‹ De la navigation de l'Amazone: réponse à un mémoire de M. Maury, officier de la marine des EtatsChapitre 5 sur 57 · IV · texte numérisé non relu

IV

Du mémoire de H. Hanry.

Quant une théorie s'énonce clairement, il est facile de l'apprécier et de faire ressortir ce qu'elle a de conforme et de contraire aux principes reconnus comme vrais. Avec M. Maury, cette méthode fort simple n'est guères possible. Avant de réfuter sa doctrine, il y a un premier travail nécessaire, c'est de la définir. A voir le soin que Tauteui: du mémoire Y Amazone a pris d'enfouir sa théorie sous les plus étonnantes contradictions, on croirait que lui-même a eu honte de l'exposer au grand jour.

Tantôt il demande l'ouverture de l'Amazone pour les républiques hispano-américaines, tantôt il parle au nom du monde entier ; mais, qu'il plaide en faveur de la Bolivie ou en faveur de l'humanité, il n'oublie jamais

de faire à lUoion américaine une large part dans les avantages qu1l réclame. Parfois il reconnaît implicitement la souverainelé d» Brésil sur ses rivières intérienres; pnis, il exige impéricnsement comme on droit absolu ce qu'il sollicitait comme uue faveur.

Du milieu de tous ces délours, de toutes ces ambignités, ressort une prétention inouïe. La seule conclusion (pie Ton puisse tirer du mémoire de M. Maury , c'est que toutes les nations ont le droit de naviguer sur TAmazonc comme en pleine mer. Certes^ la prétention n'est point sans importance, et méritait d'être étayée de quelques raisons , de <pielques arguments. M. Maury a pensé que son aïïirmalion suffisait.

Il emploie un moyen plus commode que logique pour asseoir sa doctrine ; uiieplii*ase vague et invariable sert à la fois de preuve à toutes ses assertions et de réponse a toutes les objections. Soutient-il par exemple que la nation propriétaire des sources d'un cours d'eau a le droit de navigation sur ce cours d'eau jusqu'à son embouchure ? il ne perd point son temps à démontrer son affirmation ; il se contente de dire que cette pré^ tention est conforme à la justice j a la polilique du commerce^ aux lumières du siècle et aux principes du droit naturel des gens, Revendique-t-il pour toutes les nations en général, et particulièrement pour les Etats- Unis, la faculté d'entrer dans les rivières du Brésil ? c'est encore au nom de Vàjusticey de la civilisation^ et des principes éternels du droit. S'il prétend que le

Brésil, en fermant l'embouchure de l'Amazone aux pavillons étrangers, insulte le peuple américain , c'est toujours au nom de la justicçy. de la civilisation et du droit ! Quant à établir clairement quels sont ces principes qu'il indique, M. Maury paraît n'y avoir même pas songé ! On dirait qu'il a pris a tâche de mériter ces paroles sévères de Benlham. <c On ne peut plus raisonce ner avec des fanatiques armés du droit naturel que (( chacun entend comme il lui convient, dont il ne veut tt rien céder, rien retrancher, qui est inflexible en même (c temps qu'inintelligible (1). »

C'est pour éviter le même reproche que nous avons commencé par rappeler les règles du droit international sur la navigation des rivières. Après être parti d'une base fixe, nous sommes arrivé k une conclusion entièrement opposée a celle du mémoire de M. Maury.

Il nous reste k examiner quelques unes des erreurs

dont ce mémoire est rempli. Nous ne nous attachons

qu'aux prétentions qui veulent consacrer un droit

contraire k celui dont nous avons démontré la vérité.

Nous ne pouvons relever les inexactitudes commises

par M. Maury, sur le climat, les productions diverses,

les richesses du bassin des Amazones. Ce n'est point

sous ce rapport qu'il a calomnié le Brésil. 11 se plaît,

au contraire, k décrire les merveilles de ces* contrées, a

en exagérer même les avantages. 11 décrit poétiquement *

(1) J. Benthaji. Fausses rnanières de raisonner en matière de législation.

les beautés de la vallée des Amazones ; son climat le plus suave du inonde^ son printemps étemely ses fleurs et ses fruits délicieux j les ruisseaux roulant des paillettes d'or sur un lit de diamants. A l'en croire, tous les affluents du grand fleuve sont navigables par des bateaui à vapeur ; les roches qui se dressent sous les flots, les cascades sont de très pittoresques accidents, malheureusement plus favorables à la poésie qu'a la naviga^ tion. M. Maurj énumère avec tant de complaisance les produits qui couvrent le sol, les trésors enfouis dans les minesy qu'on s'imaginerait qu'il a entendu retentir à ses oreilles les paroles séductrices de la tentation : Tout cela est à toi ! Nous n'avons point k montrer les exagérations que lui arrache son enthousiasme intéressé; cette tâche a déjà été remplie, de main de maître, par un écrivain brésilien (1); nous nous bornerons a réfuter les rares arguments que M. Maury présente k Tappu^ de son système.

Du droit de passage innoeeiil;*

« L'air libre des cieux, dit M. Maury, les eaux de (( la terre ont été créés par le Tout-Puissant pour (c l'usage et l'agrément du genre humain. L'air et

(i) M. DE Castro Moraes Antas. Courte réponse au mémoire du lieutenant Maury sur les avantages de la libre navi^ gation de U Amazone,

(( l'eau, qui ne peuvent jamais s'épuiser par Tusage, (c sont la propriété commune de tous les hommes.

(( La Bolivie et sept autres nations indépendantes <( possèdent des rivières navigables qui se jettent dans « l'Amazone et dans la Plata^ mais elles ne possèdent « pas les embouchures de ces fleuves. N'ont- elles « point le droit de suivre le cours de leurs rivières et (( et de descendre jusqu'à la mer ? Les intérêts du comte merce n'exigent-ils pas que Ton fasse valoir ce droit, « afin que, si quelqu'une de ces huit nations désire (( commercer avec nous ou avec le reste du monde, « elle puisse le faire au moyen de ces voies naturelles « de communication. »

Les Etats-Unis ne sont point riverains de l'Amazone ; en supposant même que la propriété des sources donne droite la navigation de tout le cours du fleuve, l'Union n'a pas même ce prétexte à invoquer ; c'est une question à débattre entre des peuples voisins et amis ; mais M., Maury trouve bon de montrer la convenance de l'intervention des Etats-Unis dans un débat où ils n'ont que faire!

Plus loin, c'est pour le monde entier qu'il demandé la libre navigation de l'Amazone; ce n'est d'abord qu'une concession dont il prouve au Brésil l'utilité : « Le Brésil ferait acte de sagesse en ouvrant non « seulement l'Amazone k tous les pavillons, mais <( encore en permettant au commerce étranger d'entrer « dans le Tocantins et tous les affluents de l'Amazone.

« Si quelqu'une des républiques hispano-améri- <( caines ouvrait à toutes les nations amies les ports « situés dans leur teiTitoire, sur les affluents de TÂma- (( zone, et si un bâtiment américain ou anglais, navi- « guant sous son propre pavillon, entreprenait dans un « but commercial un voyage jusqu'à ces ports, leBré- K sil ne voudrait certainement point, dans notre siècle a éclairé, être un second Japon, en barrant le passage « à ce bâtiment. )> En conseillant au Brésil Tadoption d'une mesure qu'il croit avantageuse, M. Maury rend hommage au droit de souveraineté qu'a TEmpire sur ses rivières ; il n'en revendique pas moins comme un droit absolu une concession qu'il sollicitait tout-k- Iheuredela libéralité du Brésil !

Ce droit d'usage innocent, loin d'exister en faveur des Etats-Unis, ne pourrait même point ^être invoqué par les nations riveraines de l'Amazone.

M. Maury , en alléguant le droit d'usage innocent, copie presque textuellement un passage célèbre d'un ancien jurisconsulte. Grotius prétend , en effet, que, par un reste de la communauté primitive des peuples, les choses d'un usage inépuisable, sont encore h la disposition de tous. (( Ce sont, dit-il, les choses dont l'éten- (c due est si grande qu'elles suffisent a l'usage de tous « les peuples : telle est la mer pour y puiser de l'eau (( et pour y naviguer. Res quarum tantaestmagnitudOy vi ut ad usum omnibus populis sufjîciant : ut mare ad

(i quarn haviriendanij ad namgationefn (1). » Grolius, partageant Terreur des jurisconsultes romains, confondait les choses communes et les choses publiques ; nous avons déjà insisté sur cette distinction nécessaire.

Mais Grotius n'établit nullement que le droit d'usage innocent soit absolu et sans limite ; il le soumet au contraire a des conditions sévères, le restreint a des cas d'extrême nécessité. <c L'origine de ce droit , c'est la «^ loi de la nature qui nous ordonné d'aimer notre pro- « chain comme nous-mêmes et de lui être utile; dans (( une urgente nécessité (in gramssima netessitate) il a a droit k se servir de ma chose comme si je ne la pos- « sédais pas (2). « Ailleurs il ajoute que ce droit ne peut jamais être exercé au préjudice de qui que ce soit,

Grotius n a d'ailleurs jamais prétendu donner a ce droit un caractère perpétuel, permanent. « On est tenu « de laisser passer les étrangers par les terres, les fleu- (( ves et les endroits de la mer qui peuvent nous appar- (( tenir, quand, étant chassés de leur pays, ils cherce chent à s'établir dans q^ielque terre inhabitée , ou <( quand ils vont trafiquer aVec un peuple éloigné ou <( quand ^ils ont entrepris tine guerre juste. » Ces exemples indiquent bien que Grotius regardait ce droit de passage comme essentiellement éventuel. Il en subordonne donc l'existence k deux conditions indispensables : lo. Un usage accidentel, momentané. 2° Une

(i) Grotius. Livre 2. ch. 2, § 3.

(2; Id.* Id. § 6.

utilité innoèente, c est-a-dire': que l'avantage recherché par la nation étrangère ne doit jamais porter préjudice k la nation propriétaire.

Grotius lui-même déclare que la nation propriétaire est seule appelée à décider si l'usage qu'on veut faire de sa propriété peut ou non lui causer préjudice. (( L'effet de la propriété est de faire en sorte que la « convenance du propriétaire l'emporte sur celle de <c tous les autres ; que le droit que nous avons d'usef (( des choses appartenant k un autre ne doit lui causer « ni pertes ni inconvénients ; et que le droit d'usage (( innocent n'est point un droit par fait comtne celui de « nécessité, puisque c'est .au possesseur à juger si (( Vusage que nous prétendons faire d'une chose qui lui « appartient lui occasionnera des dommages ^ ou des (( embarras, »

La nation propriétaire conserve donc le droit énainent et parfait de décider dans quels cas le passage est innocent ou nuisible a ses intérêts. Une nation veut passer sur un territoire, ce passage est nécessaire a ses intérêts; la nation propriétaire, pour sauvegarder sa sûreté, a besoin de maintenir son droit exclusif de souveraineté : voila deux nécessités en présence , celle de l'Etat non maître du territoire, et celle de TEtat maîlre; laquelle doit remporter? Toujours celle de l'Etat propriétaire; car avant de penser aux autres il fau4; penser a soi-même : prima causa est sui ipsitis f secunda proximi. •

Telles senties restrictions que Grotius met au droit cVusage innocent. Les publicistes considèrent unanimement ce droit comme essentiellement imparfait.

Wolff dans ses Institutions du droit naturel et des gens enseigne la même doctrine : « Le droit que nous « avons k l'usage innocent des choses qui appartien- <c nent a un autre, a été nommé droit d'utilité inno- « cente, comme pour rappeler que c'est un devoir « imparfait.

« En vertu des droits d'utilité innocente, reste de la

a communauté primitive , il faut accorder le passage

i( aux voyageurs et aux marchandises sur les terres et

« sur les rivières sujettes a notre domination, et il faut

« aussi permettre aux voyageurs d'y résider pour de

« justes causes. Mais comme , par la liberté qui

<( appartient aux nations, cest à chacune d'elles ou à

a celui qui représente leurs droits, à décider si le pas-

« sage ou le séjour lui serait nuisible, on doit con-

« clnre qu il n'est pas permis de passer par un terri-

« toire ou d'y rester sans le consentement exprès ou

<( tacite du maître. Et par la même raison, il est évi-

<( dent que c'est au maître du territoire à dicter les

<( conditions sous lesquelles il veut le permettre (1). »

<( Nous pouvons, d'après Puffendord (2), avoir de n bonnes raisons pour refuser le passage aux marchan-

(i) WoLFF. Institutions du droit naturel et des gens. Ch. 4 ,§ i,130etch. 5, §311.

(2) PupTFBNDORF. Traité du droit naturel et des gens.

— no —

K dises étraogères soit par les terres, soil sur les rtcié' (( res ou bras de mer qui sont sous notre dépendance : (( car outre que la trop grande affluence des étrangers (( est parfois nuisible et suspecte à un Etat, pourquoi (( un souverain n'assurerait-il pas à ses propres sujets (( les avantages que les étrangers pourraient tirer du (( passage qu'on leur accorde? Admettons qu'en per- « mettant aux étrangers de transporter leurs mareban- (( dises, sans rien payer pour leur passage, nous ne K souffrions aucun préjudice, et qulls ne nous fassent (( aucun tort en profitant d'un avantage dont nous u pourrions joqir avant eux ; comme ils n'ont aucun (( droit de nous en priver, pourquoi ne cbercherîonsu nous pas a nous le réserver pour nous-mêmes? « Pourquoi ne préférerions-nous pas notre intérêt au <( leur. »

A ces autorités, il faut joindre celle de Vattel : On (( appelle usageinnocent ou utilité innocente, celle que « Ton peut tirer d'une chose sans causer ni perte ni u incommodité au propriétaire ; et le droit d'usage u innocent est celui que Ton a à cette utilité ou à cet (( usage que Ton peut tirer des choses appattenant a u autrui, sans lui causer ni perte ni incommodité, »

« Ce droit d'usage innocent nest point un droit parti fait comme celui de nécessité ; car c'est au maître de (( juger si l'usage que l'on veut faire d'une chose qui lui (( appartient, ne lui causera ni dommage ni incomipo- (c dite. Si d'autres prétendent en juger, et contraindre

(( le propriétaire en cas de refus, il ne sera plus maitre ç( de son bien. Souvent V usage d*une cho^e paraîtra a innocent à celui qui veut en profiter j quoique en effet (( Une le soit point ; entreprendre de forcer le proprié- (c taire, c'est s'exposer à commettre une injustice, ou « plutôt, c'est la commettre actuellement, puisque c'est tt violer le droit qui lui appartient déjuger ce qu'il a à <c faire. Dans tous les cas, susceptibles de doute. Von (c ri a donc qu*un droit imparfait à V usage innocent de <( toutes les choses qui appartiennent k autrui (1). »

Burlamaqui pose les règles h suivre dans les cas de nécessité extrême : « Pour juger, dit-il (2), avec plus de c( précision des cas où l'obligation imparfaite devient <( parfaite et rigoureuse, il faut établir ces trois con- « ditions : — 1° Que la personne, qui exige de nous <( un service, soit en danger de périr, ou du moins, (( qu'elle soit exposée k souffrir un tort très considé- (( rable; 2^ Qu'elle ne puisse pas s'adresser à d'autres « que nous pour se tirer d'embarras ; 3® Enfin, que (( nous ne soyons pas nous-mêmes dans la même néces- « site, c'est a dire que nous puissions accéder k ce «. qu'on BOUS demande, sans nous exposer a de graves <c dangers. )>

Cette importante unanimité des publicistes ne laisse aucun doule sur le caractère imparfait du droit d'usage innocent. Les auteurs modernes, qui ont écrit sur l'ap-

(1) Vattel. Droit des gens^ livre 2, § i27, i28.

(2) Éléments du droit naturel, cbap. 3,

plication des principes du droit naturel au commerce international, ont adopté la même théorie. Chitty,dans son célèbre ouvrage, la développe ainsi (1) : u En partant du principe que les devoirs de Thumanité nous permettent, en cas de compétence, de nous préférer nous-mêmes aux autres, nous n'exagérons rien en concluant, que toutes les fois qu'il y a probabilité que nos intérêts soient lésés par une concession quel-

conque faite aux étrangers, nous avons le droit parfait de refuser cette concession ; et ce préjudice que nous craignons n'est point seulement dans le cas où notre morale, nos lois ou notre sûrelé pourraient être compromises, il suffit que nous désirions recueillir ou exploiter nous-mêmes l'avantage qu'un autre sollicite pour lui. Par conséquent, les arguments de ceux ' qui soutiennent la liberté du passage des marchandises comme un droit naturel et parfait, se réduisent en droit et en justice commune à cette simple pro^ position : — Une nation ne doit pas refuser k ses voisins amis des avantages qu'elle ne peut leur accorder sans perte ni inconvénient pour elle-même, -r-proposition éminemment claire, et que peu d'Etats seront tentés de contester. Et l'on peut affirmer sanshési-^ tation, qu'au delà de ce point, la permission de passage pour les sujets et les marchandises des autres Etats j à moins quelle n ait été stipulée par des traités^ n'est un devoir sous aucun rapport^ hormis peut-être

(i) Chitty. Lois commerciales^ tome 2.

(( quelques cas extraordinaires où le refus serait cou- « traire h la voix de rhumanité. ))

Un publiciste américain, qui a écrit sous l'inspiration des principes les plus libéraux, Wheaton, s'exprime en ces termes (1) : a Les choses dont l'usage est inépui- « sable, comme la mer et l'eau courante, ne peuvent « être appropriées de façon a priver les autres de Tusage « de ces éléments; mais, ils ne peuvent en user que tt sous la condition quil n'y ait pour le propriétaire ni « perle ni inconvénient. C'est ainsi que nous avons vu <( que la juridiction exercée par une nation sur les rades, <( détroits et autres bras de mer, qui, passant par Tinté- « rieur de son territoire, joignent deux mers commu- (( nés à toutes les nations , n'enlève pas aux autres a nations le droit de passage innocent par ces voies « de communication. Le même principe est applica- <c ble aux rivières qni courent d'un Etat à la mer par « le territoire d'un autre Etat. Le droit de naviguer « dans un but commercial sur une rivière qui traverse « lé territoire de différents Etats, est commun à toutes (( les nations qui habitent les différentes parties de ces « rives; mais, comme ce droit n'est que de passage a innocent y ce que les puhlicistes appellent un droit <( imparfait , l'exercice en est nécessairement modifié « par la sûreté et la convenance de ï Etat quil affecte; « et il ne peut être réellement assuré que par un traité « mutuel qui en réglemente Vexercice. »

(1) Éléments de droit international^ p. 243.

En résumé, le droit d'usage innocent ne se confond point ayec le droit de nécessité ; il n'est qu'un (hroit imparfait; il ne s'exerce que dans des cas accidentels, et sous la condition de ne causer aucun préjudice k la nation propriétaire. Celle-ci seule peut décider si Tusage )ui est ou non préjudiciable.

Appliquons ces principes; et les prétentions de M. Maui'y tomberont d'elles-mêmes.

Nous tenons k établir qu'au point de vue du droit, selon la rigueur des principes, les Etats, propriétaires des affluents des Amazones, ne peuvent prétendre kja navigation de la partie inférieure de ce fleuve , nous ne conseillons point pour cela au Brésil de leur fermer cette grande voie de communication. Le gouvernement de l'Empire a oflert aux cinq républiques des traités de navigation, le pavillon du Pérou flotte déjà au milieu de l'empire du Brésil ; mais cette faculté n'émanera point pour ces Etals d'un droit naturel, mais uniquement du bienveillant consentement de TEmpire.

M. Maury prétend que les républiques hispano-américaines ont un droit naturel à cette navigation ; il prétend même qu'on ne peut fermer cette rivière à aucun pavillon.

Le Brésil exerce sur TAmazone le droit de souveraineté et d'Empire, il est propriétaire de la partie dé ce fleuve qui arrose son territoire. Un seul cas pourrait donner 'a une nation étrangère le droit absolu d'usef de cette propriété, le cas d'extrême nécessité.

Ce cas d'extrême nécessité cxiste^l-il pour les Etats riveraitis de l'Amazone ?

Venezuela, dont les côtes sont baignées par la mer des Antilles, est traversée par rOrénôque. Le territoire méridional de cette république qui fait partie dû bassin des Amazones n'est qu'un vaste désert.

La nouvelle Grenade possède des ports excellents sur le Grand Océan et sur la mer des Antilles. Les limites extrêmes de son territoire sont plus rapprochées de la mer que de Tembouchure de TAmazone.

L'Equateur peut écouler ses produits et recevoir les marchandises d'exportation par le littoral du Grand- Océan.

Le Pérou a sur la même mer des ports nombreux et commodes^ fréquentés par les bâtiments marchands de l'ancien et du nouveau continent.

La Bolivie s'étend aussi sur les rivages du Grand Océan. Elle y a un port, Cobija, par lequel ses produits peuvent s'expédier pour l'Asie, et gagner l'Europe en doublant le cap Horn. Si ce port, situé dans le désert d'Acatama, ne suffit point k son commerce, le Paraguay et ses grands affluents, le Pilcomayo, le Vermejo, offrentk ses marchandises un chemin facile vers l'Atlantique par le Parana et le Rio de la Plata. La Bolivie est arrosée aussi par les affluents de l'Amazone, mais la partie supérieure du Madeira et du Tapajoz présente k la navigation des obstacles presque insurmontables ; la voie naturelle de communication de la Bolivie avec

l'Océan, cesl le Paraguay et ses affluents qui remontent jusqu'au cœur même de la République. C'est ce qu'a démontré récemment M. Léon Favre, dans un travail sur les rivières de la Bolivie. Après avoir décrit le cours des affl^uents de l'Amazone, le Béni, leMomôré et le Madêira, indiqué leis cataractes, les courants rapides qui rendent périlleuse et difficile la navigation de ccfs cOfurs d'eau, et montré le travail prodigieux qu'il faudrait pour couper la cataracte de San Antonio et le fameux mut d'Ictama, il con-^ dut que ces nombreux et énormes obstacles tt pourront être vaincus que dans un temps dont il est impossible de fixer le terme, « tandis, ajoute-t-il, que lë (( Vermejo est là, à nos portes, roulant paisiblement (i ses flots jusqu'à l'Atlantique, et offrant le moyen le (( plus prompt pour délivrer la Bolivie de son empri- (t sounement (1). »

Chacun de ces Etats a une ou plusieurs issues pour son commerce.

Le cas de nécessité n'existant point, ces Etats n'ont qu'un droit essentiellement imparfait à la navigation de l'Amazone. Lés avantages qu'ils retireraient de la faculté de naviguer dans éette rivière seraient immenses; mais Y usage innocent est soumis à de rigoureuses conditions.

(4) Notice sur. la navigation des rivières de la Bolivie j par M. Léon Fayre^ consul général et chargé d'affaires de la République Française.

Il faut d'abord que cet usage ne soit la cause d'aucun dommage pour la nation propriétaire.

Puis, c'est k la nation propriétaire qu'il appartient de décider s'il peut faire cette eoneeiaysioa sans nuire à ses intérêts. Quelle que soit sa déci4bn, il n'y a qu'a s'y conformer.

La faculté accordée aux républiques hispano-américaines de naviguer jusqu'à l'embouchure de l'Amazone forçait le Brésil k tolérer le séjour permanent d'étrangers^ au milieu de tribus k demi-sauvages, peu habituées k lobéissance ; le Brésil pouvait y voir un danger pour sa sécurité, il pouvait encore désirer conserver pour lui-même les avantages résultant de cette navigation, au lieu de les partager avec d'autres, et répondre par un refus formel a la demande de ces Etats.

C'était son drait ; mais confiant dans la bonne foi de puissances amies, liées k son ^npire par des intérêts et des besoins communs, il offrit de faire le sacrifice de son droit exclusif, et dp contracter une sainte ligue , en faveur du progrès, de la civilisation et du commerce.

C'est ainsi que la République du Pérou, qui a accoté la généreuse proposition du Brésil, peut transporter directement ses produits jusqtf k l'Oeékn , par l'Amazone. Cette faculté a pour origine, non pas un droit, mais la concession octroyée par l'empire du Brésil, dans l'exercice de sa souv«raifteté.

Les autres Etats riverains, en acceptant les mêmes

conditions, en donnant au Brésil les mêmes garanties, pourront jouir des mêmes avantages. Le Brésil pense, qu'en l'absence de ces conditions, il y aurait pour lui danger a leur ouvrir ses rivières. Seul, il peut décider si cette mesure cAavient ou non k ses intérêts, si en un mot l'usage que d'autres veulent faire de sa propriété est, ou non, innocent.

Telle est la conséquence logique des principes que nous avons développés.

M. Mauryne tient aucun compte de ces principes; il affirme contre Tévidence que le droit d'usage innocent confère aux nations riveraines de l'Amazone la faculté de naviguer dans tout le cours du fleuve, quand même le Brésil s'y opposerait. Non content d'avoir érigé en vérité cette prétention erronnée, il conseille aux nations étrangères àe faire valoir ^ au nom des républiques hispano-américaines, ce prétendu droit, qu'il ne se donne même pas la peine d'établir ni de discuter! Cette conclusion inattendue prouve certainement plus en favçur de l'audace que de la logique de l'officier américain.

Il ne s'en tient pas là. Le zèle, avec lequel jl épouse les intérêts des républiques de l'Amérique du Sud, vaudrait à M. Maury les plus grands éloges, s'il ne laissait percer parfois le but auquel il aspire. Il n^ réclame en faveur de ces Etats la faculté de descendre et de remonter l'Amazone jusqu'à la mer, que pour donner aux Etats-Unis un prétexte pour péné-

trer dans le cœirr même de rAmérique du Sud. « Si (( ces nations ouvraient leurs ports intérieurs, dit-il, <c et si un navire américain ou anglais, naviguant (( sous son pavillon national, voulait pénétrer jusqu'à tt ces ports, le Brésil ne lui fermerait pas Tembou- « chure de l'Amazone. » Voila Ic^ secret de cette amitié, trop vive pour être sincère.

Quelle raison M. Maury alléguerait-il ?

La nécessité ? Toute l'adresse de M. Maury échouerait devant la ridicule entreprise de prouver qu'il y a, pour les Etats-Unis, nécessité de naviguer dans l'Amazone.

Le droit d'usage innocent ? La volonté du Brésil, qui seul a la faculté de décider, en pareille matière, de ce qu'exigent ses intérêts, suffirait pour paralyser cette prétention ; et nous doutons fort qu'il ne trouve aucun inconvénient k laisser les Etats-Ucfis pénétrer dans rintérieur de son territoire.

Quel droit reste-t-il k invoquer k M. Maury k l'appui de son audacieuse réclamation ? Aucun, si ce n'est pourtant le droit du plus fort.

Nous plaindrions sincèrement les républiques de l'Amérique du Sud, si entraînées par les protestations d'amitié de M. Maury, elles prêtaient l'oreille k de dangereuses suggestions.

M. Maury, oubliant le traité du 23 octobre 1851, et les propositions généreuses faites par l'Empire aux républiques espagnoles, leur désigne le Brésil comme

1 ennemi deleur prospérité naissante, et leur laisse entrevoir que les Etats-Unis accepteraient avec enthousiasme des propositions d'intervention. Pourquoi M. Maury, qui se vante a tout propos de son amour poui^ rbonar nité, souffle- t-il la discorde entre des Etats amis et voir sins ? £sp^erait-j^ par hazard que sa patrie recueillerait les fruits de cette fatale désunion ? Si , par malheur Tun de ces Etats se laissait égarer par ces perQdes conseils, la paix, et avec elle le progrès naissant, sont pour longr temps compromis, TÂmérique méridionale tonte entière est menacée d'un danger qu'il serait difficile de conjurer ; et l'Etat, qui aurait été assez aveugle pour attirer ces malheurs, ne tarderait guère k s'en repentir. Si les Etats-Unis mettaient un pied dans le Brésil^ qui pourrait élever une digue à leur ambition ?

La paix, Vunion entre tous les Etats riverains de l'Amazone, voila ce que conseillent la natnrç et l'in^rêt commun.

Le Brésil, la Bolivie, le Pérou, l'Equateur, la Nouvelle-Grenade et Venezuela ont une œuvre immense et glorieuse à accomplir. Les mêmes besoins, les mêmes intérêts et aus§i les mêmes dangers les unissent. Cette précieuse solidarité est le gage du succès de leur grande entreprise: la civilisation du vaste bassin des Amazones. Une amitié étroite et loyale entre tous ces Etats leur permettra d'assurer l'efficacité de leurs efforts communs par des mesures de plus en plus larges et fécondes : grâce à cette union, toutes leurs forces pourront abon-

tir au même but; l'émigration européenne apportera dans ces belles contrées, la seule richesse qui leur manque : lé travail. Une population laborieuse couvrira tes rivages déserts des affluents de TAmazone, Tindustrie ajoutera ses merveilles aux merveilles de la nature, et rAmérique méridionale aura le droit d'être fière de sa prospérité et dé sa civilisation.

Du droit de eouiiuerce.

<( Le commerce, et non pas la conquête, telle est la « politique des Etats-Unis. L'esprit du siècle, poussé « vers les grandes entreprises , trouve toujours de (( nouveaux champs pour ses pacifiques triomphes ; (( mais sur aucun point du globe le commerce ne (( peut produire des résultats aussi merveilleux que (( surTAmazone et les autres grands fleuves des côtes « atlantiques de l'Amérique méridionale. »' •

C'est par cette déclaration pacifique que M. Maury commaice sou mémoire; en la lisant, on ne soupçonnerait point à quelle orageuse conclusion conduit ce calme début. Pourtant, M. Maury ne dissimule pas trop

sa pensée. Avant même d'entrer dans la description des richesses que renferme le bassin des Amazones, il ne peut empêcher ses secrets désirs de se dévoiler dans cette phrase imprudente : <( On parle beaucoup de « Cuba et du Japon ; mais de toutes les questions diph' (( matiques du jour, aucune n'est plus importante, (( aucune n'intéresse davantage les Etats-Unis que la (c libre navigation de ces fleuves majestueux et de leurs <( affluents. »

On ne peut guères plus nettement annoncer au Brésil la visite prochaine d'une escadre de guerre des Etats-Unis, et, pour trancher la question diplomatique^ qui intéresse si vivement l'Union, on enverra sans doute pour ambassadeur un autre général Lopez !

Nous reviendrons sur ces menaces qui percent souvent le voile transparent qui les couvre ; bornonsnous a présent h examiner quelle est cette politique du commerce dont M. Maury tire de pareilles conséquences.

« La politique du commerce — et le commerce est * « la politique des Etats-Unis, dit l'auteur du mémoire « que nous réfutons, exige que ce fleuve (l'Amazone) (( soit ouvert aux bateaux à vapeur , que cette vallée <( soit peuplée et cultivée et qu'on y introduise lés at'ts, « l'industrie et le commerce. »

Le droit des gens a posé aussi les principes du droit de commercer ; mais ils sont loins d'être en parfaite harmonie avec ceux de M. Maury.

L'bumaDité ii'a pas été jetée dans le monde pour j devenir le jouet du hasard ; elle a son but vers lequel tendent tous ses efforts. Cest le bonheur, dont Dieu a déposé les élénients dans son sein, en lui imposant le devoir de lés développer.

Lebo'nheur, c'est raspiralion de Thumanité. L'homme èherebe son bien-être; tout d abord, poussé par un instinct aVeuglé, ircrut que lés autres hommes étaient

un obstacle a sai propre félicité; il les régarda comme ses ennemis, et son isolement lui pesa ; alors il rechercha la société dés hommes, et il trouva dés jouissances inconnues dans un échangé réciproque de services.

Lés nations, ces grandes familles, ces individualités collectives, mues par lé même désir de bien-être, aveuglées parla même ignorance, vécurent longtemps séparées les uriesdes autres; elles veillaient avidement sur

Jeurs propres,ricbesses, regardant d'un œil de convoitise les richesses des autres peuples. Une vague intuition leur apprenait qu'elles avaient droit a une part des productions des autres climats; et, ne comprenant point que la satisfaction de ce désir légitime était soumise k un dévoir de réciprocité, elles marchèrent a la conquête de ces biens qui leur manquaient. Delà ces guerres éternelles qui ne cessaient un instant que pour recommencer plus acharnées, plus sanglantes , sous Fempire du même besoin toujours renaissant.

Les chances du combat ne menant a aucun résultat définitif, le droit de la force perdit son prestige ;

la loi <Ic réchange lui succéda : les peuples eutrevireut la solidarité ^ui unil forcément leurs intérêts « une révolution immense s'opéra; le commerce régularisa ce devoir d'union entre les nations, et la loi de l'humanité apparut et proclama ce principe que Montesquieu regarde avec raison comme la base du droit international : (( Les diverses nations doivent se faire dans la paix le <( plus de bien et dans la guerre le moins de mal qu'il est « possible^ sans nuirt à leurs vérilnbles intérêts (!).•» La nature a veillé avec une rare prévoyance à te que le concours harmonieux de tous les peuples vers fat félicité générale ne pût jamais s'arrêter ; elle a réparti les produits divers sur tout le globe; quelque grand

que soit un pays^ ils ne s'y trouvent jamais rassemblés ; l'art opère bien des miracles, mais sa magique puissance échoue devant les lois invariables de la nature. L'intelligence humaine n'a pu changer les climats ; les efforts, combinés de la science et du travail obtiennent parfois d'un sol des produits qui lui sont étrangers ; mais c'est toujours avec d'énormes difiicuUés que l'on arrive à ce triomphe inutile de faire produire chez soi ce

qui croît spontanément ailleurs. Les peuples ont renoncé a prodiguer ainsi sans profit leur intelligence et leur force, et ils ont reconnu la nécessité d'approprier la culture et l'industrie aux ressources du sol. Le besoin toujours croissant de bien-être entrelient celte division féconde du travail; les produits ainsi répartisse

(1) Montesquieu, Esprit des lois, Liv. 1, ch. 3.

multiplient, se perfectionnent sous des circonstances fovorables ; et les peuples offrent le superflu de leur richesse en échange du superflu de la richesse des ^tres ; la consommation s'accroît, l'habitude des productions étrangères s'impose comme un besoin ; le lien qui unit les- peuples se resserre, rindustrie- arrive ■ à ses limites, et chaque nation, en assurant sa propre félicité, concourt ainsi à la félicité des autres. Loi admirable qui règle l'harmonie de l'univers !

Tels sont les devoirs des nations entre elles ; mais les nations, toutes égales en droit, ne sont point égales en force ; la liberté du commerce serait absolue s'il était impossible à une nation d'abuser de sa puissance. Malheureusement la voix delà justice est parfois étoulfée; Tambition nationale, le désir d'arrondir son territoire, d'augmenter sa richesse par l'acquisition d'un sol fertile, sont autant de passions qui ne peuvent point s'éteindre. IX'un autre côté, M'appétit du lucre, auri sacra famés j poussant chaque individu a tirer le parti' le plus avantageux de sa richesse particulière, pouvait occasionner dans une nation la rareté des produits nécessaire a ses propres sujets. Le devoir impérieux qu'a chaque Etat de veiller a son intégrité et d'assurer avant tout le bien-être des membres de sa société politique, a du apporter au droit d'échange des restrictions légitimes. Les devoirs d'une nation envers elle-même passent, en effet, avant ses devoirs envers les autres.

Ces deux droits, dont lun est parfait, absolu, et dont l'autre est nécessairement subordonné, tendent à s'équilibrer de plus eu plus. L'empire du commerce s agrandit de tout le terrain que perd Tempire de b fcHTce ; mais comme elle ne peut tout-^fait disparaître, la liberté du commerce sera toujours limitée ; les barrières s'abaisseront sans jamais entièrement s'eFfacer.

Tant qu'il sera possible à un Etat d'en opprimer un autre, tant que l'injustice n'aura pointdisparu du mondei^ tant que le vent des passions agitera Thumanité, le plus complet, le plus imprescriptible des droits d'une nation sera de veiller k son propre salut : sàlus reipublieœ suprema lex esto !

C'est ce principe incontestable qui a donné naissance k la création des douanes, et qui a dicté les restrictions nécessaires pour empêcher la liberté du commerce de dégénérer en un éternel dangeç pour la sâreté des peuples.

La légitimité djg cette loi, interprète du plus grand besoin des individus et des sociétés , ressort avec tant d'évidence, que les plus fervents apôtres de 4a liberté du commerce se sont inclinés devant elle. Passons en revue la doctrine des publicistes , elle corrobore unanimement cette éclatante vérité.

« S'il est vrai qu'une nation doit échanger ses pro- <( duils avec ceux d'une autre nation, quand elle peut a le faire sans se faire tort a elle-même, il n'en est

fi pas moins vrai que par ^a liberté et son indépen- « dance naturelle, elle est le seul juge des cas de cofli- « sion ; c'est-a-dire qu'elle seule a le droit de décider ^ si l'échange ou |e cqmmei ce proposé lui fait tort, ou (( sert au l^ut de la §pciété et aux fins de la nature. (( Celui qui le demande doit respecter ce jugement, f( quelque faus qu'il lui paraisse , car autrement on f( porterait atteinte a la liberté et a Tindépendance des « hommes et des nations ; la propriété ne produirait (( pas son effet, et la société ne pourrait pas subsis- « ter... Celui qui a l'obligation de diriger les actions (( de ces sujets au bien commun peut défendre l'entrée u ou la sortie de quelques objets de la nature ou de <( rindustrie, si, tout en apportant un avantage à qucl- (( ques individus, ellps nuisent à la communauté. Ki les (i^ citoyens ni les autres nations ne peuvent se plaindre (( sans injustice de cette prohibition : car les uns ont « promis de sacrifier leurs intérêts privés au bien géné- « rai, et les autres n'ont en réalité d'autre droit par- (( fait que celui d'offrir leurs produits ou de demander (c ceux des autres, sans qu'ils aient le droit d'exiger « par la force que leurs offres soient acceptées ou leurs « demandes satisfaites. Quand un souverain défend « rentrée ou la sortie de quelques denrées, il ne fait (( autre chose que de déclarer aux autres nations que (( ses intérêts ne lui permettent pas d'accepter la vente <t ou l'échange de quelques articles étrangers, ou de (( se priver de quelques-uns de ses propres produits ;

<( et cil cela il fait usage de ses droits et ne fait de (c tort a personne (1). »

a Une nation a le droit de se procurer k un prix

K équitable les choses qni lui manquent, en les dtcbo^

u tant des peuples qui nen ont pas besoin poureux-

(( mêmes. Voila le fondement du droit de commerce

« entre les nations, et en particulier du droit d'acheter.

u On ne peut pas appliquer le même raisonnement au

<( droit de vendre, parce que, tout homme ou toute na-

u lion étant parfaitement libre d'acheter ou de ne

u pas acheter une chose qui est à vendre, et de Tache-

<< ter de l'un phitôtquede Tautre, la loi naturelle ne

(( donne, k qui que ce soit, aucune espèce de droit de

« vendre ses denrées ou marchandises chez un peuple

« qui ne veut pas les recevoir. Par conséquent, tout

(( Etat est en droit de défendre l'entrée des marchan-

a dises étrîingères, et les peuples que celte défçnse inté-

« resse^ nont aucun droit de se plaindre^ pas même

« comme si on leur avait refusé un office d*humanité,

« Leurs plaintes seraient ridicules y puisqu'elles auraient

« pour objet un gain que cette nation leur refuse, ne

« voulant pas qu'ils le fassent a ses dépens.

« Par la manière dont nous avons démontré le « droit qxCa une nation d*acheter chez les autres ce qui (' lui manque j il est aisé de voir que ce droit n'est pas

(1) Làmpredi. Commerce des neutres en temps de guerre.

Pages 35 et 36.

(( de ceux qu'on appelle parfaits, et qui sont accom- (( pagnçsdu droit de contrainte (1). »

« Aucune nation ne peut, en général, en obliger une (< autre k lui acheter des produits ojides marchandises « qu'elle ne veut pas recevoir. C'est de là que vient « le droit qu'a tout Etat de se refuser h admettre les « produits étrangers ; et les peuples, auxquels cette « défense n'est pas favorable, ne peuvent pas s'en (( plaindre , comme d'un office d'humanité qu'on leur <( aurait refusé ; leurs plaijites seraient vaines, parce « qu'elles auraient pour objet un gain que l'Etat leur « refuse, ne. voulant pas qu'ils le fassent à ses dépens. « Il résulte de là que le commerce dépend de la volon- « té de ceux qui veulent le faire^ et qu*on est libre « de V exercer ou non avec un autre, 11 est même perce mis à une nation d'imposer à son commerce exté- (( rieur lés conditions qu'elle juge favorables a ses (c intérêts,^ comme il dépend des autres de les admettre « ou de les repousser. C'est ce qu'on appelle un droit a imparfait, semblable a celui qu'a le pauvre a l'aumône ((du riche; si on la lui refuse, il a raison de se (( plaindre, mais non pas le droit de l'exiger par la (( force, hors le cas d'une extrême nécessité.

(( Une simple permission de commercer ne donne au- (( cun droit parfait ; parce que, si une nation a toléré (( pendant quelque temps qu'une autre soit ^enue com- (c mercer dans son pays, elle n'est point pour cela

(i) Vàttel. Droit des gens. Liv. 1. ch. 8, § 88, 89, 90.

obligée a le pcrmelire toujours, elle peut mettre fm à ce commerce selon sa volonté, soit en le prohibant absolument, soit en faisant des règlements auxquels doit se soumettre le peuple étranger, sans qu'il puisse se plaindre d'aucune injustice (1). »

(( Gomme chaque nation n'est tenue de f»re le commerce avec les autres, que quand elle peut le faire sans se nuire à elle-même , et comme tout dépend en dernier ressort du jugement que chaque Etat se forme de ce qu'il peut et de ce qu'il doit faire, les nations ne peuvent compter que sur des généralités, telles que la^liberté inhérente à chacune de commercer, et en outre, sur des droits imparfaits qui dépendent du jugement d' autrui, et qui sont^ par cela même toujours incertains : par conséquent, si elles désirent s'assurer pour elles mêmes de certains avantages constants et déterminés, elles doivent se les procurer par des traités. Comme les promesses et les engagements exprès sont inviolables, toute nation sage et vertueuse doit mettre son attention a examiner et a peser un traité de commerce avant de le conclure, pour ne jpass'engagCT à quelque chose de contraire a ce qu'elle se doit à elle même et aux autres.

« Tant qu'il n'existe pas de traité, le principe le plus simple [faraît être, que chaque nation a le droit de

(1) Olmeda y Léon, Eléments du droit public de la paix et k la guerre^ tome 1, p. 120 â 123.

« borner et même de défendre entièrement son comte merce et celui de ses colonies aux Etats étrangers, (( soit absolument^ soit conditionnqllement. Elle est (( donc pleinement autorisée ; 1> a prohiber Fimporta- (< tion et l'exportation de certaines marchandises ; 2® à i( prélever des droits de douane et a les augmenter à i( son gré; 3*^ q> prescrire la manière dont on doit faire « le commerce dans ses Etals (i). »

Chitty va même plus loin : il établit la légitimité du droit qu'a la métropole de prohiber complètement, anx nations étrangères le commerce avec ses colonies. k Toutes les puissances, qui ont formé des établisse- « ments au dehors, se sont approprié d'une telle « manière pour elles mêmes le commerce de leurs poste sessions, soit en le réservant exclusivement k leurs (i sujets, soit en accordant des monopoles k des comc( pagnies commerciales, que les colons né peuvent pas K entretenir le moindre commerce avec d'autres nations; tt par conséquent, le commerce dans ces possessions « n'est pas •libre pour les nations étrangères ; on ne c( leur permet pas même de débarquer dans le pays, « ni d'approcher avec leurs navires a la portée d'un tir K de canon de la côte, excepté dans le cas de néces- <( site urgente. Ce droit d'exclure toute nation élran- « gère des colonies, étant une partie du droit qui autoii rise la métropole a empêcher les transactions com-

(i) Chitty. Lois commerciales. 2 p. 39 et 40.

(( merciales avec un autre Etat, est admis et reconnu (( par toutes les nations (1)^ »

(( Le commerce entre les Etats de l'Europe est <i maintenant libre en temps de paix ; de sorte que, le <( cas de représailles excepté, aucune nation n*est exclue (( du commerce avec d'antres, et qu'on n'a pas besoin « de traités pour en assurer la jouissance. Mais cette « liberté vague n'empêche pas qu'on continue k faire « jusqu'à présent tous les règlements, et à introduire » « toutes les restrictions qu'on juge conformes & ses inté- « rets, et par conséquent : i^ d'excepter le commerce a étranger de certains endroits j de quelques provinces^ « ou de le borner à d'autres ; 2*» de fixer le mode tt d'importation et d'eûcportation ; ^ de défendre l'im- <c portation et l'efxportation de certaines marchandises « et d'en augmenter h son gré le catalogue (2). »

(( On peut regarder comme une obligation générale^ « mais vague et imparfaite pour chaque nation, de ne « pas se refuser au commerce avec les autres, quand « il ne lui est pas nuisible,

« Chaque nation a le droit incontestable de se refuser (c au commerce avec une autre nation quelconque^ et (c par conséquent, lorsqu'elle s'y prêle, de fixer les

(1) Chittt. Lois commerciales^ tome 1. p. 79.

(2) De Màrtens. Droit des gens moderne de l* Europe. T/ I p. 314el 345.

(1 conditions et les restrictions qu'elle considère con- « formes à ses intérêts (1). »

•Ainsi, de Tavis des publicistes et des économistes, la liberté du commerce doit toujours être limitée par le droit qu'ont les nationalités de se conserver ; les nationalités ne peuvent jamais se tuer elles-mêmes.

Cette doctrine a été constamment pratiquée par les nations, qui toutes ont élevé atitour d^elles un cercle protecteur de garanties, destinées k les sauvegarder contre l'instinct cupide des populations d'une part, et les ambitions nationales de l'autre. Ce consentement universel des peuples résulte des traités de commerce qu'ils contractent ; ils croient si peu que le commerce international soit un droit absolu ei parfait, que quand ils désirent s'accorder des avantages réciproques, ils stipulent ces concessions dans des traités publics; leur propre volonté donne un caractère parfait à un devoir imparfait par sa nature.

Le Brésil ne se conforme-t-il pas h ces prescriptions de la raison et de la coutume? M. Maury accumule contre l'empire les reproches les plus injustes et les plusa(^rbes; mais le Brésil y répond par sa conduite U la fois prudente et libérale.

Est-il resté par hazard au dehors de l'humanité ? A-t-il privé le monde des richesses de son territoire ? établi autour de ces frontières une ligne impénétrable

(1) De Màrtens. Droit des gens moderne de V Europe. Tome 4, p. 310 et 344.

au commerce des autres nations ? A en croire M. Manry, le Brésil ressemblerait a cet avare qui mourut de faim en contemplant son trésor. Quelle nation est assez aveugle aujourd'hui, assez ennemie d elle-même, pour , se condamner k une mort inévitable en refusant de

livrer le superflu de ses produits en échange d autres produits qui lui sont nécessaires ? Loin d'avoir commis cette faute, le Brésil appelle, encourage le commerce* extérieur. M. Maury lui-même le confesse : « Les Etatsa Unis achètent aujourd'hui la moitié de son principal <c article de commerce j le café ; et il est lui-même un u très bon consommateur de nos produits. Qh. 6. » Comment concilier cet aveu avec ces accusations contre h politique japonaise du Brésil, avec cette colère qui se traduit par les termes les plus injurieux, pour ne pas dire les plus grossiers (i)?

Tout en apportant son contingent de produits au grand marché du monde , tout en obéissant à la loi générale du commerce, TEmpire ne pouvait point me^ tre sa sécurité en péril. Par un acte qui Thonore, il a admis dans ses rivières intérieures le pavillon du Pérou, et il concédera ce bienfait aux nations riveraines de TAmazone qui lui donneront les mêmes garanties publiques que le Pérou ; maïs la prudence lui conseille impérieusement de ne point étendre ce privilège k toutes les nations du monde, M. Maury voit dans l'exercice de

(1) M. Mâury dit dans son dernier chapitre que le Brésil suit une politique de chien attaché à sa niche.

ce droit ane injustice ; pourquoi ne commence-t-il point k appliquer ce droit des gens nouveau k son propre pays, au fleuve Saint-Laurent ? Pourquoi son indignation ne se tourne-t-elle point contre l'Angleterre qui s'obstine comme le Brésil a vouloir rester maîtresse chez elle/ et qui n'accorde aux Etats-Unis la faculté provisoire de naviguer dans le Saint-Laurent, que contre des concessions réciproques, et sous la réserve expresse de son droit exclusif ? Le Brésil n'empêche nullement le commerce international, il y impose des. conditions nécessaires k sa sûreté, il fait ce que font toutes Iqs puissances, il règle sa navigation intérieure. Sous pavillon brésilien, tout le monde peut remonter et descendre l'A.mazone, porter au sein de l'empire les marchandises étrangères, les vendre ou les échanger contre les produits du territoire.

M. Maury ne veut point de cette liberté sage , conforme k la raison et k la coutume de tous les j^uples; ; par quoi prétend-il donc la remplacer ? Par une liberté illimitée, qui emporte avec elle la négation des droits des nations ? Supprimez les garanties qu'un Etat impose au nom de sa sécurité, laissez pénétrer une nation puissante au milieu d'une nation k peine organisée, et vous aurez préparé le naufrage prochain de cette nationalité trop confiante. G^est ce communisme des peuples, qui tournera toujours k l'asservissement du plus faible par le plus fort, que M. Maury veut imposer au nom de la liberté et de la civilisation, a La nature

« dit UQ des plus célèbres publieistes de notre époa que, pour amener les peuples favorisés k l'associa* u tioD génei^le, les a séparés des auiros par des bar- (( rières naturelles qui niettent une entrave k leurs inva- (( sions etk leurs conquêtes. Etvous^sans prendre de (( garanties, vous levez ces barrières ! Voua^ugez ioa- (c tiles les précautions de la nature ! Vous jouez Tindé- (( pendance d'un peuple pour satisfaire Tégoisnie d'un (( consommateur qui ne veut plus être de son pays !... <( Vous nous promettez que le travail échangera te (( travail, et il se trouve queBrennusa jetéfurtivemeut (( son épée dans la balance ! »

Nous recommandons ces ^oquentes paroles m% méditations de M. Maury, et à celles de la Bolivie ; elles les édifieront sur cette théorie pleine de menaces prêchée dans l'intérêt de l'humanité. Non, Tintérêt général de l'humanité ne peut pas exister en dehors de l'intérêt spécial de chaque nation ; il repousse ce communisme barbare des peuples, cetifc conspiration contre les nationalités faibles, cet acheminement au monopole des nations puissantes que Ton décore du nom de liberté absolue du commerce !

Il nous coûte de te déclarer, mais un examen atten-^ tif du mémoire de M. Maury nous a laissé cette conviction, que lui-même ne s'aveuglait point sur les conséquences fatales de son système. C'est précisément cette tendance au monopole qui lui plaît dans la liberté absolue du commerce ; s'il désire voir cette liberté

sans limites et sans garantie s'établir dans rAmériquc duSud, c'est qu'il y pressent le germe du monopole du commerce de ce vaste continent au profit de sa patrie. Il n'est malheureusement que trop facile de démontrer que cet intérêt que M. Maury professe pour Thumanité toute entière sous-entcnd un égoîsme national, et qu'il n'y a au fond de ces paroles sonores que l'intérêt spécial et exclusif des Etats-Unis.

M. Maury aifecte pour la république de Bolivie un zèle charitable : il la montre enfermée entre les CordillièreS| le Brésil et le Paraguay, sans issue pour ses produits. Il raye de la carte le port de Gobija, porte ouverte sur TOcéan Pacifique ; laisse de côté la voie de communication prompte et commode que les af&uents du Paraguay peuvent facilement établir entre le territoire bolivien et l'Atlantique ; et indique l'Amazone comme la sortie naturelle des marchandises de la Bolivie. Si ce zèle pour les intérêts de la république voisine était sérieux, M. Maury aurait , par ignorance,

donné un conseil inutile et même dangereux. Les

affluents boliviens de l'Amazone sont coupés par des barres nombreuses formées par d'énormes rochers. Le Madeira, dans sa partie supérieure, voit son cours obstrué par douze cascades qui en interceptent la navigation ; les lits du Béni et du Mamoré sont semés de bancs de sable et d'écueils a fleur d'eau : ces obstacles naturels seront diflicilement renversés, quelques unes de ces barres sont infranchissables, il faudrait détour-

ner le cours du fleuve et creuser uu canal latéral pour le passage des bâtiments. Tous les voyageurs, qui ont parcouru ces contrées, ont fait mention de ces accidents naturels ; M. Gastelnau, que M. Maury a dû consulter puisqu'il le cite souvent, décrit minutieusement les cbûtes d'eau de ces rivières. Lesujumenses difficultés que les affluents boliviens de TAmazone opposent à la navigation étaient donc connues dé M. Maury. • LeVermejoét léPilcômayo, dont le cours est paisible, le Paraguay dont la navigation est facile, ne sontils point propres k la communication de la Bolivie avec la mer ? Ils pénètrent au centre de la république, arroseiat les provinces les plus peuplées et les plus fer^ tiles de la Bolivie ; M. Maury lui-même s'est complu k en énumérer les richesses, et dans une lettre qu'il cite comme renseignement, se trouvent ces mots : (c Le pays « situé sur les sources de ce fleuve (les sources de la c{ Plata) est plus peuplé que les rives de V Amazone. » La Bolivie aurait donc un avantage évident k envoyer et k recevoir ses marchandises par le Pilcomayo et le Vermejo; et M. Maury, s'il avait été réellement animé du désir d'être utile k cette république, aurait fait valoir les bénéfices certains qu'on peut tirer de la navigation des affluents du Paraguay. Pourquoi, au contraire, négliget,-il leVermejo et le Pilcomayo, et ne parle-t-il que des affluents de l'Amazone ? Parce que ces affluents de l'Amazone mèneraient les produits de la Bolivie a un point de l'Atlantique où <( les vents et les courants sont

« iéls^^ùé ces marchandises passeraient forcément devant

« riotfe porte. « « Les avantages, âii M, de Castro Mo-

tt raes AntaSj dé la navigation k vapeur ne seront

« réels pour la Bolivie, d'après l'opinion de M. Maury,

« que si cette navigation amène aux portes des Etats-

« Unis NK produits de T Amérique du Sud. Le Para-

tt guay et la Plata offrent un chemin commode et

«avantageux pour gagner l'Atlantique et lés marchés

c( du continent européen. Tout porte à croire que ce

« point doit devenir le foyer commercial pour les repu-,

« bliques de la Confédération Argentine, lé Paraguay,

« une partie du Brésil et la Bolivie... La Bolivie peut

« se servir du Pilcomayo et du Vermejo ; elle ne ren-

« contrera pas dans le Paraguay, où se jettent ces

« rivières, les mêmes difficultés que présente la partie

a supérieure du Madeira, hérissée de cascades. Qu'im-

K porte la navigabilité du Paraguay et de la Plata ,

« qu'importe la navigabilité du Vermejo et du

« Pilcomayo, si ces fleuves vont se perdre dans

« l'Océan à une si grande distance dés Etas-Unis ?

c( A quoi peuvent servir ces rivières, si a leur embou-

« churé les vents et les courants n*ohUgent pas les pro-

« duits à passer à la porte de la patrie de M. Maury ? »

Préparer le monopole du commefce de l'Amérique

du Sud pour les Etats-Unis, c'est Ih le secret de la

touchante affection qu'il professe pour la Bolivie et les

républiques hispano-américaines : ce rêve enchanteur

le poursuit au milieu de ses descriptions de la

vallée des Âmazoues et la lui fait paraître plas riche et plus merveilleuse encore; il calcule d'avance ce que ce monopole rapportera à sa patrie, et son ambitieuse espérance se trahit malgré ses efforts : « Les t( vents et les courants de la mer, répète-t-ît encore au (( chapitre vi , jsont disposés de telle maiilliiry que , « n'importe, où soit le marché, tout bâtiment qui ira « de ce point à Tembouchure de l'Amazone et récipro- « quement sera forcé, soit a l'allée soît au retour, dô K passer par nôtre porte.

c( Les ports atlantiques des Etats-Unis sont dessta^ « tiens intermédiaires entre Tembouchure de TAma- <( zone et tous les marchés du monde. Les vents gëné- K raux et le grand courant équatorial poussent de la c( bouche des Amadoues au passage de la Ploridie où « mènent égalemient les eaux du Misstssipl. Ces deux (( magniQques fleuves s'unissent, pour ainsi dire, a nos « p eds et répandent leurs richesses le long dé no^ « plages.

« Cest pour ces puissantes raisons que la libre navi- « gation de l'Amazone et la colonisation de sa vallée , (( intéressent le monde entier , et plus spécialement « V Union. Cest paurquoiil appartient auoc Etats-Unis (( de prendre Vinkidtive en rendarit libre pour toutes les (c nations la na'ùigation de ce fleuve. Ainsi le veut la « politique du commerce ^ ainsi V exigent les nécessités (c du christianisme. » Tout ce grand amour pour les républiques riveraines de TAmazone, pour le monde

entier, pour la civilisation, et même pour le christia- Bisme, n*est en réalité qu*un égoïsme national à peine caché sous de pompeuses et séduisantes paroles. Le zèle pour rhumanité aboutit à une question de comptoir, desinii i» piscem ! *

La dfHlfcine de M. Maury a déjk obtenu quelque succes, elle a fait des prosélytes ; il va sans dire qu'ils sont américains. Au mois de niai 1831, deux lieutenants de la marine des Etats-Unis, MM. William Lewis Herndon et Lardner Gibbon partirent de Lima pour un voyage d'exploration dans la vallée des Amazones ; ils viennent de publier leurs notes de voyage; c*est un mémoire plus emphatique encore que celui de M. Maury : sous les descriptions poétiques dont il est rempli se retrouvent le3 mêmes tendances,^ les mêmes aspirations égoïstes. Arrivé au sommet des Cordillères, M. Herndon contemple les torrents, qui s'échappent des flancs de la montagne : « Ces ewx , dit-il (1)^, If courent A la rencontre des rivières de notre conti- « nent septentrional j et tendent à mettre^ pour les « fins pratiques du commerce et de la navigation, les « embouchures du Mississipi et de l'Amazone en contact Il Vune avec Vautre j de façon à ne plus former qu'un a seul cours d' eau qui s'étend devant 410S portes. Cepen- « dant la distance ^ parcourir par eau entre les deux N sources ne peut être moindre de dix mille milles.

(1) Exploration de la vallée des Amazoues par le lieutenant HiRNDON. 4'« partie.

(c Nous sommes entrés pour la première fois dans « la région des célèbres mines du Pérou. Une énorme (i quantité d'argent a été extraite de la cordillièreoû « nous étions ; les versants dont les eaux se jettent a dans l'Amazone sont les plusjiclies en minéraux. Le <( commerce, en remontant et en descendant ce grand « fleuve et ses tributaires, ne pourrait-il point fairç (( dévier ce courant d'argent de son cours occidental « vers le Paciûque ? il le dirigerait par V Amazone vers (( les E tats- Unis j pour faire équilibre à cette immense * « quantité d'or de la Californie et de ï Australie don\ (i nous sommes à la veille d'être inondés. » M. HerndoD croit sans doute, comme M. Maury, que la Providence n'a eu d'autre but, en créant l'Amazone que de continuer le Mississipi, et qu'elle a destiné les Etats-Unis à recueillir le monopole du commerce de tout le Nouveaur Monde.

Certes, Tamour de la patrie est la plus noble des vertus, mais il peut devenir la source de toutes les injustices. Désirer pour sa patrie la prospérité et la richesse, c'est le devoir de tout bon citoyen; mais pousser l'ambition nationale jusqu'à vouloir lui sacrifier les intérêts des autres nations, semer la discorde entre des Etats unis et voisins, c'est toucher Tégoïsme qu'a si bien- flétri Cicéron ; « Celui qui veut tirer tout a lui, (( rompt et dissout la société humaine. Quam si ad sç quisque rapiat^ dissolvetur omnis humana consortio (i), »

(i) CiCERON. Deofficiis^ lib. 3, chap. 6.

M. Maury ne se contente point d'exciter la convoitise de ses compatriotes, de calomnier le Brésil, de tromper leé républiques de l'Amérique, il approuve je ne sais quel complot obscur tramé dans Tombre contre la paix du Brésil. Il cite dans son mémoire une lettre qu'il prét^d écrite du Chili par un citoyen des Etats- . Unis ; dans cette lettre, dont il ne cite pas Tauleur, s'étale «ans pudeur le désir d'obtenir pour les Etats- Unis le monopole du commerce dans l'Amérique du Sud. Qu'on en juge par ces citations :

« Depuis ma dernière correspondance, j'ai fait conte naissance avec ***, chilien d'origine, que Gibbon avait « déjà vu h Cochabamba en Bolivie. Ce *** est certainc- « ment un homme habile*... D'après lui, le président de <( Bolivie nourrit des dispositions favorables a notre îi égard, et il n'hésiterait pointa concéder des privilèges « a une compagnie de navigation a vapeur qui lui ferait flL à cetefifet des propositions convenables. Neconnaij^ (f sant point en Bolivie d'autre individu, avec lequel « je puisse m'entendre au sujet de la navigation de (( TAinazone, je n'hésitai point h saisir cette occasion ; (( car il n'y a pas de temps à perdre j si les Etats-Unis « veulent assurer à leurs citoyens le commerce intérieur « de V Amérique Méridionale. »

Pauvre humanité, la voila restreinte aux habitants de l'Union /

« Sans donner un complet crédit aux renseignements <( de ***, continue la lettre, je résolus de mettre ii *

« profit riniluence qu'il exerçait sans doute sur le

u président de Bolivie, pour appuyer notre projet sur

(( la navigation de TAmazone, et empêcher j autant que

(( possible, Je triomphe de la politique exclusive du

(( Brésil. Guarios, \illage de 400 habitants, situé au

<i confluent du Mamoré et de Tltene?, et Exaltation,

(( ville de 4,000 habitants, sont les populations les

(( plus importantes que la Bolrvie possède sur le Ma-

u moré, en dessous de la ville de Trinité ; je proposai « a *** de conseiller au président de déclarer cea « deux ports ouverts au commerce étranger. 11 trouva (( cette idée lumineuscj et par le dernier courri^ écri*' (( vit au présidente ce sujet. Il m'assure que le prési-- (( dent est disposé à ne faire aucune concession aux^ (( Brésiliens j et que [le peuple américain est le seul^ à (( ses yeuxy qui puisse apporter à la Bolivie la richesse^ « la force et la civilisation, »

^ (( Je suis certain que le gouvernement de la Bolivie (( ouvrira au commerce étranger les ports de Guarios <( et d'Exaltation. Nous aurons gagné un grand point. (( Cette mesure indiquera que la république désire (( entamer avec nous des relations commerciales, et . « nous pourrons alors exiger que le Brésil ne mette « point d'obstacle à notre commerce avec elle. )^

Cette lettre est-elle authentique ou supposée? Peu importe ; M. Maury en prend la responsabilité, il la publie dans son mémoire et en approuve la tendance. Son zèle pour les intérêts de Ig Bolivie consiste à assu-

rer aux Etats-Unis le monopole du commerce intérieur de cette république ; son amour pour Thumanité n'est qn'un prétexte pour obtenir un privilège exclusif de navigation à vapeur pour les citoyens américains. Ce but est avoué^ proclamé, et Ton peut apprécier la moralité des nicfyeas ^u'il emploie pour y arriver !

Ou ne mène point la passion ? Il y aurait injustice à refuser k roffîcier de marine américain une rare pénétration ; ses études sur la navigation et sur la direction des courants maritimes lui ont valu une réputation méFitée; mais^ aveuglé par Tégoisme national, cet esprit distingué ne recule point devant les conséquences les plus absurdes au point de vue des lois physiques de la nature. Le désir de confisqner, si l'on peut s'exprimer ainsi, au profit de sa patrie la navigation intérieure de tout le continent méridional de TAmérique, lui a fait concevoir le projet chimérique d'établir une navigation intérieure, qui partirait de Tembouchure ^

Rio de la Plata pour aboutir à Témbouchure de TOrénoque en face du Mississipi.

L'Orénoque communique avec Tun des affluents de TAmazone» le Rio Negro, au moyen d'un canal naturel appelé le Gassiquiare. C*est un cours d*eau sans profondeur, entièrement impraticable aux bateaux k vapeur, et dont Teau coule sur des rochers avec Timpétuosilé d'un torrent. Dans TOrénoque se trouvent les cataractes de Maypurès et d'Aturès aussi hautes que celles du Niagara ; le Rio Negro,^vant de se jeter dans le Cassi-

quiare n'est qu'une longue suite de barres infranchissables. Pour M. Maury les obstacles n'existent point; il lui restait pourtant a découvrir entre les eaux de la Plata et celles de TAmazone une voie de communication. Ces deux bassins sont séparés par une haute chaîne de montagnes qui part des Cordilières et s'étend jusqu'à l'Atlantique. M. Maury ne s'arrête point pour si peu, la montagne gène son projet, il supprime tout simplement la montagne.

Ce qui a donné naissance k ce rêve fantastique , c'est un passage des voyages de M. Castelnau « Une « excursion dans la partie septentrionale de la province (( de Matto-Grosso, dit le voyageur français, m'offrit « l'occasion de déterminer la position des sources du (( Paraguay et du Tapajoz ; et je pus contempler les « bras des deux plus grands fleuves du monde j la Plata (( et V Amazone, sortant sous nos pieds des entrailles de a- la terre et entrelacés Vun avec Vautre... On pourra (( peut-être quelque jour établir une communication (( entre ces gigantesques courants, puisque le maître de « la maison où nous étions nous assura avoir essayé, « dans le but d'arroser son jardin, de détourner les <( eaux d'un des ruisseaux vers le lit de l'autre. »

Ces minces filets d'eau que la bêche d'un jardinier réunit et confond, descendent des versants des Andes et deviennent d'immenses ri vières, séparées par de hautes montagnes. Et parce que le jardinier a joint leurs sources, M. Maury conclut qu'i^cst facile défaire pour

les grands fleuves ce qu^l d fait pour les petits ruisseaux !

« C'est encore un problème, dit eii jeffet M. Maury, « de savoir si lés eaux de la Plata et de TAmazone à communiquent par un canal naturel, comme te Cas- À siquiàre qiii linit l'Amazone k TOrénoque. Alors la « navigation intérieure s'étendrait depuis Buenos- Ayres, à souà le 38® degré de latitude sud jusqu'à Tembou- (( chure derOréndqué, au H» degré dé latitude nord, « sous lequel ce fleuve se jette dans la mer dès Caraï- « bes. tlné pareille navigation apporterait dans nos « ports les produits des côtes ailantiques de TAmérict que du Sud, et verserait ses trésors dans le même « bassin où le Mississipi pbrie avec ses flots Texcé- « dant de sa produfetidn et dé sa richesse.

(( De toute façon, que ce canal naturel existe ou (i non, riods pouvons entrevoir l'époque où la culture « et la civilisation , aidées par la vapeur, auront pris w rdciné dans le grand bassin des Amazones ; alors ces ft canaux, que la nature n'a point achevés, seront comk plètemenls ouverts par Tart. La Plata remontera, ii pour ainsi dire, vers: sa source; la sôrlie de tous les a produits commerciaux sera sôus l'Equateur , où (( l'Amazone se précipite dans TOcéan. )>

La Cordilière qui s'étend dès Andes k l'Atlantique a

disparu ; le torrent du Cassiquiare a apaisé tout d'un

coup ses flbts tumultueux, les cascades d'Arlarès et

de Maypurèsse sont abîmées sous les flots de TOré-

noque, à la parole de M; Maury. Le propriétaire da jardin d'Estirado ne se doutait guères, en arrosant ses fleurs, du miracle qu'il allait provoquer !

Admettons que ce rêve impossible se réalisCi que M. Maury ait nivelé les montagnes et rendu dociles les flots des torrents ; quel bénéfice en aura retiré rAmérique du Sud et le commerce en général ? Est-ce quepaf hazard Montevideo et Buenos-Ayres auront jamais inté^ rét h faire remonter leurs produits par ces fleuves intérieurs ? Est-ce que l'Océan n'offrira pas toujours une voie de communication plus rapide^ plus commode et moins dispendieuse? La mer peut jeter les marcbandi-* ses de TAmérique sur tous les marchés, tandis que ' Orénoque ne débouche que dans la mer des Antilles. Les bâtiments à vapeur qui sillonnent TOcéan n'abapdonneront point ce grand chemin du monde pour traverser les régions intérieures du continent et aboutir a a merdes Caraïbes.

Celte chimère irréalisable que caresse l'ambition de M. Maury ne pourrait profiler jamais qu'aux Nord-Américains; si ce miracle s'opérait, les Etats-Unis, et leur puissante marine, seraient maîtres du commerce du nouveau monde, en attendant qu'ils deviennent maîtres de son territoire !

Et M. Maury répèle qu'il ne songe qu'aux intérêts de riiumanité, de la civilisation et du christianisme ! Un grand monarque prononça jadis ces ambitieuses paroles : IJElaty cest moi ! l'orgueil de l'Union a dépassé

. Vorgueil dé Louis XIV; M. Maury lui fait dire fièrement : VHumanitéj cest moi !

M. Maiiry n'a du reste fait qu'ériger en système la politique suivie par sa patrie^ Où se souvieiit de TexpélAîtbn du Japon. Le gouvernement de TUnion se plaignait d'actes de barbarie e][ercés par les Japonais sur dés naufragés américains. M. Lévyssohn, qui avait réseau Japon pendant cinq années comme chef de la factorerie hollandaise, démentit ces récits mensongers, et prouva, par des pièces et documents officiels, que ces prétendus griefs n'étaient que des calomnies. Mais le but dès Etats-Unis était atteint; le mensonge avait excité i'enthouisiasme deSv Américains ; l'expédition fut résolue.

' On n'alîègua plus ïa nécessité de tirer vengeance d'insultes faites à l'Union dans la personne de quelquesun^ de ses citoyens; l'Union, prenant en main les intérêts de la civilisation et de l'humanité, voulait, disaitt-elle, faire ouvrir les portes du Japon au commerce en général. « Nous avons, dit M. Maury, expédiéune esca- « dreau Japon, pour lui faire sentir qu'on ne peut pas a « la fois faire partie du monde et vivre en dehors de lui. « Le territoire qu'occupe le Japon a été placé par Dieu ce sur la terre, il n'est pas permis au Japon de l'en a retirer par sa politique. »

Le Commodore Perry, chargéde cette grande mission, partit pour le Japon avec des forces imposantes, un vaisseau de ligne, trois Armâtes a vapeur, et plusieurs

bricks : les équipages de ces bâtimenls avaient été rèaforcés de sept cents hommes de débarquemenjt ; çt le 31 mars 1854, a prèi^ de longues entrevues avec les princes officiellement nommés par l'empereur du Japon, uft traité fut ppnclu k Kanagawa.

L'Europe, dont les Etats-Unis avaient spqntaqémei^^ et généreusement épousé la cause, attendait impar ti^mment le résultat de cette expédition. Sa surprise fut grande a la publication du traité de Kanagawa. Le3 intérêts du commerce en général avaient été complér tement oubliés, et le gouvernement de TUnion, jaloui du monopole des Hollandais, av^it seulement voulu le partager avec eux. Les conventions stipulées donnaient uniquement aux bâtiments américains le droit de stationner dans les rades de Hakodade et de Pimoda, sous les mêmes conditions que les bâtiments néerlandais !

L'Union n'avait même pas suivi l'exemple de l'Angleterre, qui lors du traité de Nankin, avait employé son influence à faire profiter tous les pavillons des faveurs commerciales et maritimes que lui concédait la Chine. La fameuse expédition des Américains leur procura quelques avantages exclusifs, mais n'avança en rien les intérêts du commerce en général.

A ces mots d'humanité et de civilisation invoqué par M. Maury, un seul écho répond : c'est le canon du Cyane ! La civilisation ! c'est elle qui a répandu par le monde le dçgme saint de l'égalité, qui a confondu l'orgueil du fort et relevé la dignité du faible ; c'est elle

qui a appris le pardon aux ennemis, et a arrêté sur les lèvres du vainqueur le barbare Vœ victis. Et vous, qui vous vantez d'$tre ses apôtrps, vous prpmenez en son

nom la destruction dans des villes sans défense, vous donnez en proie k Tince^ndie ce que le canon avait épargné! Le monde indigné tressaille encore au récit de ces tristes exploits, et la civilisation n'acceptera kmsiis cpmme un hommage les ruines fumantes de Gf eytown !

■>*«^J8888888888888888888iS88888888B8B8888888^

Dn traita de eommeree entre le Péroa et leii JEtatfi-IInis.

M. Maury n'a pas .lui-même grande confiance dans les arguments qu'il présente, au nom du droit des gens, ^ en faveur de la prétention des Etats-Unis ; mais il n'abandonne point facilement le terrain ; et s'arme pour Téclamer le droit de navigation dans l'Amazone d'un traité conclu entre le gouvernement du Pérou et le gouvernement des Etats-Unis.

Les dispositions de ce traité, rèlalives h la navigation et au commerce, sont contenues dans les articles II, III et X dont voici la traduction :

« La République du Pérou, désirant augriienter (( le commerce le long de ses côtes par le moyen de « la navigatioi^ à yapenr, s'engage a concéder au citoyen tt des Etats-Unis qui ctablii*ait une ligne de bateaux à

« vapeur régulière entre les différents ports d'entrée du (( territoire péruvien, les mêmes privilèges de charger <( et décharger des marchandises, d'entrer dans nos « ports pour prendre ou débarquer les passagers, les « bagages, l'argent monnayé, l'or et l'argent en lingots, (( de porter le malle des courriers, d'établif dés dépôts (( de charbon, de construire des machines et les ate- (( liers nécessaires h la réparation des bateaux k vapeur^ (( et enfin tous les avantages dont jouirait quelque (c société ou compagnie.

<c Chacune des parties contractantes s'engage par le « présent traité a ne concéder k d'autres aucun privi- (( îégcj faveur ou immunitéj en matière de commercé « et de navigation, qui né fussent immédiatement éten* « dus aux citoyens de Vautre partie contractante^ lès- « quels en jouiront gratuitement ou moyennant une « compensation d'une valeur proportionnée ; si la cona cession était sous coridilions, ces conditions seraient a réglées d'un commun accord.

a Les Etats-Unis d'Amérique et la République du « Pérou conviennent mutuellement qu'il y aura liberté K réciproque de commerce et de navigation entre les a citoyens et sur les territoires respectifs des deux Etats. « Les sujets de l'une des deux républiques pourront fré- (( quenter avec leurs bâtiments les côtesjports et parages « de l'autre où le commerce étranger serait autorisé, ré- <( sider dans tous les points des deux territoires, y occu- (( perdes maisons d'habitation et des magasins; et tout

« ce qui leiir appartiendra sera respecté et exempt dé <( visites et d'inspections arbitraires.

« Lesdits citoyens auront pleine liberté de faire dans « toutes les parties des territoires des deux républiques, « conformément aux conditions établies par les régle- « ment respectifs, le commerce de toute espèce de mar- « chandises, produits naturels ou manufacturés, dont le (( commerce ne serait point absolument prohibai ils a pourront aussi Ouvrir dés magasins, boutiques et (^ ateliers, conformément aux mêmes règlements muet nicipaux et de police, obligatoires pour les citoyens <( du pays. »

n Le Brésil, dit M. Maury, par son traité du 23 octo- « bre 1851, au lieu de nous exclure dé l'Amazone, a nous y introduit, puisque, par stipulation solen- « nelle avec le Vérouj les citoyens américains pos^- « dent déjà le droit de fréquenter avec leurs bâtiments a toutes les côtes , ports et parages du Pérou où le a commerce étranger est ou serait permis,

a Par son traité avec lés Etats-Unis le Pérou s'est « obligé a né concéder aux autres nations aucun pria vilége^ faveur ou immunité en matière de commerce « et de navigation, qui ne soit immédiatement étendu <( auxcitoyens des Etats-Unis.

" « Par conséquent, le traité du 23 octobre 1851 nous (( donne le droit d'entrer dans l'Amazone jusqu'au « point où le Pérou à pu Vaccorder^ parce que nous « avons le même droit qu'a le Brésil de commercer sur

(( les tributaires péruvicDS de rAmazone, sitious pau- (( vous arriver jusque là. ».

C'est ainsi que M. Maury pense établir, en faveur des Etats-Unis, le droit de navigation dans tout le cours de V Amazone.

Le traité d'octobref. 18ol, célébré aitre le Brésil ei le Pérou, concéderait, ^d'après M. Maury, des droits^ a rUnion, qui n'étaient point partie in.tei venante!

Avant dé discuter cette étrange prétention, nous* rappellerons que lebutparkitement défiai de cette eon? vention dont nous avons cité le texte, était d'appeler a la vie commerciale les contrées arrosées par les affluents de r Amazone^ but qui intéressait directement ogale^ ment, les deux États propriétaires dç ces territoires. Il s'agissait d'animer une solitude, de peupler un iiiMnense désert ; une seule chose égalait la grandeur de ce projet, c'était la difficulté de Téntreprise. Les deux Etats comprenaient qu'un décret ne suffisait point^ et que pour produire le miracle, ce n était point tout de prononcer le fiât lux ; aussi donnèrent-ils aux stipulations du traité un caractère provisoire ; c'était une expérience faite en commun^ et destinée a révéler les meilleurs moyens pratiques d'implanter le commerce et l'industrie dans ce pays désert. Le préambule parle en effet, (( d'un essai qui fera mieux connaître quelles « sont les bases et les condilions qui devront servir de (( bases définitives à ce cormnerce et à cette navigation, »

Les (jeux Etats, cberchaut la réalisation d!un besoin

. comn^uQy ne pouvaieot point renverser d'une marn ce qu'ils édifiaient de Vautre ; ils durent dotîc commencer jpar jeter à terre les obstacles qui s'opposaient aii commerce; le premier obstacle, c'était la frontière; et poiir exciter ractivilé commerciale sur ce point ils renoncèrent mutuellement aujL droits d'entrée sur les marchandises qui traversaient la frontière : les douanes furent retirées de toute la ligne qui sépare le Pérou du Brésil. Ce système de concessions réciproques amena l'ouvejrture des rivières communes auj: citoyens des deux nations, qui d'abord affirmèrent leur droit exclusif fà cette navigation. Telles sonlt les basés sur lesquelles le Pérou et le Brésil ont résolu de faire une expérience sérieuse pour s'éclairer sur les besoins de leurs pays, et sur les moyens les plusefificaçcs à employer pour les satisfaire.

Ce traité fut iwnnplété* par lefe articles suivants :

Articles séparés.

a Pour plus ample explication de Tarticlc 2 de la VL Cjonvention signée ce même jour^ les hautes parties •K eoutractantes conviennent en outre des articles <( suivants :

« Art. 1". Les entrepreneurs de là navigatioti îi <( vapeur, dont' parle l'article 2 dé la convention <( célébrée ce même jour, devront se soumettre aux « conditions ci-après énoncées :

« 4* Dans la première année, les bateaux à vapeur

u devront l'aire trois voyages, dans la seconde quatre, (c dans les trois suivantes, six voyages au moins. Si ce « nombre ne pouvait être atteint, à cause de circons- (( tances provenant de la grande distance^ de Vobs- (c truction du fleuve^ d'expériences à faire pour la fiavi-^ (( gation, de manque de combustible ou de causes (C semblables, les entrepreneurs ne recevront que 5,000 (( piastres pour chaque voyage accompli pendant les « deux premières années, et 3,000 piastres pour (( chaque voyage accompli dans lés autres années.

« 29 Ils conduiront gratuitement les malles du gou- « vernement et du courn'er, et les déposeront dans <( tous les endroits riverains par où ils passeront, (( jusqu'au terme de leur voyage.

(C 39 Us porteront gratuitement, dans chaque voyage, (( jusqu'à quatre employés civils, militaires ou ecclé- (( siastiques au service de Tun des deux gouverne- <c ments et les bagages desdits employés. Chacun des (( deux gouvernements aura droit au transport de (( deux tonneaux de marchandise.

(C 4° Ils seront obligés de transporter dans les (( bateaux a vapeur ou de faire remorquer les troupes, (( munitions, prisonniers des deux gouverments, mo- « yennant une juste indemnité qui sera fixée quand (( Texpérience aura montré quels sont les dépenses « que ce service entraîne.

5° L'entreprise s'entendra avec les deux gouvernece nements sur les points respectifs du fleuve, jusqu'où

doivent arriver les hateaux a vapeur, sur les ports où ils u doivent toucher, et elle se soumettra, malgré Texemp- (c tion de toute espèce d'impôt dont elle jouit, aux ^( régleiqen^ de police et de douane.

^( Art. 11. Chacun des deui^gouvernemonls concède f( à l'entreprise la propriété d'pn quart de lieue carrée, (( dans les endroits où il sera nécessaire d'établir un « dépôt de combustible, si le terrs^in n'appartient pas « à un particulier ; mais l'entreprise perdra ses droits « à cette propriété, si elle n'accomplit point, pendant « cinq années consécutives, les engagements qu'elle a (( contractés par le présent traité. Elle pourra, dans « tous les terrains libres, couper du bois, ouvrir des <( lîijnes de charbon de tçrre et les exploiter

« Art. 4. Les présents articles séparés auront la « même force et valeur que s'ils étaient textuellement « insérés dans la conyentiop signée aujourd'hui. )>

Les hésitations, les tâtonnements, si Ton peut s'exprimer ainsi, que trahissent ces articles séparés sont une preuve évidente du caractère tout provisoire de ce traité.

.M. Maury prétend que le traité par lequel le Pérou s'engage a étendre* aux citoyens des Etats-Unis toute faveur et privilège de commercé et navigation accor- • dés aux citoyens d'une autre nation, donne aux citoyens des Etats-Unis le droit d'entrer dans l'Amazone. Cette prétention ne supporte point la discussion.

Que réclament les Etats-Unis? Un droit ns^turel,

absoUi ? Le Brésil 'eT^erce h souveraineté sur l-embo»^ chure des Amazones et sur toute la partie da fleuve, dont il possède les deuK rives ; il peu^ nous lavons démontré, permettre ou refuser l'entrée de ce fleuve aux nations étrangères. Si les nations étrangères sont obligées de se soumettre a la décision dti Brésil, il est bien évident, qu'en aucun cas, les Etats-Unis n'auront un droit absolu à latiavigation de la partie brésilienne de TAmazone.

Le gouvernement de TUnion ne conteste nullement cette application rigour^Mise des principes du droit international. M. W. L. Murcy, secrétaire du gouvernement des Etats-Unis, écrivait, il y a k peine un an, an minis-. tre du Brésil, près le cabinet de Washington, que son gouvernement considérerai t comme une offensç ç^ux droits, du Brésil Tentrée d'un bâtiment américain dans VAmazone sans la permission de Tempire. « Le soMssignéx (c dit cette note (1), n'hésite point h déclarer h M. « Moreira, que les employés de l'Union ne faciliteront « point, en connaissance de cause, la sortie d'un (( bâtiment qui partirait dans le but de violer les lois du « Brésil. El; le cas échéant^ le gouvernement des ElatSr « Unis ne prendrait point sur lui* la responsabilité de (' justifier un pareil acte. )> Dans une autre note diplor mrtique du 23 septembre 1853, M. Marcy émet4'espoir de voir avant peu le Brésil décréter la libre navigation

(ij Note du gouvernement des Etats-Unis d'Amérique à la légation impériale â Washington, 20 avril 1853^

des Amazones; mais Jusque là, une entreprise qui aurait pour but de jTorcer Teotrée du fleuve serait illégale^ (( emporterait une violation des droits du Brésil. Et si » un citoyen de TUnion avait la témérité de V essayer y il « tomberait sous le coup de la loi, )>

M. Maury lui-même , par une de ces contraditions auxqudles il est si sujet, rdtonnait implicitement lés droits du Brésil. « La rivière Tocantins coule entière- « ment, dit-iJ, dans le territoire du Brésil qui a, par « conséquent, le droit de louvrir ou nomi au commercé K étranger ; sa coinduite k cet égard ne peut être un « motif légitime de plainte pour aucune nation. » Ce droit suv le Tocantins. Fésnlte d^ la souveraineté du Brésil sur le territoire que baigne ce fleuve. La même cause produit le même efl'et relativement à l'Amazone.

Si ce n'est pas un droit naturel qu^ M. Maury réclame ea feveur des Etats-Unis, ce droit qu il invoque ne peut résulter que d'une convention spéciale.

Nul ne peut renoncer h un droit au profit d'un autre, que celni qui le possède. Le Brésil tout, seul a pu valablement accorder auK citoyens de TUnion rentrée de TAmazone. Où est cette stipulation?

M. Maury ne met en avant qu'un traité conclu entré le Pérou et les Etats-Unis. Comment une convention passée entre le Pérou et les Etals-Unis peut-elle obliger le Brésil ? Comment le Pérou peut-il disposer des droits de souveraineté du Brésil ? Le Brésil est-il intervenu dans cette convention ? a-t-il été consulté ? y a-

-il donné son adhésion ? Non : dès lors, il n'a pa être dépossédé^ sans son consentement, d'un droit incontestable.

Quand même le gouvernement du Pérou aurait expressément accordé aux Etats-Unis la navigation de la partie brésilienne de TAmazene, cette concession ne produirait aucun effet, etie serait radicalement nnlle, par cette simple raison que Ton ne peut pas disposer du bien d'autrui, et que je ne puis pas vous faire don de la maison qui appartient a mon voisin. Mais le Pérou n'a même pas stipulé cette concession en faveur des Etats-Unis.

Le 15 avril 1853, le gouvernement du Pérou rendit le décret suivant, qui explique comment il interprétait le traité d'octobre 1851.

Décret du gouvernement de la République du Pérou touchant la navigation des eaux intérieures de cet Etaty et la colonisation des territoires adjacents,

<( José Rufino Echeniqué, président de la République, considérant :

(( 1^ Que t'est pour le gouvernement un devoir (( d'appeler la civilisation et la population dans les (( plaines fertiles du territoire péruvien baignées par (( t'Amazone et ses affluents.

(( 2° Qu'il est nécessaire , pour encourager les « hommes laborieux qui voudraient se livrer au in- « vail et trouver ainsi leur bien être, de leur accorder (( les moyens'de s'établir dans ces contrées.

ù 3» Que le moyen lé plus utile et lé plus effii^ace <( d'attirer Timmigration étrangère, dont le pays a tant (( besoin, est d'aider la colonisation et rétablissement « de familles dans ces contrées.

« 4° Que, grâce U cette éinigralion, l'on pourra, par « des mesures réellement sociale^ et conformes k nos (( in^itudons, amènera la vie civilisée les tribus sauce tagesqui vivent dans l'est du Pérou.

<( 5^. Que, sans préjudice des mesures plus amples « que le congrès pourra prendre pour arriver à ces <( fins, rentrée pirocbaine de bateaux à vapeur dans « les rivières intérieures qui baignent ces territoires,

n rend urgente l'adoption de mesures propres k don- (( ner Timpulsion aux progrès et améliorations, qui « doivent inévitablement résulter du développement des a relations commerciales et de la navigation de TÂma- « zone.

V Conformément à la délibération du conseil d'Etat ii en date du 21 février dernier, décrète :

a Art. I. Conformément au traité conclu le 23 octo- «bre 1851 avec l'empire du Brésil, sont libres pour « les sujets et bâtiments brésiliens, et pour tout le temps (c que durera le traité^ la navigation, le commerce et c( le trafic par les eaux de l'Amazone, dans la partie du c( littoral appartenant au Pérou jusqu'à Nauta au con- « flueDtdel'Ucayali.

« Art. II. Les sujets et citoyens des autres nations

« qui possèdent aussi des traités avec le Pérou^ en vertu

a desquels ils jouissent des droits de la nation la plus (( favorisée^ et à qui ces traités assurent les mêmes droits « relatifs au commerce et à la navigation , pourront^ <c dans le cas où ils obtiendraient Ventrée dans les eaux <( de V Amazone j jouir sur le littoral du Pérou des droits (( concédés par Varticle antérieur aux sujets brésiliens, yi

Ce décret, dans son article 2, reconnaît les droits? absolus du Brésil k la navigation exclusive dé rÀoiazone inférieur; les Etats-Unis pourront naviguer dans les rivières intérieures du Brésil j s'ils obtiennent Vitrée de V Amazone. C'est une condition préalable, nécessaire, que le gouvernement du Pérou n'aVait nul besoin d'inséret dans cette convention. Le Pérou n'a jamais considéré son décret du 15 avril 1853 comme conférant aux Etats-Unis un droit quelconque sur la navigation de la partie brésilienne de TAmazOne ; c'eût été un empiétement sur la souveraineté de TEmpire.

C'est ce que déclare expressément M. tirado, ministre des relations extérieures du gouvernement péruvien : « Ce décret, dit-il dans une note diplomatique àdres^ « sée le 38 septembre 1853 à M. Cavalcanti de Albu- « querque, ministre plénipotentiaire du Brésil à Lima,' « est loin d'être conçu dans Tidée de porter atteinte' « aux droits du Brésil, puisque dans le même articles, (( cette concession est subordonnée a la condition que « les nations, qu'un traité avec le Pérou met dans le (( cas de profiter de cet avantage, obtiendront préalç.-

« bhm^t Ventrée dans les eauôc de T Amazone ; dispoii sition qui a eu pour objet spécial de sauvegarder les « droits du Brésil.

« Rîen ne forçait sans doute le gouvernement a « exprimer cette restriction, puisque les droits du « Brésil sur ses rivières intérieures, le droit d'entrer c( et de naviguer dans la partie de ces rivières qu'il « domine d'après le droit international et les traites, « ne dépendent en rien des déclarations de mon gouver- ^ nement. L'omission ou Tinsertion de celte condition a n'empêcherait nullement ces droits d'être efficaces. « Aussi le gouvernement, loin de désirer fournir un « prétexte à une violation des droits du Brésil, en <( inscrivant cette condition dans son traité, a voulu au <( contraire, manifester par un acte spontané le désir << qUHl nourrit dç voir ces droits respectés. »

Un acte puWic du gouvernement du Pérou déclare officiellement^ qu'aucune des nations riveraines de TÂmazQne ne peut k elle seule conférer le droit de pavigiier sur les affluents de ce fleuve qui ne coulent lia^ entièrement dans son propre territoire, et que le eansentement collectif de tpus les Etats riverains est nécessaire pour proclamer la liberté de navigation dans l'Amazone. Tel est le sens d'une note adressée le i 3 juillet 1853 aux gouvernements du Brésil, de Venezuela, de la Nouvelle-Grenade et de l'Equateur, pouf les engager à envoyer leurs représentants a un congrès qui aurait pour but de régler en corn-

mun la navigation de l'Amazone et de ses affluents. Le gouvernement du Pérou reconnaissait ainsi la justesse des observations présentées, le 30 avril 1853, parle ministre du Brésil à Lima. <( Dans( une affaire « d'une si haute importance, lit-on dans cette lettre (( remarquabler(l), la plus grande clarté est néces- « saire. Nous avions le droit d'espérer que le gouvertt nement du Pérou saisirait cette occasion pour décla- « rer d'une manière explicite que, d'après son opinion, K le gouvernement brésilien a seul le droit d'ouvrir et dô « fermer la porte de l'Amazone. Ce droit parfait, indts.-; (( pensable k la sûreté du Brésil, dans le territoire c( duquel la nature a placé non seulement l'embouchure, (( mais encore les deux rives de ce fleuve, sur une « étendue deplustJe six cents lieues, a été jusqu'au- « jourd'hui universellement respecté, et continuera k « l'élre tout le temps que les principes de justice ser- (( viront de base k la conduite des Etats; 11 résulte « évidemment de ce droit qu'aucun Etat riverain de <( l'Amazone ne peut conclure avec un autre Etat non « riverain, de traité ou de convention sur la navigatioû « dudit fleuve, sans que le Brésil ait été consulté. Et c( comme, en vertu du même droit, cette navigation « est soumise k des circonstances exceptionnelles, il « est clair que les traités ou conventions, célébrés par

(1) Note adressée le 30. avril |853, au gouverneraent du Pérou par M. Cavalcanti de Albuquerque, ministre plénipotiaire du Brésil à Lima.

« un Etat non riverain de TAmazone avec un des Etats « riverains relativement k la navigation intérieure, ne « peuvent cbmprendre en aucune façon la navigation

î< de ce mênne fleuve. »

Le Pérou n'a donc janaais pensé à céder aux Américains un droit qu'il ne possédait poiift lui-même, et M. Maury, en invoquant ce traité de 1851 en faveur des Etats-Unis, tombe dans l'erreur signalée par le ministre des relations extérieures du Pérou dans la note du 30 septembre 1853 : « si le traité d'avril , écrivait « alors M. Tirado, a fait surgir quelques prétentions « contraires aux intérêts et aux droits du Brésil, mon « gouvernement n'en doit point porter la responsabi- « lîté, car un gouvernenaent n'encourt aucune res- « ponsabilité, si ses actes servent de prétexte ou d'occa- « sion à une violation des droits des gouvern^- (( ments amis, quand il n'a ni directement autorisé ni « approuvé d'aucune façon ces applications erronées. « Vous reconnaîtrez, j'espère, la justesse de ces obser- « vations qui s'appliquent parfaitement k ces compact gnies qui s'organisent en invoquant^ dites-vous , le K prétendu droit que leur confère le décret du 15 avril, « Ce décret n'a pu créer aucun droit au préjudice du « Brésil; et ceux qui l'invoquent pour violer les droits <( souverains de l'Empire, s'appuient sur de fausses « prétentions : car il est clair que le gouvernement du c< Pérou na pu ni voulu leur conférer de pareils droits :

« c'est ce qui rcsnlte des (lisposi lions expresses du traité (c d'avril 1851. »

M. Maury soutient que le décret de 1851 , combiné avec le traité de commerce et de navigation conclu entre le Pérou et les Etats-Unis, confère un droit s^bsolu ou relatif a la navigation de tout le cours de TAmazone ; le Pérou nie qu'il ait jamais songé k créer un pareil droit en faveur des Etats-Unis, et avoue que sa volonté eût été d'ailleurs impuissante, puisqu'il ne pouvait empiéter sur la souveraineté du Brésil.

Ce traité de 1851, par sa nature même, se refuse il toute application qu'on eu voudrait faire k une nation autre que celles qui l'ont célébré. Quels sont les Etats qui y ont pris part ? des Etats riverains d'un même fleuve. Dans quel but ? celui de régler désintérêts communs a ces Etats , intérêts dont la communauté résulte de rivières et de frontières commune^. C'est pourquoi l'un des articles établit expressément que la navigation de ces rivières appartient exclusivement aux Etats riverains.

Les Etats-Uqjs ont-ils une frontière ou une rivière commune a leur territoire et a celui du Pérou ? Quels, sont leurs Etats limitrophes des provinces péruviennes ?

Les conditions spéciales, relatives a la position géographique des deux parties contractantes , empêchent que les stipulations contenues dans ce traité soient étendues a une autre nation qui ne soit pas dans les

mêmes comlilions. L'article l*"^élablit que les marchandises ou embarcations qui passeront du territoire d'un des deux Etats dans le territoire de l'autre par une frontière commune aux deux Etats, seront exempts de tout impôt de douane ou d'octroi. Cette exception est tellement spéciale au commerce qui s'effectue d'une frontière a l'autre, que les marchandises brésiliennes qui entreraient au Pérou par les ports du Pacifique ne jouiraient nullement de la même immunité, pas plus que les produits du Pérou qui viendraient par mer ii Bahia ou k«Rio Janeiro. Comment dès lors étendre aux Etals- Unis les dispositions de cet article ? Le traité tout entier règle la navigation des rivières communes aux deux Etats ; et les Etats-Unis, ne possédant aucune partie des affluents de l'Amazone, n'ont aucun droit à reclamer pour eux le bénéfice de cette convention.

Le Pérou, par un acte public, s'est engagé à traiter les Etats-Unis sur le pied de la nation la plus favorisée; il ne peut faire aux citoyens d'une nation une concession gi*atuite, unilatérale, sans l'étendre immédiatement aux citoyens de l'Union. Mais ces sortes de stipulations n'ont rien de commun avec les conventions bilatérales, les concessions à titre onéreux comme celle qu'établit le traité de 1851. Le Pérou ouvre ses rivières intérieures au Brésil, parce que le Brésil lui ouvre réciproquement ses rivières intérieures; le Pérou exempte de droits les marchandises brésiliennes entrant sur son teiritoire par la frontière commune, parce que le Brésil exempte réci-

proquemenl de droits les marchandises péruviennes qui entrent sur son territoire par la frontière commune; •il n'y a la aucune faveur, aucun privilège , c'est un échange ; chacun des deux Etats donne dans le but de recevoir, c'est une convention bilatérale. Si le Pérou au contraire avait purement et simplement déclaré franche l'entrée des produits de l'Angleterre, les Etats- Unis auraient droit a réclamer pour leurs produits le même privilège , mais non pas si cette exemption n'était qu'un acte de réciprocité. Les deux, nationf s'imposent un sacrifice mutuel : il n'y a ni privilège m immunité. Les Etats-Unis ne peuvent donc point arguer de leur traité avec le Pérou, puisque le Pérou n'a accordé aucune faveur au Brésil.

Retraité entre le Pérou et les Etats-Unis ne peut donc s'appliquer en aucune façon k la convention de 1851. L'article 2 du décret du 15 avril 1853 ne peut pas non plus étayer les prétentions de M. Maury , car il consacrerait un abus de pouvoir et n'aurait aucune vertu,. d'après l'opinion du gouvernement du Pérou lui-même. Déclarer que le pavillofi de l'Union pourra naviguer dans les rivières intérieures du Pérou, sous la condition d'obtenir Ventrée de VAma-' zonej c'est insérer dans un traité une clause inutile; t'est concéder un droit illusoire, puisque l'exercice de ce droit est absolument subordonnée la volonté souveraine d'un tiers. Quel profit tirerait la France d'une déclaration par laquelle les Etats-Unis leur permettrait

de na\4guèr dans les affluents du Saint-Laurent et clàDs les Grands-Lacs ? L'Angleterre occupe rentrée du Saint- Laurent et peut, à son gré, ouvrir ou fermer le fleuve aux étrangère ; la déclaration de TUnion n'obligérait pas TAngleterrej et ne profiterait en rien a la France. Les Etats-Unis et TAngletérre sont dans une situation absolument semblable h celle du Pérou et du BrésiL Pourquoi ce qui est incontestable dans l'Ameriqne du Nord esl-il contesté dans TAmérique du Sud ? Le Brésil, outre Tembouchurè de TAmazone, possède les deui rives du fleuve pendant un espace de plus de sii cents lielies, les plus importants affluents de TAmazone coulent dans le territoire de Templre, la partie du bassin de l'Amazone comprise dans le Brésil est plus vaste, ndn seulement que la partie péruvienne , mais encore que la partie comprise dans le territoire des cinq autres Etats riverains ; tandis que le Saint-Laui'ent ne coule entre deux rives anglaises que pendant un espace fort restreint. M. Maury ne songe même pas ^ contester le droit exclusif de l'Angleterre , et il se révolte contre le droit du Brésil. C'est pour la navigation du Saint -Laurent qu'il devrait, pour être d'accord avàc lui-même, rcclamcr tout d'abord l'application de sa théorie : le commerce en général trouverait autant d'avantages à pénétrer dans l'immense territoire qu'arrose le Saint-Laurent que dans la région baignée par l'Aniazoné; les Etats-Unis ont Ik un iniérêt direct, immédiat. Quelle est donc la cause de cette contradic-

fioQ ? C'est que M. Maury ne croit nullement au droit qu'il invoque.

' Du reste, s'il pouvait exister un doute sur f intcrprélation du traité conclu entre le Pérou et les Etats-^ Unis, et sur le sens de l'article â de la convention def 1851 et de l'artiele 2 du décret de 1853, la question est aujourd'hui résolue. La condition préalable imposée par l'art. 2 du décret du 15 avril 1853/ ne pouvant se réaliser par la volonté d'aucune dés parties contractantes, annulait le prétendu droit r!enfeVmé dans le même article. Toute clause inutile est dangereuse ; c'est pour cette raison que le Pérou, voulant sagement lever tous les doutes, et montrer qu'il reconnaissait au Brésil la souveraineté exclusive sur ses rivières intérieures, fit la déclaration suivante :

Dédret dû gouvernement du. Pérou du 4 janvier

(( José ïluflno Ëchenique, président de la Bépubli- « que, — considérant :

<( Que le décret du 15 avril 1853 a soulevé plusieurs « questions qu'il est nécessaire de résoudre,

tt Décrète :

<( Art. ï. Les sujets brésiliens pourront librement <( naviguer dans les affluents péruviens de l'Amazone^ K conformément à l'art, l**" d\jt traité du 23 octobre « 1851.

« Art. h. Le gouvernetaent désignera dans cha-

ji eaoe des rivières où les entrepreneurs qui obtien- |i draient ou auraient obtenu le privilège de naviga- « tien à vapeur, conformément au § 5 del'art. 1. addiin tioimdl du traité avec le Brésil, pourront charger « déctiarger leurs marchandises.

fc Art. m. Si quelqu' autre ' Etat prétendait que seg V $Jget8 antj en vertu de traité& conclus avec la Repu- « bliquef droit à naviguer dans la partie péruvienne « de T Amazone et de ses affluents^ le gouvernement accor- « dera ou refusera ce prfvilég^y selon les stipulations « des Jraités $n vigueur, et sous les conditions quHl i( jugera justes et convenables.

« Art. IV. Le gouvernement du Pérou, reconnais- > « saut que les E^tats riverains ont tous droit k la navifi gatÎQD de TÂm^one, reeonnaU en même temps la « nécessité qu*il y a pour eux de faire d'un commun 4( accord les règlements de police et autres qu'ils doin vent adopter.

« Art. y. Le présent décret n'est que déclaratoire « de celui du 15 avril 1854 pour les points spécifiés ^ daos les articles antérieurs.

<( Donné au palais du gouvernement de Lima le 4 ii janvier 1854. »

Le gouvernement du Pérou s'est lui-même chargé

^e renverser les prétentions de M. Maury ; elles n'avaient

* pour base qu'une fausse interprétation du traité de 1851 ,

l'obscurité d^ l'article 2 du décret de 1853 pouvait

servir d'auxiliaire k la mauvaise toi ; le gouvernement

du Pérou, qui a concouru au traité, et rendu le décret, s'est expliqué sur ces deui actes de manière à détruire tous les doutes.

Le Pérou déclare solennellement que les Etats rÎTeraîns de l'Amazone ont seuls le droit de régler la nayigatron de ce fleuve et de ses affluents; que le concours de tous les Etats riverains est nécessaire pour foire un règlement général, parce que chacun d'eux a des droits absolus sur 1^ partie de ces rivières qui coule exclusivement sur son propre territoire.

La conséquence évidente de cette déclaration c\st qu'aucun traité, conclu par un seul des Etats riverains avec un Etal non riverain, n'a pu donner k cet Etat un droit-quelconque sur la partie de TAmazone qui n'appartenait pas exclusivement k TEtat riverain intervenant au traité.

Le droit exclusif du Brésil sur la navigation inférieure de l'Amazone est resté parfait et intact.

Nous avons démontré que le traité de 1851, ne contenant aucune faveur faite par le Pérou au Brésil, ne pouvait servir d'appui a une réclamation des Etats- Unis, ayant pour but d'obtenir pour les citoyens de TUnion la faveur accordée par le Pérou aux citoyens brésiliens. Le gouvernement du Pérou le déclare implicitement, puisque la nation qui prétendrait, en vertu des traités, avoir droit a la navigation des affluents péruviens de l'Amazone est obligée, par le décret de

1854, à exposer sa réclamation aa gouveroement du Pérou, qui la repoussera ou V admettra.

En résumé, aucun traité n'a porté ni pu porter atteinte aux droits exclusifs du Brésil sur la navigation de la partie brésiliennei de TAmazoneet de ses affluents. Le Brésil, dans Texercice de sa souveraineté, accorde ou refuse l'entrée de ses rivières ; il les a, dans un intérêt commun, ouvertes aux républiques du Pérou et la Nouvelle-Grenade. Ces mesures lui sont dictées par son propre intérêt ; mais aucune nation ne peut jusi tement réclamer pour elle les mêmes concessions.

Les Etats-Unis^ comme toutes les puissances, peuvent demander au Brésil, comme une faveur, l'ouverture du grand fleuve a leurs bâtiments ; mais si l'Empire, qui ne peut et ne doit consulter que ses intérêts, et qui est le seul juge de ce qui lui convient, ne trouve point opportun d'accéder k leur demande, les Etats- Unis n'auront qu'à s'incliner devant sa volonté souveraine.

Page 1