‹ De la nature humaineChapitre 53 sur 58 · DIVERSITÉS INDIVIDUELLES · texte numérisé non relu

DIVERSITÉS INDIVIDUELLES

le soleil descrml. 11 ne croira pas aux jiiiti{K)des, el que la terre soit ronde ; pan f ([m^ s"il on cUiil ainsi, les j^»'ns de « l'autre côté » auraient les {liods en l'air et la tete eu lias : ce qui est aussi aljsurde qu'impossible. Toutes appar renées sont pour lui des réalités, et se traduisent en axiomes; il vit snr la foi de la sensation. C'est l'esprit de l'enfant et de la foule ; l'humanité commence par le sens commun. Le bon sens est plus haut: c'est la faculté de se laisser convainci'e de ce qui est; non celle de tronver soiliiême le vrai, maisde le discerner et de l'accepter aussi tôt (jn' il vous est proposé, — déjuger du vrai et du faux que la pénétration et le génie découlent. Aux yeux du bon sens, l'apparence matérielle n'est pas forcément la v<'M ilé. Sans aller de lai-uiéme au vrai qui reste à découvrir, il est susceptible de s'y laisser mener ; il est moins fermé que le sens commun. Les vérités démontrées, il les prend sous son égide ; c'est le dépositaire de la sagesse et <le la science acquises, qu'il lormule eu lieux communs [»our eu faire la mouuaie courante des esprits. Grâce à lui, et à sa puissance de vul- * garîsation, tout le monde aujourd'hui sait que la terre tuunie; alors qu'.iulrefois, de i»ar le sens commun, la terre était immobile et le soleil tonrnait. Le bon sens est l'equilibra de l'humanité; il remplit les régions intermédiaires de l'esprit, il op[)ose aux tentatives exti*émes de prudentes défiances, de sajjies lenteui*s aux mouvements trop précipités : il modère, il compose, il tempère les écarts de 1 imagination, et soumet le génie lui-même à un contrôle salutaire.

Le sens commun trouve toutes choses fort simples; c'est naturel, il ne connaît pas de problèmes. Mais la simplicité qu'il trouve dans les choses est eu lui, non eu elles, a Démêler le vrai » est une heureuse expression. La réalité est un écbevcau ; et si le fîl loj^^ique de l'idéal s'y trouvei

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c'est en des noeuds cpi'il faut défaire patiemment pour \(^ reti*ouver , enchevêtre qu il est de mille manières dans le pôle-méie des circoastaiices contingentes et relatives. Les esprits habitués à filer sans arrêt la série de leurs déductions lofdques sont, pour ce motif, moins propi-es à débrouiller le vrai ; ils sont à la fois hop impatients de le saisir, et trop dédaigneux du détail et des accidents oix il se trouve enveloppé. Ils se donnent satisfàctiou en créant les choses à leur faron .

Les esprits systématiques et les mathématiciens sont de ce nombre. Geui-ià appliquent aux choses leurs propres lois, ceux-ci prétendent leur ap[)li(]uer les lois abstraites et les l'orninlcsque la vie phénoménale, enrhevétrée et sinueuse, ne connaît point. Voltaire a dit que la géométrie laisse les esprits où elle les trouve; et Pascal, qui pourtant fut un grand mathématicien, mais qui fut aussi un poète penseur, une Ame •flouée d'un sentiment intense et prolbiid, peiL^aitcjue » ce qui fait que les géomètres ne sont pas lins, c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers de géométrie et à ne raisonner qu*après avoir bien vu et manié leurn principes, ils se perdent dans les choses de finesse où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine, on les sent plutôt qu'on ne les voit : on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas eux-mêmes. » La plupart des créateurs de systèmes sociaux, de nos jours, sont sortis de l'école des mathématiques. L'utopie vient mieux chesles peuples géomètres que ches les autres. Trop de finesse, et trop peu nuit à la justesse d'espnl. Par excès, l'on toniije dans la std)fililé et l'on reperd dans les nuances, par insullisance on reste dans Tépaisseur du lieu commun. Laiincsse qui tend à la suiHiiité abàndonne aisément les choses essentielles : elle ne voit pas

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celles qui crèvent les yeux dans l'effort ingénieux qu'elle fait

pour apercevoir r<'lles qui se dérolieiit. Il iinporle [»eu à certains esprits qu'une j>orle soit ouverte, ils voudront toujoui'S entrer par la fenêtre. Rien n'est donc plus rare, et plus pré-* cieux, que le juste mélange des conceptions générales avec la faculté dediscernemenl (les laib iiarliculiers; de l'aptitude qui s'i'line par la vigueur du raisoiuiemeiit aux vues d'eusoriil'lo. et de celle qui Touille les phénomènes par le menu. Le point est difficile à saisir entre la vérité grossière et courte, sans nuances et sans [)ers])eL'tive — rolk' du gros 1 «on sens — et la vérité plus loiutaiue, mais uii peu l'uyaute, qui délicatement, trop délicatement poursuivie, risque de ne plus laisser de trace sensible en notre esprit.

La raison est dépositaire des lois eu vertu desquelles nous raisonnons, elle contieut la logique. Llntelligence est la compréhension d'où résulte la science. La logique est le lieu normal des idées , Tintelligence la lacullé (jui nous sert à discerner le lieu des faits. L iuteliigence et la raison, la compréhension et la logique se^ complètent, elles ne se remplacent pas. On peut déduiit) ses idées avec clarté, et n'avoir pas cependant une apercepliou nette des faits et de leurs rapports : raisouuer bien, et juger uial. Le jugement qui suppose la raison et l'intelligence, n'est pourtant ' ni IHntelligence ni la raison. Il représente, dans l'esprit, une intuition naturelle du vrai qui résulte de l'harniuiiii' des facultés; iustinct qui fait que nous ne uous êloiguous pas sensiblement de la vérité, alors même que nous ne possédons ni la science, ni la rigueur dialectique des rai-

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sonneurs émérites. Qui n'a pas ce sentiment de justesse,

puiiria éblouir, élonncr et même surprendre l'esprit : il ne le rouvaiiu ra poiiit. Le l>ou seus, méiue à bout d argumeut^ lui résistera. Sans pouvoir dire où git l'erreur, il en soupçonnera la présence.

Le mau(|U(» de jugement, allié à l iiuaLrinalion, produit des • œuvres sans mesure , sans vérité et suiis beauté : il appelle le manque de goût. Ix)csqu*ii affecte un esprit délié, il tend naturellement au sophisme. Entre le sophisme et le paradoxe, souvent œufondus, la dillerence est sensible. Le sophisme est uue erreur où s'insiuue habilement quelque vérité; le paradoxe prend le contre-pied du vrai, il se plaît à le retourner, et plus il lui rompt en visière, plus il est para-, duxal. Il ne ruse pas avec lui i*omme lesoidiisme, il ne l'enlace pas des replis d'uu raison uemeut artificieux : il le heurte de front et se complaît dans sa propre audace. Cest un défi que jettent au bon sens ceux qui craignent, en pensant coiuiue la mos iMiiie. d'être cûnlondus avec elle. Pour être vrai avec profondeur iU'aut de l'originalité; l'esprit paradoxal est excentrique, il fuit par les tangentes le centre des choses où réside le vrai. Le sophiste se prend lui-même aux liens de sou sophisme, bî paradoxal connaît son pai*adoxeet se brave. lUeu ne supplée le jugement ; le génie ne peut s'en passer, jetée hors de ses voies rimagination reste stérile : elle ftngendre des météores, et n'em[)runte pas un rayon de lumif're au soleil dont s'éclairent les esprits. A l'oppasé des hommes d'imagination et de sentiment, se trouvent les esprits corrects, auxquels il est plus facile de montrer du juLîement, parce que rien ne les affecte vivement et ne les eutraîue. Ce sont toujours des esprits froids : le temp^'rament, la sensibiUté et l'imagination font obstacle à la correction. Dans la peinture, les œuvres coirectes émanent de

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dessinateurs; les oolonstes ont plus de peine à atteindre ia correction, la couleur est affaire de sentiment: Unir la vie

et la correction, être mesuré et ^leiii, la perfection dans l'art est là.

La clarté du langage, malgré ce qu'en a dit Boileau,

existe quelquefois avec la confusion des idées ; la confusion du langage avec la justesse de l'esprit. Vauvenargues a parfaitement vu cela : a Tous ceux, dit-il, qui ont l'esprit net ne Font pas juste. »... « la lumière de leurs expressions les attache à Terreur de leurs pensées. »

Certains hommes pensent avec justesse et ne montrent pas de jugement dans leurs actions : la nécessité d'agir les trou* ble ; il s'en rencontre, en revanche, qui dans leurs actions mettent plus de jugement que dans leurs idées. Les hommes d'esprit manquent souvent d'esprit de conduite : l'on dii-ait que dépensant leur esprit en paroles, il ne leur en reste plus lorsqu'il B*agit d'agir. On a remarqué que les gens d'esprit, cpiand ils commettent des fautes, les font phis entières que les sots : la sottise en ell'et n'exclut pas la prudence. Ce que nous désignons habituellemeut par le root esprit n*est ni la raison ni l'intelligence, ni le jugement ; c'est un étincellement , une crépitation, un pétillement. Beaucoup pétillent d'esprit et sont fous. Cependant, l'esprit de bon aloi est Tétincelle même du bon sens ; avoir de Tes-prit à tort et à travers n'est-ce pas en manquer? l'esprit ne vaut qu'au service de la vérité, il ue la sert qu'en se conibrmant à la raison.

L'observation est une aptitude qui a son caractère particulier, et qui touche de très-près au jugement. Son éclair est le coup d'œil. En tontes choses, il est un point essentiel : celui qui d'emblée l'aperçoit a du coup d'œil; son regard n'est pas seulement juste, il est pénétrant et rapide. La péné-

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tmlicii et la ni[ttdité de la peiii^ée jointes au boa sens font le coup d'oeil. Le coup d*œil est un disœrnemeat prompt, et

presque inslaiitaiié du point vital ; il est nécessaire pour agir, et l'habitude d'agir le perfectionne. La pratique en eilet TOUS met toujours en présence d'un cas parUculier : celui qui se perd dans les détails n'est plus un homme pratique. Or, se perdi-é dans ie détail, c'est prendre i accessoire pour le principal; c'est manquer de jugement. Le vulgaire confond la plupart du temps Thomme de routine avec l'homme pratique, de iJiôine (ju'il lient tout i iiiieur jiour poète et dans chaque rhéteur trouve un oi-ateur. il ebt la dupe de ceux qui traitent les auties dldédogues, parce qu'ils n'ont pas d*idées. « Plus une chose a de perfecfcionv dit SpinoEa^ plus elle agit. » Etre, c'est agir. Mais la touie n'appelle houiuies d'action que ceux dont elle palpe l'action, ceux qui agissent sous une forme immédiate, actuelle, matériellement appa> rente. Un livre, un tableiui, un discours ne sont-ils pas des actions? Qui a plus agi que V oltaire, que Raphaël, que Mirabeau! Où est le principe actif, l'objet de toute activité tiéconde et le poids de toute action, sinon dans la pensée! Qui n ap^it point par elle, s agite seulement. Une pensée vraie est une action féconde. Si elle ue lie traduit pas eu un fait matériel aussitôt qu'elle est énoncée, soyes tranquille : le germe lèvera plus tard.

Agir, poui" l'homme, c'est d'abord penser.

La paresse est le manque d'activité dans Tesprit ou dana le corps, et le défaut d'activité est le manque de vie. Il est

des paresseux de corps qui ne le sont pas d esprit; d'auti'es sont indolents d esprit qui sont vifs da corps. Kuti-e la papesse inerte et la mobilité fébrile se trouve l'activité. JÈtre vif, ce n'est pas toujours être actif; certaines gens même poiu- être vifs sont plus stériles que les indolents : ils hi*e-

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douillent leur vie, ont Tair- de faire beaucoup, et s'en vont sans avoir rien fait. Mais tant qu'ils vivent, ils font illn*

sioa, se liompent et trompent les autres. L'action suppose an but et les moyens de l'atteindre : un obstacle dont puine triompher l*eiîort et rintelligence. Agir sans but déterminé, et tenter d'atteindre un but au delà de sa portée, égale l'olie. Dans le premier cas, c'est plutôt un vice du caractère qui s'accuse; dans le second, un vice de l'esprit. L'ac> tivité féconde et prati([iu> [uopoi-tionne les moyens au but, les forces à la tâche; elle sait allier dans ime juste mesure la pensée et l'action, l'esprit et la volonté.

Rien de complet et de vraiment fécond ne résulte que du concoore de l'esprit et du caractèi e, qui souvent se font défaut ; c'est par le travail et la volunie (pie l'houinie tii-e des qualités de son esprit tout ce qu'elles renferment, c'est par les dons de l'esprit qu'il propose à sa volonté un objet digne de ses eil'orts. Le contraste, ou seulement la distance entre les qualités de l'esprit et celles du caractère, est cause que tant de trésors de volonté sont perdus, que tant de dons de l'esprit restent sans cultun). Tel possède un sol plein de ressources qui ne le cultive point ; tel autre s'épuise en vain sur une terre ingrate. La nature doime ou refuse, selon son caprice ; à l'bomme de mériter sa fortune, et d'acquérir des droits à la mtiniGcence du sort en auglïujutaiit, par le travail, ce qui lui fut gratuitement accordé* Mais la volonté n'est-eile pas un don également? La patience ne nous est-elle pas départie comme le reste! Si l'on ne orée pas les ([u;ililt's de sou espril, ne nait-on pas avec celles de son caractère? Pour perfection uer sa volonté, la force de volonté ii'estpelie pas d'aboixi néces* 8aire?0ui, sans doute, et tont en définitive esl grâce de la naissance ou de la destinée; mais parmi les dons diverse-

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ment répartis entre les humains, les uns appartiennenL à la nature sensible et passive de l'honmie, les autres procèdent lentement, sons l'influence de la vie, de Tâge, de i'expéfienoeet du labeur, de sa nature réfléchie et volontaire; les ])reniiers, déposés dans son berceau, founiisseuL l'étoffe siu' lesquels les seconds sont appoU's à s'exercer. C'est en envisageant ainsi les choses, que l'on peut dire de chaque homme qu'il est le fils de ses œuvres.

Un esprit fécond reçoit et donne, néaiiinoius les esprits qui ont reçu le plus ne sont pas toiiyours ceux qui donnent davantage. Il existe, par exemple, des intelligences promptes, ouvertes et vastes, auxquelles manque cependant riniliative; elles comprennent tout et u'imaginont rien. En revaucbe, certains esprits très-originaux et. très-créateurs ne sont pas dans une égale mesure intelligents et compréhensifs; les uns reçoivent plus qu'ils ne donnent, les auXres dounent plus qu'ils ne reçoivent.

L'initiative est raie. On peut partager les hommes en esprits qui meuvent, en esprits qui sont mus, et qui par conséquent se prêtent au mouvement s'ils ue le communiquent point : en esprits qui ne meuvent ni ne se laissent mouvoir. Les hommes qui meuvent sonten nombre infime; ceux qui sont mus en noiuhrc assez considérable, les immobiles souL iuuombrables. L'homme d'action, où qu'il s'applique, et de quelque façon qu'il agisse, est un principe de mouvement : c'est un moteur de Thumanité. Le moteur par excellence, rhonime d'action le plus agissant est l'homme de génie. Les hommes d'action qui n'atteignent pas à sa hauteur se renferment dans des sphères qui n'embrasseut pas tout le genre humain, ils ne sont qu'utiles; le génie embrasse dans bon activité tout le champ de l'espèce, il est indispensable à son progiès.

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