LE DOGM£, LA LËTTRB
Prétendre nous persuader que «Tésus est un dieu, c'est faire
de sa vie et de sa mort une comédie : Jésus aurait joué un rôle, et, quelque fin qui! se fû.t proposée, il n'aurait été qu'un hypoerite Ses angoisses au jardin des Oliviers et toute la scène de la passion ne seraient plus qu'une &rce
divine.
Jésus a-t-il pleuré des larmes vraies ou feintes? telle est la question. Si ses larmes furent Traies, Jésus fat un honmie ; si ses larmes furent feintes, Jésus n'est qu'un acteur. Les chrétiens de la lettre sont loîiriques : ils comprennent le drame évangélique comme ua carnaval où Dieu déguisé en homme afin de nous racheter de sa propre colère, se serait immolé lui-même sans réussir, malgré son sacrifice, à nous sauver. Dieu se serait donc inutilement tué pour nous, en la personne de son lils qui était son propre père; les hommes seraient restés pécheurs endurcis, aveugles et dignes de l'enfer : le sanglant holocauste de la croix n'aurait servi qu'à racheter un nombre imperceptible d'élus des tortures de l'éternité.
Le sacrifice divin, renouvelé dans l'Eucharistie, chaque jour se reproduit sans que le succès le justifie davantage. Nous avons pris prétexte d'une parole allégorique pour convertir du pain en la chair de Jésus, en son sanp le vin que nous nous vereons nous-mêmes. Nous sommes devenus des thôophages; nous mangeons et buvons notre Dieu. O dogme, 6 lettre qui tne, voilà ton chef<d'€Buvrel
L'homme n'a pas assez des problèmes de son être; il faut qu'il se les dissimule sous les imaginations les plus mous-
* Étynologitf graeqne, bypoerite, comëdieD.
* Le eorps humain Mmni de eostanie. IKea se serait nvèm de èbair, mais serait resté Mna^gef à la chair et sans eonuet avee elle. Veità le mjtnkn de nocamatloD.
144 DE LA NATin.K M FM Al NE
trueuses, ot que, pour de préteaduos solutions qui ajoutent l'absurde et Timpossible à ce qui n'était qu'inexplicable, il
ivpaîide plus de sang qu'on n*en versa jamais pour le Lriomphe de la raison et Tavénement de la justice. Et ce n'est pas assez du mal que l'homme fait à Tbomme sur la terre, il invente l'enfer: un enfer infini pour assouvir ce que possède
de baiue iuliuic un vrai croyant I
• D9S crimes les plus noin you loiiniei loos tm dieoz;
Tous ii*flD pDBiMei poim qil o*elt «» ntltn «a dma;
tft iirMtitiiilmi, radoltète, l'inoeita,
U voiraausslnat, et tout ce qnToD ddtesie,
Cêst l'eiempltt ^'à soim offrent tos immorieli *. »
Ainsi parle Polyeucte , s'adressant aux païens. Mais rftgliso, victorieuse du paganisme, n'a-t-elle pas remplacé
les dieux anciens souillés de crimes par le plus iuhumain et le plus sanguinaire de tons les dieux?
Hélas 1 l'humaine stupidité est inépuisable, et l'homme est toujours en fonds de superstitLons. Depuis le mdne Alvarès qui, au rapport d'un voyageur du xvi* siècle, exorcisa des armées de sauterelles en en Taisant prendre quelques-unes auxqudles il fit « une oonjuration composée la nuit précédente, les requérant, admonestant et excommuniant, j» jusqu'à cet évôque contemporain qui, dans la patrie de Voltaire, en plein soleil de science, met les sauteiielles, les inondations et le choléra au compte des libres penseurs et de la colère divine : de quelle moisson de chimères grotesques ou lugubres s'est chargé leehamp de la crédulité populaire I Moisson toujours fauchée, toujours reverdissante. Cependant, la raison croit aussi et s'étend : ayons conliauce, et de tout notre pouvoir servomhla ; Dieu est de son c6lé, Dieu est en elle.
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DU CATUOLXCI^MK BT DE L'HUMANITÂ
«P«M ÉTnilft 4'E|lii6 mm inllè de AiL.»
Malt polUdt foi laitiu ch<-f supièm.'. •
Saint Ibomas.
Croire par procuration d'autrui, c'est être catholique. Il y eut des catholiques avant l'établissement de ce que nous appelons le catholicisme, et depuis le commencement du
monde : ou peut même dire (|ue la paresse intellectuelle et morale de la plupart des hommes en fait des catholiques nés. Le catholicisme est la conscience gouvernée» quelle que soit d'ailleurs l'autorité qui la gouverne et le dogme au nom duquel on la gouverne. Le protestantisme, au contraire, est la coascieuce libre, qui ue connaît d'autre autorité que sa propre loi, d'autxe croyance que celle qu'elle engendre de son propre fonds : le protestantisme commence et finit où coiiiiiiciice et liniL la Iil^uilé de conscience. Il existe très-peu de protestants complets, même en pays protestant, très-peu de catholiques parfaits» même en pays catholique ; en revanche, les demi<atholiqueB abondent qui dans leur soumission admettent le doute personnel, ainsi que les demi- protestants, qui tout en augmentant l'espace où la conscience peut se mouvoir, tracent cependant autour d'elle un cercle dogmatique ou actipturaiie qu'ils déclarent infran-
iO
m DE LA NATURE HUMAINE
cbissable. Il en résulte que la condition religieuse et morale
du plus grand nombre est de vivre dans l'inconséquence, ballotté entre le catholicisme pur et le protestantisme véritable.
Catholicisme et protestantisme, dans leur génie essentiel,
ne sont que le principe de liberté et le principe d'autorité appliqués aux religions. Il y eut des catholiques et des protestanU à Athènes : Soci-ate fut un protestant, Anyiu» et les membres de l'aréopagA qui le condamnèrent étaient des catholiques. L'esprit protestant et l'esprit catholique ont pénétré dans le christianisme pour drieiniiner vu lui deux courants, dont l'un remontant le passé IlmkI à détruire, dont i'&utre tend à dégager définitivement la liberté religieuse dans l'indiTidu. La marche du catholicisme ressemble à celle de la iiK^naicliie : le pape est d"abord le premier des évêques, comme le roi à Torigine n'est que le premier des seigneurs. Les seigneurs et les évéques constituent une féodalité ; ceux-ci ont pour fief la conscience, ceux-là: le sol. Les conciles et les assemblées tempèrent l'autorité qui menace de se concentrer en une seule volonté; mais de même que l'Église en se constituant marche au despotisme, dont la doctrine est l'infaillibitité par délégation divine, la monarchie devient de plus en plus monarchique, et le i)ouvoir des seigneurs graduellement réduit finit par disparaître en une ^ seule volonté : assemblées et conciles partagent le même sort, et des deux parts la centralisation absolue s'établit sur les iemiers vestiges de l'individualité. L'histoire cependant n'est aclu'vée ni j)onr le catholicisme ni pour la monaichie; leur perfection même leur devient funeste, et l'excès de pouvoir menant à des abus toujours croissants, ils provoquent, ici la réforme, 1&, la révolution. Cesi la liberté qui reprend le dessus eu protestant contre le despotisme.
DO GATHOLJGiSIIB ET DE L'HUMANITÉ 147
Le catholicisme fut un progrès parmi les barbares, un bieiil'ait peut-éti-e; il est aujoui d hui la fosse commuue des nations qui ne savent pas s'en détacher : le prétze les ensevelit.
Lo sacerdoce devient promptement son y^ropre objet ; une fois souveraine, l'Église n'est plus faite pour la religioa, c'est la religion qui est faite pour l'Église. Le catholicisme étant le gouvernement des sciences, il devient inévitable que les hommes ({iii exercent ce f,'Ouvernement s'élève au-dessus des autres en organisant leur autorité sous l'égide divine; la loi de tout catholicisme, sur les rivîes du Gange ou dvt Nil comme aux bords du Tibre, est identique et conduit à la même conséquence : l'abolition de la conscience individuelle par l'établissement sacerdotal.
La morale est juge du dogme, non le dogme de la morale. Mais rÉglise catholique dit : Sans moi point de morale ; hors de moi, point de salut. Et quel est donc le précepte de morale qu'elle n'ait violé? Il est écrit : Tu ne tueras point; elle a tué en masse sous prétexte d'hérésie. Il est écrit : Tu ne voleras point; par Tamorce du paradis et la crainte de l'enfer, TÉglise dans les . temps barbares a dépouillé les croyants et rançonné la veuve et l'orphelin ; il lui fallait les richesses et le faste pour éblouir et dominer. Qu'on lise tous les commandements, et qu'on m'en fasse voir un seul qu elle n'ait transgressé, en la personne de ses papes eut-mémesf lorsqu'elle l'a jugé utile à sou iuLorèt. Il est vrai qu elle est infaillible.
L'Église uon*8eulementacommi8deschme8direct8,maiselle
a pris 80UB soa ootiTert tous ceux qui, commis par les oppresseurs et les tyrans, lui ont assuré un avantage auprès de ces
dftriiiei*s ; elle s'est i'aile leur complice aliu qu'ils dennsiu'iiL les sieixâ. Histoire du passé? — histoire du présent : TÉglise ne sert que qui la sert. Elle reprend néanmoins les philo* sophes et les accuse de ravager les consciences; de détruire, eu pensant libiemeuL, la quiétude des âmes, qu'elle voudrait maiuleuii- dans l'état d'iunoceuce première. Mais si la respiration des philosophes nuisait au repos de r£;gli8e, foudrait-il empdcher les philosophes de respirer? £t sans prétendre les en empêcher de vive force, — on ne le peut plus, grâce à eux, — que sigaitierait le conseil qu'on leur donnerait de ne plus respirer ? 11 serait houii'ou. Or, c'est précisément ce que demandent leurs adversaires. Ils y sont contraints, l'intolérance est la fatalité de toute religion qui se proclame infaillible. « 11 iaiit lorcer les héi'étiques à faire leur salut, dit le Corpus juris canonici; de quoi se plaignent-ils? Ils tuent les âmes et on ne tourmente que leurs corps. Ils tuent pour l'éternité et on ne les tue que pour un inonieut. a De quoi se plaignent-ils eu elicL ? rÉgliso n'a jamais voulu que leui- bien, et comme l'observe ingénieusement un moderne docteur ^ : « Le sang répandu ne l'était qu'avec la plus vigilante sollicitude pour l'âme du coupable. »
L'Église est un corps sacerdotal qui se soumet à la disci* pline afin de mieux discipliner, qui accepte un gouvernement absolu pour gouverner elle-même absolument. Son dernier mot» on le connaît : les Jésuites l'ont trouvé — obéissance perindè ac cadaver. Plus de pensée, plus de cœur, plus de conscience ni de volonté j la personne anéantie, nxyirani au pied du trône pontifical.
• Ût FaHoui» Km dê Mini Pi» «rtfm
DU CATUOLiCiSMK ET DE L'HUMANITÉ 119
Le catholicisme a produit la Saint-Barthélémy : on lui ùii honneur aussi de la sœur de charité. Pour la Sainfr- Barthélemy, nul doute, l'Église en est l'auteur ; mais dans
la sœur de charité il y a le christianisme, et dans le christianisme le cœur humain. C'est de lui que dérive la charité. Pendant une épidémie, une sœur est atteinte au lit du malade et meurt. «-> Qu'importe, dit une autre : nous sommes comme les carreaux do vitre, lorsque l'un vient à manquer on le remplace. Parole admirable, aussi simple qu(3 belle; c'est le cœur humain, c'est le cœur féminin qui Ta dictée : la discipline n'y eût pas suffi, elle n*a que de la soumission, elle n'a pas d'inspiration. L'Église qui s'entend h organiser les ibrcos du dé'vonemont, est inhabile à les rn»pr. Elle enrégimente les caiurs au nom des récompenses célestes ; cependant, le sacrifice d'une ne éphémère en Tue d'une étemelle félicité n'est plus un sacrifice, c'est un gain immense. Un médecin est appelé à la canipagno [)our faire une opération de croup. Pendant qu'il opère, un caillot de sang s'engage dans les iroies respiratoires de l'enfant ; l'opérateur aspire le caillot, ses deux aides l'imitent. Ils connaissent le danger, ils savent aussi que sans cela l'en&nt va périr, ils sont venus pour le sauver : ils le sauront en ofTet et meurent tous trois quelques jours après. Voilà l'honneur du genre humain.
L'esprit de corps est pour beaucoup sans doute dans certains actes, dans leur nombre et dans leur continuité. Ce que ne ferait pas l'homme isolé, l'homme en communion avec ses semblables raccomplira. Les armées ne renfermentelles que des braves! Yoyes ce qui se passe dans les sociétés
qui ont leurs traditions, leurs exemples, leurs modèles ; les hommes unis y puisent une force d'émulation qui les porte jusqu'à rfaéroisme. Mais runion n'est pas la discipline, elle est le contraire, car ellein ] li jue le libre don de l'âme. Unifier n'est pas unir, et l'on n'a pas associé les cœurs parco qu'on les a fait entrer dans les cadres inllexibles d'un gouvernement religieux, ainsi que des soldats dans une armée.
Le catholicisme qui se prévaut de ses saints ne nous donnera pas le change, et s'il nous montre que nous sommes plus forts dans une peoséu commune que dans l'isoiement, il ne nous prouvera pas que la discipline n'est pas mortelle à l'inspiration, et que les grands dévouements ne sont pas des créations spontanées de l'individu, qui, par un eOort libre, original, rournii les modèles qu'on s'iu^vuieàreproduii-e ensuite servilement. La souche de toute chose vivante, agissante, réfonnatriee, est personnelle. L'Église fabrique de l'abnégation plus qu'elle n'en inspire : mais elle sait tirer à elle ce qui vient du cœur de riiomiue. Rien d'humain ne s'est fait que par l'humanité et pour l'humanité ; la nature humaine dans les Am^ généreuses est à la hauteur de tous les sacrifices. « Peut-on ignorer, dit Plbtaniue, que la bonté s'élfiid beaucoup plus loin que la justice? Que si riuiis observons les lois d^ l'équité envers les liommes, les animaux eux-mêmes sont l'objet de la bienfaisance et de la bonté, sentiment qui découle â$ cette rithe source d*humanUé que la nature a mUe en noui f m