‹ De la nature humaineChapitre 49 sur 58 · DU SENTIMENT £T DBS PASSIONS · texte numérisé non relu

DU SENTIMENT £T DBS PASSIONS

• II suit lie Kl qui- les |i.is«iotis. telles que U tiaiiic, la l ult-re, i'eiiui-, el outres de celte cspfeee, considérées en eHcMnéom, rfsulu-nt «le la nature ile$ cliosfs t«)Ut aussi iM'ceTtsHirpment tiiii* l«*s niilres p;«ssioiis; et |tar conaequviit, elies oui des causer «it'tcr-

minées qui sfneiit k les «spliqwr; elles oiH des pruprlétés dêtemiBèes loat aussi

ili;:ni's d'èlre comnn's que les |»n)prieU'«. de telle oD telle auli% chose ituiii la cuuuats* sawe a le |M-ivilége de ooa» cbanaer. •

• Il resuite de tout reli <}«ie re qui fondp l'ellorl, le vouloir, ra|>t>eUt, le désir, ce n'est pis «il jig* qp'iiie diostest bitmie-, mais, aa eOQirairc, un juge qu'une cliiise est biiiine pftr cHa mèiM qu'on y U'ud |>;ir IVUurt, le vuuittir^ l'appelil, le désir. •

SnifQu.

Une émoUoa représeote un mouveoMUt de rAme, ce qui i*émeutla meut. Le domaine du sentiment est le désir; les

formes du désir sont les passions : « Autant il y a d'espèces d ul)ji^U qui nous aliecleut, dit Spinoza, autant il faut reconnaître d'espèces de joie, de tnatesse et de désir. »

Nous savons clairement ce que nous entendons, œ qu'il faut entendre par les mois idée ou sensation. Nous savons aussi quand nous C'prouvons lui sentiment, et nous distinguons les sentiments que nous éprouvons; mais connaissonsnous Je siège de nos émotions aussi bien que celui de noe idées ou de nos sensations? nous rapportons celle»^i aux sens, celles-là au cerveau, ut uoiu> les seuionii comme logées

aïO OB LA NATURE HUMAINE

«iaiis la lèle, oii^aue île la pensée. Nos émotions, nous les rapportons au cœur. Le cœur pourtant u*esL qu'un orgaue physique, Torgane central de la circulation. D*où vient donc (|ue le langage humain, par une transposition du corps à l'âme, en lasse Torgane même du désir ? c'est sans doute parce qu'en lui retentit toute émotion, et que les idées, les images, les impressions qui nous émeuvent sont celles qui agissent sur le cours du sang; l'amour est fertile en roiigeui"s et en pâleurs du visa^je, la pajibion fait refluer et précipite la sève vitale en ses canaux ; elle Fenflamme, et Ton dirait qu*elle y met un ferment d'incendie.

Le Cd'ur, au sens moral, est la vie dans son premier élan. 11 y a de l'âme dans la sensation, il y a de l'âme dans la pensée ; mais c'est de l'àme, ce n'est poin t Tâme. Nous désirons au contraire avant de penser, et les premières sensations que nous éprouvons ne sont que des occasions, ou des prétextes de désir. Par le désir l'âme se trahit, par le désir elle se ressent; elle s'exalte, elle se décolore et s'éteint avec le désir. Même Fabstraction la plus élevée, (pii semble un pur fruit de l'esprit, est née d'un désir, celui de connaître; les désirs iuteUectuels sont les semences indispensables des idées qui, fécondées par l'observation, s'épanouiront dans la science.

La sensibilité est la capacité de s'émouvoir. Elle diminue généralement dans la mesure où la faculté d'abstraotion ou de réflexion augmente : les ])enples et les individus qui s'en montrent particulièrement doués sont ceux chez lesquMs prédomine encore la jetniesse de l'imagination et des

sens.

Maintes vérités semhlent contraires à notre bonheur, nous les rejetons, quoique forcés de les reconnaître; maintes erreurs, en revanche, nous sont chères parce qu'elles flattent nos désirs et que noti*e cuîur les épouse : les erreurs que l'on

uiym^L-Ci Ly GoOglc

DU SENTIMENT ET DES PASSIONS ttl

chérit s'appellent des illusions. La dernière chose qui résiste eauous c'est le seutiiuent, parce (ju'U est notre être le plus intime, parce qu'il est nous. Ghacua a sa manière de sentir, tandis que la raison est la même pour tous et commande à Loiis. Qui ne persuade le son Liment n'a pas cause gagnée, il ne possède pas autrui ; la plus forte oppOiiilioa qu'éprouve la vérité est là, mais là aussi se trouve sa plus grande force : quand elle s'est incorporée au cœur, rien -ne Tébranle plus. Gela explique comment les rélbrnies morales ne s'opèrent daufi les foules que par le seu liment, et pouixjuoi la notion abstraite du vrai les laisse indifférentes; la puissance du désir, qui est l'alpha et l'oméga de la vie, n'est pas eu jeu.

11 y a des idées qui ne produisent en nous aucune émotion, qui ne troublent pas le moi en s'y léiléchiîisant, et du cerveau ne descendent pas dans notre vie intérieure; d'autres nous soulèvent et nous agitent , elles sortent de l'esprit et devieinient des sentiments : ce sont les seules qui nous eiiLiaineut et nous provoquent à l'action. Qui ne désirerait rien , n'agirait pas. Les idées souveraines sont celles qui excitent lé plus vivement le cœur. S'il est vrai que les grandes pensées vieuueut de lui , nous n'estimons grandes aussi que celles qui vont à lui. Les opinions suffisent à l'esprit , une conviction est davantage ; c'est une manière de voir qui tient à une manière de sentir. Une opiuiou n'est qu'une vue de l'inLelligence : on peut emprunter ses opinions, on produit ses convictions. Combien les choses et les personnes nous semblent différentes, selon que nous les désirons ou que nous avons cessé de les désirer ! nous changeons, elles n'ont pas chaugé, mais nousiei:** attribuons nos changements. 11 est aussi difficile d*être juste envers qui vous inspire de l'antipathie, que de n élre point pai tiai envers qui vous inspii-e de la

tu DK LA KATl ltK HUMAINE

sympathie. L'antipathie ost ro!)starîe înnncihle entre les esprits; la haine en éiève iiu bien moindre, et (jui peut disparaître. Deux ]}er8onnes nourrissant une mutuelle autipathie sont nées irréconciliables; elles ne pourront que s'estimer : encore, dans leur estime, se sentiront-elles coutrainles, elleb s'estinierout malgré elles.

Un poète a lait cette observation qu'une femme prend un autre visage lorsque nous l'evons possédée. Il en est de même (le tout, le désir éclaire d'un rcilet idéal les choses et les êtres sur lesquels il tond te, il les trausiigui"e; quand le rayon 8*ëteint, l'illusion s'évanouit : et pourtant qui peut dire où est la vérité? Chacun croit voir les choses telles qu'elles sont, il s'y voit lui-même tel qu'il e^st. Il les craint ou les recherche. La crainte est eucoi-e le désir: espérance, joie, douleur, sympathie, anUpathie, àmour, haine, tout en procède. L'esiïérance est tin alchimiste qui convertit en or ce qu'il louqhe : miracle du désir assisté de l'imaginuLioa.

Désirer et raisonner, c'est tout Thomnie ; mais puisque nous ne raisonnerions pas si nous n'avions le désir de savoir, l'on peut dire que tout l'homme en définitive se ramène au désir, et que les i'ormes et les de^^rés de la vie sont les siens. *

A^dr est la loi de l'homme, et celle de toute créature ;

qui n'aj;it pas, croupit et se corrompt.

c Appai'emmeut, écrit Fouteucllo, riutouliou de lu nature n'a pas été qu'on pensât avec Ijaucoup de ralliuemeut,

car elle vend l'es sortes de pensces-là bien cher. Vous voulez faii-e des réllexions, nous dit-elle ; pnuiez-y ^^arde, je m'en

DU S£i\Ii:tfi:i\T ËT DES PASSIONS M»

vengerai pat la tristesse qu'elles vous causeront... Elle a

mis les hommes au monde pour y vivre ; et vivre, c'est S(tvoir ce que ion fait la plupart du temps, Quaud uous découvrons le peu d'importance de ce qui nous occupe et de ce qui nous touche, nous arrachons à la nature son secret ; on de-

vient trop sage, et ou u'est pas assez lionime ; ou pense, et ou lie veut plus agir ; voilà ce que la nature ue trouve pas bon. »

Nous aimons avec passion la musique. Gela ne viendrait-il

pas (1(3 ce (fue nos âmes dess(';chées par le raisonnement y elKîrchent un ralVaîcliissement du désir ]? Kn nous i-eudant l'émotion durant im instant, l'enchanteresse galvanise nos cœurs. Pauvres êtres accablés du fardean de rhistoire^ qui gémissons de tantiélléchir et de tant nous souvenir, nou? Tinvoquous comme une libératrice et lui crious: Rends-nous une ftme 1 Nous aimons de môme avec fièm la campaghe : c'est que nous abusons de la ville, et que la nature menacée dans son é(|uililue, au milieu d'une civilisation compliquée, étourdissautev harassante, teud à x^eprcndre ses droits. L'excès d'un côté provoque l'excès contraire. Rousseau est à la tête de ce fiévreux retour vers les choses de la cam peigne; lassés de la ville, nous aspirons au repos des clianii)s, au silence des Ibréls, - — et nous nous précipilous vers la nature avec emporlemenL Mais elle ne se laisse pas prendre d'assaut, et qui l'i • gnore en soi-même, ou l'a détruite, au dehors ne la trouvera pas. Tournons notre pensée vers les grandes choses et sachons attendre; eu les contemplant, en les comprenant mieux, nous finirons par les sentir pénétrer dans noire cœur; elles y éveilleront le besoin de les posséder, elles y ressusciteront la vie, (H l'action qui fait vivre. L'homme vaut ce que valent ses désirs; le plus infortuné, le pluà misérable de tous est celui qui ne sait plus lien désirer.

944 DB LA NATURE HUMAINS i

Notre époque seul la fièvre, et s'agite encore plus qu elle n'agit; la hàle nous sert mal. L'humanité a du temps devant elle, on perd* le temps qu'on wut supprimer : il faut aux idées, comme aux moissons , celui de mûrir.

Le spleen est le sentiment sourd et iutense du vide que laisse dans l âme le désir éteint. Cest le néant ressenti. Qui aime a le cœur plein, fût-ce de douleur et de désespoir ; il n'éprouve pas au sein de la vie la conscience du néant : il vit, et ne se demande pas pourquoi il vit. Notre déseuchantenient est un spectre des époques de décadence; dan» sa coupe empoisonnée, l'inleili^ence a distillé ses sucs les plus subtils. Il n'y a que les raiiinés et les délicats qui se tuent; le paysan et Caton ne savent rien de l'immense et noir ennui qui s'est abattu sur notre génération, et pour lenlantement duquel il a iallu que s'unissent, au cœur de l'homme, l'expérience aride et le sentiment d'uu iuUni déyorant Obermann est parmi nous le type de ce découragement du désir, de cette léthargie des forces morales qui détruit la volonté : « Sentiment universel, soutiens cL duvoie ma vie : que serait-elle sans ta beauté sinistre? c'est par toi qu'elle périra! » s*écrie-t-il. Son être s'y consume. L'ennui sonore de René est moins profond, car il est moins vrai ; il se contemple. « L'ennui, écrivait M""« du Deiland, a été et sera toujours cause de tous mes maux. » L'ennui est l'absence de passion, il devient irrémédiable et s'empare de toute l'âme quand le mouven ent s'y arrête avec le ressort de la volonté. La religiou de Bouddha, qui conclut à i'aùéantissemeut du désir comme principe de toutes nos misères, est le dégoût de la vie, le néant systématisé.

L'âme a son atmosphère, son azur et son soleil, ses

brumes, ses aurores et ses couchants, ses orages et son

DU SENTIMENT RT DBS PASSIONS MB

calme, sa l)ise et ses zéphyrs, ses nuées roses ijui flottent à rhorizoïi du rêve, ses nuées sombres et ses éclairs, ses ciels limpides , ses* ciels bas et lourds qui Tétouffeiit : et tout cela est formé, dissipé, transformé an souffle du désir.

Le désir est amour.

Btea ne vit que d'aimer. Âimer, c est se sentir attiré. L'instinct est l'attraction vivante. Infaillible quant à son objet général, il 8*élance en aveugle souvent vers des choses

qui portent un reflet, ou ne revêtent qu'une simple apparence de celle à laquelle il se rapporte. L'alouette se laisse prendre au miroir, le papillon à la chandelle ; on citerait mille exemples de pièges où se précipite Tamour. S'il ne trompe pas l'espèce, il égare l'individu en des voies fallacieuses contraires à son bonheur; il le conduit dans les ténèbres et dans les embûches. Etc^est là son triomphe ; car il • serait moins fort s'il nous permettait de voir clair, d'attendre, de réfléchir et d'examiner. Pur vertige qui monte, on ne sait comment, on ne sait pourquoi, du cœur au cerveau* des sens à la téte. Telle personne serait digne de nous charmer, elle nous rendrait heureux, et nous le reconnaissons ; mais elle ne nous charme pas, nous passons à côté d*elle pour courir à notre ruine, que souvent nous voyons. Qui raisonne le moins quand il aime est celui qui aime le plus. Ce qui attire deux êtres l'un vers l'autre, en ne sont pas les qualités qu'ils se reconnaissent : on peut ue ressentir aucuu amour, et même éprouver de la répugnance pour une personne à laquelle on est obligé de reconnaître toute sorte de mérites; on peut en aimer une autre qu'où trouve pleine de défauts \ mais les

Page 1