LE BIKN ET LE MAL
tance plus grande encore de la parole aa3t actes I Je ne crois pas qu*il y ait beaucoup de pensées exprimées oà ne soit môlé un grain de mensonge ; la langue humaine a toujours quelque fard, la langue mondaine est une variéLé de la langue diplomatique, et c'est un art de rester à peu près sincère en ne se retirant pas au désert; aussi Thonnêle homme qui vit en société des hommes esl-il supérieur à celui qui les fuit.
11 est diUicile d'ôtrc immoral quand on a le goût du vrai. La sincérité n'est pas la vertu, mais elle en est le principe ; il n'y a pas de moralité qui d'abord ne la suppose. L'immo-
raliié qui no se cache jtas est moins immorale que celle qui s'allh lie; le cynique l'est moins que rhypocrite. Rien de plus immoral que Tartufe : c'est un civilisé ; la barbarie, plus violente que dépravée, ne le connaît pas. Le mensoiiLTo est un mal, Thypocrisie une pesle; Thypocrite meut deux fois : aux autres et à soi-même.
Le jésuitisme est l'art de mentir pour la bonne cause, c'est-à-dire pour la sienne. U mène à tout, il peut faire des Bavaillac aussi bien que des Tartufe. Satan n'est pas seulemeut aie père du mensonge, 2> iiest le mensonge même. Le mensonge est le mal. Qui se trompe n'est pas coupable, mais qui trompe.
Ko pas mentir est donc le premier précepte de la morale : la conscience commence par la sincérité envers soi-même.
Le vol n'est si odieux que parce qu'il est une espèce de mensonge, et que presque toujours il est accompagné de dissimulation. On rirait de ci lui ([ui d ro! riait quelque chose en public : en se dénonçant lui-même, il ôlerait à son action ce qu'elle a d'abject, et le sentiment qu'il ferait naître parmi les spectateurs d'un pareil exploit serait plua \uioin du rire que du mépris; on le prendrait iiour uu
Ibu ou pour un ip. au vais plaisant. Les circonstances qui accompagnent l'homicide eu cliangent aussi la nature, et font qu'il nous inspii-o plus ou moins d'horreur ou de mépris. Qui tue dans l'emportement de la colère, ne soulève pas la même iiidiprnation que le meurtrier par cupidité, alors surtout qu'il appelle à son aide la ruse et les embûches. Un crime longuement calculé nous révolte plus qu'un crime improvisé et soudain, qui éclate avec la passion, fftt-ce la plus brutale. Un homicide qu'une grande et noble ambition, mais égarée, failcommelUe, ne nous touche pas de la même façon qu'un crime dû à quelque mobile inférieur ; CharâOtte Gorday ne descendra jamais au rang d'une Brinvilliers. Nous plai^^nons Desdemona, nous ne pouvons mépriser Olhello : Lacenaire fut un abominal)le assassin, poiii laiil il est moins bas, moins méprisable et moins immoral qu'un Lapommerais. De tous les assassinats, celui par le poison est le plus dissimulé, le plus infecté de mensonge, et le mensonge empoisonne jusqu'au poison inùmc ; c'est l'empoisouuement de la pensée.
Quand le crime se civilise, le poison tend à se mettre au premier rang. Assonuner, égorger : fi donci c'est sauvage. Il existe des formes civilisées de l'assassinat, du vol et de la fraude . On ne voie plus dans les bois depuis que les villes sont devenues des forêts; l'on ne ment plus brutalement, depuis qu'il existe des rhéteurs, à quoi cela serviraiUil?
Laeonsciencen'estpasunSins!, au sommet duquel, par miracle, se proclame au milieu des fulgurations et des tonnerres la loi morale. Elle n'est qu'une faculté de l'homme, celle de chercher le bien et de le découvrir; faculté qui
LC BiËN £T LE MAL 103
86 développe comme toutes les autres, s'égare, s'abaisse ou
s'élève, selon qu'elle se rapproche ou s éloigne du son objet. L'objet de la conscience est le bien, c'est vers lui (jue sou instmcl s'oriente. Sa lumière n'est pas le miracle, c'est Tintelligencequi l'éclaîre et le cœur qui l'inspire. L'intelligence découvre les lois de l'ordre moral, le cœur les adopte [lar le désir de les accomplir; la volonté, guidée par l'intelligence et mue par lecœur, les applique. Toutce qui est bien est rationnel» tout ce qui est bien est logique, et se justifie logiquement. Il y a des choses conformes à la raison eL (|ui n 'i a t; 'ressent pas la morale; sans lui être opposées, elles lui sont iudiilcreutes : en revanche, rien de ce qui intéresse la morale ne saurait être contraii'e ni indifférent à la raison.
Teul-il exister une science de l'ordre moral? assurément ; puis<|ue toute prescription morale se motive aux yeux de
lu raison, et peut se déduire du raisonnement appuyé sur l'oliservation des faits sociaux. Les âmes qui ne ressentent
que confusf'ment le Ijieu, ne le voient pas clairement et ne peuvent le faire voir clairemt;nt à d'autres ; quand le mysticisme d'une imagination ardente s's^oute au vague de leurs idées, il arrive qu'elles se croient possédées d'une sorte de privilége et décrètent volontiers leur infailhiùlité au nom d'une révélation surhumaine. Combien parmi nous ont leur petit^ Sinaïl Grand péril, qui a fait couler des fleuves desaug; c'est par cette pente du surnaturel que la morale est entrée dans le monde, et que ses loisimmuable^, t uveloppées d'er^ reurs et d'extravagances funestes, ont punétré les multitudes. Il reste de ce passé des vestiges uombi'eux qui entravent la conscience moderne ; autour de préceptes incontestables, expressions de lois éternelles, s'enlacent encore des règles parasites tenues pour positives, el qui ne sont que les rejetons de sociétés mortes, de coutumes et de religions filles du mi-
M DE LA KATORB RUHAINB *
racle. Dé.^agcr la iiioralo do sos act.-itleiils , éiiioiuK.'r les boutures parasites qui tendent à recouvrir ses grandes lignes, lesquelles sont les contours mémo de rhiimanité et les traits de son yisage idéal, c'est la tâche de notre époque ; elle s'accomplit et s'achèvera : df's ce jour, rhomnie est tenu de refuser son honmiage à tout ce qui n'est pas humain, do quelque part, et sous quelque nom qu'on le lui présente. Des milliers de consdenoes demeurent endievétrées dans des maximes conventionnelles, élevées à la hauteur d'axiomes, et souvent d'idoles auxquelles il est dangereux, sous peine d*exc6mmunication, de refuser l'obéissance 1 Contre elles, la révolte est un dévoir. C'est un 4ovoir aussi de ne pas s'a* baisser devant le despotisme de la mode, autre religion qui a SCS superstitions et sesietiches, ses prêtres et ses excommuniés, lorsque la tuode ou l'usage aspirent à réduire ou à feusser l'humanité.
Le mai pour l'homme n'est pas ce qu'il imagine sous ce nom; c'est ce qui détruit l'homme. Dès lors, le fondement et la mesure de la morale sont trouvés. Tout ce qui augmente^, en l'élevant, la nature humaine est le hien ; tout ce qui la diminue en l'abaissant est le mal. L'homme s'étend et s'élève par la justice, l'amour et l'intcHigenco ; tout accroissement en lui de l'une de ces choses est un accroissement, toute diminution une réduction de son être. Le bien sans mélange lui donnerait la perfection, le .mal liuHcal l'anéciritirait : dans ce sens on peut dire qu(; lo pérhé est la mort. L'homme créateur du péché, sinon da mal, ne pèche qu'envers lui-même. Il y a des péchés contre le corps, ce sont les actes qui détruisent le corps ; le i)éché contre l'esprit est le mensonge ; le péché contre la conscience est l'injustice, le péché contre lo cœur est Tégoïsma et la haine où périt le cceur.