HISTORIQUE
Dès la plus haute antiquité, on a essayé d’éliminer de la société tous les êtres morbides, tous ces avortons qui sont une lourde charge pour leur pays. Les Grecs jetaient dans lEurotas tous les enfants mal conformés, tous les monstres congénitaux. On trouve dans l’ancien code des Hindoux cette stance :« Si un homme donne en mariage une fille ayant quelque défaut sans en prévenir, l’époux peut annuler Pacte du méchant qui lui a donné cette jeune fille. » (Loi du Manou, Liv. IX, st. 75.)
En 1864, parut dans Le Courrier Médical la reproduction d’un cours professé par le docteur Caron, au cercle des Sociétés savantes sur la « Puériculture ». Le mot étonna, mais on ne lui donnait pas le même sens que de nos jours et Littré la défimissait « l’art d’élever les enfants au physique et au moral ». La prenuère loi de protection de l’enfance et la seule jusqu’à présent, fut promulguée en 1874 ; elle porte le nom de son promoteur Théophile Roussel. Cette loi tend à défendre l'enfant dès sa naissance ; mais elle ne mentionne pas la défense de l'enfance avant et au moment de sa conception.
C’est en 1895 que le professeur Pinard reprit le terme de « puériculture » qui, comme on Pa vu, n'avait pas fait fortune avec le docteur Caron. Le professeur Pinard définissait ainsi la puériculture : « C’est une science qui a pour objet la recherche et l'application de toutes les connaissances relatives à la conservation
HÉVAES
et à l'amélioration de l'espèce humaine. » Cette science nouvelle fut proclamée, définie pour la première fois le 15 novembre 1895 à l’Académie de Médecine ; depuis, cette science a grandi et ceux qui en souriraient auJourd’hui seraient sévèrement jugés. C’est en 1899 que le professeur Pinard commença à vulgariser ses idées ‘nouvelles sur les règles d’une bonne procréation ; nous croyons devoir extraire du discours qu'il adressa devant un public d'agriculteurs à la mairie de Troyes, le 10 décembre 1899, l’essence même de ce discours :
« Que notre terrain reste bon, nos graines ne peuvent qu'être influencées d’une façon heureuse. Nous ajouterons nos propres qualités aux qualités ancestrales et les graines vertes, le dépôt que nous confierons à nos enfants, sera plus précieux que celui que nous aurons reçu.
« Au contraire, que notre terrain devienne malade, soit frappé de misère physiologique ou de déchéance pathologique, le développement de nos graines se fera imparfaitement, irrégulièrement, et leur impulsion évolutive sera amoindrie ou même annihilée, nos produits seront tarés. Ceci ne justifie-t-1l pas le culte et le souvenir des ancêtres ? Que de reconnaissance due par les enfants aux parents, quand ces derniers leur ont transmis, intacte ou augmentée, la graine qui les a fait naître ; et les Chinois ont raison lorsqu'ils anoblissent les aïeux du Chinois qui s’est fait illustre ! »
Ailleurs 1] proclame : «Le vrai et seul mariage digne de ce nom, ne peut et ne doit exister que lorsque les futurs époux apportent mutuellement le capital qui dépasse en valeur tous les autres, quelle qu'en soit Pimportance, le capital biologique ancestral qu’on appelle : la santé. » Fœderé avait déjà écrit, en 1815, dans son traité de médecine légale et d’hygiène publique : « Le plus sûr moyen de débarrasser l’espèce humaine
AU
de tant de maladies, serait d'interdire le mariage à ceux qui en sont affectés. »
En 1847, le médecin français Prosper Lucas, dans son Traité philosophique et physiologique de l’hérédité, n'avait-il pas déjà écrit : © À lPinstar de plusieurs législations antiques, les législations modernes devraient déclarer des iIncapacités physiques de mariage, et frapper de nullité tout mariage où on les aurait dissimulées. Il se commet, en ce genre, les plus odieux abus : on cache à une famille que le fils ou la fille dont on Jui offre la main est épileptique, ou qu’il est scrofuleux, ou qu’il a présenté des signes d’aliénation, ou qu’il est impuissant, ou qu’il est affecté de quelque anomalie ; on dissimule d’autres maladies antérieures ; on jette un voile épais sur celles de la famille, on trompe sur la personne. Dans le silence de la loi, l'honneur de la famille et de Pindividu doit être de n’en Jamais commettre de semblables. »
A la même époque, il s’est trouvé un parlementaire français, le général comte du Chaffaut, député de la Vendée, sous le règne de Louis-Philippe, pour faire une proposition de loi dans le but d’assurer le mariage sain, en l’interdisant aux poitrinaires, scrofuleux, syphilitiques, enfants de fous et à certains infirmes. Cette ‘proposition de loi fut appuyée par MM. de Lamartine. Arago et Thiers.
Jadis, dans nos familles bourgeoises, on avait une toute autre conception du mariage que de nos Jours. Les parents mûrissaient de longue date l’union de leurs enfants et leur enfant était, pour ainsi dire, voué à la naissance à un tel ou à une telle. En général, l'union se faisait entre descendants de vieilles familles du pays, dont on connaissait tous les tenants et attenants. Aujourd’hui, tout est changé, les facilités que présentent les moyens de communication ont permis les
unions les plus étranges, les plus bizarres, les plus insensées. Il suffit aujourd’hui d’être un danseur émérite, de manier adroitement la raquette de tennis, de faire quelques effets de plage, pour que quelque jeune fille devienne amoureuse de vous. Hier, on ne se connaissait pas, demain, on se marie. La conception ancienne du mariage avait ses défauts, mais, à tout prendre et en nous plaçant uniquement sur le terrain médical, cette façon de faire valait mieux que le mariage express moderne.
Il faut défendre ces pauvres malheureuses qui subissent la mutilation de leurs organes procréateurs parce qu’elles ont livré sans défense leur COTps à quelque blennorragique conscient. Il faut défendre ces jeunes femmes qui verront se perdre toutes leurs illusions de maternité avec leurs fausses couches multiples : heureuses si, à force de soins, de persévérance, elles mettent au monde un malheureux avorton.
En regard de tous ces crimes, de toutes ces vilenies, le code français reste muet et «la loi, comme le dit Brieux, ne donne aucune arme contre celui qui. sachant son état, prend une jeune fille saine, confiante, innocente, la salt du résultat de ses débauches, la rend mère d’un pauvre petit être dont l’avenir est tel que ceux qui Paiment le plus ne savent s'ils doivent faire des vœux pour sa vie ou pour sa délivrance immédiate, Cet homme a infligé à celle qu’il a épousée la suprême insulte, 1l l’a rendue victime du plus odieux attentat. Il l’a avilie. Il lui a pour ainsi dire imposé le contact avec la fille des rues, dont il lui a transmis la tare. Il a créé entre elle et cette femme à tout le monde je ne sais quelle mystérieuse parenté. C’est le sang empoisonné de cette prostituée qui empoisonne son enfant et qui l’empoisonne elle-même. » Et la loi est ainsi et les mœurs sont telles que cette femme ne
peut se séparer de cet homme qu’à l’aide d’un procès dont le scandale retombera sur elle ou sur son enfant !!
Que pouvons-nous, nous autres médecins, pour éviter de se perpétrer de tels crimes, qu’avons-nous pour calmer notre conscience angoissée ? Rien où presque rien.
Sans doute, quelques jeunes gens viennent-ils à notre cabinet, poussés par une superficielle honnêteté, courir la chance de mettre leur conscience à couvert. Mais ils viennent demander des conseils avec lPintention de n’en tenir compte que s’ils sont conformes à leur désir. Ils cherchent enfin sur qui rejeter plus tard les conséquences de leur mauvaise action dont ils entrevoient la culpabilité.
Quelques utopistes ont voulu faire ressortir les horreurs de la syphilis et dans toutes les fêtes foraines on voit des musées Dupuytren en miniature qui présentent quelques tableaux vécus de cette’ terrible maladie. La curiosité morbide des badauds vient se repaître à ces spectacles dont ils ne gardent qu’un mauvais souvenir qui s’estompe avec le temps.
Certains médecins ont essayé discrètement de tourner le secret professionnel et conseillent avec bonhomie aux familles d’assurer pour la vie leur futur gendre ou leur future belle-fille. Ils espèrent ainsi que le médecin de la compagnie rejettera l’assurance d’un être morbide et, disons le mot, ils cherchent à dégager leur responsabilité morale. Ce n’est qu’une ruse faiblement déguisée et qui, dans tous %es cas, ne peut assurer qu’un minimum de sécurité.
Il serait injuste d’oublier dans une semblable étude le docteur Cazalis, qui portait en littérature le doux nom de Jean Lahor. C’est lui qui, le premier, en 1900, jeta l’anathème aux préjugés désuets et demanda la nécessité du certificat médical prénuptial. Il écrivait
To Te
déjà : «Un jour viendra peut-être où les deux familles, avant de décider un mariage, mettront en présence leurs deux notaires et où les médecins auront le pas sur les notaires, comme les questions de santé le devraient prendre sur les questions d’argent. »
: Dans la presse d’information et la presse scientifique de nombreux articles ont paru concernant le problème, et dans l’immense majorité Pidée du certificat médical prénuptial obligatoire a recueilli de nombreux adeptes. Les assemblées politiques elles-mêmes ont soulevé la question. C’est ainsi qu’en 1921, lors de sa session d'août, le Conseil général du Doubs, sur la proposition du docteur Colard, a émis le vœu suivant :
€ Dans un but patriotique et pour conserver la vigueur et la solidité de notre race, pour combattre le trio effroyable de l’avarie, de la tuberculose, de Palcoolisme, le Conseil général émet le vœu que le parlement élabore une loi exigeant, au moment du mariage légal, la production d’un certificat de santé de la part des deux futurs époux ; les mariages ne pouvant être célébrés que si les certificats sont formels au point de vue de la santé des deux fiancés. »
La Ligue nationale française contre le « Péril vénérien », dans sa propagande ardente contre la syphilis et la blennorragie, mscrit cette résolution au bas des notices qu'elle distribue
«Pour préserver la famille du péril vénérien, nul ne ‘doit se marier,sans s'être soumis à l'examen d’un médecm. Quiconque, ayant été attemt de syphilis ou de blennorragie, se marie sans avoir la certitude d’être guéri, commet un acte criminel, »
La Société française de «€ Prophylaxie sanitaire et morale », fondée en 1901 par le grand professeur Fournier, ce grand syphiligraphe français, a tiré des conclusions dans le même sens. Cette idée a été reprise
Nes PARLES
en 1923 par la « Société de prophylaxie ». Enfin, M. Forest, rédacteur du Matin, fit adopter dans une des sessions du Conseil général de Seine-et-Oise dont il fait partie, un vœu « réclamant Pobligation légale” de examen médical prénuptial ».
Espérons que dans Pavenir on écoutera avec autant d’attention les médecins de famille que lPon écoute aujourd’hui les notaires qui viennent discuter et doser chaque partie du contrat de mariage des futurs époux.