‹ De la nécessité et des moyens de plaireChapitre 3 sur 12 · Î2 DE LA NÉCESSITÉ · texte numérisé non relu

Î2 DE LA NÉCESSITÉ

source des âmes sensibles? L'usage des vertus moins brillantes, dont reflet est de plaire, et le fruit de se faire aimer; il n'y a presque point d'instant qui ne leur ouvre quelque route nouvelle pour s'assurer un bien si satisfaisant.

Ce caractère sociable, qui doit accompagner les vertus de l'âme, ne nous est pas moins nécessaire pour faire valoir les qualités de l'esprit.

Que sers^ent dans le commerce ordinaire de la vie les lumières d'un esprit éminenl?

Il en est du savoir et des connaissances sublimes, à peu près comme de la richesse dans de certaines Républiques, où la somptuosité et l'abondance passent pour une sorlô d'injure faite aux citoyens bornés dans leur fortune; le plus opulent

est restreint à la dépense modique de celui qui n'a presque que le nécessaire. De même, si dans les entreliens on n'évite pas tous les sujets qui passent la portée des esprits communs, il faut du moins se plier à ne leur présenter ces mêmes sujets qu'avec une simplicité qui les leur rende sensibles. Comment, au milieu de tant de contrainte, l'esprit supérieur paraîtra-t-il avec succès, s'il n'est dirigé par le désir de plaire?

Mais avec un tel guide, quelque éminent que soit l'esprit, bien loin de blesser les simples citoyens par , l'éclat trop marqué des richesses dont il dispose, il semble, par la manière dont il les leur découvre, les y associer, les leur rendre propres : il obtient d'eux à la fois la

liberté d'en faire usage, leurs éloges et leur reconnaissance.

S'il est des lumières dans Tesprit qui doivent concilier Teslime et Tamitié des autres hommes, ce sont celles qui s'appliquent sans cesse à régler les intérêts qui sèment entre eux la division. On devrait pouvoir compter du moins sur le cœur de ceux qui ont obtenu de nous les avantages auxquels ils prétendaient.

Cependant leur reconnaissance dépend presque toujours de la conduite que vous aurez gardée avec eux, dans les moments où, dépendants et soumis, ils vous auront entretenu de leur espérance ou de leur crainte. Si votre extérieur ou vos discours ont

fait souffrir leur amour-propre, n'espérez pas qu'ils vous tiennent compte de la justice que vous leur aurez rendue ; ils penseront que vous n'êtes équitable que par la honte attachée à ne pas Tètre : vous n'obtiendrez d'eux que l'estime qu'ils ne peuvent vous refuser, et l'estime des hommes est un tribut qui ne satisfait que notre raison, leur amitié est nécessaire au bonheur d'une âme sensible.

Possède-t-on les avantages de la naissance et du rang? On n'est point affranchi de la nécessité de plaire.

Les inférieurs, avec un respect bien attentif et bien sérieux, sont quittes de tout ce qu'ils doivent aux grands; et combien la supériorité de ceux-ci

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est pea digne d'envie, quand elle ne leor rapporte qne ce seul tribut!

Les respecter sans avoir d'autres sentiments pour eux, c'est mettre à part leur per£onne, et ne rendre hommage qu'à leur destinée; c'est n'entretenir une divinité que de la beauté du piédestal qui Télève.

Qu'ils désirent de plaire, au moindre effort l'ouvrage est achevé ; tout s'embellit autour d'eux, Tesprit se découvre, les talents se multiplient ; leur sourire est comme ces rayons de lumière qui, répandus sur une campagne, font sortir mille tableaux variés et riants, où Ton ne découvrait auparavant qu'une sombre et confuse uniformité.

Quand nous sommes d'un rang distingué, la conduite qui nous réussit, ou qui nous empêche de plaire,

vient principalement, si je ne me trompe, de l'idée plus ou moins raisonnable que nous avons des prérogatives de ce même rang qui nous décore. Quand cette idée secrète est exagérée, elle perce dans notre maintien, dans nos discours, elle imprime à notre politesse un caractère qui lui fait perdre presque tout son mérite.

Souvent c'est de la hauteur qui se montre à découvert, et la hauteur déplaît à tout le monde. Quelquefois c'est de la bonté qu'on met à la place des égards, et cet air de supériorité blesse avec justice ceux qui, sans être nos égaux, ne nous sont point subordonnés. Avec les gens d'un état moins considérable^

ce sera une aflFectation de descendre, de s'abaisser jusqu'à eux, une crainte marquée de leur en imposer trop, qui ne peut satisfaire que les sots.

Cette opinion outrée des avantages qu'on a sur les autres séduit moins communément les gens nés dans le sein des honneurs, que ceux qui se trouvent transportés subitement dans une région qu'ils n'avaient longtemps considérée qu'en élevait leurs regards. Tous les objets dont ils se sont séparés leur paraissent si rapetisses, qu'ils se croient dispensés de les apercevoir. Ils voient à peine ce qu'ils ont été ; ils jugent aussi peu fidèlement de ce qu'ils sont : et ce n'est que le désir de plaire qui les

ramène à la véritable idée qu'ils doivent avoir d'eux-mêmes; il les garantit et de cette hauteur haïssable qu'ils mettent à la place de la dignité, et de cette bonté qui n'est rien moins qu'obligeante.

Si l'homme revêtu de l'autorité n'était animé du désir de se concilier les cœurs, comment aurait-il le courage de supporter, sans en paraître accablé, les importunités honorables, mais continuelles, des grands, et tout ce qu'a de rebutant la foule oisive qui gratuitement l'obsède ? C'est par un motif si louable qu'il écoute avec douceur les discours embrouillés ou captieux que l'esprit borné ou la mauvaise foi lui font essuyer.

Il sent qu'un obligeant accueil est le seul dédommagement des grâces qu'il ne peut accorder, ou des de-

mandes injustes qu'il démasque. En lui Tautorité parle toujours le langage du citoyen; on lui pardonne d'être puissant, parce qu'on le respecte sans le redouter : on fait plus, on lui porte le tribut qu'il désire, on l'aime.

La fortune est bien ingénieuse à servir les goûts et l'ambition des hommes qu'elle favorise; cependant elle ne porte pas son pouvoir jusqu'à les faire aimer. Jetons les yeux particulièrement sur ceux qu'elle a fait passer avec rapidité d'un état obscur à l'éclat de Topulence. S'ils veulent ne se point abuser sur la disposition où les esprits en général sont à leur égard, ils doivent se dire

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tous lesjoursdeleurvie : je possède ce qui excite la haine de quiconque désire un état plus abondant que le sien. Ce ne sera pas assez de l'associer aux douceurs de cette même abondance qu'il m'envie; il faudra que, pour obtenir grâce sur le reste, je lui persuade par des prévenances, par des égards continuels, qu'au sein des richesses j'ai besoin de son estime, de son amitié, de son aveu enfin, pour être heureux.

Puisque tous les avantages que je viens de rappeler ne nous dispensent pas de chercher à plaire, combien ce soin nous est-il plus nécessaire à regard des liaisons qui forment la société?

L'amitié, qui est un engagement libre, a besoin elle-même qu'un pareil secours Tentretienne. Avec quelque solidité qu'elle soit établie, lorsqu'elle se renferme dans ses devoirs, qu'elle cesse d'être animée par ce goût qui a contribué autant que l'estime à la faire naître, elle ne se montre plus que dans les occasions où elle aurait honte de ne pas agir.

Ces occasions sont quelquefois rares; et dans les intervalles, elle reste comme en léthargie : elle paraissait empressée et riante; elle n'est plus qu'exacte, sérieuse, et même sévère.

Le savoir-vivre et la politesse, ces secours si nécessaires aux hommes pour être en état de se sup-

porter, ne deviennent pas d'une grande utilité à ceux qui ne remplissent de tels devoirs qu*afin d'éviter le reproche de ne les pas connaître ou de les mépriser. C'est le désir de plaire qui leur donne Tâme, c'est ce sentiment seul qui nous en fait un mérite. Eh! quelle reconnaissance doît-on à celui qui ne vous marque des égards que comme une tâche que la tyrannie de l'usage lui impose ? Son extérieur indifférent, contraint, ou réservé, ne vous annonce-t-il pas le peu de part que vous avez à ce qu'il fait pour vous?

Sa politesse a tout l'apprêt du cérémonial ; et comme au fond il n'aura manqué à rien qu'à vous plaire, vous le quittez fâché, pour ainsi dire, de n'avoir pas de véritables sujets de vous en plaindre; bien

des gens n'attendraient pas une autre occasion de le haïr.

Que ces qualités soient dirigées par ce sentiment que je crois si nécessaire, attentives à se restreindre ou à s'étendre par rapport aux personnes qu'elles ont pour objet, on sentira qu'elles naissent, non de cette habitude qui n'est qu'un rôle qu'on s'est prescrit, mais d'un pencha^t à s'occuper de vous, parce que c'est vous rendre justice; et cette conduite ne tardera guère à s'attirer du retour. Les égards sont moins sujets que les services à trouver des ingrats.

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