‹ De la navigation de l'Amazone: réponse à un mémoire de M. Maury, officier de la marine des EtatsChapitre 23 sur 57 · CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES · texte numérisé non relu

CONSIDERATIONS PRELIMINAIRES

La nature, cette révélation matérielle de la pensée, divine, est réellement admirable par la variété de ses lois et de ses attributs, par les perspectives infinies qu'elle déroule aux regards de ses explorateurs, et les contrastes étonnants que présentent ses phénomènes, ses productions et ses climats. Pour composer sa parure, elle possède un écrin de bijoux merveilleux et dont les plus brillants chef s-d'œu\Te , de Part ne sauraient égaler la beauté. Elle a pour le poète des enivrements inspirateurs, pour le peintre des couleurs radieuses, et pour le penseur d'ingondables abîmes.

Epris de la nature "primitive, qui semble se dérober à ses regards, l'homme a recherché cette magique souveraine, sans avoir pu, pendant des siècles, l'apercevoir que sous une de ses faces et parée seulement d'une partie de ses atours. Il l'a rencontrée voluptueuse et séduisante au bord du golfe de Naples, sur les rives du Bosphore et de la

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mer Egée;' gracieuse et pittoresque dans les montagnes de l'Helvétie et les gorges des Pyrénées ; solitaire et désolée dans les plaines sablonneuses du Sahara ou de l'Arabie ; terrible et sombre dans les régions boréales et sur les banquises polaires ; mais ce n'est que sous l'Equateur, et spécialement dans l'Amazonie, qu'il lui a été donné de l'admirer dans tout son éclat, dans toute sa grâce, dans toute sa tristesse selennelle, et sa grandiose et primitive beauté.

Oui c'est là qu'elle trône entre deux Océans, inondée de soleil ou couronnée d'étoiles. Voyez ces colossales forêts, enlacées à d'autre forêts par des lianes fleuries, balancer leurs sombres arcades sur les bassins verdâtres des fleuves, sur les grands lacs remplis de hautes herbes, sur les montagnes dont elles disputent les cimes aux nuages : combien de fois, depuis la création, n'ont-elles pas refait leur jeunesse, et renouvelé ces innombrables ondes de feuillages que tant de brises murmurantes et que tant d'oiseaux merveilleusement coloriés caressent de leurs ailes % Que de nids elles ont bercés sur leurs rameaux, que d'amours elles ont protégés de leurs ombres, que de tombeaux elles ont semés de leurs fleurs !

Auprès de ces cèdres antédiluviens, de ces énormes barajubas, de ces louros élancés, de ces palmiers aux larges plumets, de ces angelins aux feuillage sombre, de ces fougères arborescentes, qu'elles sont chétives et tristes les forêts de l'Europe, lors même que, par hazard, il y nait une rose ou qu'il y chante ime fauvette ! Ici ce n'est pas un

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prélude isolé, un ramage fugitif qui frappe l'oreille du voyageur : deat un orcliestpe tout entier dont l'écho des grands bois répète incessamment les mille notes vagues ou accentuées, mélodieuses ou stridentes. Le doux aabià module ses gracieuses, cantilènes aux grappes de fleurs que l'érable rose incline sur les eaux dormantes où les nénufdiars étendent leurs corolles gigantesques ; plus loin, le tenten et le japim, folâtrant sur les branches des castanheiras, redisent, d'un ton moqueur, les vocalises sonores ou bizarres que le vent four apporte de tous les massifs de la forêt. Plus kân encove, des nuées d'arras et de perroquets se pouTsmuE^at avec des cris aigus, tsuadis que l'araeeuc^a £atig«e les airs de son vol, se prolongeant de l'aiBrore au crépuscule, que l'uéranimbé relève coquettemeat son ombrelle tatchetée d'azur, et que le coq de mositagne, l'anambé, le pénima, le pan, étalent au soleil les éblouissantes couleurs de leur plumage.

Entendez-voufi, à présent, ces roulements s^dbres et lointains, pareils à la voix expirante du tonnere. C'est le bruit des cataractes formées par les fleuves qui tombent des sommets échevelés des vastes sierras. A ces accents solennels, la solitude se recueille comme si l'éternité lui parlait, et c'est à peine si elle entend passer l'ouragan qui déracine les vieux cèdres et fait remonter le cour des fleuves. Mais bientôt un spectacle non moins sublime succède à celui qui nous étonne. L'aurore équatoriale remplit l'espace immense de ses feux roses et dorés. Le soldd se lève splendide et radieux comme dans l'Ecriture. A son afifteet, les bois profcmds sem-

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blent s'incliner en frémissant, la nature vivante sort du sommeil et tressaille avec une indomptable énergie. Des chants de bonliem% de joie et d'amour résonnent au bord des fleuves, au sein des forets, aux flancs des montagnes; les oiseauxmouches voltigent et forment un mobile arc-en-ciel sur les masses de verdure, le serpent siffle et bondit, l'antilope broute l'herbe des clairières et le caïman hume le soleil qui épanouit les roses fluviales. La terre des Amazones se pare de fleurs nouvelles et de feuillages nouveaux. Elle atteint à l'apogée de sa beauté .

Chose étrange et mystérieuse! C'est précisément sur cette terre de prédilection, où la pompe de la nature semblait devoir provoquer les inspirations du génie, et développer rapidement les facultés intellectuelles, que l'homme, ce roi de la création, est resté au-niveau de la brute ! Tandis que le vieux monde s'immortalisait par de brillantes civilisations, ici rhomme sauvage a laissé les siècles s'écouler sans inventer un art sérieux, sans donner un noble essor à sa pensée, sans chei'cher à s'ouvrir une voie par l'intelligence et la raison, H a fait plus : par le dogme féroce de l'antropophagîe, il a cédé le î)as à l'animal, qui, du moins, .lui ne dévore pas à)n semblable.

Dans cet état de misère et de déchéance, il s'est trouvé complètement incapable de remplir le rôle providentiel qui lui fut assigné dès l'origine du monde. Il a fallu q\le la race caucasienne vint dresser sa tente aventureuse par delà des mers qui semblaient infranchissables, pour faire germer

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une civilisation tardive surune terre où elle eût dû trouver son premier berceau. Tant on est fondé de penser que l'aiguillon du besoin fut la cause première de l'invention des arts et des sciences ; si bien que, placée dans un éternel âge d'or, l'humanité n'eût probablement formé qu'une grande famille de sauvages !

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