‹ De la nature humaineChapitre 46 sur 58 · L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE

alUn:liàl im loup vivant an voleur p(Mulu au i^'dh'l. Les Juifs, jusqu'au xv» siècle, étaient pendus entre deux chiens ou deux porcs. On suspendait na bois de cerf sur le braconnier k la hart, comme une enseigne de son crime.

» L'eau, à Venise, était un su{)plicepn quelcjne sorte indigène. En sa qualité de sirèue, la ville des lagunes noyait ses victimes. — Louis XI emprunta les noyades au conseil des Dix. « Son prévost, dit Pierre Mathieu, alloit prendre » les prisonniei-s qui étoient à la Conciergerie du Palais, et » les faisoit noyer à l'endroit de la Grange-aux-Merciers. » Jusque sous Henri III, des sacs empreints d'une forme humaine défilèrent, la nuit, le long de la Seine. C'était la justice du roi qui passait.

I» Vousarrim au moment où le bourreau donne à raccusé la question de l'eau. L*homme est étendu sur un matelas de cuir, les deux poignets et les deux pieds attachés à (jualre anneaux de fer. Le lourmentenr, éclairé par son valet qui tient un flambeau de fer à trois becs, vient d enfonder dam la bouche du patient une corne de bœuf creuse, et lentement, soigneusement, comme un échanson ([ui craint de tairo déborder une coupe, il y verse Teau d'une cruche contenant sans doute la mesure légale. — La question ordinaire était, de quatre coqumart, de deux jointes et demie chacun, — à peu près neul" litres; — hi (|ut!.sliou (.'xlraordiuaire comportait le double. — Cependant l'homme étoulle, sufl'oqué, râlant, le corps raidi, les muscles crispés, ouvre les yeux horribles du noyé se débattant sous la vague. Près de lui se tient debout, dans sa robe rouge fourrée d ln.'iiniiu', le prwureuieu cour du roi ou d'église chargé de recueillir les aveux : figure lugubre et blasée d'inquisiteur doucereux. Via-à-vis, le médecin, en robe noire, l'air ennuyé et indifférent, as siste à l'agonie de ce corps vivant comme à la dissection d'ini

tu DE LA NATUItB ilUMAlNB

cadavre. Lu grellior, assis à une table, cuuiiiesa tête chauve •ur des paperasses. Un four, pratiqué daus l'épaisseor du mur, piojelta dans la chambre des lueurs sanglantes. Des pinces et des tenailles y rou-issoiit pôlc-niéle sur la braise. Le l'eu, plus éloquent que l'eau, tera parler l'accusé, s'il b*obstine encore à se taire. »

Une religion nouvelle, le bahisme, a tenté de s'établir de nos jours en Perse. Les supplices infligés A ses sectateurs par le îjchah de Perse sont iugéiueusenu'iit atroces, connue ceui que PÉglise au moyen âge inventa contro Thénésie. Des malheureux roués vifs, brûlés et déchiquetés; on leur peire des tiens dans le corps, dans ces Irons on trlisse des mèches entlaiumées; a])rès leur avoir cloué aux pieds des fers à cheval, oii les fait danser ; des enfants sont coupés eu morceaux sur le coi'iis vix-ant de leur père ; quelques mutiits scellés vils dans la ninraille d'nnt' nios(|iié(', la tête seule restant libre; à ces têtes l'on niel des cordes, à ces ooities on attache des chevaux qui titent devant eux... En cette circonstance vraiment' TËglise catholique du moyen Age a peut» être été dépassée.

« Vinj^i sept livres quati'e sols à maîti-e Henri pour avoir fait bouillir des faux-monno^'eurs; » ainsi s'énonce une quit« tance judiciaire du xni* siècle. Ces doux li^^nc^ en disent long sur la fralernilé liumaine et la nian^nétude ix)yale. Pourtant, il iaut toujours eu i-eveuir à l'iuquisitiou, parce qu elle à systématisé le fanatisme et mis la persécution dans la loi : qu'elle lésa érigés en tribunal, et sur le visage des monstres n'a pas craint de placer l'apparence de Cfi qu'il y a de plus beau pai'mi les hommes , la justice. L'InquislUon couvrit TËspagne de bûchers. En moins de quatorze ans, elle fit le procès à pins de 80,000 personnes, et l'on a calculé, parait il, (jue, depuis rinsiitution du bauil-uilice, le peuple

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de Pliîiippc il avait pei'du dans les supplices plus de cinq millions de sujets.

... Sàret e umguinê ntUot

Lors de la croisade contre les Albigeois, euH^iOU, les habitants de Béziers tentent une sortie, ils sont repoussés ; les

assaillants rentrent avec enx dans la ville et l'emportent sans L'on p férir. « Ils trouvt nnit, nous dit nn historien, la foule du peuple s'eatassaut dans les églises, et les prêtres, à l'autel, implorant le Seigneur. Gomment distinguer les hérétiqnes? On envoya le demander an lé^at dn pape, qni était l'abbé de Giteaux, Armand Arnalric. Le légat lit celle réponse : «iTuez*le$ tous! le Seigneur saura bien reconnaître les siens. » — Il ne resta pas âme vivante à Béziers. L*abbé de (liteaux avoua (piinzc mille victimes ; d'autres en portent le nombre à soixante mille. « Alors se lit le plus grand massacre qu'on ait jamais vu dans le monde; on n*épargna ni vieux ni jeunes, pas même les enfants à la mamelle... Ce fui la plus giaiido })ilié (|ui jamais l'ut osée et taile; et la viiltî pillée, on y mit le l'en par tous les coins, tellement que tout fut dévasté et brûlé, et qu'il n'y resta chose vivante au tnonde » Cet esprit de fanatisme est-il mort? Hélas! il couv(» ein nio dans rii,qiorance des multitudes et dans leur superstition. Il s'est montré hier, et qui nous répond qu'il ne se montrera pas demain? Pendant le carême, jour de la féte de saint Joseph, en 1866, daiis une ville du royaum»' de Naples, Harletla, à l'issue du sermon, les assistauts s'emparent des crucifix, arrachent les bancs de l'église, se partagent tout ec (|nî peut servir à

* 0?ide.

* Ciironif|tte anonyme de toulouse.

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assommer des hérétiques, et, conduits par le prêtre, se précipitent vers la maison d'un Italien qui s'était fait pi*o*

lesUint, et qui tenait chez lui avec quelques prosélytes des réunions privées. N'y trouvant pas le protestant qu'ils cherchent, ils en Rencontrent un autre qui se trouvait \k par hasard, le jettent par la fenétro ; ceux de la rue Tachèvent (Ml l'assomniaut. On court alors à la sous-préfccturo oii l'on suppose que se trouve le principal hérétique, et chemin faisant on tue encore trois protestants. — Ce n'est pas la Saint-Barthélemy, faute de protestants.

La raison humaine n'est pas f^^alenieut avancée partout, il existe des contrées où dans ses ténèbres elle perpétue le moyen âge : dans quelques cantons catholiques de la Suisse réptiblicaine, les derniers vestiges de la question se sont conservés jusque sur le seuil de notre temps ; la peine du fouet est encore en usage en quelques endroits : elle fut apiiliquée il y a trois ans, dans le pays deSchwitz ou d'Uri, à un malheureux ([ui, devant le maj^istrat, osa faire hautement pi'ofession de couvictioni» religieuses indépendantes. Mais ce sont là des restes expirants, et comme les derniers soupirs de la bête féroce religieuse. Le temps des Croisades, celui lie l'Iiiquisilion et do la Saiut-Hai thélemy, ne tleurira plus; le bou sens et la tolérance ont payé assez cher leur éducation pour croire qu'ils pourront désormais faire téte aux réveils passagers de leur ennemi. Qu'ils ne cessent toutefois, pour se confirmer en leur humanité, de regarder derrière eux ; Thistoiie lut leur maître, qu'elle reste leur leçon. *

Cette ombre noire que le fanatisme projette sur les fastes

humains, ce côté enUMiéhré de l'histoire, ne doit pas nous cacher les rayonnements de l'esprit : les excès commis par l'homme n'apparaissent aujourd'hui si sombres et si

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horribles qu'à la lumière môme de ses progrès. Auprès de toute action ignoble, instMisée ou rriniinello , il y a place » pour quelque noble exploit; auprès de toute chute, on peut si* gnaler une élévation. Non loin d*un Néron, rhistoire met un Marc-Aurèle, elle suscite un Voltaire en regard d'un Torquemada, ua Mirabeau pour venger l'humanité d'un Marat ; elle nous montre Vincent de Paul qui recueille les enfants, Jésus qui les appelle à lui, pour nous consoler de ceux qui les firent écraser sur les dalles, égorger sur le sein maternel, ou fouler aux pieds de leurs chevaux. Elle nous raconte les massacres de septembre, mais dans le même pays et chez le même peuple, elle fait luire comme Tautore d'un jour nouv<*au la nuit enthousiaste du 10 août, l'auto-da-fé des privilèges et de l'arbitraire. En même temps qu'elle nous dit les outrages à la raison et à la justice, elle qous lègue, pour nous relever de nos découragements, de grands exemples à contempler, d'éclatantes victoires de la justice et de la raison.

Tue Itelle action no contre-balance-t-elle pas des milliers de vilenies et de lâchetés? Une seule vérité dissipe mille erreurs, et son invincible pouvoir s*étend de proche en proche : de même qu'un seul grain ({iii rruclifio devient une moisson, qu'un seul rayon de lumière iiiumiue d'immeuâes espaces et chasse la nuit qui les remplissait. Galilée compense tous les sots qui le condamnèrent, et c'étaient alors presque tous les liouimes ; il Ta eniporU' sur eux : Voltaire tient tète aux iuuombrabies légions de la crédulité barbare, il l'emportera. Le vrai et le bien ont seuls vertu positive ; ce sont des puissances de mouvement, le reste n'est que force de résistance et d'iut'rlii', pouvoir négatif qui fait dévier riunnaiiité, l'égaré et la précipite en des abtmes iuuestes, mais qui ne peut détruire sa loi ni briser le ressort de ses facultés divines.

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Les plas belles vertus et les plus généi'ôuses inspiraUons

reçoivent, quand elles ne sont pas dirif^ées par rinlelligonce du vrai, un eiii[)l()i liinesie à i'huniauilé. Gepeudaut l'héroïsme, le sacrifice de la vie pour une cause injuste qUe Ton estime juste, pour une erreur qu'où estime être la vérité, n'en sont [nis moins de rhéroïsme et du dévoHemeut : quelque chose de rai-e et de ]>eau qui nous oblige au respect. Jusqu'à nos jours, aucun des grands événe* ments de l^blsloire ne s'est accompli sans illusion ; aucun ne s'est produit sans mêlant» d'erreur. Au [)alriotisme de Jeaune d'Arc s'unit la su[>ersliliou ; Jésus et les réformateurs ont tait comme Christophe Colomb, qui découvrit l'Amérique en chei'cbant la route des Indes. Les Romains, tyrans du monde, déi)ensèrent des qualités admirables eu poursuivant la chimère du nivcliemeut des peuples par Tépée. Quelle prodigieuse consommation de vertus fiaite dans le monde au profit de l'ignorance, et quie l'homme a été grand dans ses petitesses, puissant piir l'énergie de sa volonté coasaaée aux faiblesses de sou esprit ! Que de trésors la fiction a dévorés, : quelle force de vie, durant des siècles, employée à s'empêcher de vivre! Siméon Stylite, l'anachorète, monte sur une colonne élevée successivement de neuf pieds à soixante, il y reste trente ans exposé aux ardeurs de Tété, aux frimas de l'hiver ; c'est une erreur qui l'y soutient. Des milliei-s de martyrs se sont immolés avec enthou>ia.>iiie à leurs visions, persuaiU-s qu ils niouiairut pour Dieu et pour la vérité ; outre eux et leurs bourreaux cependant qu'y avait-il ? la différonco du persécuteur au persécuté; victorieux, le martyr le faisait bien voir, cii devenant bourreau à son tour.

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Ou est épouvanté eu suivant à travei's les âges« chez tous les peuples-, les sources qui sout allées se perdre au désert qui eussent fécondé le genre humain. Mais oelui-d ne

tarit point, il porte eu soi Tesprit qui s'épanche du seiu de riatiui.

Le progrès est lé même dans Tbistoire et dans la nature ; il fledt vivre, il feit mourir : le dépérissement eet le dévelop^-

pement reaveibé. Lt's iiomnies tour à tour disparaissent, les générations, les sociétés, les civilisations se poussent ; eu se remplaçant elles se détruisent, et Tavenir qui devient le présent efface le présent dont il fait le passé. Mais il Tefface en l'accueillant en soi sous une forme nouvelle; et comme on dit que ren&nt est le père de l'homme, il faut dire que le passé est lô père du présent, le présent le père de Tavenir. L'esprit ne laisse derrière lui que les dépouilles de l'idée où il a séjourné, les décade n ces partielles sont des phases do son progrès général ; il n'y aurait pàs de décadence, s'il ne continuait de vivre en se transformant. Lorsqu'il quitte un lieu, c'est qu'il se transporte dans un autre ; quand il condamne une civilisatiou c'est qu'il a besoin, pour ne point se condamner lui-même, de former de ilouveaui organes api)ro[)riés à des notions nouvelles. Son nioiiveim-nl eui^eiidix; la mort[)ar la niétamor])hose, dont la mort et la vie sont les eli'ets. Cette loi de transformation du monde physique et du monde moral, montre que Tesprit les habite, qu'il les gouverne tous les deux, et que l'histoire n'est qu'une « créaLiuu l ûiitinuée. » La tiaiisloi inatiou reste la seule chose immuable au foud des choses éteruellement transformées.

La Vie de rhumànSIé est le courbât de l'esprit contre tout

ce (jui fait obstacle à l'esprit. Pour ce combat, des troupes fraîches sans cesse sout apjtelées sur le champ de bataille ;

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de jeunes troupes ({ui ne croient pas à Timpossible, qui ne douleiit de rien» et dont l'élan n'est pas usé par la lutte, dont les rangs ne sont pas décimés par les latigues et les pertes de Ajournée. Silesmâmes hommes vivaient toujours, l'homme se pétrifierait dans la routine on s'abîmerait dans le décourage» meiU; la naissance et la mort sont des cuiulitious ihi pro<;rès. Il n'y aurait point de mort, il n'y aurait point de naissance, si l'esprit n'existait pas. L'individu meurt, un jour l'hu* ma ni lé mourra : l'esprit qui vît en eux est impérissable, et c'est en lui qne continuera de vivro ce (\m l'aura servi.

11 semble que déjà rhumauLlé incline vers la vieillesse; je crois au contraire qu'elle est à peine sortie de ses langes, et que la force qui la possède n'est qu'au début de la carrière qu elle doit lournir sur notre globe. Cent existences d'hommes placées bout à bout, occupent un espace de cinq à six^mille ans ; prenons 50 ans comme l'âge moyen de la vie humaine en des conditions ordinaires, une année représenterait la 50** partie d uiio pareille existence. Que l'on estime à 5,000 ans l'Âge de l'humanité depuis qu'elle est entrée dans l'histoire, en tenant pour non avenu tout le temps qui a précédé les temps historiques : sur cette double biise, lOU années de l'existence de l'humanité correspondraient à une année de celle de l'individu : un siècle formerait une année de l'existence de l'espèce. On voit qjae (( l'homme universel » est encore bien jeune.

Qui [)eut nier le pro^^rès dans l'industrie humaine? De la

brouette à la locomotive par la diligence, de l'arc au iusil Ghassepot par le fusil à mèche, de la rame à la voile, de la voile à la vapem*, il est édatant. Il ue l'est pas moins

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dans les sciences et dans la politique : demandez à ceux qui font le procès aux institutions modernes, s'ils voudraient retourner au temps d*Attila ou dé Mérovée ?

L'homme e.sl par l'esprit créateur île .son milieu social, la société est son œuvre ; il perfectionne la société, et se perfec» tionne par elle. Entre les sociétés formées par les animaux et celles des hommes, il existe un inten^alle immense, car les unes ne se modiiieut jamais, alors (|uo les autres.se modifient toujours : là, Timmobilité et la perfection mécanique, ici le développement et Terreur. Memphis, fiabylone, Athènes et Rome sont tombées ; Paris, Londres, New- York quelque jour seront reaiplacées par d'autres cités d'une Civilisation supérieure ; depuis qu'il existe des fourmis, les fourmilières d'une même espèce sont les mêmes, et Virgile n'a jias oliservé chez les abeilles d'autres procédés qu'un Huber ou qu'un Bonnet. L'honnue est la seule créature dans laquelle ait passé la loi de développement qui régit la nature, la seule dont elle soit devenue l'âme même,

et qui puisse connaître et libreiiiLuL servir la puissance divine de l'esprit dont il est dépositaire.

La plupart ne sont que ce que leur milieu les fait; les grands hommes dépassent leur temps pour le transformer : le 1,'éuie est une capacité de réformàtion. Mais le rérorniateur essentiel dans les réiuruiateurs, c'est l'esprit, qui vit plus intense et plus impérieux dans les races, les peuples et les individus qui sont l'impulsion de Thistoire.

Les faits ne s'élucident ({ue par leurs cuiise.jueuces ; et les réformateurs qui introduisent dans l'histoire des éléments de rénovation n*ont et ne peuvent avoir une vue complète de Tavenir ; l'instinct les pousse autant que l'idée. 11 semble néanmoins que chaque jour rinstincl perde du terrain, et qu'à mesure que la raison croit avec la science et l'expé^

iW DE LA NATURE UUÂIAINE

rience, sqn rôle diminue dans le monde. Les forces vives

et spoiitauôo:3 céderoul-elles défiinlivemcnL la [tlace à la réflexion ? No soul-eiies qu'engourdies parn^ nous? CUiez les hflimmes d'action tout se convertit eii actes \ c)ies les hommes de pensée tout se traduit en idées : des hommes de pensée ou dos liommes d'action, lesquels ont le plus iutlueucé V^is^i>'^> auxquels appartieudrA-t-eile désmmais ? Bile continuera d'appartenir aux uns et loutres. En y regardant bien, on reconnaît que Taction sans la pensée, le fait sans l'idée ne sont rien ; que les seules action^ iV'condea sont deçi peiisées appliquées, et que Tidée rest§ le fait par eicelienee : c'e^t elle qui ^i^, alor^ mâqie qu'elle s'ignore, dans ce qn*on nomme vulgairement un fait, et la semence fécondaiiUi de l'idée est toujours une parcelle do vérité i le bien n'est que l'application du vrai, le vrai l'esprit mémei manifesté. Où en seraient les hommes d'actioofi s'ils n*élaient soutenus et dirigés par des penseurs? L'enthousiasme dans le cœur ne va nulle part sans les idées générales dans la tôle ; or les idées généreuses Stout toutes des idées» générales, les idées générales des créations 4^ l'esprit généralisateur. Une grande action se ramène à une grande conception, etrcspiit se rcconnait dans l'hisLoiroaux mêmes signes que dans la nature; il s'y trahit comme une force d'imité et d'impulsion, comme la puissance qui unit et qui meut. Les esprits les plus élevés ne sonUils pas ceux qui conçoivent les plus hautes généralisations, les plus vigoureux c^ux q\û mettent l'histoire en hranle? Les peuples et les races qui ne Réussissent pas à franchir les marches inférieures de la civi* lisatiou, y resleut faute d'une force suffisante de généralisation et d elauj ^Ues ont besoin pour s'élevai' que les peuples et les races mieux douées viennent à leur secoua et leuir prêtent la main.

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L'espril <'s( invsislihlo. On éleiiil au (h'hul un incendie avec uu verre d'eau; laissez s'étendre le feu, des torrents ne )e maîtriseront pas. Qu'est-ce qu'un courant à sa naissance? le moindre barrage l'arrête : laissez-le couler et lx)ircses allluonts, c'est le l)nnnl)e qui se forme, c'ei>t le Rhin, c'est le Niagara, que nul nageur ne remonte^ et que nulle digue n'arrête. Le chêne à son origine n'est qu'un gland qui tient dans la main d'un enfant, puis il devient un chétif arbrisseau que sa niMiu déracine; un jour nul Quragau n'en aura raison. Le monde physique nous ofire l'image, et comme la métaphore du monde moral ; 1^ plus puissantes choses, les plus résistantes et les jdus irr(^sistibles ne sont rien à leur départ : riii.sloiro et le temps ei^ iout des forces qui brisent tous les eilor^.

Que fut le christianisme à son début? une parole. Il y a déjà plus de la parole écrite dans la Réforme, elle est en partie œuvre lettrée ; le livre a préparé la UevoiuLion française : commencée par récriture, elle a fini par l'éloquence : les tribuns ont hérité des écrivains. Mais dans le livre comme dans la parole, il n'y a que l'idée, dans l'idée qu'une manih'station de l'esprit. Les idées ne s'enchaînent pas dans l'histoire comme dans la raison de l'homme. Di^is la raison, elles ne rencontrent d'autre obstacle que les méprises ou Il's liuliles de la faeullé di- raisonnement; dans l lii^itoii'e, elles se heurteulà des erreurs accréditées, à des situations établies, formées d'intérêts implantés dans l'erreur même et qui nient la vérité, de passions humaines fourvoyées qui veulent ri.unoicr. Mlles ne [lénètrent pas d'emblée dans le milieu qu'elles sont appelées à changer, et presque toi]^jours, contraintes de transiger avec lui, elles n'y entrei^t que de biais et morcelées. La réalité est hostile à la pure . loi^ique, c'est pour cela que les purs logiciens ne sontpas des

IM DK LA NATURE HUMAINR

hommes pratiques. Ils se cabrent coiiLni les résislaiices de la routine, des préjugés et de l'iojustice, et sont trop enclins à user de la force matérielle pour les réduire ; ils n*y réussisseuL pas, le progrès ne s'impose jamais, la vérité est une conquête des esprits par l'esprit, au moyeu de la persuasion. Cependant, la logique mène le monde, parce qu'elle est la Id de notre intelligence ; les idées s'enchaînent nécessairement dans le progrès, et si les passions et les erreurs leur imposent des cii'cuits, des arrêts et des reculs, elles reprea* neut toujours leur direction vers la vérité et retrouvent la pente de la raison. L'idée ne peut dans la réalité des choses, comme dans l'esprit des pliilosophes, couper h travers les obstacles, et daiissa maiclie historique s'ahstiaire des erreui-s et des passions qui l'entravent, et lui font prendre, au lieu de la ligne droite, la route sinueuse d'un fleuve, contraint de régler son cours sur les accidents des contrées qu'il traverse. L'humauité dans son mouvement n'en est pas moins déterminée par la force d'impulsion de l'esprit humain et dirigée par l'invariable besoin qui l'attache à la recherche du vrai.

L'idée soutient les sociétés et les développe* elle fait leur décadence en les abandonnant. lies peuples latins ont eu le

haut du pavé dans l'histoire jusqu'à Napoléon ; ils ont mené la civilisation depuis Cbarlemagne à Charles-Quiut, et à Louis XIV. La Renaissance en Italie et en France, est leur honneur; ils ont jirovofjué aussi cette sublime explosion de justice et de droit humain qui s'appelle la Révolution Iraiiçaise, et dout le monde est resté ébloui. Mais tout près de la Renaissance, et tandis qu'avec Gharleft^uint l'Ëspagne catholique, ou plutôt le catholicisme latin en Europe s'élevait à l'apogée, l'Allemajrne posait la première pierre d'un régime uouveau eu lai.sau( la Réforme. Depuis lors,

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les peuples catholiques cherchent une issue vers l'avenir et se débattent dans les contradictions. Ils aspirent à un système poUtic^ue qui serait la garaiilie de la liberté individuelle, mais ils ne réussissent pas à se défaire du système religieux que le passé leur a légué, et dont Tezistence suppose la servitude de l'individu dans cequ'il ade plus individuel — la conscience.

Les peuples latins ont encoiv une mission à remplir : ik resteront en arri^ dans la politique et dans la religioa tant qu'ils n'auront pas réussi à s'affranchir, par une réforme morale, des liens de la pairauté. Le catholicisme représente le moyeu âge. Au moyen A«?e la pensée vit dans les catacombes; plus de joie ni de sérénité : c*est une époque vouée au culte de la douleur et de la mort. Lliumanité est dans les cathédrales ; la nature est bannie, les Ames, comme affamées de désespoir, se précipitent avec une sorte de fureur au sein de la détresse et des ténèbres. Un lugubre vertige les a gagnées : la fin. du monde est préchée, la terre a disparu. Tuiil lounie au drame; au l»out d'une vallée de larmes et de gémissements, le purgatoire et l'enfer pour la multitude, le paradis pour de rares élus — rien que pleurs et grincements de dents. V Enfer du Dante et la Dmue de» morts sont les OHivres (|ui révèlent le mieux ce sombre génie qui vit enveloppé dans la noire soutane du prêtre. L'homme se fait le poète de la mort, il dépense son imaginalion à créer de tragiques visions; il se déchire le cœur pour voir couler son sang : à l'exemple du pAle crucifié, le monde à sou tour se crucifie. Dans une atmosphère lourde et suffocante, que sillonnent seulement les foudres de l'excommunication, l'es* prit réve, et son réve est un cauchemar universel. Que nous sommes loin du ciel lumineux d'Athènes et do Corinthel La Renaissance nous en rendra quelques rayons en faisant sa trouée dans le ciel catholique.

m DË LA NATUilK ilUMAlNK

Le grand exploit du moyeu â^e, ce sont les croisade!;. A quoi s«TviL ce niouvoiiHMit <ios pcindos d'( )rci(U'ii( j)rL'oipitaiit vers Jérusalem ? Les SaiiiLs-Liciix appartiennent encore à Mahomet. Maiâ il Dallait que TOcoident lit œuvre de toi , et comme le croissant, avec leifuel elle entrait eu lutte, que la croix devint un étendard dei^uei re: (jii'ou fît d'iinmeiises massacres au nom de celui qui, sur la moulagiie, prôcha d'uu accent diviu Tamour et la charité. Philippe Auguste entreprit la troisième croisade avec Richard d'Angleterre. Pendant que celui-ci, resté devant Saint-Jean d'Acre, y faisait trois mille prisonniers, ola^^'cs de Saladin, son émule entreprenait de lui lavir sa courouiie, de complicité avec Jeaii sans Terre, et le faisait à prix d'argent retenir captif à sou retour par Tempt reur d'Allemagne. La ^'uerre éclate entre eux. Les Franrais taillent en pièces, dans une rencontre, un corps de Gallois; le roi d'Angleterre, en guise de représailles, fait précipiter du haut des rempartî? trois prisonniers français ; « Ensnitc, ci dans la même prison, il fait arracher les yeux à quinze autres, leur donnant pour guide un d'entre eux, à qui on laissa un œil, afin qu*il conduisit ses compagnons en cet état auprès du i-oi Philipl»e*. 0 Le roi de l'rancc ri'pli(|ut' aussitôt : il inlîigv le uièmc supplice à un pareil nombre de chevaliers anglais, qu'il renvoie sous la garde de la femme de Tun d*eux : « Afin que nu! ne pût le croire inférieur à Richard en force ou en courage, ou penser qu'il le redoutât. » — Voilà l'esprit dos croisés. Au lieu d'aller délivrer le sépulcre de Jésus-Christ, eu rainant leurs peuples, n'eussent-ils pas mieux fait de se délivrer eux-mêmes de l'iniquité?

Salut ou damnation , par l'Église divinement instituée

* QnilUume le Drâton, Philippe Y.

L'IIISTOIHE m

pour ré^v les âmes, il n'y a que cela à l'horiion du moyen âge : est-îl possible qu'un pareil établissemtMit subsiste en regard de l'idéal des sociéit-s modernes? La foi n^est plus là, mais le système subsiste, les croyants ont diminué, l'Église est encore debout. Groit-on que les catholiques sans fol do X!x* siècle, qui vont h confesse en souriant valent mieux que les catholiques l"erv(?nts du xni*? Ils valent moins, et le catholicisme qu'ils soutiennent de leur hypocrisie est deux fois corrupteur. Un pareil l'aime crée pour les âmes une atmosphère di^létère; aucun peuple n'est assez robuste pour le supporter iudclinimeut.

A mesure qu'une nation ou une civilisation d^linent, ils perdent de leur mouvement ; le jour vient oi\ l'impulsion qui

los traii-slbriiiait s'arn^fo tout à tait : leur vie alors s'enl'iiil ot s écoule, lai^ant eu proie à la décomposition les institutions qu'elle remplissait.

L'histoire nous présente k chaq i ■ * poqiie le double spec/taclo d'iusLitutions (jui tombent en re^'ard d'institutions qui s'ôlèvont. L'empire romain et l'K.^lise, aux premiers siècles du christianisme, sont en lutte : l'Église monte, Tempiré descend; l'Église à la fin se rend mottresse de l'empire, elle on hérite en entrant dans sa dépouille. Alors, LMr[)leine puissance, elle fait comme l'em pi 10 < Ion t elle semble avoir contracté le génie malfaisant, elle devient à son tour un pouvoir oppresseur. Les Barbares ont conqttis Home, l'Église catholique los a comiuis à huw tour, sous ses auspices, lîoine a célébré une résurrection; elle a subjugué le monde moral. Rome est funeste à la lib^té. Mais la liberté, de nouveau,

vaincra Rome. Après un millier d'annoi,«s do lègue, toujours occupé à décapiter Thydi'e renaissante de I bérésie, de lointains prâudes annoncent la revanche de la conscience; dès les xiv'* et xv* siècles, rhérétique indomptable, l'invincible rélbrniateur — l'esprit — s'api^ète à uu nouveau combat. La Réforme éclate enfin avec la Renaissance; elle se dresse contre le communisme religieux, tandis que la Renaissance ioToque la nature contre l'ascétisme et la fausse sainteté, et rejette le divorce de la matièi'e et de l'esprit, qui coupe en deux et mutile l'humanité.

Tout progrès implique un changement, tout changement profond est une crise. L'histoire a les siennes, où souvent il semble aux contemporains qu'elle s'abîme, et que tout soit perdu. Mais quand revient le calme après les violentes secousses, les peuples et les individus font leurs plus grandes (l'uvres; longtemps refoulées^ les énergies morales i-epreanent un essor inattendu : c'est à la suite des plus profouds bouleversements que, dans Thistoire de la nature et dans celle du genre humain, la force créatrice s*est manifestée avec

le plus de fécondité.

L'histoire a des saisons de passage durant lesquelles son atmosphère se trouble. Mais dans ces transitions, Ton reconnaît à des signes heureux ou funestes si Ton marche vers l'été ou vers l'hiver; le printemps, quoique vi:,iié par les tourmentes, ne ressemble pis à l'automne, et le caiaclère des renaissances n*est pas celui des décadences. Les crises de l'histoire sont les mues de Tesprit humain. Dans la vie de chacun , n'y a-t-il pas des époques analogues, et ne sont-ce p;is imssi celles qui nous fout passer d'un âge à un autre? Quelque secousse pourtant que les révolutions impriment à rhumanilé, le fil de l'histoire ne se rompt jamais ; le passé se rattache au présent, qui san^ lui ne serait pas : la plus

LHISTU1RE ' 197

radicale des iransformatioDs ne commence pas le monde, elle le continue ; elle a des antécédents. Sur la limite des

pays voisins, les langues en contac.t s'enchevéticnt et se mêlent pour former des tlialectes hybrides; il existe des êtres mixtes situés entre deux règnes : entre deux civilisations, quelque distantes qu'elles paraissent, chaque fois qu'elles se sQceèdtîut, un * onlact est également inévitable, et l'on voit alors se former des sociétés et des institutions mélangées; toute tradition ne peut être abolie, ni toute transmission éludée. Le christianisme, en pénétrant dans les pays barbares ou païens, fit alliance avec eux; la jeune greffe entée sur un vieux tronc produisit des rameaux où Tancienne civilisation refleurit en partie dans la nouvelle qui venait la détruire. Les périodes de transition dans l'histoire, dans la nature, tians la vie individuelh% sont des éiMxjues très-iutéressantes à étudier. Tout en elles est mouvement. Ne croyons pas toutefois que dans les époques de calme et de stabilité Tesprit demeure immobile ; sa loi n'est pas vaincue, elle n'est qu'enrayée : en y re-^'ardant attentivement, on discerne sa marche, plus lente et moins apparente, au fond non moins certaine.

Les erreurs qui finissent par emporter une société ne sont des erreins que parce qu'elles ne saisissent ({u'un aspect restreint de la vérité, dont elles prétendent faire la vérité même. Un peuple ni une société ne pourraient se développer sous rinspiration d'une erreur absolue. Laquelle de nos erreurs ne renferme un peu de vrai? laquelle des ventés que i^ous découvrons ne contient encore sa part d'erreur? C'est néan*

m DK LA NATURE HDMAINE

luoins l'ericur, et l'envur seulo, (jui entraîne à leur ruiue let nations el les sociétés. Riea de ce qai vil n'est sans qua* lilés et sans défouls. Tant que les qualités remportent, c'est

le (It'velopjifimcnt qui se montre; quand les défauts i i cnnent Je dessus» c est le déclin qui conimencô et raciieminemeut vers la mort. Un peuple, une société se conservent tant que subsiste un suffisant équilibre entre les défauts et les qualités, entre les errours et les vérités qu'ils renfermont ; cet équilibra détruit au détriment des délauts, c'^t l'heure de la décadence qui a sonné.

Le caractère commun des décadences est la dissolution ; les esprits ot les volontés se dés;if:n'i,'ont, l'idéal qui les retenait eosembiô va s'afl'aiblissant et Unit par perdre toute sa puissance : le corps national se décomiiose alors et disparaît» en exhalant des miasmes corrupteurs.

La vraie relinion des Romnins fut le culte de la gloire ïomaine. Les dieux romains sout des dieux patriotes, les vertus dérivant de leur cuite des vertus civiques. Tant que Rome eut qnel(|U6 nouvelle conquête à faire, quelque gloiro à aopiérii', elle monta, nourrissant do sa rfi-andenr et. de sou orgueil la .urandeur et l'orgueil de aen citoyens. Civi4 romantu sum t était sa devise : gravée, non sur le mar* breou surTairain, mais dans le cœur de ses enfants. Le tléelin s'annonça du jour où sa domination ai'lievée , la gloire de la cité conquérante ue put s'étendi*e davantage. Alors, l'activité des citoyens refluant vers le centre, les divi* sions intestines grandiront; des luttes d'ambition éclatèrent (pii devaiL'iiL linir ])ar les guerres civiles, et sur une peute saa-* glaute conduire le peni)le tyran au tombeau du césarisme, pui« à la pourriture du Bas-Empire ; le monde était vengé. C'est par une revanche des peu|>lns opprimés qne fiiiit aussi l'empire lie Napoléon , aiiaclironisuie éblouissant, mais latul, qui

L'HISTOIHË 199

pour iioe chute rapide restaurait, au milieu du siècle de la Bciencef de Tiadustrie et de la liberté, rambition conquérante de la cit«» de Rmtus et de César. L'ambition despotique est niio i'alaliit' tjiii uo cesse de reparaitio daiis l'histoire, et Tacite la couuaissait bleu lorsqu'il écrivait ces paroles : a Cette vieille passion, de tout temps enracinée dans le cœur des mortels, la jiassion du pouvoir, s'accrut parmi nous avt.'c i'onipiro, et ses éclats Turent terribles. »

liomc fut grande, mais pas de la grandeur morale. Aussi toutes ses gloires, et ses plus illustres représentants sont-ils marqués à Tenipfiede la couquêfe; — orgueil du moi domiuateur. Lii vraie i;loire d'uue iiaUou ou d uuf race s<^ mesure à ce qu'elles ont versé de progrès au fonds de i'humauité. Que lui a donné Rome? l'esprit de domination. Combien plus d'humanité renferma la Grèreî et j o»u*tant elle a dil périr i\i;aleuii 'Ht, parce qu'elle l'ut e^^oislo et b isoia dans le cuite d'elle-même.

lia décadence des peuples ne germe pas dans leur intelHpMH'o : un Athéuieu du temps de Philippe, un Roraaiu du temps dt? César sont yiua iuleUij^ouls qu uu Alheiiieu ou uu Romaiu de l'époque de Catou ou d'Aristide le Juste. Ne voyons-nous pas journellement une intelligence dévelop[a;e s'unir à une moralité inférieure? Il n'en résulte pas sans doute que la moralité soit eu raisou iiivcrst* di; l'intelligence ; mais il y a dans ce pbéaomèoe qu'oUreut à l'envi les peuples et les individus, un signe manifeste que Tiutel* ligoncc et la moralité, si elles se prêtent un mutuel secours eu s'uuissaut, ne soni pas nécr'ssairement unies. Iiavij.:ueur etlVilévatiou morales résultent avant tout d un seutimeut ^ ce qui les constitue c'est la présence dans l'âme d'un idéal qui lui soit ineorporé, une simple notion dans l'esprit ne suflit * piis ; a ie6 grand» 's peu&ées vieuuonl 4a cœur. » Uoiuè ne

fut janjaifi plus cultivée d'esprit et plus douce de mœurs ({ii'à l'époque d'Auguste où commence pourtant son déclin : aloiu, un peuple entier se levait au cin|Me pour y saluer lenti-ée de Virgile. Cicérou est le plus inteliigeut des Romains, et Tun des hommes les plus intelligents qui aient existé ; Marc-Aurële ne le cède à nul autre en force de pensée, ainsi qu'en vertu i>hilosophi<|ue. Et rependant ils ont vécu, ils ont Henri eu pleine décadence romaine. C'est que l'humanité d'un Gicéron et d'un Marc Aurèle était précisément la condamnation de Rome, elle annonçait une civilisation plus huinaino; niais lonlince dans (pielques esprits supérieurs, elle ne pouvait de ces sommets descendre dans la conscience des multitudes pour y opérer la régénéiatiou morale qu'elle-même rendait nécessairo : les multitudes ne se Lransiornii'ut (jue par des ivvolulions accomplies au Ibnd du sentiment. Plus d'un Homaiu, plus d'un Grec sans doute discernait en esprit la lointaine vérité qui se levait au delà d'Athènes 'et de Rome; les cœurs néanmoins restaient vides, et les volontés inertes dépérissaient sans reniède, sur le sol épuisé qui les avait jadis nourries, et dont elles ne réussissaient point à s'arracher.

Un pen[de est comme un individu, il peut apercevoir ce qu'il devrait l'aire, et ne ]tas trouver en lui la force de l accomplir. C'est même le seul symptôme définitif de sa fin, quand il voit le devoir et qu'il ne trouve pas Ténei^e de le réaliser. Tant qu'il n'en arrive pas là, il y a de l'espoir. Celui qui n'est qu'ignorant, on le guérit en l'iustruisant ; toute rinstruction du monde ne peut relever celui qui fléchit faute de support mm'al, et toutes les décadences sont des démoral isations. Un peuple qui croupit dans une foi morte, un peuple qui n'a plus de foi, se valent. Une société n'est pa^ meilleure parce qu'elle parle de ses dieux comme les augures

L'IllSTulHl:; SOI

contemporains de Cicérou. Ce n'est pas une religion gi*ossière, ni même al)sur(lo, (|ui la corrompt, ce n'csi pas d'avoir une foi même barl)are qui la fait décliner; une pareille foi l'abaisse moins qu'elle ne l'empêche de s'élever : — c'est de n'avoir pas de fin morale qu'elle meurt. Son esprit, que le cœur ne nourrit plus, se dessèche; entTf» ses notions qui s'étendent et sa conscienctî qui s'étiole s'ouvre un hiatus où la corruption s'installe. Il arrive alors que les caractères et les esprîts ne se rejoignant plus, les idées que les hommes conçoivent surpassent ces lionmi» mêmes, et (jue la culture intellectuelle, la science, l'industrie et les arts, au lieu de relever les courages et d'élayer les volontés, seiTent au contraire à les déprimer et à les énerver davantage; la bête humaine, livrée à la servilude (h's sensations débordantes, se fait une litière des plus l)elles gerbes de l'esprit, et sacrifie aux appétits débridés de la matière les nobles victoires de la pensée.

La civilisation disparaît aussi bien dans la barbarie rallinée d'un Lucullus que dans la barbarie grossière d'un Mohican ; les décadences produisent des barbares subtils. Un peuple, une société en décrépitude agissent de même façon qu'un vieillard immoral, et rien n'est i»his corrompu (fue l'impuissance à laquelle survit le désir ; celui des vieillards est ignoble, l'imagination s'évertuant à ranimer un reste de nature tombe dans des gouffres de dépravation dont la jeunesse n'otï're point d'exemple.

Les décadences sont séniles; elles dénaturent l'homme avec art. Le Romain dénaturé, dénaturait pour alimenter sa curiosité paradoxale jusqu'aux animaux du cirque rassemblés pour les jeux. La nature est violente dans le sauvage et primitive, mais c'est encore la nature : dans le barbare raffiné des décadences, elle jette de^ phosphorescences qui

SOS DK LA NATURE IIUUAINK

font penser à colles (jui trahissent dans la nuit les vieilles Rouches dont la séve est usée, qui lontemeut pourrissent, oi tombent en poussièro an laorà des chemins qu'autrefois ombra^it leur verdure.

Les âmes se pntrélicMit conune les eoi [)S, elles einpesl*'nt autour d'elles Tair moral. Tont est mis en œuvi-e par loa sociétés qui sedécomposent afin de ranimer la vie qui s'en va. Pour ehasaer le blême ennui qui prend place au fostin , et le spectre de la cuiisciencc nutrij^rc, rien n'est trop monstrueux ; les contre-sens les plus inimaginables souL imaginés, on renverse les choses : les sexes, les âges sont pervertis» et les [laradoxcs de la chair naissent de tontes parts avec ceux de l'esprit, en témuif,nia;^'e dn mépris <pron fait de la raison. Une émulation malsaine excite les riches et les puiss^ints qui se ruinent en folies ; on vise au gigantesque, on tente Tinoul, on veut rim possible. Le penple devient multitude, la multitude devient plèlte ; elle rôde en atl'ainée autonr de l'orgie, q n i lui jette ses débris et fait sa part au fauve dévorant. Du paiii et des spectacles t il les réclame, il les lui faut ; le travail est mort. « Néron, écrit Tacite, pour achever de convaincre que rit^n ne 1(* flatU'iitantant que son séjour à lîijme, convraitde' ses festins les places publiques, et il semblait que Home entière fi\t son palais* Entre tous ces repas, célèbres par leur somp- ^ tuosit^, on remarqua celui qu'ordonna Tigellinus : ou équipa, suri'etaug d'Agrippa, uu radeau, que d'autres bâtiments faisaient mouvoir, et sur lequel on servit le festin. Ces navires, couverts' d*or et d'ivoire, avaient pour rameurs tous les mij^'uons de la conr, ranimés suivant leur â^;e et leurs talents pour la débauche. Ou avait rassemblé le j^iliier de to\is les pays, et jusqu^aux poissons mémos de l'Océan. Les bords de l'étang étaient garnis de maisons infâmes, remplies dos plus illustres aina/.oni>s ; vjs-à-vis s<; laLsaii iit voir des

L*HI8T01RB tôt

oourUsanes toutes nues. On donna d abord des danses et des paalomimes obscènes; ensuit», à mesure que Tobsouiité ga<(na, toul le bois qui était auprès, et les maisons d*alen» tour, étincelèrent d'illuminations et retentirt^it de chante. Néron s'y souilla par toutes sortes d'abominations; et l'on eût oro qu'il avait épuisé tous les genres de dépravatioa, si, quelques jours après, il n*eût choisi, dans ce Tii troupeau dMnfilnies déliauchés. un nommé Pythagoro, qu'il piit jjour époux, avec toute la pompe d'un mariage soleanei. L'empereur reçut le Hamm&im; ou n'oublia ni les aruspioes et la jdot, ui le lit et les torches nuptiales ; enfin, on étala publi- (pienieni tout ce qu'avec les l'euiHies même on couvre det> voiles de la nuit. »

Taci(« est un historien moraliste, Los peuplas deviennent historiens en même tmps que moralistes, — lorsqu'ils se recuiMlloat. Plus lanl, quand ils sentent leur aflaissement et que leur vieillesse tend à la décrépitude, ils se vengent d'euj^* mêmes dans la satire. La satire ne fleurit qu'aux époques de décadence. Un Juvénal est superbe de vertueuse indignation , mais son fouet qui meurtrit ne corrige pas; Tacite est uu admiralïle moraliste, et dans ses écrits on savoure à chaque ligne Ja revanche de rhonaôteté : mais 11 nous foit com-. prendre aussi qu'un peuple moral n'a pas besoin de moralistes, et que ce qui décide de l'avènement de ceux-ci, c'est le déclin même de ia vertu. Un peuple engagé dans l'action, un peuple en croissance réfléchit peu ; il vit, et jouit de se sentir vivre. C'est lorsqu'il commence à s'épuiser qu'il regarde derrière lui, et qu'il accomplit sur lui-même ces reioui-s déjà mêlés de regrets dont est faite sa maturité, oelle de l'histoire et de l'historien. Au temps d*Hérodote, le jeune peuple de la

(Jrèce, encore héroïque et chaleureux, roirardaiL devant lui; il mesurait des yeuj( Tavenir comme le lutteur la carriè^'e.

104 De LA NATURB HUMAINE

Aussi les chaïUs d'Hêrodotft se déclamaieut-ils devant les peuplades» de la Grèce assemblées ; ils les conviaient à Théroïsme et àTaction, ils formaient line branche de la poésie, voisine de l'épopée : il y a moins loin d'iioJiière à Hérodote, que d'Hérodole à Thucydide.

On ne parle jamais mieux de lart que lorsqu'il est en décadence, de la santé qu'en teni[)s d'épidémie. On connaît mieux les (îlioses (j lie Von ne possètle plus que celles qu'on possède ; ces dernières nous emplissent trop, elles nous sout trop intimes pour que nous les euvisagions à distance. Que connaissons-nous moins que notre vie? Dans les faits qui la composent, ('e sont ceux qui nousconslituent le jdus essentiellement que nous comprenons le moins. La pensée qui juge les choses et le sentiment qui se les approprie concordent rarement ; les contemporains se voient mal : nous en savons sur les ^générations passées beaucoup pins qu'elles-mêmes, et c'est notre passé que nous distinguons le plus clairement, parce qu'il a détaché de nous une portion de nous-mêmie. Quand le sujet et l'objet ne font qu*un, il n'y a pas de connaissance; ipiaud ils sont trop rapprochés, la con naissance est dilhciie et confuse. Les autres nous connaissent mieux (|ue nous-mêmes, et s'ils ne sont pas malveillants, ils nous jugent mieux ; l'amour, en confondant deux êtres eu un seul,. ne les rend-il pas aveugles?

Dans rhisloire, Tospèce également ne se juge qu*en devenant étrangère à une partie d'elle-même. On a dit que <( riiistoire est la mémoire de l'humanité. » Elle est aussi rexpérieuce de l'humanité; est-elle toujours sa sagesse? Elle provoque l'homme à rêlléchir sur la loi de son être, elle hii enseigne la nature humaine, et sa grande portée est là. 11 V a heaucoui» d'illesion assurément dans la façon dont nous apprécions les événcmcuti» et les persoaneb dei'his-

L'IIISTOJRK * M5

toire, le mot de Fontenelle : que l'histoire est une fable convenue — n*est certainement ])as faux de tout })oiiU. Matél ieiieraeiit, les hoinmes paraissent plus iieliisde loin, moralement, c'est le contraire : ils diminuent d'ordinaire à me-* ' sure qu'on les regarde de plus près ; le lointain grandit même les monstres. L'hislorien en partie crée l'histoire; ce qu'il ajoute aux pei-sonnes et aux événemeulii est cousidt'raljle, quelque scrupule qu'il apporte dans ses informations : Thisloire étant écrite par des historiens, et les historiens étant des personnes; l'histoire impereonnelle n'existe pas. Que n'a-t-on fait de Jésus, dr Cdiarlemague, de Jeiiuue d'Arc, d'Alexandre et de Napoléon ? Nous nous jugeons en jugeant le passé, et nous disons ce que nous sommes nous-mêmes en nous prononçant sur ee qui -n'est plus. L'histoire toutefois, si elle incline toujours aux prelérences de l'hislorien qui rinterpi'ète, si même dans les plus sages elle engendre nécessairement des illusions d'optique, ti'ahit dans la série des événements dont elle nous offre le siXîrUiole une raison qui s'impose aux plus récalcitrants. Nous ne pouvons empêcher les causes de produire Ifeurs eflets, les effets de juger leurs causes. L'histoire rappelle les historiens à la vérité, (ît le meilleur liisLorien est celui dont rintelli;,'ence, sous lesiléviationsde l'erreur et du crime, retrouve la loi de l'esprit, le progrès qui nous i-end « ouvriei's avec Dieu ' » dans l'humanité.

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L\ LIBSRTft BT LA DÊMOCRA.TIS

Il a'Mt riM ie pin miiiveu m Q«l «iMicba im la Hteiiè «tct cboit nqittlkt amée. qa'dlMrtow est bit poar aarrlr.

Aunmt. ToommiA

I/hisloire teud à réaliser la HIxm U'' linmaiue.

La justice ne retranche de la liberté de chacun que ce qui est contraire à la liberté de tous; elle n'a pas pour effet uno (limiiiutioii, mais un acrroisseuKMit Je vie dans los boaimes. Le gouveruement qui permet la plus grande somme d'existence au plus grand nombre, est le plus juste et le meilleur des gouvernements; celui qui réduit le plus l'oxistencG d'un peuple est le plus iuique et le plus mauvais. L'iiistoire a sutUsamment établi cotte vérité, celle du passé et celle du présent : quelles nations sont les plus vivantes? les nations les plus libres. La liberté ouvre, le despotisme l'ernie les sources de l'être : il est coutre Dieu, parce qu'il est hostile au progrès.

Une nation est libre, n'importe la forme de son gouvernement, lorsque chaque citoyen y possède l'usage de ses biens

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