LES VARIÉTÉS RELIGIEUSES
à l élat de déiiouilles. La divorsilé religieuse parait grande à la surface : l'Église catholique compte 139 millions d'adeptes; l'ÊgUse grecque (avec toutes ses branches) « 62; le protestantisme, 59; le judaïsme, 4; rislamisme, 96; le brahmanisme, GO; le Ijouddhisme, 170j les religions de Zoroastre et de Gonfudus, 40; le sabéisme^ la fétichisme, le chamanisme, etc., 107. Combien en compte Thumanitét plus qu'on ne pense. La lettre est entamée de toutes parts, les dogmes ont beau faire, ils se décomposent et laissent échapper à flots l'espht, qui se répand dans les espaces de la libre pensée.
La conscience humaine interdit à l'homme d'imaginer le bonheur en dehors de ce qu'il estime juste et hou, mais les
• notions morales qu'elle mêle dans les croyances religieuses aux désirs du cœur, ne sont pas toutes de même prix. Le christianisme ne surpasse les autres religions que par les côtés où il se montre plus humain, à d'autres
• égards il leur est inférieur, et sa mythologie est infiniment moins belle que celle des Grecs'; sa paumté d'imagination est même si grande, qu'il a fallu recouvrir de légendes populaires son dénûmont, et peupler de saints et de saintes le vide incommensurable laissé autour de son dieu solitaire. Sombre et triste, il incline à la tristesse. L'éternel célibataire du Sinaî n'a rien de ce Jupiter qui dépose ses foudres, et s'égaie au sommet de l'Olympe eu compagnie d'un cortège de dieux et de déesses ; le bilieux Jého?ah ne connaît pas le rire, le large, l'intarissable rire des immortels d'Homère. Jéhorah transfiguré n'est devenu lf3 plus j^rand des dieux que par la compassion. La compassion, née de la souffrance, est le génie du christianisme. On ne peut aimer profondément un homme heureux ; il se suffit. L'humanité immensément souffrante avait besoin d*être im«
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manaâmeiit aimée : c'est ainsi que Jésns Taima. Nous fiouf-^ ftoii8,et le cœur de Jésus répond à Tappel du nôtre ; quand
l'homme ne souflrira plus et n'aimora plus, il n'y aura plus de chrétiens : il y en eut avant Jésus, il en existera quand les dflirnien restes de la mythologie dirétienne auront dis* paru. 8i Jésus a pu dire que ses paroles ne passeraient point, c'est parce que la douleui-, l'amour et l'espoir dureront autant que l'homme, et que l'appel à la cx)mpassiou et à la justioe s'échappera tovgours de nos eœuia broyés sous Tétreinte du malheur.
Une compassion l'erveoLe ne peut qu'aboutir à rcs|)oir d*uue réparation iinale : celui qui souifre et qui ne croit à aucune réparation, ne oroit pas en Dieu. Jésus engendrant l'idée ditine du fénd de son cœur, a fait de Dieu Tamour même : c'est là qu'est Torij^inalité de sa doctrine ; le reste n'est pas nouveau, la pensée d'un juge rémunérateur et d'une autre vie oà chacun aura le sort qu'il s'est préparé id-bas, sont les lieui communs de la conscience humaine, ' et comme le sceau dont elle a marqué les difTérentes religions; on reti'ouve partout, sous d'autres noms et d'autres formes, sa commune empreinte, Les images que nous offre l'Évangile de Dieu et de la destinée des âmes sont au-dessous des conceptions que nous devons à Socrate, à Platon, à Gicéi-on. Même l'ascension de l'dme vers les étoiles, qui a pris crédit parmi nous comme une nouveauté, n'en est pas une, ainsi qu'en témoignent ces beaux vers de Virale, si profondément religieux : •
...... Dviini Bun^ il» per omntt
ttmÊqjni, tridiisqm nuis^ oœlvmqw profuidiim :
Scilieet hM f «ddi deiada ae molnta refcrri Omnia ; née norti «ne loonm; aed Tira Tolare Sidans in BUiMnim, atqve alto aoecedere calo.
LES YABIÂTÉS fiSLIGIlàUSËS 133
Ghes Maro-Aurèle et chez 8énèque, et bien avant eiu ches
les poOtes do la Grèce, depuis Homère el Pi ad are jusqu'à Eschyle, Sophocle, Euripide, l'idée de l'humanité luit ea de spleudides édaixs : la oosnmunauté de l'e^ce humaine est ressentie dans celle de la douleur humaine, fouillée en ses profoudeurs; Prométhéiî a précédé Job, sou rocher le G olgotha. Nulle part néanmoins, dans l'antiquité, la charité n'a été proclamée comme Tinspiration même de rhamanilé dans l'homme. Le paganisme est beau, mais il est dur; il plaint, il ne guérit pas. Le fatum antique domine Jupiter lui-même, le Dieu de Jésus domine sa propre loi, il s'attendrit et pardonne. Il aime ceux qui soufirent, heureux ceux qui pleurent 1 — il réserve les félicités de son ciel à ceux que la terre a meurtris : il est le suprême consolateur, il est la consolation même.
La charité est une attraction vers la souffrance ; l'antiquité ne Ta pas connue. Les Juifs, aussi bien que les Grecs et que les Romains, se figuraient âtre des privilégiés destinés à régler le monde et à s'asservir les autres peuples; les idolâtres, pour les élus de Jchovah, étaient ce que les Bar-» hares furent pour les élus d'Athènes ou de Rome. Le chris» tianisme, dans l'espérance d'une même patrie céleste, a fondu les peuples et les races, et par un ellbrt sublime du cœur huma^ eu Jésus, enfanté la conscience de Tespèce humaine.
Entre la religion du peuple juif et celle de Jésus il eriete
un abîme, les apports qui viennent de Moïse, d'Abraham et des prophètes forment ce qu'il y a de moins chrétien dans l'Évangile; ils sont aussi ce qu'il renferme de moins humain : le levain de sang et de persécution qui
fermente dans les sectes chrétiennes est uue luoculation de i'iutolcrauce juive, his haines de Jéhovah y respirent. Ëu,
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tout ce qu*ii a d'ensentiel , de vivant et d'orîginal , le christianisme se détache du judaïsme, il s'y rattache par
tout ce qu'il a d'étroit, de faux, de mortel. Quelle analogie fond peut-il exister entre la doctrine qui proclame la tVa- 1 rnité des hommes, et celle qui proclame qu*ii n'y a qu'un . ouple entre tous, le juif, et que Dieu n'a d'amour que ;»our ce peuple unique et cotte uuif[uo
Jésus anéantit le privil.'-.' rt détruit les privilégiés; il abolit Abraham, Moïse et David, il n'est pas leur héritier, et quandil assure qu'il ne vient pas renverser l'ancienne loi , mais la continuer, lui seul so ti-ompe : les Juils ne s'y sont
ni
Qui pi (Midra pour modèle Abraham, Jacob ou David ? Qui Moïse ï Qui, Jéhovah en personne? Il est éprit qu'au retour d*une expédition contre les Madianites où l'on a tout é-or^'é, sauf les femmes que l'armée ramène, Moïse se mit fort en colère... et qu'il leur dit ; a N'aves-vous pas laissé vivre toutes les l'emmes?
» Voici, ce sont elles qui, sebn ce qu'avait dit Balaam. ont donné occasion aux enfants d'Israël de pécher contre TÉlernel dans l'a tf aire de Péhor.
» Tuez donc maintenant les mâles d'entre les petits mfa nts, et tuez toute femme qui aura eu compagnie d'honmie. »
David adresse cette prière à Jéhovah, le « dieu des batailles. » Il s'agit des ennemis du saint roi : « Poursuivez-les , Seigneur, s'écrie-l-il, du soulHe impétueux de votre colère 1 Qu'ils deviennent comme la paille, comme la poussière que le vent emporte ! Qu'ils souffrent de la ikim
LES VARilSTÉS RGLIGIËOSBS 1»
comme des chiens ! Que leurs dents soient brisées! Que leurs enfants soient écrasés contre des pienes I » Ce même David , qui cependant faisait bien les choses, est accusé devant le
prophète Samuel d'avoir épargné un prisonnier amalecite : le prisonnier est massacré par le prophète «c en regaid de l'Étemei. »
Alors que Jéhovah lui-même s'adresse ainsi aux enfants
d'Israël * : « Quand l'Éternel Ion Dieu aura exterminé les nations desquelles l'Éternel ton Dieu te donne le pays, et que tu demeuieras dans leurs maisons — » il n'y a pas lieu de nous étonner que devant Jéricho qui va crouler, son lieutenant Josué recommande aux soldats de ne rien épargner de peur d'attirer la colère divine. Ils lui obéirent , car il est écrit qu'ils « passèrent au fil de l'épée tout ce qui était dans la ville, depuis l'homme jusqu'à la femme, depuis Tenfont jusqu'au vieillard, même jusqu'au bœuf, au menu bétail et à l'âne. » (Verset 21 , ch. vi.) Josué pourtant sauve la vie à Rahab, l'hôtelière , et k ceux de sa famille : « parce qu'elle avait caché les messagers que Josué avait envoyés pour épier Jéricho. »
Abraham couchait avec sa servante Agar quand il avait déjà cent ans; pour ol)éir à son Dieu, il se disposait un jour à tuer son fils, et ce ne fut pas sa faute s'il survint un ange qui, substituant un bélier à sa victime, l'empêcha d'être infanticide au nom du Très-Haut, après avoir été saintement adultère. David, auquel il faut toi^ours revenir, avait, dès sa jeunesse, formé à Piceleg une bande de six cents aventuriers qui pillaient les contrées voisines, enlevaient le bétail et les chani(';nix, massacraient sans pitié les hommes et les femmes. (Samuel, I, ch. xzz.) Plus tard, il e.\-
* DttÊÊènmmÊ, cbap. m-
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termina toute la population mâle de Tldumée. Ne voulant tuer que la moitié desMoabites prisonniers, il les lit coucher à terre, eu deux rangées égales, qu'il mesura très-ezactemeut avec un cordeau; l'une fut égorgée, l'autre eut la vie sauve. (Samuel, II, ch. vin.) Après avoir vaincu les habitants de Rabbalh et autres villes ammonitos, il ordonna do led Iraîiicr sur des herses de fer, de les scier eu deux, de les brûler dans dds fours à briques. (SamueL, li, ch. zu.) Son dernier conseil à ion fils Salomon fut une recommandation de haine, de vengeance cL de déloyauté : « Vous avez auprès de vous, lui dit-il, Séméi, qui prolura autl^^fois des imprécations CQUlre moi et m'accabla de sauglauts outrages. Parce qu'il se rallia à moi quand je passai le Jourdain, je lui jurai par le Seigneur que je ne le ferais pas mourir par Tépée; ne laissez pas néanmoim son crimo impuni, et ayez aoin qu imi sa vieillesse il ne descende au tombeau que par mort vioieute. » (Rois, I, ch. II.) C'est de la sorte qu'un héros de l'Ancien Testament pratiquâîtla fraternité et l'oubli des injures. Quant aux débauches du saint roi, elles sont proverbiales; combien de femmes eut-il, et combien en prit-U au voisin ? Persomie ne les oompte, il ne les comptait pas lui-môme. Ne parlons pas des effusions amoureuses que contient le livre classique dos Hébreux; elles ont leur i)oésie sans doute, et le Cantique deg caïUiqueSy par exemple, attribué à David, est admirable dans son éloquence embrasée : mais s'il s'agissait de morale, je préféreiais metlie Babelais entre les mains des jeunes gens.
Jésus est le premier qui ait dit en invoquant Dieu : Notre Pcre I II a relié Thomme à Tinhui par Tamour. Paternité di-
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ville, fraternité humaine, c'est l'évaii^iio luuL ciUier. Newton a le génie da vrai, Raphaël et Phidias ont le génie da beau; Ifiiabeau a le génie de la liberté : Jésus a le génie du cœur. Il ne l'eut pas seul. La compassion de Bouddha no s'étend pas seulement aux hommes, elle comprend les animaux et les plantes ; elle embiasse tout oe qui a vie, parce que tout ce qui vit souffire, elle est universelle. François d'Assise, qui appelait les animaux « mes frères, » est plus près de lui peut-être que du Jésus, mais les âmes compatissantes sont toutes de même lignée , et s'enchainent sans se connaître à travers le temps.
Parfois, à la vue d'une seule misère, la pensée de toutes les misères humaines envahit notre esprit ; nous sentons chanceler notre foi en la justice, \m Ilot sombre, amer, nous submerge et menace de noyer toute espérance; Jésus a dû éprouver cette douleur immense au jardin des Oliviere, et sur la croix lorsque, près d'expirer, il s'écriait d'une voix défaillante : « Mon Dieul mon Dieul. pourquoi m'as-tu abandonné? » Voilà des traits qui nous touchent et nous pénètrent. Mais un héros qui porte la cuirasse des dieux n'est pas notre semhlahle : qu'il s'en di pouille d'abord, et qu'il Tienne avec nous combattre, à cœur découvert, la bataille de la vie! Abrs nous le tiendrons pour nôtre, alors il pourra s'offirir en exemple, nous enseigner, nous reprendre, nous édifier et nous soulager. Sinon, nous lui dirons: Qu'as-ta de commun avec nous, masque trompeur?
Une larme de Jésus a racheté le monde, non son sang ; un monde nouveau est né, non pas de l'immolation d'un dieu, mais de la tendresse ardente d un hoiiinie pour i'iuunanité. Voilà le mystère à la lois simple et profond, humain et divin, qui s'est accompli à Naaareth.
Aimez-vous les uns les autres.
— Soyez jjariaib commoest pariait votre Père (jui est daos les citnix.
— Heureux ceux quipleuxent» car ils seront consolés. Le christianisme de Jésus signifie : progrès/ àolidaritô.
. espoir.
Uu cœur <jui aime est un miroir qui embellit : tel fui celui des disciples de Jésus. Sans le savoir, lia idéalisèrent leur maître. La conscience humaine a fait le reste, et le jeune homme de Nasareth métamorphosé en dieu est devenu l'objet d'uu cuite. Pour comprendre une révélation surhumaine, il iaudrait des facultés surhumaines. Que Jésus eût parlé aux hommes une langue étrangère à l'humanité, comment l'eussent-ils compris? Les hommes, à chaque épo~ que, ont vu dans jL'i)U3 ic Ciirist qu'ils su raïaaient : le juif et le grec convertis du premier siècle, le barbare de Gaulo ou de Germanie, le catholique du temps de Grégoire VII, le réformé du temps de Luther, le disciple de Ghanning ou de Schleierniacher, se disi'uL ou se sont dits chrélieus; le lurentils, le sont-ils de même façon? il n'y a pas deux chrélieus identiques. Orthodoxie, que nous veux-tu? Prenons dans les expressions du christianisme historique, et dans les documenta du christianisme scripturaire, ce qui convient à notre àmo et s'y ajuste : nous serons si^rs d'être tous des hérétiques •t tous des orthodoxes; orthodoxes parce que nous serons sincères» hérétiques, parce que nous ne pourrons qu'intro* duire dans rËvaugile quelque chose de nous-mêmes, en rotrancher ce qui ne concorde pas avec notre sens moral. Craignons l'hypocrisie, ne craignons pas l'hérésie : c'est par elle que le monde a marché, et qu'il marchera. Jésus' fut un hérétique.
Les hommes de parti, les sectaires, ne peuvent connaîtra l'impartialUé. Ils sont fatalement intolérants. Le moins seo*