DU DÉSIR DE PLAIRE
Si l'art de plaire peut seul faire valoir nos plus grands avantages, il est évident que nous ne saurions trop désirer d'acquérir un talent si, précieux. Or ce désir, quand il est éclairé par la raison, devient luimême un des plus sûrs moyens pour parvenir à plaire; il ne faut que le définir pour faire connaître quel est le bonheur d'en ôire animé.
Le désir de plaire, tel que je le conçois, est un sentiment que nous inspire la raison, et qui tient le milieu entre TindifFérence et Tamitié ; une sensibilité aux dispositions que nous faisons naître dans les cœurs ; un mobile qui nous porte à remplir avec complaisance les devoirs de la société, à les étendre même quand la satisfaction des autres hommes peut raisonnablement en dépendre : c'est une force qui dans les changements de notre humeur, dans les contrariétés où notre esprit est sujet à tomber, nous retient en nous opposant à nous-mêmes : c*est enfin une attention naturelle à démêler le mérite d'autrui, et à lui donner lieu de paraître : une facilité judicieuse à négliger les succès qui n*intéressent que notre es-
prit et nos talents, quand par cette conduite nous gagnons d*êlre plus aimés.
Le désir de plaire renferme donc le désir d'être aimé. C'est à cette marque en efifet qu'on peut le reconnaître ; c'est cette union qui le caractérise : union qui paraît si naturelle, qu'on ne balancerait point à croire que ces deux désirs sont inséparables, sans les exemples contraires qui se trouvent dans la société.
Combien de personnes contentes de se voir considérées ou applaudies, ne consultent jamais si on les aimel Cette indifférence n*est pas moins, ce me semble, un égarement de l'esprit, qu'une malheureuse insensibilité de l'âme sur le prix qu'on doit attendre de ce qu'on fait pour la société; l'avantage
de plaire, examiné avec les yeux de la raison, loin d'être regardé comme un succès satisfaisant, ne doit paraître qu'un moyen flatteur d'obtenir la plus douce de toutes •les récompenses, le plaisir d'inspirer de l'amitié.
C'est donc une étude bien nécessaire que d'approfondir en quoi consiste le désir que nous avons de plaire. Attachons- nous à démêler si nous cédons à ce même désir, dans la vue de nous faire aimer. Examinons avec soin si nous songeons à concilier ce que la société exige de nous, avec ce que nous voulons d'elle. Défions-nous des suggestions séduisantes d'un amour-propre, qui ne nous occupant que de notre bonheur particulier, ne mé* rite que l'indifiFérence des autres
hommes, et nous expose à leur inimitié.
Il arrive quelquefois qu'ayant tout ce qui sert à plaire, nous n'en profitons pas assez. On trouve communément des gens qui n'épargnant rien pour être d'un commerce aimable avec tout ce qui ne leur est point subordonné, passent à l'extrémité opposée, dès qu'ils se trouvent en liberté ; mais s'il reparaît quelque objet qui leur en impose, ils reprennent toutes leurs grâces ; on dirait qu'ils n'attendaient qu'une occasion de se contraindre. Leur maison était pour eux un antre qui noircissait leur imagination : ils voient arriver un étranger ? la sérénité de l'esprit succède aux nuages ; ils semblent être transportés subitement dans un nouveau monde,- et
c'est l'envie de plaire qui produit renchantement. Mais comment se pardonnent-ils ce contraste? Semblables à ces avares fastueux qui étalent une magnificence extérieure et se privent dans leur famille du nécessaire, ils sont encore plus déraisonnables. Les avares ont du moins le plaisir d'accumuler leurs richesses ; au lieu que ceux qui ne profitent pas des moyens qu'ils ont de plaire, n'y gagnent que le triste plaisir de se livrer à une humeur dont ils souffrent eux-mêmes.
D'autres ne négligent point de paraître aimables; mais ils n'ont presque toujours qu'une seule personne qui les occupe. Se trouventils avec des gens à qui ils doivent à peu près les mêmes marques de considération et d'amitié ? leur goût
dans le moment les porte à traiter quelqu'un d'eux avec préférence ; ils s'y livrent, ils n*ont plus d'attention, d'esprit, de grâces que pour lui. Ils gagnent, il est vrai, par celte conduite, le plaisir de flatter et d'acquérir de plus en plus celui qui leur plaît davantage ; mais ils désobligent tout le reste. C'est imiter encore Terreur d'une autre espèce d'avares, qui ne s'attachant qu'à grossir leur trésor, y ajoutent imprudemment ce qui servirait à entretenir leurs autres biens qui dépérissent; ils ne s'aperçoivent pas que c'est s'appauvrir.
Mais si c'est une négligence nuisible à notre propre bonheur que de ne pas employer dans toutes les occasions les qualités qui nous concilieraient l'inclination des gens
avec qui nous avons à vivre, c'est un inconvénient encore plus à craindre, lorsque nous cherchons à leur plaire, que de choisir de mauvais moyens pour y réussir*
De ces moyens, il en est quelquesuns qu'il ne faut que remarquer dans autrui, pour connaître combien on doit les éviter. Quel égarement, par exemple, d'espérer de plaire, quand on ne songe qu'à briller !