‹ De la navigation de l'Amazone: réponse à un mémoire de M. Maury, officier de la marine des EtatsChapitre 12 sur 57 · RIO GRANDE · texte numérisé non relu

RIO GRANDE

C'est le 12 avril, 1860, vers 6 heures du soir, que je quittai Monte-Video, à bord du vapeur brésilien, Princesa de Joinville. Le navire prit la direction du nord, et fut favorisé d'un si beau temps que j'arrivai à Eio Grande du Sud en 62 heures de traversée. D'ordinaire, la mer est extrêmement houleuse sur la barre, dont l'entrée est par cela même assez difficile ; mais cette fois, un calme complet régnait dans ces parages, en sorte que le navire franchit la passe sans aucune peine, et qu'en peu d'instants je pus recréer mes regards du spectacle gracieux et animé d'une flotte entière de vaisseaux marchands, portant des pavillons de toutes les couleurs, et venus des plus lointaines contrées du globe, pour en importer les produits à Bio Grande, et prendre en échange ceux de cette fertile province.

Je viens de dire que les navires rencontraient souvent de sérieux obstacles pour franchir l'emboticliure du Rio Grande : il est juste d'ajouter que, depuis le 8 mai, 1858, la sollicitude de M. le Baron de Mauà pour tout ce qui concerne les intérêts du pays, a remédié à ce grave inconvénient, par l'établissement d'un service de deux vapeurs, dont l'unique destination est de remorquer les navires il voile qui remontent la barre. (*)

Bien que mon intention ne soit pas de donner ici une relation détaillée sur cette province, chaque jour plus fréquentée des Européens, je crois utile pourtant de résumer en peu de mots les particularités qui se . rattachent a son histoire politique et commerciale.

Les Paulistes, c'est-à-dire les colons établis dans la province de Saint-Paul, ont été les premiers qui aient pénétré dans celle de Eio Grande, connue aussi sous le nom de Saint-Pierre, et leurs nombreux établissements, qui paraissent remonter au commencement du 17e siècle, refoulèrent peu à peu les indigènes dans les régions désertes de l'intérieur. A cette époque, Rio Grande et Santa Catharina ne formaient ensemble qu'une seule capitainerie, mais en 1760, la première de ces provinces fut érigée, sous l'administration d'Ignacio Eloy Madurera, en gouvernement distinct, et ne releva plus que du Capitan général de Rio Janeiro.

En 1807, son rôle acquit encore plus d'impor-

* On trouyera à la fin de cet ouvrage le tarif des prix que le direoienrde l'entreprise des remormieurs, M. Jean Terrant Thomas, est Antoriié à perceroir pour les différents services de ces bateaux.

tance: elle fut élevée au rang de Capitainerie générale, sous Tadministration de Don Diego de Souza, depuis comte de Rio Pardo. Sous cette nouvelle dénomination, elle étendait son autorité sur Santa Catharina, et n'était elle-même subordonnée qu'à la Vice-Royauté du Brésil.

Le 7 septembre, 1822, la déclaration de l'indépendance plaça cette même province, et toutes les colonies portugaises du continent américain, sous la protection et, bientôt, sous le sceptre impérial et constitutionel de D. Pedro 1er, second fils de Jean VI, Roi de Portugal.

On sait qu'en 1831, et à la suite d'événements politiques dont l'exposition appartient à l'histoire, D. Pedro fut amené à se démettre du pouvoir en faveur de son fils qui, proclamé empereur constitutionnel sous le nom du D. Pedro II, régit glorieusement, depuis cette époque, les destinées du vaste empire brésilien.

Le voisinage des Républiques Confédérées du Rio de la Plata,' devait naturellement exercer une grande influence sur l'esprit des populations limitrophes, dépendantes de la couronne de Portugal, et soumises plus tard à l'autorité d'une monarchie nationale; d'une autre côté, la province de l'Uruguay, placée là comme line pomme de discorde, devait amener de déplorables et sanglantes rivalités entre le Brésil et Buénos-Ayres.

Ces deux causes de guerre extérieure ou civile, se sont, en eflFet, largement développées dans l'histoire des deux peuples. Dès le temps des premières colonies, celle du Sacramento, fondée par les Portu-

guais, détermina l'explosion des hostilités. Prise et reprise par les deux partis, elle fat définitivement cédée à l'Espagne par le traité de 1777. En 1801, l'intrépide José Borges Canto s'empara par un coup de main du territoire des Sept Missions de l'Uruguay, qui fait oujourd'hui partie de la République Orientale.

H n'a fallu rien moins que l'érection de l'Uruguay en Etat indépendant, pour mettre un terme à la longue série des guerres où les races espagnole et portuguaise ont épuisé, dans une lutte désastreuse, un sang précieux et des forces qui eussent pu donner de bonne heure à la civilisation sud-améri- Càine un immense développement.

Enfin, par suite d'un fatal entraînement, les populations robustes et aventureuses qui avoisînent Lagos DOS Patos levèrent inopinément le drapeau de l'insurrection. Ces hommes que la vie pastorale prédispose à la plus absolue indépendance et qui, par leur genre de vie, leur caractère, et leur langage, difièrent du reste des habitants de l'empire, soutinrent contre le gouvernement central, une lutte insensée dont les tristes résultats sont connus de tout le monde. Heureux d'avoir reconnu, depuis, que leurs véritables intérêts sont de se rallier et d'apporter l'appui de leur énergie au gouvernement sage et libéral qui, en sauvegardant le principe de l'unité nationale, sait faire la part la plus large aux droits individuels des populations !

Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis mon arrivée à Rio Grande, et déjà l'occasion m'avait été ofierte de lier connaissance avec plusieurs

familles françaises établies dans les environs de la ville. Rencontrer des compatriotes sur la terrç étrangère, c'est presque y rencontrer la patrie: vous jugez donc si je me sentis heureux d'un hasard qui me servait si bien. Installé dans une pitto^ resque habitation d'un luxe tout européen, bâtie au bord dés eaux, je pouvais promener mes regards sur la bande sablonneuse où s'élève la ville, et sur les sinuosités de la rade, toujours calme et limpide, même dans les plus violentes fureurs de l'Océan. Mais rien ne me surprit d'avantage que les luxuriantes touffes de verdure et les bosquets en fleurs que j'apercevais dans les campagnes voisineSi. J'avais lu, dans John Purdy, une description peu flatteuse des environs de Rio Ghrande, et je me = prenais à douter de la véracité du savant navigateur, lorsqu'un des notables du pays me tira d'em^ barras, en m'apprenant que le riant paysage dont j'admirais la fraîcheur toute printannière, était en quelque sorte, l'œuvre improvisée de la culture européenne qui, depuis le passage de John Furdy, avait fait là d'immenses progrès.

C'est par un raison analogue, que le lait, autrefois impotable, et de si mauvaise qualité qu'il ne pouvait servir à la confection ni du beurre ni du fromage, est aujourd'hui un des meilleurs produits du pays. Le même phénomène s'est opéré relativement au raisin, qui, longtemps impropre à la cuve (quoique très-bon et très-beau), commence à donner, grâces aux efforts des vinicoles, encouragés par le gouvernement, un vin d'une excellente saveur.

Pour augmenter ma surprise, et m'édifier complètement sur les avantages que la province de Hic Grande présente à la colonisation, je fus invité à faire une visite aux environs de Porto Alegre, ville très-commerçante et d'environ 26,000 âmes, qui se trouve sur la rive orientale du Parahiba, à 7 lieues de son embouchure. C'est depuis 1773 la capitale

do tout le pays et le siège de l'Assemblée provinciale. Je remarquai là un antique palais, résidence du gouverneur ; un grand arsenal militaire, des hôpitaux, des églises et un élégante salle de spectacle ; mais, ce qui attira le plus mon attention, ce fut la florrissante culture des vallées qui s'étendent à l'est de la colline où Porto Alegre se dresse comme pour inspecter les deux golfes dont il sépare les flots. Dans cet immense panorama, entrecoupé de plaines et de coteaux, cinq rivières promènent tranquillement leurs claires eaux à travers dos masses de fleurs et de verdure, baignant tour à tour le pied des coteaux, les blanches murailles des quintas, le bord des jardins et des prairies. La douceur de la température, la limpidité •du soleil et le parfum des brises y fait rêver de 41talie, pendant que la nature variée de la végétation y rappelle le souvenir de tous les climats tempérés du vieux continent. La vigne s'y couvre de grappes vermeilles, le pêcher, l'amandier, tous les .arbres fruitières de nos vergers, y prospèrent ; le laurier, le palmier, le bananier y confondent leurs -feuillages* et relèvent, par la beauté de leur jwrt, {«s haies de nopals et de mimoses presque toujours fleuries, qui enserrent les jai^dins ou séparent les

héritages. Quelquefois, il est vrai, ce vent violent du sud-ouest que les Buénosériens appellent " Pampero " et les BrésiKens " Rebojo," déploie j ses ailes turbulentes sur ces belles campagnes, sur-^ tout dans la saison d'hiver, mais.il y cause rarement d'irréparables ravages. D'ailleurs, le pays où la nature ne mêle aucune amertume à ses faveurs n'existe point sur notre globe ou n'y a pas été découvert. L'état florrissant où les progrès de l'agriculture et de la civilisation ont élevé Porto Alegne pourrait devenir plus ou moins celui de la presque totalité de Eio Grande, car, cette province, d'une superficie de 8.230 lieux carrées, et comptant plus de 110 lieues de côtes sur une étendue de 120 lieues de l'est à l'ouest, présente nécessairement une climatologie variable. On peut dire cependant que sa température est, en général, celle de l'Europe centrale ; elle n'est soumise ni aux extrêmes rigueurs de l'hiver ni aux brûlantes chaleurs de Tété. La santé des Européens s'y trouve dans les meilleures conditions, et à l'exception de quelques fièvres particulières aux localités voisines des marais, les maladies y sont rares, et les habitants atteignent pour la plupart à une viellesse exempte d'infirmités Ajoutons, pour clore cette sommaire description, que la province de Rio Grande, dont les confins touchent à l'Océan, à la Bande Orientale, aux Provinces Arjentines d'Entre Bios et de Corrientes, aux provinces brésiliennes de Santa Catharina et de Saint-Paul, est presque partout un pays de plaine, cojivert de grands pâturages qui s'étendent à perte de vue. On n'y remarque d'autres

montagnes que la Sekra be Moar dont la chaîne, souTent interrompue pour livrer passage àdes cours d'eau, descend du nord, tourne vers Toocident, et finit par reprendre sa première direction. H convient de noter cependant que la provin(se est comme partagée en deux zones, par une cordillère dont le plateau, peu élevé, court parallèlement à la Laguka dos Patos et qui porte le nom de Terra, dos Tapes. La partie du pays située entre cette cordillère et la mer forme une plaine basse où les lagunes occupent une étendue de 80 lieux; la région du nord, couverte de bois et de broussailles, est toute coupée de rivières; enfin, les régions du sud et de Toccident, généralement dénudées, ne présentent, pour ainsi dire, qu^une vaste et luxuriante prairie, où Ton élève de nombreux troupeaux de bétail.

Ces indications suffiront pour faire comprendre que l'agriculture est encore peu dévelopée dans l'intérieur de la province, quoique le sol y soit d'une remarquable fertilité, surtout aux bords des lacs et sur les rives des cours d'eau. On commence 4 y cultiver le riz, le chanvre et le lin ; bien qu'on y ait fait quelques essais de plantation de coton, de manioc et de canne à sucre, on peut affirmer qu'en général les végétaux et les arbres fruitiers des belles contrées de l'Europe y réussissent mieux que ceux des tropiques.

Grâce aux administrateurs éclairés et pleins de zèle que le gouvernement brésilien a placés depuis quelques années à la tête de cette province, et parmi lesquels je ne puis m'empecher de citer le

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savant et honorable Don Angelo Moniz da Silva Ferraz, aujourd'hui ministre des finances, et président du conseil, Torganisation de Eio Grande a fait, sous tous les rapports, d'étonnants et rapides progrès. Peu connus encore de l'Europe, où la presse ne s'occupe presque jamais de l'Amérique du sud, ces progrès que je ne puis moi-même signaler ici que d'une manière bien incomplète, ont ouvert une nouvelle ère à cette belle contrée, dont la population, si restreinte il y a peu d'années, approche actuellement de 400 mille âme.*

Comme il est facile de le comprendre, la cause principale d'une situation si prospère est spécialement due à l'extension intelligente donnée avec persistence à l'établissement des colonies, auxquelles il a été accordé par la Providence de transeformer en contrées populeuses les immenses déserts des deux Amériques.

En 1859,1e chiffre total des émigrants européens, formant les 15 colonies agricoles de Rio-Grande, dépassait le chiffre de 15 mille individus, tous excellents travailleurs, et, pour la plupart, venus en famille des bords du Rhin ou du Danube.*

* Yoir les documents statistiqaes reproduits à la fin de cet ouvrage..

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