l'esprit : Vénus est la beauté, Diane la chasteté,
Miiiorvu la ^ci-e^se, Mars la force virile, Apolten l'art et i'harmoaie, Jupiter la puissance souveraine. Pas une légende, pas une fable, aucune figure qui n*ait un sens mo^ ral. Les désirs de notre espèce, ses attributs, ses craintes et SOS espérances les plus diverses continueront de fleurir dans celle mythologie. Jupiter u a jamais existé, le Jupiter de Phidias est immortel dans notre admiration. Les mythes chrétiens immortalisés par Raphaël survivront ou christianisme scriptural; c'est par l'art qu'ils vivront, transfigurés dans les splendeui's du beau. L'art est le toml)eau, il est aussi la résurrection des religions; il fixe en traits rayonnants ce qu'elles i^onfcrment d'humain, et les glorifie en se
Les religions sont des lan,L:u(^s où s'exprime le génie particulier des peuples. Le Juif el l'Arabe sont monothéistes : Tftpreté d'un pays sec et monotone les isole, et les enferme dans un perpétuel téte-à-téte avec eux-mêmes. La richesse de la nature environnante ne les attii-e pas au dehors, elle ne les enlace pas dans ses caresses énervantes ou i'écondes; CCS nomades arides ne s'absorbent point comme l'Indou panthéiste dans une nature plantureuse, ils ne marient pas cuiiiine le Gicc poU llléi^^lo leui Amo h son harmonieuse divci'silé. Ils vivent dans la solitude de leur éti'e intérieur ; leur cœur est monocorde, leur pensée monothéiste * : l'idée d'un Dieu vengeur et solitaire s'y détache avec un relief puissant; et ce Dieu pas plus qu'euxmêmes n'est présent dans la nature : il l'a fabriquée un jour ainsi que l'homme, les a créés de son Verbe tout d'une pièce, et depuis lors n'intervient qu'à la manière d'un hor-
t L» d> ^o^t est monotliJist?, dit M. Renan; M. Qoioet, daos aOO OavnfO sar Le geim da reUgiom, fait U mf^m» remoiqac.
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loger qui, de loin en loin, par la main d*ouvriei's élus,i^ pare les ressorts de son ouvrage, sans crsso gâté par l'homme rel)elleàses commandtincnb. Dans la Bible comme dans \c< Védas et dans Homère, dans le Coran comme dans le Zend- Avesta et dans l'Edda Scandinave , la conscience humaine s'est teinte de ]'esprit, des passions, du climat, de Thumeur qui sonl propres aux peuples et aux races : les mythologies sont' des miroirs où, sous la figure de dogmes divers « rhomme contemple sa diversité morale. Aujourd'hui, le miroir est hrisé, l'ilhision détruite : Thomme et la nature bc voient face à iace.
l/luniianité soutient les religions, et les renverse. Ce qui les uait est leur vérité ; mais il est dans la nature exclusive des mythologies, sinon de leurs apôtres, de se hérisser d'intolérance lorsqu'elles se touchent ; elles ne se comprennent que dans ce qu'elles ont d'opposé et n'entre-heurlent que leurs erreui-s ; aux enfants hicu laits elles préfèrent les monstres dentelles sont accouchées.
U y a plus de crimes, et de plus grands, au compte de la religion qu'au compte de la politique ; cependant, les religions les plus douces sont celles qui furent les moins politiques, et si le culte des Grecs n'a presque pas connu de victimes, C'est que l'art et lapoésie dont il s'inspira leloignaient du fanatisme pour le porter -vera l'humanité. Quelle reli* gion, au contraire, a fait plus de fanatiques que le Coran t
Le Dieu que beaucoup d'hommes conçoivent encore aujourd'hui est au-dessous de l'homme. Ne nous y trompons pas toutefois, et ne prenons pas l'écorce pour le noyau ; les cultes dont la foi s*est retirée peuvent suhsister longtemps
oigi i^L-j Ly VjOOQle