‹ De la navigation de l'Amazone: réponse à un mémoire de M. Maury, officier de la marine des EtatsChapitre 30 sur 57 · CANALISATION DES FLEUVES DE · texte numérisé non relu

CANALISATION DES FLEUVES DE

Puisque me voici sur le chapitre des fleuves et de la terre spéciale des eaux, qu'il me soit permis de la clore par quelques réflexions sur l'utilité que Ton pourrait retirer d'un système de canalisation qui ferait de toutes les voies navigables de l'Amazonie une seule voie constamment ouverte aux échanges du commerce de l'intérieur comme à celui de l'extérieur.

J'ai déjà émis l'opinion que ce n'était pas aux canaux, mais bien au chemins de fer a résoudre la question de la canalisation des fleuves américains. Cette pensée, que je ne retracte pas, a besoin d'une explication qui trouve ici sa place naturelle. Par la supériorité de leur vîtesse, et d'autres avantages, les wagons des chemins de fer l'emportent évidemment sur toute espèce de navigation à voile ou à vapeur. Il ne faut pour s'en convaincre que voir l'état peu prospère ou se trouve la batellerie des grands fleuves de l'Europe partout où les voies ferrées ont pu lui faire concurrence. Mais d'autre part, il est juste de ne pas oublier que l'établissement et le fonctionnement des raîlways étant trèsdispendieux, il faut de toute nécessité, les placer au milieu de pays populeux, où il existe une masse de marchandises et de voyageurs suffisante, non-seulement pour défrayer les compagnies de leurs avances, mais encore pour attirer les actionnaires par l'appât de dividendes lucratifs. Nul doute que le

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jour où le Brésil pourra compter dans chacune de ses provinces une population aussi compacte que celle de Rio Janeiro et de Bahia, les lignes de fer annuUeront la navigation des canaux et finiront même par se substituer à celles des grands fleuves. Mais en attendant cette population, et même pour l'aider à se former, il est d'une grande importance d'assurer à toutes les régions colonisées ou suscep^ tible de l'être les voies navigables les plus convenables poui* la création ou le développement du commerce.

Je ne connais pas de moyen plus efficace pour hâter les progrès de l'agriculture, de l'industrie, des arts, enfin de tout ce qui fait l'apanage des sociétés bien organisées.

En ce qui concerne l'Amazonie, la question se présente sous un jour encore plus favorable au système de la canalisation : il est évident que, dans une grande partie de ces plaines incommensurables, annuellement submergées par tant de fleuves, la création de lignes de fer peut être considérée comme radicalement impossible. Le steamer est le véhicule qui paraît le mieux approprié aux conditions topographiques de l'Amazonie. Il a l'avantage de pouvoir aller en toute saison, avec tous les temps, sur des eaux profondes ou de faibles nappes ; il se passe de la voile, surmonte la violence des courants, porte des chargements énormes et peut prendre les plus lourds bateaux à la remorque ; on dirait un être vivant, ayant pour âme le génie même de l'homme.

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Cela posé, maintenant que nous avons une idée générale de Thydraugraphie de l'Amazonie e même de celle de tout l'empire brésilien, il nous sera facile de tracer, pour ainsi dire, le cours de ces canaux appelés à porter la vie et l'abondance par toutes les zones de la Sud- Amérique.

On ne peut jeter les yeux sur une carte de l'Amazone ^ans être frappé du nombre des grands affluents de ce fleuve gigantesque, et surtout de l'ordre, presque symétrique, dans lequel ils sont échelonnés sur ses deux rives. Ces affluents qui présentent des artères au moyen desquels on peut s'avancer à plusieurs centaines de lieues dans le pays, ont eux-mêmes des tributaires navigables à de longues distances, et quelquefois ces derniers communiquent à des lacs ou à des rivières également navigables, pendant la moitié de l'année. Il résulte de là, qu'une prodigieuse étendue de pays, le plus fertile qu'il y ait dans le Brésil, peut être abordée par des embarcations de tout genre, parties des ports de l'Amazone ou de l'Océan. Quel est donc la contrée du globe où la distribution des eaux soit plus heureusement appropriée aux conditions du commerce ? Pour créer la richesse dans une province, il ne suffit pas que le sol en soit fécond et susceptible de livrer des produits nombreux à la consommation, il faut encore qu'il ait à sa portée des voies toujours ouvertes à l'exportation et à l'importation. Sans cet avantage, l'abondance même des produits enfante la gêne, et la population reste misérable et chétiveau milieu des trésSors qui devraint l'enrichir.

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De ces graves inconvénients la nature semble avoir voulu préserver TAmazonie et même toutes les parties du Brésil. Mais quelque prodigue de faveurs qu'elle se soit montrée en les semant de fleuves, de rivières et de lacs navigables, pour utiliser convenablement tous ces moyens de communication, le travail de l'homme doit nécessairement intervenir. En traversant les régions des montagnes, c'est à dire à une certaine distance de leurs embouchures, ces cours d'eau sont coupés par des barres rocheuses, qui, de loin en loin, interceptent la navigation, causent de fâcheux retards, et font courir les plus grands périls aux voyageurs. D'autrefois, les mêmes ineonvénients sont produits par l'extrême rapidité du courant ou son peu de profondeur, la rencontre d'une île, l'ensablement d'un confluent ou d'énormes troncs d'arbres entraînés par les eaux. La disparition ou du moins la diminution de la plupart de ces obstacles est toin d'être aussi difficile qu'on le suppose.

Les roches qui forment les cataractes ou " cachoeiras" étant généralement assez tendres, elles (Céderaient sans peine à l'action du levier, et plus encore à celle de la poudre. J'ai acquis pour ma part, l'intime conviction que si, depuis dix ans la somme d'un million avait été allouée annuellement pour être employée à désobstruer les principaux fleuves de leurs cataractes, toute l'étendue de leur navigation serait aujourd'hui parfaitement libre. L'endiguement ou l'élargissement des rives, la défense d'abattre les arbres dans le voisinage des eaux, quelques levées établies près des

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confluents, enfin un système d'administration et de surveillance des voies fréquentées par la navigation, tels sont les moyens qui pourraient plus ou moins remédier aux autres obstacles.

Pour être complet, le système de canalisation ne devra pas se borner au nettoiement des fleuves, et à une meilleure direction donnée à certaines parties]de leurs cours, il devra s'occuper aussi d'utiliser cette surabondance d'eau qui, de toutes parts, s'écoule dans l'Amazone. Combien de localités n'auraient besoin que d'un simple canal artificiel pour voir doubler la somme de leurs produits et celle de leur aisance ?

Il sera donc d'une sage administration d'unir un jour par des canaux, autant que la configuration des lieux pourra le permettre, les cours moyen et supérieur du Javari, du Jutahi, du Madeira, du Tapajos, du Xingù et du Tocantins ; du Nanaï, de l'Yapurâ, du Rio-Negro, du Jamundâ et du Trombetas. Comme une multitude de cours d'eau, souvent navigables, se trouvent entre ces fleuves, l'établissement des canaux projetés serait peu dispendieux. Sillonnant des deux côtés et sur une grande éten* due les deux flancs de l'Amazone, ils porteraient la fécondité partout où n'atteint pas l'inondation et ouvriraient d'innombrables débouchés au commerce de l'intérieur.

Nous avons vu précédemment que les affluents des rios Negro, Branco, Jamundâ, Trombetas, communiquaient ou pouvaient communiquer avec la République de l'Equateur, l'Orénoque, Venezuela, et les colonies hollandaises, anglaises et françaises

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de la Guiane : je le demande, quels rapprochements inattendus ne vont pas s'opérer par le moyen de la canalisation, le jour où les efforts de rhomme auront triomphé de Tinsalubrité qui affecte ces contrées ?

On dit que, au temps de Sésostris, l'Egypte était plein de canaux qui entretenaient fa fertilité dans les parties de son territoire où n'atteignait pas l'inondation du Nil. C'était là sans doute une beau spectacle, mais qu'est-ce que l'Egypte et le Nil a côté de l'Amazonie et de son fleuve, recevant les tributs de plusieurs centaines de fleuves? Quel pays pourrait offrir un plus brillant tableau de l'activité de l'homme, un plus digne monument de son génie, si des lignes de canaux, se croisant dans tous les sens, visitaient les parties lès plus reculées de ces régions où des plaines immenses s'ajoutent à des plaines sans fin, et si les embarcations à vapeur, se multipliant sur ces canaux et sur les nappes des fleuves, entretenaient un perpétuel échange des produits et des richesses entre des colonies populeuses, formées de travailleurs accourus de toutes les parties de l'univers ?

Les avantages de la canalisation ne devront pas constituer un privilège spécial en faveur de l'Amazonie: toutes les provinces brésiliennes, et même toute l'Amérique méridionale pourront en jouir, si elles mettent à profit les cours de ces grands fleuves qui jaillisent de toutes parts de la chaîne des Andes et forment le plus magnifique système hydraulique du monde. Le cours navigable du rio Arinos, dont les eaux réunies à celles du

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Juruêna forment le Tapajôs, et d'un autre côté celui du Guaporé, grand affluent du Madeîra, ne sont pas extrêmement éloignés du Paraguay, en sorte que la jonction de deux des principaux affluents de l'Amazone avec le plus navigable des affluents de la Plata, est une œuvre parfaitement réalisable, et 4ont l'exécution accomplie au moyen de quelques lieues de canaux, ne serait pas excessivement dispendieuse. H est également hors de doute que des études sérieuses sur les terrains qui séparent les rios Araguaia, Maranhâo, Tocantins, Parahiba, San-Francisco, mettraient en évidence la possibilité d'unir les bassins de ces fleuves par des canaux qui faciliteraient l'écoulement des produits des colonies internes du Brésil.

Ainsi donc, ce n'est pas se laisser aller à une chimère ou caresser une utopie que de se figurer l'empire du Brésil traversé, du tropique àl'équateur par les paquebots de l'industrie et du commerce, garants et messagers de la fortune et du bien-être matériel des peuples modernes. Il est d'ailleurs évident que si, dans l'ordre providentiel, tout sur le globe doit réaliser les fins que renferme son principe, ces masses d'eau courante que nous appelons fleuves n'ont pas seulement la mission d'alimenter le bassin des mers, elles ont encore celle de contribuer puissamment à la richesse des nations.

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