‹ De la nature humaineChapitre 54 sur 58 · DIVERSITÉS INDIVIDUELLES · texte numérisé non relu

DIVERSITÉS INDIVIDUELLES

La justecse de Tesprit et la rapidité d'intelligence unies à

la volonté, à la fécondité originale et à l'imaginatiou créatrice produiseal le génie, dont Tonginaiité sans justesse, et la fécondité sans mesure, ne sont que la grimace. Mais il faut au génie, pour Tacheveret lui donner son prix, Tart de se manifester : il lui faut le talent.

Le talent est la discipline du génie, un frein salutaire qu'il s'impose à lui-même et qui double sa force en la râlant. L'exagération, par quchiue côté, confine toujours à la faiblesse : elle trahit un défaut d'harmouie, d'appropriation ou de oonvenance entre le but et les moyens. Le talent choisit les moyens et les emploie conformément à leur fin ; il économise les ressoui ces de l'esprit en les dirigeant, en les plaçant dans la situation la plus propre à les mettre en valeur. Il est en tout l'opposé du gaspillage des facultés. Prendre un cric pour soulever un fétu, c'est de l'exagération, et quelque cliose de ridicule, quelque puissance qu'on y trahisse. A l'inverse, il y à de Texagération (en moins) à se servir d'un fétu en guise de levier pour soulever un ro* cher. Le talent épargne ces fautes au génie, il l'empêche de perdre de sou pouvoir en b'égarant; il le surveille dau;> son intérêt, au nom de la raison, au profit de rhumanité.

Les grands élans du cœur et les grandes énergies de la volonté n'ont de valeur réelle que lorsqu'ils se proposent une graade tâche à accomplir. Alors, la raison les admet,

et quelle (]ue suit la hauteur duuL ils dépassent l'ordinaire, et leur appaience d'exceutiicité au regard des traditious

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établies, ils ne sont jamais exagérés : ils satisfont rinteiligence autant que la raison. Les grandes causes veulent de grands hoiniiies, mais un lie cause n'est grande si elle n'est selon la vérité. Dans les heures de crise, on voit la folie côtoyer le génie, les actes les plus insensés se produisent en mémo temps que les plus sublimes : des uns aux autres, ce n'est pas le cœui* ni la volonté qui t'ont la ditTôrenoe, ^ c'est Tintelligenoe. Mirabeau est sublime, Marat est fou. Le délire des t^i uijues de rénovation, où Tbisloire met le feu aux tètes, où les tètes mettent le l'eu à Thistoire, édifie tout un Bedlam à côté de son Panthéon : il montre d'une part des cerveaux embrasés et étroite, de l'autre des héros dont l'Ame s'enlhousiasmn , mais dont l'esprit reste à Jeun au milieu de l'orgie des passions. Les esprits ezeessifii le sont en tout : leurs éloges «ont hors mesure comme leur blâme, et des plus violents engouements ou les voit passer aux mépris les plus extrêmes. Dans leur cœur, les hommes vont en uu Jour du Capitoie à la roche Tarpéienne. Gela vient de ce que les esprits excessifs sont presque toujours des esprits mobiles. En se jetant d'au seul côté, ils resseuteul plus vivement peut-être au moment même ce qui les impressionne ; mais combien leurs jouissances sont moins étendues et moins profondes que (•.elles où se mêlent la raison et le sentiment, l'esprit et le caractère 1 Rien de solide ne se peut bâtir sur leur sable mouvant; rimagination les mène au hasard, et sans les faire avancer les déplace sans cesse. Il semble qu'ils aient du caractère, parce qu'ils saisissent vivement les choses; ils ne les retiennent pas, et l'étreinte «de leur volonté bientôt se relâche pour se prendre ailleurs. Une nature opposée se renconti"o chnz ceux dont la volonté est opiniAtre, l'esprit étroit et fixe. L'entêtement el le caraclèi'e ne se ressemblent qu'au

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dohon; le plus souvent Ton n'est entêté que par falbleue»

L'intelligence et rentétement n'ont point d'affinité.

Les organes sont les fiicultâs du oorps ; les Ihcnlté8« organes de VespHt.

Le sentiment et rimaginaliou sa montrent intimement liés l'un à l'autre; notre manière d'exprimer les choses dépend de notre manière de les sentir. L'imagination est la faculté

qui relie les sens et l'esprit ; c'est le lien entre les formes et les idées, entre les choses dn monde visible et celles de l'invisible, ûe toutes lee facultés de l'esprit, elle est la plus corporelle; elle revêt la pensée d'une figure, lui crée un corps dans des sensalions fictives ; l'imagination se Uaduit en imagée.

L'empire de l'imagination est immense. Dans le réve, '

dans la folie <[ui est un rôve éveillé, elle a carte blanche : la folie et le réve sont des créations pures, et qui prouvent à quel point l'esprit est créateur par essence. La raison habite l'esprit tant qu'il reste attaché à Tordre universel, où se mani* feste la raison univei-selle; elle l'abandon ne alors qu'il s'en détache pour se créer un monde fantastique. Cependant, même la folie a ses lois : dile enchaîne ses chimères, elle est conséquente avec elle-même; les représentations qu'elle engendre se groupent et s'organisent autour de l'idée fixe qui leur sert de pivot. L'esprit met de l'unité jusque dans ses aberrations. Étudies un conte fantastique de Hoffmann, vous y veiv rez à l'univre cette logique de l'imagination pure qui nous apparaît d'abord comme le renversement de toute logique,

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mais dans laquelle, au fond de rimaginatioa dévoyée, sub-

siôU! (Micoriî comme une réminiscence de la raison, sou- Teuir loiutaiu du rivage perdu où la vérité seule est demeurée.

La raison sépara du fou Thomme de génie : l'imagination

les unit. La folie est une hallucination persistante, l'halluciuation une folie accidentelle et passagère. Tout un peuple peut é(re halluciné; lequel n'a poursuivi des visions? L'imagi nation mène les mortels, le désir excite et conduit l'ima^inatiou. Des milliards d'hommes ont cru, des millions d'hommes continuent de croire à des choses qui n existèrent jamais, et se règlent sur ces croyances; ils y [tersistent par ronlijie on désir lon,u;»'iii|)s apri's (jii'on leur a montré leur erreur. Cela nous donne la mesure de la puissance de Timagiuatiou. Elle peuple notre esprit, qui peuple l'univers. Elle est reine du monde. Éteignez son flambeau, adieu la lauteine magique terrestre. Les choses sont pour nous ce que nous imaginons qu'elles sont : nous-ihémes, nous ' sommes ce que nous croyons être. L'homme est idéaliste. Ce' n'est pas sur la réalité, c'est sur l'idée qu'il se fait de la réalité qu'il mesure ses joies et ses douleurs. Un enfant pleure et se désole pour une poupée brisée; à Rome, au temps des empereurs, le peuple tyran qui avait subjugué le ijiuude se passionnait pour les jeux du cirque : le triomphe des bleus plongeait dans la joie une partie de la population que désolait la victoire des vei'ts. « Si les verts venaient à pei-dre, dit Jnvénal, Rome serait dans la même consternation et le même aballemont qu'après la bataille do Cannes, j»

Que sont les plus violentes passions ? des visions souvent

où SL' lo^^î le conir. Les anihlLious des peujileseLde> couquél anls? des mirages prtîs(|ue toujours. Sans doute, il y a des

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conceplioiis au delà de toute réalité, qui iiéaniuûiiis dérivent de l'homme et s'accordeut avec la uatuie des choses ; il y en a qae la réalité accepte et que soutient la laison. Mais obser* vez le spectacle du monde, envisagez l'histoire, décomposez les destinées des peuples et des individus : quelle part faite à l'imaginaire, que d événements heureux et malheureux, que de fortunes et de désastres qui lui reviennent en propre et n'eut rien à démêler avec la vérité !

L'imagination a possédé les hommes du pîissé, piusqu'eiie ne possède ceux du présent. Elle ne saurait disparaître toutefois, sans emporter avec elle Tesprit et le mouvement de rhumanité; et quand nous voyous son iuUueuce s'amoindrir dans les arts et dans la religion où le passé nous Ta montrée souveraine presque alxolue, nous la retrouvons ailleurs em* ployée à créer dans l'industrie, eu concours avec l'observation , positive et la science, des cuuvres qui Irausformeroul la terre. £lte n'a pas disparu, elle s'est déplacée ; elle a changé ses pointe d'application et crée plus de machines que de poèmes.

Ou ne retient que ce qui vous intéresse, et hen ne voiis intéresse qui ne vous émeuve : c'est dans le sentiment que la mémoire et l'imagination ont leur première attache. I^a pensée raisonnée, riiabilude des calculs al»straits tendent à transporter dans la tête notre capacité de vivre; elles y transportent aussi la mémoire et l'imagination, pourtant l'esprit retient niai ce ([ui n'a point d'ellel sur l'Ame. Pourquoi telle chose n'y laisse- t-eiie point de trace, qui pourtant semhle à la réflexion heaucoup plus importante que telle

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aiUra qui demeure en nous gravée ineffaçablement? Pmirqfuoi

ne pair. jM oublier tel fait, telle chose, telle personne qui pasmixt, inaperçus d'autrui 2 ils m'oul intéressé, ils m'oat ému, le mouvement qu'ils ont suscité en moi y a creusé un silltm. Si nous eeasions de réfléchir et de nous souvenir, avec quelle force nous sentirions I Nous redeviendrions jeunes. Les penonnes qui ont une grande mémoire rarement ont une grande originalité : elles empruntent trop, La puissance d*^ ^ motiondiniinae sous l'empire do la nMlcxion, la vie devient moins primesaulière à mesure qu'on raisonne davantage : € A mesure que la mémoire se charge d'une multitude de faits, le ^'énie et ses facultés cféatrioes s'affaiblissent et s'éteignent », dit Descartes. L'esprit humain ploie sous la multitude de souvenirs et de faits qu'il a lui-même entassés.

Son élan créateur pourtant ne sera pas brisé. La portion de vêrit(»et de vie susceptible d être enfermée dans des formules est en e£fet la moindre, le raisonuenicnt ne porte loin et ne pénètre qu'à la condition d'avoir le sentiment pour auxiliaire. Joignez à la raison et au sentiment l'imagination» à Timagination la mémoire : vous aurez la faculté qui déduit les conséquences d'un fait posé, celle qui ressent et qui pressent, celle qui ressuscite le passé et qui devance dans l'avenir la découverte du vrai par les hypothèses de l'esprit ; — vous aurez tout l'homme intérieur. Il existe des inlelligenc»'s trèslucides qui n'ont pss d'inspiration ni d'éclair : elles n'animent pas, elles n'illuminent pas non plus, elles comprennent les choses et les exposent en les analysant, elles ne les devinent ni ne les pressentent. L'intelligence inspirée ne se borne pas à comprendre ce qu'on lui démontre, die trouve des vérités. Nulle décooi^erte , sauf celle que fit le hasard, qui dans quelque grande conjoncture ne fÙt anticipée par l'imagination. L'inspiration est originale et novatrice ;

biyiiizea by ioOOgle

DIVERSITÉS liXDlViDUfiLLKS m mais il n'y a d'inspiration féconde que colle qiti découvre des choses coutoiines aux lois de la uature, celle dans laquelle une forte imagiaalion rencontre une intelligence droite et saine. Quand l'imagination manque à la raison, la raison est stérile; quand le sentiment manque à la raison et k rimagiiiatioa, celles-ci restent sans vie : quand c'est la raison qui manque à Timagination et au sentiment, l'imagination est inféconde et le sentiment se perd en rêveries; ils créent, mais leuis créations sont vides.

DB l'ÉDUGATIOM

L'amc il' plait dan:» I (;&( rcic« facile de set teailét.

Ch. Bomin»

La voloiUc est iiidéjtoïKJaiite des auti'es facultés. On peut vouloir fortement et n'être qu'au esprit médiocre ; on peut ôtra un esprit de génie et manquer de volonté. La volonté est le muscle de l'âme: parelle notre être moral se tient debout et se meut. C'est une laculLé que l'on cultive , et qui doit être cultivée comme toutes les autres. L'éducation de la volonté est Tun des objets de l'éducation ; il n*est pas le moindre, il est le plus négli^:»'-. Ensei^^ier à obéir est plus fecile que d'enseigner à vouloir, vouloir est plus dillicile qu obéir : vouloir le devoir, obéir au bien est ce qu'il y a de plus difficile. Enseigner à oliéir àoe qui est bien, à vouloir ce qu'où doit vouloir, c'est faire l'éducation morale de la volonté, fortifier le caractère par la conscience, et la conscience par le caractère. Si les enfants doivent apprendre à vouloir, il est oéoessaire qu'on leur permette de vouloir. Poser des limites à

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